Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Xavier Paulès, La République de Chine. Histoire générale de la Chine (1912-1949)

Ouvrages | 17.03.2020 | Philippe Barrière

Ses lecteurs sauront d’emblée gré à Xavier Paulès du salutaire choix épistémologique qui préside à l’écriture de son dernier ouvrage, lequel fait déjà date. En effet, son projet emporte immédiatement l’adhésion, qui vise à établir une généalogie de la Chine contemporaine réfutant les biais idéologiques de la version communiste de l’histoire en tournant résolument le dos à la stérile téléologie qui n’en finit pas de (re)lire les événements chinois au seul prisme de la victoire de Mao. D’autant qu’en refusant le paresseux conformisme imposé par le « vaste continent des publications historiques chinoises, figé […] dans le permafrost de l’orthodoxie maoïste » (p. 22), Xavier Paulès évite d’autres chausse-trappes, se maintenant à égale distance de cette deuxième grille d’analyse simpliste que constitue le truisme de la « modernisation ». La réalité du changement en profondeur de la Chine étant « un phénomène qui s’inscrit dans un arc chronologique beaucoup plus large que la seule période 1912-1949 » (p. 14), il est crucial de dépasser ces lectures périmées.


Catherine Davies, Transatlantic Speculations. Globalization and the Panics of 1873

Ouvrages | 10.03.2020 | Blaise Truong-Loï

La crise financière de 2007-2008 a, par son caractère inattendu, souligné les lacunes de la science économique contemporaine. Depuis, plusieurs initiatives ont vu le jour pour tenter de refonder cette discipline et lui permettre de mieux répondre aux défis du XXIe siècle. L’ouvrage de Hannah Catherine Davies montre qu’une telle dynamique n’est pas nouvelle. Tiré d’une thèse soutenue en 2015 à la Freie Universität de Berlin, il s’intéresse aux « spéculations transatlantiques des années 1870 », entendant par là à la fois la spéculation financière qui aboutit au krach de 1873 et, de manière plus originale, les « spéculations interprétatives » ayant germé dans son sillage. Par ce terme de « spéculations interprétatives », l’auteure désigne les « cadres d’analyse qu’utilisèrent les contemporains pour donner sens à la panique, la façon dont ces cadres façonnèrent les réponses politiques à la crise et ce que tout cela révèle, en retour, des représentations que les acteurs de l’époque se faisaient de l’économie mondiale et des relations économiques transnationales » (p. XI). Avec cette démarche, le livre se distingue tant de la littérature qui analyse ce que la crise de 1873 a de commun avec d’autres paniques financières que des travaux qui en étudient les conséquences sur les antagonismes politiques et sociaux. Le livre de H. C. Davies se démarque en outre des autres ouvrages qui traitent de ce moment clé du XIXe siècle par sa perspective comparée. Il déploie en effet son questionnement dans les trois pays situés à l’épicentre de la déflagration de 1873 : l’Autriche-Hongrie, l’Allemagne et les États-Unis.


Œuvres de Jean Jaurès

Ouvrages | 11.02.2020 | Nicolas Delalande

- t. IV : Le Militant ouvrier (1893-1897), édition établie par Alain Boscus, Paris, Fayard, 2017 ; 

- t. V : Le Socialisme en débat (1893-1897), édition établie par Alain Boscus, Paris, Fayard, 2018.

Lire Jaurès dans le texte, au jour le jour, comme nous y invite l’édition de ses œuvres menée sous la responsabilité de la Société d’études jaurésiennes, soulève toujours la même interrogation : comment un seul et même homme a-t-il pu lire, écrire et discourir sans relâche, tout en militant activement dans sa circonscription du Tarn, à la Chambre des députés ou dans les congrès socialistes internationaux ? Toutes les périodes de sa vie furent intenses, mais les années 1893-1897, couvertes par ces tomes IV et V édités par Alain Boscus, sont tout à fait exceptionnelles. Elles marquent l’engagement total de Jaurès dans la voie du socialisme, aussi bien sur le plan du militantisme que de la réflexion doctrinale.


