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Comptes rendus
   

The War, documentaire réalisé par Ken Burns et Lynn Novick

2007, Ken Editions Arte Vidéo.

Documentaires | 16.10.2008 | Emmanuel Saint-Fuscien
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La magnifique fresque documentaire The War (14 épisodes de 52 minutes) a été réalisée en 2006 par Ken Burns et Lynn Novick  [1] . Diffusée sur la chaîne américaine PBS, les téléspectateurs français ont pu la découvrir au printemps 2008, sur Arte, dans le cadre de l’émission « Les mercredis de l’histoire ».
L’objectif énoncé du réalisateur est de « retrouver » la Seconde Guerre mondiale. Mais la retrouver du point de vue américain, et plus précisément de celui des « gens ordinaires » qui l’ont subie ou qui l’ont faite. La déclaration d’intention de Ken Burns, enregistrée en préambule de la série, apparaît ambitieuse et séduisante : « nous nous concevons comme des archéologues de l’émotion ». Elle affiche aussi sa prétention : « c’est le premier film montrant la guerre en Europe, dans le Pacifique et à l’arrière telle qu’elle s’est passée ».

 

« Home front » et culture de guerre

Les quatorze épisodes s’ouvrent sur un plan fixe de l’Amérique contemporaine avec à chaque fois la même inscription sur l’écran : « This is the story of four American towns and how their citizens experienced that war. » Ce n’est pas le moindre des mérites de Ken Burns d’avoir donc choisi l’arrière comme point de départ (et d’arrivée) du récit. Le front intérieur n’est pas sacrifié, au contraire, et l’on suit avec passion l’histoire de Sacramento en Californie, de Waterbury dans le Connecticut, de Luverne dans le Minnesota et de Mobile dans l’Alabama au cours de la Seconde Guerre mondiale. On entend les voix de ceux qui, alors jeunes femmes ou enfants, attendaient, travaillaient, souffraient ou s’amusaient parfois en pensant et en « vivant » la guerre. Ces villes connaissent aussi de profondes mutations. Mobile, par exemple, se transforme à partir de 1943 en une ville champignon organisée autour de l’arsenal militaire dans lequel les tensions entre ouvriers blancs et noirs sont extrêmes. Les femmes deviennent visibles dans les usines militaires et ateliers de tous types. Une population de « nouveaux » travailleurs affluent sans cesse à partir de 1942 et quelques images - photos ou films retrouvés par les auteurs, expriment avec force l’essor anarchique d’une ville surpeuplée où les piétons débordent des trottoirs d’un centre ville bouillonnant.

Rapidement, ces bourgades sont actrices de la culture de guerre partagée aux États-Unis de décembre 1941 à l’été 1945. Jim Sherman, originaire de Luverne, raconte que les familles du Minnesota exposaient à leur fenêtre des étoiles bleues pour chaque proche parti au front. Lorsque celui-ci mourait, il remplaçait l’étoile bleue par une étoile dorée. Ces villes, comme d’autres, vivent l’effort de guerre. Un long passage relate par exemple la ferveur avec laquelle elles participent à la campagne du bureau de la défense civile pour la récupération des vieux métaux, destinés ensuite à approvisionner l’industrie de l’armement. Chaque famille américaine est alors invitée à « se transformer en une unité combattante du front de l’intérieur » et c’est bien comme cela qu’elle se pense, soutient Ken Burns.

Le cinéma et les actualités reflètent et nourrissent en même temps cette culture de guerre. Katharine Phillips de Mobile, dans l’Alabama, évoque encore avec émotion le choc subi, dans un cinéma de la ville, par la découverte de ce film d’actualité montrant des cadavres de soldats américains qui allaient et venaient dans les vagues du Pacifique. La diffusion du reportage avait été ordonnée par Roosevelt dans une logique inverse à celle qui préside aux couvertures médiatiques contemporaines des campagnes militaires nord-américaines. De telles images devaient souder la communauté américaine dans l’effort de guerre et autour de son armé. Katharine Phillips se souvient d’ailleurs être sortie en larmes du cinéma, « abasourdie et avec la  haine des Japonais ».

Les communautés urbaines sont rapidement touchées par le deuil. Les familles se rendent visite, se soutiennent et lisent avec frayeur les quotidiens régionaux qui publient de longs articles sur les victimes locales, avec photos des soldats et récits parfois détaillés des conditions de leur mort. Ken Burns développe la vision d’une grande cohésion de la communauté nationale sensible aux messages présidentiels et aux soutiens symboliques d’un pays entièrement mobilisé. Le jour du débarquement par exemple, les auteurs rappellent qu’à l’échelle du pays, les matchs de la champion league de baseball sont annulés, les cloches sonnent dans la plupart des villes, des messes spéciales s’écoutent partout dans le pays. À Sacramento comme à Waterbury, les cafés se trouvent pleins à craquer de femmes et d’hommes venus écouter les informations à la radio et notamment la prière de Roosevelt pour « nos fils qui se sont lancés sur les plages d’Europe ».

