Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Michelle Zancarini-Fournel, Le moment 68. Une histoire contestée,

Paris, Seuil, 2008.

Ouvrages | 06.10.2008 | Emmanuelle Loyer
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© Editions du SeuilAprès une vingtaine d’années de travail empirique sur Mai 1968 et ses postérités, Michelle Zancarini-Fournel nous offre une synthèse sereine d’une histoire en train de s’écrire, même si celle-ci reste « contestée ». Le livre est davantage qu’un ouvrage d’historiographie puisqu’il ambitionne de décrire un « état des lieux des différents récits », pas tous de nature historienne. Or, cet événement vécu par les acteurs, dont l’auteur elle-même, comme immédiatement ”historique ” n’a connu ses historiens qu’assez tard. Comme le veut l’esprit d’une collection à laquelle il était destiné, on entre avec ce livre dans l’atelier de l’histoire, on en saisit les outils, les ratages, les difficultés, redoublées ici par la faible distance temporelle qui sépare l’historien de son objet. Vaste question déjà longuement débattue : peut-on écrire l’histoire d’une matière encore brûlante ? Peut-on travailler la lave ? C’est un autre enjeu de ce livre que de condenser les problèmes qui se posent à l’histoire du temps très proche – pour la distinguer de l’histoire du temps présent qui commencerait en 1940 et dont la légitimité historienne n’est aujourd’hui plus contestée. À cette question, l’auteur répond fermement, de façon argumentée et en trois parties, par l’affirmative.

La première est un long cheminement dans l’avalanche interprétative qu’a produit Mai 68 jusqu’à devenir cet « événement-monstre [1]  » décrit par Pierre Nora qui y voyait le premier événement fabriqué par sa propre célébration, jusqu’à nier qu’il se fût rien passé. Premières interventions de sociologues sympathisants, opposants ou simples témoins - Lefebvre, Aron, Morin, Lefort, Castoriadis, Touraine, mais aussi Boudon dont elle note que son diagnostic est étrangement proche de celui que son adversaire intellectuel, Pierre Bourdieu, produira quelques années plus tard dans Homo Academicus : pourquoi cette prééminence de la sociologie, discipline d’origine de nombreux contestataires et fondamentalement transformée professionnellement et intellectuellement par la grande secousse du printemps 68 ? Il y aurait là sans doute une étude spécifique à mener. Dans la construction progressive d’une « doxa » sur Mai 68, la part belle est faite au processus de « commémoration-célébration » qui, tous les dix ans, a rythmé la construction d’une mémoire collective particulièrement vorace. Michelle Zancarini en souligne les points forts mais aussi les angles un peu oubliés aujourd’hui : 1978, c’est certes le début d’une réinterprétation critique de Mai 68 comme aggiornamento artiste du capitalisme avec le pamphlet de Régis Debray [2] , mais c’est aussi la sortie de L’Établi de Robert Linhart, chef des maos avant 1968, qui dégoupille un ”contre-récit” à l’écriture blanche, centré sur les luttes ouvrières à une date où celles-ci s’essoufflent. Les années 1980 enregistrent la montée en puissance du concept de « génération » à la fois dans les sciences sociales et dans le grand public : défini par Karl Mannheim en 1928 [3] , le terme est repris par le sociologue Michel Dobry [4] et triomphe avec la saga de Hamon et Rotman, Génération, qui marque la tonalité du vingtième anniversaire de 1988 : une histoire flamboyante de jeunes gens exaltés, beaux, révolutionnaires, ayant l’esprit du tragique, battant le pavé parisien tout en ayant l’esprit dans la ”zone des tempêtes”. Si 1998, avec L’héritage impossible de Jean-Pierre Le Goff, résonne de la critique acide du gauchisme politique et culturel engendré par 68, 2008 quitte les rivages de l’histoire intellectuelle et idéologique pour en revenir aux usines, aux luttes sociales, à la politique. La repolitisation de Mai 68 après l’ouvrage précurseur de Kristin Ross, Mai 68 et ses vies ultérieures, rompt avec l’interprétation culturaliste qui s’est imposée dans les années 1980, en liaison avec l’air du temps bien sûr, mais aussi – l’auteur le rappelle - avec les changements de la discipline historienne elle-même : l’effacement progressif de l’histoire sociale au profit d’une histoire culturelle plus encline à analyser les changements structurels ayant affecté la jeunesse occidentale des années 1960, baignée dans une culture de masse nouvelle et vivant un temps de paix encore inouï, tout en baignant dans les récits de guerre des aînés.

