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Comptes rendus
   

Marion Morellato, Pétrole et corruption. Le dossier Mi.Fo.Biali dans les relations italo-libyennes 1969-1979,

Lyon, ENS éditions, 2014, 229 p.

Ouvrages | 28.09.2015 | Pauline Picco
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Lyon, ENS éditions, 2014Marion Morellato, dans son ouvrage intitulé Pétrole et corruption. Le dossier Mi.Fo.Biali dans les relations italo-libyennes 1969-1979, paru en novembre 2014, relit les relations entre l’Italie et son ancienne colonie à la lumière d’un document inédit, le dossier Mi.Fo.Biali, rédigé en 1975 par les services secrets militaires italiens (le SID), à la demande du député démocrate-chrétien, Giulio Andreotti, alors ministre de la Défense. Le dossier résulte de la mise sur écoute illégale – car non autorisée par la justice – d’un illustre inconnu, Mario Foligni. En croisant ce dossier avec des sources judiciaires et plusieurs rapports de commissions d’enquêtes parlementaires, l’auteure met ainsi au jour un vaste système de corruption des élites dirigeantes italiennes, illustrant le rapport distendu que certains responsables politiques, économiques et militaires entretiennent avec la légalité.

L’Italie a en effet connu, des années 1970 à nos jours, un nombre conséquent de procédures judiciaires qui ont visé les plus hauts responsables politiques, économiques et militaires du pays et ont rendu accessible aux historiens une documentation exceptionnelle mais parfois incomplète. C’est le cas du dossier Mi.Fo.Biali. 

L’auteure s’est ainsi plongée dans une histoire complexe qui lie services de renseignements, personnalités politiques et intérêts privés dans cette Italie des années 1970 où l’État de droit est régulièrement remis en cause par des tentatives de coup d’État et une vague d’attentats d’extrême droite qui ensanglante le territoire.

Après avoir introduit son propos en faisant le point sur les relations italo-libyennes de la période coloniale à la fin des années 1970, elle aborde, dans un style fluide, la spécificité de la politique coloniale italienne en Libye, du début du XXsiècle à 1947, année où l’Italie perd ses derniers territoires en Méditerranée. Elle présente la politique énergétique menée par l’Ente Nazionale Idrocarburi (ENI) d’Enrico Mattei et de ses successeurs, qui détermine en partie les relations entre la péninsule et son ancienne colonie. Elle souligne l’importance de la dépendance énergétique de l’Italie à l’égard de la Libye – condition essentielle de son développement économique. L’auteure souligne enfin le tournant que constitue le coup d’État de Mouammar el-Kadhafi (septembre 1969) dans les relations entre l’Italie et la Libye. Dès lors, fourniture de pétrole et vente d’armes seront étroitement liées.