Jean Baubérot, La loi de 1905 n’aura pas lieu, tome 1 : L’impossible loi de liberté (1902-1905)

Ouvrages | 04.02.2020 | Julien Bouchet

Cet ouvrage constitue la première pierre d’une entreprise historiographique ambitieuse (trois tomes sont à ce jour envisagés) menée par le sociologue et historien Jean Baubérot. D’emblée, l’auteur délimite le sujet principal de son travail : l’histoire politique des Séparations des Églises et de l’État. Il revendique adopter une « démarche de sociologie historique » (p. 15), une méthode qu’il déploie sans surprise avec une dextérité implacable, puisant en outre des forces aux sources analytiques d’autres champs disciplinaires, en particulier celui des politistes et des spécialistes d’histoire parlementaire. Il en ressort une historiographie hybride, révélatrice de l’heureuse association de plusieurs disciplines des sciences humaines et sociales pour penser un objet d’étude qui est effectivement au carrefour de l’histoire du droit, de l’histoire politique et de celle des représentations.


Fabrice Grenard, Les Maquisards. Combattre dans la France occupée

Ouvrages | 28.01.2020 | Gilles Vergnon

Fabrice Grenard, auteur d’un ouvrage remarqué sur Georges Guingouin, aujourd’hui directeur historique de la Fondation de la Résistance, rouvre à nouveaux frais un sujet qui, curieusement, n’a guère fait l’objet de synthèses. Le chercheur n’avait à sa disposition que celles de Jacques Canaud et, plus récemment, de Stéphane Simonnet, de bonne facture mais de seconde main, sans consultation de sources primaires.

Pourtant, les « maquis » restent aujourd’hui dans la mémoire collective, ce qui résume le mieux, en tous cas le plus simplement, ce que fut et ce que fit la Résistance en France occupée. Paradoxalement, comme le note d’emblée l’auteur, leur histoire n’a jamais duré que quelques mois, « 500 jours » pour les premiers camps apparus à l’hiver 1942-1943, beaucoup moins pour d’autres. C’est qu’ils charrient avec eux nombre d’images puissantes, colportées par la photographie et la bande dessinée plus que par le cinéma, qui associent le jeune combattant portant béret, brassard FFI et mitraillette Sten, avec l’imaginaire de la montagne et de la forêt, pour en faire l’incarnation même de la Résistance, voire son « couronnement».


Adults in the Room, film réalisé par Costa-Gavras (2019)

Films | 21.01.2020 | François Fontaine

Adapté d’un livre de Yánis Varoufákis (Adults in the Room: My Battle With the European and American Deep Establishment, The Bodley Head Ltd, 2017), le film de Costa-Gavras rejoue le premier acte du gouvernement Tsípras, depuis son accession au pouvoir fin janvier 2015 jusqu’à la démission de son ministre des Finances, Varoufákis, début juillet 2015. Lorsque celui-ci devient ministre, ce dernier a derrière lui une carrière de professeur d’économie, s’intéressant particulièrement à la théorie des jeux, branche de l’économie qui porte sur les interactions stratégiques entre agents, travaillant sur les grèves, sur la négociation, ou sur les comportements des banquiers centraux. Tout d’abord Professeur à l’Université de Sidney, il revient en Grèce à l’Université d’Athènes à partir de 2000. Conseiller économique de Georges Papandreou entre 2004 et 2006, il se rapproche à partir de 2011 de Tsipras alors que le parti socialiste grec, alors au pouvoir et menant une politique d’austérité, est incapable de sortir le pays de la crise. En 2013, sur l’invitation de James Galbraith, il accepte un poste de Visiting Professor à l’Université du Texas à Austin et développe alors, avec son aide, des liens auprès de l’administration Obama et du monde politique et médiatique américain. Élu membre du parlement en 2015, il dispose donc d’évidents atouts intellectuels et politiques pour occuper le portefeuille des Finances. Le film en fait l’un de ses héros.


James L. Newell, Silvio Berlusconi. A Study in Failure

Ouvrages | 21.01.2020 | Marc Lazar

James L. Newell, politologue spécialiste de l’Italie, propose une biographie extrêmement problématisée et importante de Silvio Berlusconi. Les questions qui l’ont poussé à entamer sa recherche sont explicitées dans l’introduction de son livre qui expose, comme c’est l’habitude dans un livre de science politique, les principaux arguments de l’auteur : quelles différences Silvio Berlusconi a-t-il amenées en Italie ? Quels rééls changements a-t-il réalisés ? A-t-il eu une action novatrice ou a-t-il su simplement profiter des circonstances et des opportunités ? Bref, Berlusconi, fut-il un deus ex machina ou plutôt the right man in the right place at the right time ? Or à l’encontre d’un point de vue dominant, James L. Newell relativise fortement l’importance de Silvio Berlusconi. Selon lui, il est, ou mieux, il fut, puisque l’échec de son parti Forza Italia aux élections de 2013 marque son déclin près de vingt ans après son entrée fracassante en politique en 1994, le produit d’une série de réalités italiennes ancrées dans le temps et de mutations globales de la politique au niveau mondial.


