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Comptes rendus
   

Daniel Azuélos, L'entrée en bourgeoisie des Juifs allemands ou la paradigme libéral (1800-1933),

Paris, Presses de l'université Paris-Sorbonne, 2005.

Ouvrages | 02.04.2008 | Dorothea Bohnekamp
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La « symbiose judéo-allemande » : l’histoire d’une affinité fragile

Partant d’une interrogation sur la particularité et les paradoxes de la « symbiose judéo-allemande », l’auteur nous livre ici une histoire de l’affinité fragile entre germanité et judéité à travers un fascinant panorama littéraire. C’est en effet le rôle cardinal de la Bildung - éducation de soi et appropriation de la culture allemande - qui a rapproché tout au long du XIXe siècle la pensée juive de la pensée allemande en même temps qu’elle a scellé l’entrée des Juifs dans la bourgeoisie. Pour l’auteur, ce vecteur d’acculturation recouvre dès lors une double fonction intégrative : à la fois lien intime des Juifs à la culture allemande, elle fonde aussi l’histoire de l’assimilation aux valeurs libérales de la bourgeoise allemande.

De nombreux éléments de l’immense héritage judéo-allemand vont aider l’auteur à élucider les raisons ainsi que les supports de cette affinité entre germanité et judéité et orienter l’essentiel de son « enquête » vers la littérature judéo-allemande, où de nombreuses « pistes » empruntées à l’anthropologie et à la sociologie vont autant lui servir de repères méthodologiques et épistémologiques. Visiblement séduit par l’approche de l’anthropologue Todd, l’auteur fonde une première analogie entre germanité et judéité dans la similitude des différents systèmes familiaux. S’inspirant des réflexions de Louis Dumont sur les rapports entre holisme et individualisme, et prolongeant les analyses fournies par Georg Simmel et Norbert Elias sur les rapports entre majorité et minorité, Daniel Azuélos va insister sur le rôle de la Bildung comme accélérateur dans le rapprochement spécifique entre culture juive et allemande. Si l’importance de la Bildung comme substrat entre germanité et judéité a certes déjà fait l’objet d’un certain nombre d’analyses (Peter Gay, George Mosse, Julius Schoeps, Shulamit Volkov, Jacques Ehrenfreund), l’auteur insiste sur l’importance de l’adoption de ces valeurs individualistes et humanistes dans l’intégration des Juifs allemands à la bourgeoisie montante du XIXe siècle. Leur adhésion au paradigme libéral de la bourgeoisie est d’autant plus massive que celui-ci contribue inversement à leur propre ascension sociale et à leur succès économique, tel qu’il est incarné par Gerson Bleichröder, le banquier de Bismarck, Albert Ballin, directeur de la puissante compagnie maritime, HAPAG, ou encore Walther Rathenau, futur ministre des Affaires étrangères, assassiné en 1922.

Le projet de la Bildung, condition même de l’émancipation des Juifs allemands, va jusqu’à être intégré dans leurs propres institutions. La Wissenschaft des Judentums (science du judaïsme) est à cet égard emblématique, car elle intègre une approche historique et scientifique dans l’étude du judaïsme. Ce sont également les nombreux penseurs, ayant renouvelé l’apport juif à la culture allemande - Cohen, Rosenzweig, Buber, Scholem, Benjamin parmi d’autres - ou la littérature judéo-allemande - d’un Arnold Zweig, Stefan Zweig, Jakob Wassermann, Kurt Tucholsky, Franz Werfel, Hermann Broch, Arthur Schnitzler, Sigmund Freud, Joseph Roth, Lion Feuchtwanger ou Alfred Döblin -, qui montrent à quel point cette double appartenance devient gage d’inspiration et de créativité. L’œuvre de nombreux penseurs et écrivains juifs, tels Moses Mendelssohn ou Heinrich Heine, témoigne ainsi de leur adhésion souvent enthousiaste à l’individualisme allemand et au postulat de la Bildung, même si le dilemme entre l’adaptation nécessaire aux canons de la société d’accueil et la préservation, certes discrète, de traditions juives, ne leur restait pas étranger. En même temps, l’adaptation à la Bildung allemande produisait une culture et une identité juives bourgeoises particulières, qui s’incarnaient dans des institutions et lieux de mémoire spécifiques comme la Hochschule für die Wissenschaft des Judentums (Centre d’étude de la science du judaïsme) ou encore dans des figures tutélaires, emblématiques de cette « symbiose judéo-allemande », comme Lessing, Mendelssohn ou Rahel Varnhagen. L’invention d’une nouvelle identité juive est dès lors le fruit de métissages et de transferts multiples avec la culture moderne, et, selon l’auteur, prédestinerait ses tributaires à une sensibilité accrue pour les enjeux – et dangers – de la civilisation occidentale contemporaine.

