Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Matthieu Séguéla, Clemenceau ou la tentation du Japon,

Paris, CNRS Éditions, coll. « Réseau Asie », 480 p.

Ouvrages | 11.09.2014 | Walter Badier
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CNRS EditionsCombien de vies Georges Clemenceau (1841-1929) a-t-il eues ? Pas moins de neuf affirme Jean Garrigues dans son dernier ouvrage consacré à ce drôle de félin qu’est le « Tigre » [1] . Plus que jamais après la publication du livre de Matthieu Séguéla, qui aborde la relation passionnée de Georges Clemenceau avec le Japon, nous sommes tentés de croire la célèbre légende égyptienne. Même si le parcours de ce « monstre absolu » de la Troisième République, totalement hors norme, a été traqué en tous sens par les historiens [2] , son japonisme a, selon Matthieu Séguéla, été « peu remarqué par ses contemporains, à peine relevé par ses biographes [3]  ». C’est tout l’intérêt du travail de cet enseignant-chercheur, professeur au lycée international de Tokyo et auteur en 2011 d’une thèse de doctorat dédiée à Georges Clemenceau et l’Extrême-Orient [4] , récompensée l’année suivante par le prix Shibusawa-Claudel [5] .

En suivant une organisation chronologique des plus classiques, Matthieu Séguéla scinde son étude en deux parties. La première s’étend de 1865, date du départ du jeune médecin Clemenceau pour l’Angleterre puis l’Amérique, jusqu’à la fin de la guerre russo-japonaise en 1905. Le lecteur y découvre le « Japon intérieur que cultive Clemenceau [6]  ». Ce Japon, dont il n’a jamais foulé le sol, il le découvre à Paris en nouant une solide amitié avec le futur Premier ministre japonais Saionji Kimmochi [7] , qui assiste, comme lui, aux cours privés du jurisconsulte républicain Émile Acollas. L’aristocrate originaire de Kyoto initie le jeune homme politique français à la culture de son pays. Ouvert au dialogue entre les peuples et les civilisations, Clemenceau se prend d’intérêt pour le bouddhisme et l’art japonais. À l’image de son grand ami Claude Monet et de nombreux peintres du mouvement impressionniste qui s’intéressent aux estampes -ukiyo-e, il participe à la vague japoniste en devenant lui-même un grand collectionneur d’œuvres d’art, notamment de kôgô (petits récipients destinés à la conservation de l’encens). Il fréquente assidûment les grands marchands d’art, Siegfried Bing tout particulièrement. Frappé par la modernisation économique et politique de la société nipponne sous l’ère Meiji, le parlementaire républicain radical défend, dans la presse et au parlement, l’idée d’un rapprochement avec le Japon dont la France n’est géographiquement pas très éloignée via son empire colonial. Fort logiquement, il prend fait et cause pour le Japon dans le conflit qui l’oppose à un allié de la France : la Russie (1904-1905).

Dans la seconde partie de son ouvrage, Matthieu Séguéla s’interroge sur la place du Japon dans l’action parlementaire et gouvernementale de Clemenceau. Durant ces deux ministères (1906-1909 et 1917-1920), il déploie une grande énergie pour favoriser les relations entre les deux nations, donnant naissance à ce que l’auteur nomme « Les Treize Glorieuses ». Ce cycle s’ouvre en juin 1907 avec la signature d’un arrangement franco-japonais visant à stabiliser les positions des uns et des autres en Asie. Durant la Grande Guerre, le « Père la victoire » s’est efforcé d’obtenir une intervention militaire japonaise en Europe. Bien que déçu du refus nippon, Clemenceau demeure un ami du Japon et défend ses intérêts lors de la Conférence de la paix de 1919. Après son retrait définitif de la vie politique, il se rend en Asie. Même s’il a encore la force de chasser le tigre en Inde, il doit renoncer à se rendre dans l’archipel. « Le Japon me tenterait […] mais il faudrait le rapprocher » écrit-il alors à la comtesse d’Aunay.

Affirmons-le sans réserve, le double objectif de Matthieu Séguéla nous semble atteint : mettre en lumière l’imbrication des passions de l’homme de culture que fut Georges Clemenceau avec ses réflexions et ses actions d’homme politique, mais aussi son souci de transmettre ses connaissances sur la civilisation japonaise, en faisant preuve d’un grand souci pédagogique. 

Le catalogue de l’exposition « Clemenceau, le tigre et l’Asie » [8] , organisée au Musée national des arts asiatiques – Guimet du 12 mars au 16 juin 2014 et dont Matthieu Séguéla fut l’un des trois commissaires scientifiques, permet de prolonger la découverte de l’histoire et de la culture du Japon à travers la collection personnelle de Clemenceau. « Le Tigre » n’a décidément pas fini de nous surprendre.

Notes :

[1] Jean Garrigues, Le Monde selon Clemenceau, Paris, Tallandier, 2014.

[2] Citons notamment : Jean-Baptiste Duroselle, Clemenceau, Paris, Fayard, 1988 ; Pierre Guiral, Clemenceau en son temps, Paris, Grasset, 1994 ; Jean-Jacques Becker, Clemenceau l’intraitable, Paris, Liana Levi, 1998 ; Jean-Noël Jeanneney, Clemenceau. Portrait d’un homme libre, Paris, Ed. Mengès, 2005 ; Michel Winock, Clemenceau, Paris, Perrin, 2007.

[3] Matthieu Séguéla, Clemenceau ou la tentation du Japon, Paris, CNRS Éditions, coll. « Réseau Asie », p. 6.

[4] Matthieu Séguéla, Georges Clemenceau et l’Extrême-Orient, thèse de doctorat d’histoire, sous la direction de Maurice Vaïsse, IEP de Paris, 2011, 816 p.

[5] Ce prix récompense chaque année un ouvrage français portant sur le Japon.

[6] Matthieu Séguéla, Clemenceau ou la tentation du Japon, op.cit., p. 428.

[7] Saionji Kimmochi (1849-1940) est Premier ministre du Japon de 1906 à 1908 puis de 1911 à 1912.

[8] Aurélie Samuel et al., Clemenceau : le Tigre et l’Asie, Paris, Snoeck, 2014.

Walter Badier

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  • ISSN 1954-3670