Les fronts et le combat

Des citoyens des quatre villes sont partis combattre sur tous les fronts : en Europe, en Afrique, en Asie et en Océanie. Ici, les témoignages deviennent homogènes. Les acteurs parlent en 2007, à une époque où le traumatisme est avouable et donc avoué. Les anciens combattants ne cachent donc plus les séquelles psychiques de la frayeur inhérente aux combats : cauchemars, crises d’angoisse, tremblements, paralysies de la main ou du bras qui a tué au cours de la guerre.

Recueillis plus de soixante ans après les faits, une grande partie des témoignages combattants se situe d’emblée dans la « sphère sensible », que les mémoires semblent mobiliser avec grande facilité. La large part accordée aux résurgences des souvenirs sensibles (visions effrayantes, bruits, atteintes corporelles, terreur anticipatrice des combats,…) rend certains récits stupéfiants, comme celui de ces aviateurs de chasse qui, volant à deux cents mètres au dessus du sol dans la Poche de Falaise, en août 1944, se sentaient incommodés par l’odeur des quelques dix milles cadavres allemands tombés et gisant au sol, dans la dernière phase de la bataille de Normandie. Un des apports majeurs du documentaire demeure, de ce point de vue, la large part accordée à l’aviation de guerre, de chasse ou de bombardement. Les dangers spécifiques pour les équipages sont évoqués (notamment les difficultés en terme de deuil, posées par la disparition complète des corps des aviateurs) mais aussi les conséquences dramatiques et inimaginables une dizaine d’années auparavant - destructions et mort de masse - infligées aux populations civiles, française notamment mais surtout allemande et japonaise.

Tout n’est sûrement pas dit, mais la plupart des anciens combattants semblent ne pas édulcorer la violence des affrontements ni leurs conséquences. L’hypermnésie du baptême du feu, l’effraction psychique que représente la vision des cadavres sur le champ de bataille, les blessures, l’importance du groupe primaire, la colère et la fascination mêlées envers les « chefs de guerre »…, la presque totalité des éléments récemment étudiés par l’anthropologie historique du phénomène guerrier sont présents dans les témoignages choisis par Burns.

Le témoignage

Un autre élément récemment étudié par les historiens de la guerre apparaît aussi dans ce très long documentaire : les structures narratives « déculpabilisantes », fréquentes dans le témoignage combattant. Ainsi, lorsqu’une atrocité est évoquée, elle est toujours le fait de l’ennemi ou d’un « autre » soldat américain. Autre exemple, il n’y a pas trace d’atteinte aux civils par l’armée de terre, pas de meurtres arbitraires, aucun viol de guerre ou pillage commis en Europe ou dans les îles du Pacifique. Pourtant, les historiens et sociologues démontrent aujourd’hui de façon convaincante que ces pratiques furent parfois au cœur des combats, notamment entre deux nations se concevant de « race » différente. On se permettra alors une remarque classique, qui j’espère n’est pas simple jalousie d’historien face à la puissance du documentaire. La prétention du réalisateur est de retrouver la « vraie guerre » et les murs porteurs de ce projet sont les témoignages des combattants. Or ceux-ci - les témoignages - ne sont jamais « interrogés » ni soumis à un quelconque travail « critique ». L’effet sous-jacent du choix des réalisateurs est le suivant : les livres et les archives mentent parfois, le témoin de guerre jamais. Pourtant, des reconstructions, parfois de détails, sont visibles même pour des non-spécialistes de la Seconde Guerre mondiale. Ainsi ce témoin qui justifie son engagement en 1942, par les 2 400 victimes américaines de Pearl Harbor, alors que les pertes humaines et matérielles, soigneusement cachées par les autorités, sont demeurées inconnues de la population jusqu’à la fin de la guerre. Remarques convenues peut-être, et qui rappellent bien des polémiques, mais les témoignages, même lorsqu’ils semblent comme ici d’une très grande qualité introspective, sont aussi des re-présentations et doivent à ce titre être soumis au même appareil critique que les autres types de sources.

Inutile d’épiloguer cependant. Réfléchir aux procédés narratifs et à la différence de nature entre mémoire et histoire est certes une règle que doivent s’imposer enseignants et chercheurs. Mais, de leur côté, les cinéastes ou documentalistes ne sont pas toujours tenus de s’y plier pour réaliser un grand film. La preuve !

DVD diffusé par Arte Vidéo, 49,99 euros

Réalisation : Ken Burns & Lynn Novick - USA 2007

Ecrit par : Geoffrey C. Ward

Narration : Philippe Torreton

Musique originale composée et adaptée par : Wynton Marsalis

Musique / paroles : Gene Scheer Interprétée par : Norah Jones

Durée : 12 heures

Format / Zones : Pal - Zone 2 - Couleur & Noir&blanc - Dolby digital stéréo / 16/9

Langues audio : Anglais, français sous-titres : français

Notes :

[1] Ken Burns et Lynn Novick, The War, Florentine Film, 2006 / ARTE France développement, 2008.

Emmanuel Saint-Fuscien

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  • ISSN 1954-3670