Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Serge Berstein, Léon Blum

Paris, Fayard, 2006, 830p.

Ouvrages | 29.05.2007 | Aude Chamouard
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Pourquoi une nouvelle biographie de Léon Blum ? Comme le reconnaît lui-même Serge Berstein, les travaux de valeurs ne manquent pas sur cet homme politique incontournable. Dès 1966, Léon Blum avait trouvé un bon biographe en la personne de Joël Colton, suivi par d’autres, notamment Jean Lacouture, Ilan Greilsamer et Gilbert Ziebura, entre autres. Ecrite par un historien majeur de notre histoire politique, cette nouvelle biographie de Blum n’est pourtant pas de trop. Bien écrite et agréable à lire, cette étude nous livre plus que la seule vie de Léon Blum, elle dévoile l’ensemble des contradictions de l’histoire du parti socialiste français SFIO et même, plus largement, les ambiguïtés de la vie politique française du premier 20ème siècle. Le livre est un modèle du genre biographique en ce qu’il révèle à travers le personnage central l’ensemble de l’histoire de la société qui l’entoure.

Serge Berstein ambitionne d’écrire ici une biographie totale de Léon Blum, ne laissant aucun aspect de sa vie de côté, pas même ses histoires de cœurs ou sa jeunesse bourgeoise. Il montre ainsi très bien que le jeune Léon Blum n’était pas destiné à devenir un des dirigeants du parti socialiste. Bien au contraire. La conversion de Blum au socialisme et son ascension dans le cercle dirigeant du parti sont le résultat de rencontres et d’événements qu’il n’avait ni voulus ni anticipés. Ce livre invite donc à s’interroger sur la part de contingence dans la vie de personnages historiques.

Les quarante premières années de la vie de Léon Blum ne sont pas celles d’un militant socialiste. Serge Berstein s’intéresse particulièrement à cette première vie de son personnage, pour montrer, justement, l’originalité de sa trajectoire. Le jeune Blum, après un passage à l’École normale supérieure, se destine à une carrière d’écrivain, tandis qu’il devient maître des requêtes au Conseil d’État pour assurer un certain niveau social à son mariage bourgeois avec Lise Bloch, issue des milieux juifs de la haute fonction publique. Serge Berstein décrit très précisément le milieu des salons littéraires dans lequel évolue le Blum dandy, milieu qu’il n’aurait peut être jamais quitté sans sa rencontre avec Jean Jaurès. Suivant celui-ci, Blum s’engage dans le combat dreyfusard, d’une manière modérée selon l’auteur, et au parti socialiste, ce qui le brouille avec certains de ses amis critiques, notamment Barrès. L’unité de 1905 l’éloigne cependant de ce parti. L’auteur explique ce retour à sa vie de critique à la fois par des facteurs personnels ‑ les réticences de sa femme vis-à-vis de son orientation politique ‑ et des facteurs intellectuels, en l’occurrence son opposition doctrinale au marxisme. C’est la mort de son ami Jaurès ainsi que l’influence de sa maîtresse Thérèse Pereira, militante socialiste et féministe, qui pousse Blum à accepter le poste de directeur de cabinet du socialiste Marcel Sembat au ministère des Travaux publics. La première « révolution copernicienne », selon les mots mêmes de l’auteur, avait eu lieu. À quarante-quatre ans, Léon Blum était entré en politique.

Si Blum est entré en politique pour toujours, son ascension fulgurante à la tête de la SFIO relève elle aussi d’une certaine forme de hasard historique. Son expérience au cabinet de Sembat lui a certes permis de rencontrer de nombreux parlementaires socialistes. Néanmoins, son succès au sein du parti est dû à l’absence de leader depuis la mort de Jaurès ainsi qu’à la violence des querelles internes. Serge Berstein date en effet du discours à l’occasion du troisième anniversaire de la mort de Jaurès en 1917 le début d’une ascension inexorable, discours qu’aucun des ténors du parti ne pouvait faire tant les tensions étaient violentes entre majoritaires et minoritaires. Elu président du groupe parlementaire, Léon Blum devient soudainement un de ses dirigeants, garant de l’orthodoxie marxiste, qu’il critiquait violemment quelques années auparavant.

