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« Les archives clandestines du ghetto de Varsovie. Emmanuel Ringelblum et le collectif Oyneg Shabbes »

Expositions | 29.05.2007 | Audrey Kichelewski
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« Ce que nous ne pouvions transmettre par nos cris et nos hurlements, nous l’avons enterré… J’aimerais vivre pour voir le jour où cet immense trésor sera découvert et fera éclater la vérité à la face du monde. Ainsi le monde saura tout […]. Puisse ce trésor tomber entre de bonnes mains, puisse-t-il se conserver jusqu’à des jours meilleurs, pour alerter le monde de ce qui a été conçu et commis au 20ème siècle. »

Les dernières volontés de David Graber, l’un des membres du collectif Oyneg Shabbes, résument parfaitement l’objectif de cette organisation clandestine du ghetto de Varsovie : rassembler tous les documents pouvant servir à faire connaître la vie et le sort des Juifs de ce ghetto et de toute la Pologne durant la seconde guerre mondiale. C’est à travers une centaine de documents originaux, sur les quelques 6 000 conservés à l’Institut historique juif de Varsovie, que le mémorial de la Shoah à Paris présente, du 15 décembre 2006 au 29 avril 2007, cette entreprise de collecte de preuves et de témoignages. Il en montre toute la valeur testimoniale et documentaire.

Après l’invasion allemande de septembre 1939, les parties occidentales et centrales de la Pologne se retrouvent respectivement annexées et occupées par les nazis. Les quelques deux millions de Juifs qui y vivent sont regroupés de force dans des villes où sont constitués des ghettos qu’administrent des Conseils juifs établis par l’occupant. Dans la capitale polonaise, 400 000 Juifs sont enfermés dans un ghetto à partir du 16 novembre 1940 : 40% de la population de Varsovie se retrouve dans un espace représentant à peine 8% de la superficie de la ville.

Dans ce lieu clos, surpeuplé, où règnent famine organisée, épidémies et travail forcé, les emmurés essaient de survivre, physiquement, mais aussi psychiquement. Pour l’historien Emmanuel Ringelblum et l’équipe qu’il réunit autour de lui, cela passe aussi ‑ et ce dès leur enfermement dans le ghetto ‑ par la collecte de documents pouvant permettre d’écrire un jour l’histoire qu’ils sont en train de vivre. Ringelblum est déjà un historien confirmé mais également un acteur social, secrétaire depuis 1939 de la Commission de coordination des organisations sociales juives. En compagnie de collaborateurs réguliers ou occasionnels venus de divers horizons politiques et professionnels, et avec des moyens financiers quasi nuls, il monte le collectif Oyneg Shabbes ‑ « la joie du Shabbat » ‑ dont le nom tient au fait que les réunions se tenaient le samedi, dans son appartement. Le but est de reconstituer une véritable institution scientifique pour « représenter sous tous ses aspects la vie des Juifs durant la guerre », comme le note l’historien dans son journal qu’il tient quotidiennement. À partir de l’automne 1941, lorsque parviennent au ghetto les nouvelles des assassinats perpétrés par les Einsatzgruppen en Pologne orientale, l’objectif prioritaire devient alors d’informer l’opinion publique dans le pays et à l’étranger, via les réseaux clandestins. La grande rafle de l’été 1942, qui conduit 280 000 Juifs du ghetto de Varsovie au camp d’extermination de Treblinka, affaiblit considérablement le collectif. Il parvient néanmoins à poursuivre ses activités et commence à enterrer trois lots d’archives, pour les préserver. Après la deuxième rafle de janvier 1943, Oyneg Shabbes n’existe pratiquement plus : d’autres documents sont enfouis sous terre dans des bouteilles de lait, tandis que Ringelblum et sa famille s’échappent du ghetto. L’historien ne cesse pas d’écrire depuis le bunker où il s’est réfugié, jusqu’à qu’il soit dénoncé et fusillé en mars 1944.