Jusqu’en 1988 environ, la prolixité interprétative et l’empire de la mémoire (médiatique et intime) contrastent avec le déficit d’une analyse proprement historienne. Celle-ci se met en branle à son heure, que certains jugeront tardive mais peu importe, grâce à ce qui reste son principal outil et sa signature disciplinaire : les archives. Car paradoxalement, les archives attendaient leurs historiens, et cela depuis le début, puisque dès l’automne 1968, des collections de documents qui sont parfois de véritables monuments, sont rassemblées par des historiens sympathisants : tracts, compte rendus de séances, affiches, transcriptions de prises de parole, mots d’ordre divers [5] … Les mouvements gauchistes investis dans la lutte sont de gros producteurs d’archives et la collecte est très vite, pour certains, un geste collectif de perpétuation d’une fidélité au sens de l’action engagée. Autrement dit, les sources ne se limitent nullement aux papiers de l’État. De nombreuses archives privées ainsi que la constitution de sources orales permettent d’appréhender le mouvement dans toute son amplitude sociale et dans toute sa diversité : sources syndicales, sources partisanes (celles du PC sont désormais accessibles), sources liées à des groupements spécifiques comme le Mouvement de Libération des Femmes ou l’Union des écrivains. Si l’on sait les interroger avec tact et si l’on ose les croiser avec les témoignages oraux, les archives parlent et sont capables d’atteindre les moments de folie [6] et de tension, ainsi que toute la micro-trame émotive qui ont donné à ces journées un air d’ineffable qui est l’essentiel et le plus volatile, le plus susceptible d’être laissé sur le côté de la route d’une histoire sans imagination. Un sort est fait à l’étude des images, si prégnantes dans la mémoire collective. Comment déconstruire ce devenir iconolâtre des lanceurs de pavés tout en en interrogeant les mythes ? Là-aussi, bien des découvertes restent à faire pour varier le répertoire iconologique de Mai comme le montre la récente publication de quelques clichés issus d’un fonds jusqu’alors inconnu : celui des correspondants de l’Humanité offrant un « regard différé » sur les années 68 [7] .

Chemin faisant, Michelle Zancarini va à l’encontre de certains lieux communs concernant par exemple la légende de l’écran noir en Mai 68, qu’elle relativise par une étude détaillée de l’usage télévisuel des événements, vecteur essentiel de leur nationalisation ; autre exemple : les rencontres entre ouvriers et travailleurs ne furent pas qu’un slogan idéologique mais elles eurent lieu, plus souvent qu’à leur tour, sans doute avec bien des malentendus, mais elles n’en témoignent pas moins d’un décloisonnement social rare. Sans le dire et avec beaucoup de modestie, Michelle Zancarini nous administre une belle leçon d’histoire, c’est-à dire un questionnement sans concession sur la pratique, les perplexités et les doutes, parfois les facilités de langage des historiens : quel est le rapport entre la succession et la causalité ? Faut-il voir dans les années post-68 des conséquences de la déflagration des mois de mai-juin ? Ne voit-on pas dans des sociétés fort peu touchées par 68 (comme en Grande-Bretagne) des évolutions socio-culturelles identiques à celles qu’on qualifie de conséquences ailleurs ? La troisième partie du livre pose ce genre de questions dérangeante. Quelques planches de salut pourtant sont proposées : d’abord, une réflexion sur la périodisation et un déplacement d’intérêt des événements eux-mêmes aux « années 68 », cycle de contestation dont les mois de mai-juin furent l’épicentre - au risque d’en diluer la force de rupture -, 1962, le début post-colonial, 1974 « la charnière grinçante », et 1981 le débouché et la fin politique ; croiser les chronologies ; mais aussi faire varier le jeu d’échelles et distinguer ce qui relève du fonds idéologique de contestation internationale, du transnationalisme des répertoires d’action et de modèles intellectuels mais aussi apprécier les styles nationaux de révolte en fonction du type d’État, voir également comment les enjeux proprement locaux se réinvestissent sur des revendications nationales ou transnationales (comme la lutte contre la guerre du Vietnam qui constitue l’étonnant fonds de sauce de tous les mouvements étudiants occidentaux et japonais). Quelques pistes fécondes sont proposées à la lecture des autres sciences sociales : les chemins tortueux de la transmission familiale et sociale de l’ « héritage 68 », les phénomènes de reconversion d’un « capital militant » qui se recycle dans un usage professionnel très particulier dans les années 1970 chez certains avocats, médecins, sociologues ou enseignants par exemple.

Finalement, le livre donne le sentiment d’un engagement très historien qui puisse travailler à la « défatalisation de l’histoire » selon le vœu de Paul Ricoeur : critique vis-à-vis des Cultural Studies qui troquent volontiers le sens des luttes sociales par de la reconnaissance identitaire, critique aussi vis-à-vis des politistes et des sociologues tout en reconnaissant la fécondité de leurs concepts et en les employant, le livre de Michelle Zancarini réaffirme la « spécificité d’un regard d’historien(ne) » et démontre une confiance raisonnée dans l’opération historiographique, sa capacité, par un regard empathique et critique sur les sources, de réfléchir sur les rapports aux temps des acteurs qui font l’Histoire.

Notes :

[1] Pierre Nora, « Le retour de l’événement », dans Jacques Le Goff et Pierre Nora (dir.), Faire de l’histoire, tome 1, Nouveaux problèmes, Paris, Gallimard, 1974.

[2] Régis Debray, Modeste contribution aux cérémonies du dixième anniversaire, Paris, Maspero, 1978.

[3] Livre traduit en 1990 par Gérard Mauger : Karl Mannheim, Le problème des générations, Paris, Nathan.

[4] Michel Dobry, Sociologie des crises politiques, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1986.

[5] Alain Schnapp et PierreVidal-Naquet, Journal de la Commune étudiante, Paris, Le Seuil, 1969.

[6] Aristide Zolberg, « Moments of Madness », Politics and Society, 1972.

[7] Cf. Philippe Artières et Michelle Zancarini-Fournel (dir.), « Les correspondants-photographes de l’Humanité : un regard différé sur les années 68 », 68, une histoire collective, 1962-1981, Paris, La Découverte, 2008.

Emmanuelle Loyer

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  • ISSN 1954-3670