L’auteure ne se contente pas de procéder à une étude détaillée, quasi philologique, du rapport Mi.Fo.Biali : elle s’attache à « remonter aux origines de cet état de corruption des élites italiennes (de 1969 à 1975) et d’en rechercher les conséquences en aval (de 1975 à 1979) » (p. 28). Dans la première partie, elle dresse un tableau documenté des relations italo-libyennes, du coup d’État de Khadafi en 1969 aux accords économiques de 1972, en soulignant l’interdépendance économique des deux pays. La Libye bénéficie alors du soutien de l’Italie, soucieuse de préserver son approvisionnement en pétrole (chapitre 1), d’assurer sa sécurité et de garantir les équilibres géopolitiques dans le monde méditerranéen. Les années 1971-1972 sont ainsi présentées comme celles des « premiers trafics d’armes et de pétrole » et l’auteure insiste sur le rôle fondamental de Giulio Andreotti, leader démocrate-chrétien dans l’établissement et le maintien des relations entre l’Italie et la Libye (chapitre 2). Elle présente ensuite les différents acteurs du dossier Mi.Fo.Biali, de la loge maçonnique P2 aux services secrets militaires italiens et à la Guardia di Finanza. Elle analyse notamment le rôle fondamental des services militaires de renseignements dont elle retrace avec une grande précision les querelles internes, fondamentales pour comprendre l’histoire politique italienne de cette période (chapitre 3). La deuxième partie porte plus spécifiquement sur le dossier Mi.Fo.Biali, « point d’aboutissement des premiers contacts liés en 1972 » (p. 84) : elle y étudie « l’ensemble des affaires révélées par le dossier » (p. 85) et insiste sur le rôle trouble de Mario Foligni. Ce dernier dispose en effet de réseaux de contacts très hétérogènes – milieux ecclésiastiques, loge P2, mafia, agents de la CIA présents en Italie – et il aurait été mis sur écoute par le SID à la demande de Giulio Andreotti. Il joue également un rôle d’informateur pour les autorités libyennes et maltaises et « mène des négociations pour le compte de compagnies privées afin d’importer illégalement une très grande quantité de pétrole libyen » (p. 107). Marion Morellato insiste sur les implications géopolitiques de tels contrats, susceptibles de constituer une « menace pour l’équilibre méditerranéen » (p. 118). Elle met également en évidence le rôle trouble mené par Mario Foligni pour favoriser les intérêts économiques et politiques libyens en Italie et insiste sur l’intérêt de Khadafi pour la Sicile et ses mouvements indépendantistes. La troisième et dernière partie porte sur les années 1976-1979, celles qui suivent la constitution du dossier étudié. L’auteure s’interroge : « Faut-il considérer Mi.Fo.Biali comme une affaire nationale italienne, ou a-t-elle une dimension internationale ? » (p. 140). Le chapitre 7 concerne la fin de l’enquête Mi.Fo.Biali : si ce dossier révèle l’influence de la loge P2 dans de nombreux domaines de la vie politique italienne, l’auteure met en évidence la volonté délibérée des principaux acteurs du dossier de dissimuler ce dossier, afin notamment de le soustraire à l’intérêt de la magistrature italienne (p. 143). Elle met ainsi au jour un système de corruption de grande ampleur des élites italiennes, où la Guardia di Finanza, institution garante de la légalité des transactions financières, figure en bonne place (chapitres 6-7) : « le dossier Mi.Fo.Biali est d’une importance considérable pour authentifier les activités illicites des responsables de la Guardia di Finanza » (p. 158). Les années 1972-1979 sont ainsi marquées par des relations économiques florissantes entre les deux pays tandis que Giulio Andreotti apparaît plus que jamais comme un personnage pivot dans le « maintien de relations politiques cordiales et de collaborations économiques intenses » entre l’Italie et la Libye (chapitre 9). Enfin, l’année 1979 est présentée comme un tournant dans les relations italo-libyennes même si la « relation privilégiée » entre les deux pays perdure, l’Italie poursuivant « secrètement ses efforts pour soutenir militairement la Libye » (chapitre 10, p. 181). L’auteure répond à l’interrogation qui ouvre sa troisième partie et souligne que si le dossier Mi.Fo.Biali « témoigne d’un certain état des relations commerciales, dont il constitue un temps fort », ses répercussions ne sont notables qu’« à l’échelle nationale italienne » (p. 183). La conclusion, très convaincante, est ponctuée de propos forts qui prennent, à l’été 2015, un sens particulier, alors que les médias italiens diffusent largement les images de réfugiés débarquant sur les côtes siciliennes et provenant des côtes libyennes.

Marion Morellato offre ici une contribution notable à l’historiographie encore lacunaire de l’histoire politique et économique de l’Italie des années 1970. Elle reconstitue avec une grande précision les réseaux complexes et multiples qui gravitent autour de ce scandale et parvient à rendre toute la complexité de relations occultes qui unissent certains hommes politiques italiens, des ecclésiastiques, la loge maçonnique P2, des réseaux mafieux siciliens, les services de renseignements militaires italiens, les autorités libyennes et maltaises et les entreprises pétrolières italiennes, publiques ou privées. Les notices biographiques et la chronologie figurant en annexe constituent d’ailleurs des outils précieux pour un lecteur parfois désorienté par le détail du propos et la profusion de noms propres. L’auteure ne manque jamais de relever les implications géopolitiques de cette affaire et contribue ainsi à écrire une histoire des relations internationales du monde méditerranéen.

 

Pauline Picco

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