Or, si cette double identité juive et allemande paraît emblématique du lien profond entre pensée juive et Lumières allemandes, la tension entre ses deux pôles constitutifs, entre intégration à la bourgeoisie allemande et identité juive, a été en revanche particulièrement forte en Allemagne. D’après l’auteur, cette tension traduirait l’adhésion des Juifs à la dimension libérale, fondée sur des valeurs individualistes, universalistes et cosmopolites, de la bourgeoisie allemande, alors que cette dernière sera à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle progressivement tentée par les sirènes du nationalisme et l’autoritarisme. Ce qui est frappant, c’est ce décalage grandissant entre un discours politique aux accents de plus en plus nationalistes et le « projet utopique », libéral et universaliste, sur lequel s’était initialement construit la bourgeoise allemande au début du XIXe siècle. Cette analyse expliquerait également un mode d’être bourgeois – une Bürgerlichkeit - un peu décalé des Juifs allemands, plus libéral et plus humaniste, au moment même où les Allemands versent dans l’impérialisme conquérant de l’époque wilhelmienne. Symptomatique à cet égard est la naissance d’un antisémitisme moderne, foncièrement politique, qui traduit le déficit démocratique de la bourgeoisie allemande, privée de responsabilités politiques dans ce jeune empire. L’idée nationale, assimilée dès lors aux valeurs autoritaires et militaires de l’aristocratie au pouvoir, devient, dans l’imaginaire collectif, antinomique de l’intégration démocratique, et va s’incarner dans l’opposition grandissante au système républicain de Weimar. Les rapports conflictuels et souvent condescendants des Juifs assimilés envers leurs coreligionnaires immigrés, les « Juifs de l’Est », témoignent à cet égard de la reprise inconsciente des mêmes mécanismes d’exclusion et traduisent en creux l’existence de discriminations multiples dans la société wilhelmienne. Même en dépit des nombreuses conversions au christianisme – seul « billet d’entrée » pour la culture européenne, selon le fameux bon mot de Heinrich Heine – les grands corps de l’Etat, la haute administration, l’armée ou encore de nombreuses corporations étudiantes continuent à exclure ouvertement les candidats juifs. Ces contradictions de « l’idéologie allemande » marquent notamment l’apologie de la synthèse entre germanité et judéité que publie Hermann Cohen en 1916, au moment même où est entrepris, en plein milieu de la guerre, un « recensement des Juifs » au sein de l’armée allemande. Accéléré par les crises économiques successives des années vingt, le déclin du libéralisme politique fait des Juifs des apatrides politiques ; dans une ambiance nationaliste et antisémite de plus en plus exacerbée, ils vont être les premiers touchés par l’absence de consensus républicain et de capacité intégrative de la jeune démocratie. Ce sont les libéraux juifs (Hugo Preuss, Walther Rathenau, etc.) qui ont été à l’avant-garde du combat pour promouvoir l’idéal démocratique – c’est au nom de ce dernier que l’antisémitisme va se déchaîner contre eux, derniers représentants fidèles et chantres fervents de l’ordre républicain.

Notes :

 

Dorothea Bohnekamp

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  • ISSN 1954-3670