Autour d'Eugène Varlin

Ouvrages | 14.01.2020 | Nicolas Delalande
  • Jacques Rougerie, Eugène Varlin. Aux origines du mouvement ouvrier, Paris, Éditions du Détour, 2019.
  • Eugène Varlin, ouvrier relieur 1839-1871, écrits rassemblés et présentés par Michèle Audin, Montreuil, Libertalia, 2019.

Hasard du calendrier éditorial ou signe des temps, deux nouvelles publications consacrées à la figure d’Eugène Varlin (1839-1871) sont parues coup sur coup au printemps 2019, trois ans seulement après la réédition de la biographie de référence rédigée par Michel Cordillot. Quoique brève, la trajectoire militante de cet ouvrier du livre – infatigable animateur des sociétés ouvrières parisiennes entre 1865 et 1871, membre actif de l’Association internationale des travailleurs, il est élu à la Commune de Paris avant de succomber sous les balles des Versaillais le dernier jour de la Semaine Sanglante – est d’une incroyable richesse pour analyser les transformations sociales et politiques des années 1860.


Stuart Bergerson, Leonard Schmieding (dir.), Ruptures in the Everyday. Views of Modern Germany from the Ground

Ouvrages | 03.12.2019 | Patrick Farges

L’ouvrage édité par Andrew Bergerson et Leonard Schmieding est l’aboutissement d’un projet éditorial de longue haleine (six ans) et particulièrement original : la rédaction collaborative a impliqué pas moins de vingt-six historien-nes dont les objets d’étude, les spécialités et les méthodologies respectives sont parfois très divergentes. Il n’a donc pas été facile d’aboutir à un récit historique à partir de ces points de vue éclatés : c’est d’ailleurs ce que soulignent les coordinateurs du collectif.

Malgré cette hétérogénéité assumée, liée aussi à la perspective « d’en bas », fragmentée, on perçoit toutefois deux influences qui structurent le tout : d’une part, celle de l’Alltagsgeschichte (histoire du quotidien) telle qu’elle était défendue depuis les années 1980 par le regretté Alf Lüdtke. L’Alltagsgeschichte s’est construite autour de trois axes : penser la compatibilité entre « superstructure » et « infrastructure » (pour reprendre un vocabulaire qui n’a plus beaucoup cours aujourd’hui) ; mettre l’accent sur les interactions au niveau micro, en ce qu’elles font la dynamique sociale ; étudier les rapports de pouvoir diffus au sein des espaces vécus (Lebenswelten) des acteurs. L’autre influence transversale est celle du « tournant narratif » en histoire, qui a mis l’accent sur le caractère foncièrement plurivocal (et souvent contradictoire) des récits historiques.


Camille, film réalisé par Boris Lojkine (2019)

Films | 03.12.2019 | Éric Bertin

Le 12 mai 2014, la photographe de guerre et journaliste Camille Lepage est fauchée par une balle à l’âge de 26 ans. Elle avait décidé de rester en Centrafrique pour couvrir cette guerre civile qui ensanglantait le pays depuis bientôt un an. C’est ce drame que le réalisateur Boris Lojkine nous dépeint dans ce film très sombre, Camille. Boris Lojkine connaît bien l’Afrique. Il est déjà l’auteur de plusieurs films sur le continent africain, dont un très remarqué Hope (2014), où il relate la traversée semée d’embûches de l’Afrique par deux migrants. Le réalisateur a tenu à ce que le film soit réalisé en République centrafricaine pour être au plus proche de la réalité qu’a pu connaître Camille Lepage. La plupart des acteurs ne sont pas des comédiens professionnels, ce qui rend le film encore plus réaliste. Le réalisateur n’a de cesse d’osciller entre la fiction et le documentaire. Ce biopic sur les six derniers mois de la vie de la photographe de guerre est, bien entendu, un hommage à la journaliste assassinée. Néanmoins, Boris Lojkine n’élude pas la complexité du personnage, son idéalisme, ses prises de risques inconsidérées.


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  • ISSN 1954-3670