Selon Serge Berstein, Léon Blum est un « marxiste d’adoption ». L’auteur présente le marxisme de Léon Blum comme fluctuant, voire circonstanciel. Au vu des variations de son engagement doctrinal, le lecteur en vient parfois à douter que son adoption publique du marxisme n’ait jamais été autre chose qu’un instrument de conquête du parti. Le jeune Blum critique en effet la doctrine marxiste qu’il présente comme une ineptie. Or le programme de 1919 qu’il rédige s’insère pourtant déjà dans la doctrine marxiste d’un parti dont il vient d’atteindre les hautes sphères. De 1920 à 1935, Léon Blum se présente comme le garant de l’orthodoxie marxiste qui interdit notamment toute participation ministérielle à la SFIO. Il abandonne pendant la seconde guerre mondiale cette doctrine pour une vision plus humaniste et personnaliste du socialisme, assez proche de celle qu’il avançait déjà avant le premier conflit mondial. Blum a finalement toujours gardé une vision du socialisme qui émanait de son idée même de la justice, avance Serge Berstein. Comment expliquer dès lors ces variations ? Au-delà d’un opportunisme politique qui sied mal au personnage, la volonté d’être dans le parti et de le servir a sans doute joué un rôle central dans la mise à l’écart de ses convictions intimes. De plus, Léon Blum avait conscience que la doctrine marxiste était le seul point de repère d’une vieille maison divisée en des tendances antagonistes et que la non-participation était le seul moyen de sauver l’unité.

En tant que véritable muse du parti socialiste, Blum se sentait en effet investi d’un patriotisme de parti. À la tête du groupe parlementaire, Léon Blum chercha avant tout à conserver l’unité d’un parti hétérogène grâce à son art rhétorique de la synthèse et son adhésion renouvelée aux théories marxistes. Mais comme le montre Serge Berstein, il joua le rôle paradoxal de celui qui dit préserver le parti du pouvoir au nom de la doctrine marxiste tout en le menant pas à pas vers cet exercice du pouvoir tant redouté. En un sens, Léon Blum a fait l’inverse de ce qu’il disait faire. Il a en effet défini les règles à l’intérieur desquelles le parti pouvait exercer le pouvoir. Serge Berstein décrit avec brio le lent acheminement du parti socialiste français vers le pouvoir sous la houlette de Léon Blum. Sous l’union nationale, Léon Blum organise une opposition constructive en proposant des contre-projets à chaque projet de l’union nationale, tandis que sous le cartel des gauches, malgré le refus officiel de la participation, Blum s’affirme en véritable président du conseil officieux qui collabore au gouvernement Herriot.

Serge Berstein montre qu’aux yeux de Blum cette situation d’exercice officieux du pouvoir ne pouvait cependant se prolonger indéfiniment. Le dirigeant avait en effet conscience que les électeurs se détourneraient bientôt d’un parti à l’audience croissante qui refusait ses responsabilités. Malgré la théorisation d’un exercice potentiel du pouvoir par les socialistes, Blum ne peut empêcher la scission néo-socialiste, conséquence, selon l’auteur, de sa fidélité acharnée aux dogmes marxistes. Il faut le 6 février 1934 et la victoire électorale inattendue du parti socialiste aux élections de 1936 pour mettre la SFIO au pied du mur. La période de l’exercice du pouvoir entre mai 1936 et juin 1937 fait figure de seconde révolution copernicienne pour Léon Blum qui de chef de parti devient chef d’État.

Jusqu’à 1936, Léon Blum avait toujours fait le choix du parti et non le choix de la patrie. C’est en 1936 qu’il commence sa conversion à l’intérêt national. La crise économique, sociale et internationale qui touche la France à la fin des années 1930 fait du Blum au pouvoir un homme d’État. Il renonce à certains de ses idéaux au nom de l’intérêt national : partisan de la sécurité collective, il amorce notamment le réarmement français. Sa conversion s’achève par la proposition, face au péril hitlérien, d’un Gouvernement d’union nationale en 1938. Blum choisit dans les dernières années de la Troisième République de devenir le chef de file des antimunichois au sein du parti socialiste, et ne cherche plus à faire une synthèse impossible au sein d’un parti déjà éclaté.

La biographie de Léon Blum par Serge Berstein éclaire ainsi les ambiguïtés du parti socialiste SFIO, que la doctrine marxiste empêchait de devenir le grand parti de gouvernement que les électeurs l’appelaient à être. Or cette lente conversion à la participation est le fait de Léon Blum, qui, malgré sa fidélité à la doctrine marxiste, autorise les entorses à celles-ci pour tenter d’enrayer la crise morale, économique et politique que traversait la France. Après l’échec du Front populaire, c’est pendant sa captivité que Léon Blum abandonne le marxisme pour une vision plus personnaliste du socialisme ; mais la SFIO renouvelée n’était pas prête à la Libération à se convertir à l’humanisme blumien et préféra la continuité offerte par le nouveau ténor néo-guesdiste du parti, Guy Mollet. Par ce choix, le parti socialiste refusait pour longtemps la voie sociale-démocrate et travailliste que lui proposait celui qui, pendant des dizaines d’années, avait tenté de l’en éloigner.

Aude Chamouard

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  • ISSN 1954-3670