Deux des trois ensembles d’archives enterrées ont été mis au jour après-guerre, grâce à l’aide d’Hersz Wasser, l’un des rares dirigeants du collectif à avoir survécu. Ils contiennent des manuscrits, des textes dactylographiés et des imprimés. On y trouve des documents de l’administration allemande, de la résistance juive dans le ghetto, des témoignages, des rapports, des enquêtes, des lettres mais aussi des monographies de villes et villages juifs de Pologne.

L’exposition du mémorial a opté pour une disposition thématique d’un choix de documents. Après une présentation générale du collectif Oyneg Shabbes et de son fondateur ainsi qu’une mise en contexte sur la situation des Juifs à Varsovie à la veille de la guerre, l’invasion allemande et la constitution des ghettos, la première salle expose respectivement la politique de l’occupant ‑ les spoliations, la famine organisée, les camps de travaux forcés ‑, et les actions de la société juive dans le ghetto ‑ la vie culturelle et politique, l’éducation, l’aide sociale ou encore la résistance militaire et civile. Sur ce dernier aspect, on y découvre notamment l’existence de comités d’immeubles, transformés à l’initiative de Ringelblum en cellules d’auto assistance pour financer, entre autres, les cantines publiques.

La seconde salle retrace les principales étapes chronologiques du ghetto, les rafles successives, l’insurrection du 19 avril 1943 et la destruction finale. On y apprend comment Oyneg Shabbes chercha à diffuser, à la presse clandestine juive et polonaise, les informations reçues sur l’extermination des Juifs en Pologne et comment, informés de l’imminence des déportations, ils décidèrent de regrouper et d’enterrer les archives dans des caves du ghetto. Les documents, placés au centre dans des vitrines, sont retranscrits et traduits en français, tandis que des panneaux latéraux explicatifs donnent des informations sur le contexte. L’ensemble est clair, cohérent et bien documenté.

L’exposition insiste finalement davantage sur le contenu des documents et leur valeur informative considérable que sur l’opération même de constitution de cet ensemble qui demeure pourtant un objet de fascination et d’admiration pour l’historien ou plus largement le visiteur. Absorbé par les informations si détaillées et souvent très poignantes de ces documents, il oublie presque le processus incroyable qui a présidé à l’idée même de leur rassemblement et aux difficultés de leur collecte. Cette exposition est en ce sens fidèle aux objectifs que s’étaient assignés les membres du collectif Oyneg Shabes, en faisant avant tout une histoire du ghetto et des Juifs de Pologne à travers ces documents. Même si plusieurs journaux et autres témoignages sont également capitaux, il est vrai que ces archives préservées ont largement contribué à faire que soit aussi bien connue l’histoire du ghetto de Varsovie. Leur valeur testimoniale a d’ailleurs été officiellement reconnue en 1999 par le Comité international consultatif de l’UNESCO qui a inscrit les 6 000 pièces conservées au Registre de la « Mémoire du monde ».

Le mémorial de la Shoah nous offre ainsi un bon avant-goût à la parution récente de l’intégralité des archives traduites en français aux éditions Fayard (deux tomes déjà parus : t. 1, Lettres sur l'anéantissement des Juifs de Pologne ; t. 2, Les enfants et l’enseignement clandestin dans le ghetto de Varsovie ; t. 3, Les Témoignages de l’Est de la Pologne occupée, à paraître). Par ailleurs, un cycle de projections, conférences et lectures ainsi que le dernier numéro de la Revue d’histoire de la Shoah consacré aux ghettos de l’Europe occupée accompagnent cette exposition, dont le lieu est particulièrement bien choisi. Le mémorial de la Shoah fut anciennement le Centre de documentation juive contemporaine, né en avril 1943 à Grenoble à l’initiative de l’historien Isaac Schneersohn pour rassembler les documents prouvant la persécution des Juifs de France en vue des procès d’après-guerre.

Audrey Kichelewski

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  • ISSN 1954-3670