Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

James L. Newell, Silvio Berlusconi. A Study in Failure,

Manchester, Manchester University Press, 2019, 234 p.

Ouvrages | 21.01.2020 | Marc Lazar
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James L. Newell, politologue spécialiste de l’Italie, propose une biographie extrêmement problématisée et importante de Silvio Berlusconi. Les questions qui l’ont poussé à entamer sa recherche sont explicitées dans l’introduction de son livre qui expose, comme c’est l’habitude dans un livre de science politique, les principaux arguments de l’auteur : quelles différences Silvio Berlusconi a-t-il amenées en Italie ? Quels rééls changements a-t-il réalisés ? A-t-il eu une action novatrice ou a-t-il su simplement profiter des circonstances et des opportunités ? Bref, Berlusconi, fut-il un deus ex machina ou plutôt the right man in the right place at the right time ? Or à l’encontre d’un point de vue dominant, James L. Newell relativise fortement l’importance de Silvio Berlusconi. Selon lui, il est, ou mieux, il fut, puisque l’échec de son parti Forza Italia aux élections de 2013 marque son déclin près de vingt ans après son entrée fracassante en politique en 1994, le produit d’une série de réalités italiennes ancrées dans le temps et de mutations globales de la politique au niveau mondial. James L. Newell écrit même : « Ce qu’il [Berlusconi] a fait n’a pas été original, ayant, plutôt, reflété des tendances déjà présentes : il n’a pas été le porteur ou l’agent du changement, ni l’un de ses plus significatifs conducteurs. En ce sens, il a été un épiphénomène » (p. 13). En d’autres termes, Newell reprend à son compte la formule latine qu’il cite, Quod prius in intellectu non fuerit in sensu, « rien n’est présent dans l’intellect qui n’ait d’abord été dans les sens », l’intellect étant ici l’acteur politique et les sens renvoyant à la société dans sa complexité. Davantage, pour l’auteur, Silvio Berlusconi constitue un case study qui lui permet d’aller à l’encontre des travaux de science politique qui accordent, à son avis, une importance démesurée au rôle du leader en politique et à la nouveauté des processus de personnalisation ou de médiatisation. La thèse est donc inattendue, pour ne pas dire iconoclaste. Elle est constamment présente dans l’ouvrage au point de se transformer en un leitmotiv obsédant et de sombrer à l’occasion dans un défaut connu consistant à plier la réalité à l’impératif de la démonstration. Pour celle-ci, James L. Newell s’appuie sur une large documentation de première main – discours, déclarations, manifestes, programmes de Silvio Berlusconi et de ses proches – et sur la vaste littérature consacrée au Cavaliere de langue anglaise et italienne, qu’elle soit journalistique, politologique ou historique. En effet, comme l’auteur entend démontrer que Berlusconi n’est pas l’artisan d’une rupture inédite mais le simple catalyseur de dynamiques de fond à l’œuvre dans la politique, l’économie et la société italiennes qui s’étalent dans le temps, il éprouve la nécessité de recourir à l’histoire.

Le livre est construit en quatre parties, les trois premières comportant deux chapitres, la dernière quatre. Dans la première, intitulée « Émergence », James L. Newell retrace l’enfance, les études et les débuts dans le monde de l’immobilier puis de la télévision, de la publicité, de l’édition et du football de Silvio Berlusconi : il met en exergue ses premiers liens avec le monde de la politique, en particulier avec le socialiste Bettino Craxi. Dans ce chapitre assez classique pour qui connaît l’Italie, et au-delà de la petite faute d’orthographe sur le nom de Mitterrand écrit avec un seul « r », l’auteur fait remarquer de manière éclairante les accointances entre les formes d’activité politique envisagées par le « Programme pour le renouveau démocratique » de la loge maçonnique P2 à laquelle appartenait Berlusconi et celles empruntées par son futur parti. Dans le chapitre 2, fort intéressant, James L. Newell cherche à cerner le berlusconisme en se fondant entre autre sur le remarquable livre de Giovanni Orsina[1]. Il ne se contente donc pas d’évoquer l’anticommunisme, le libéralisme affiché, la référence aux valeurs chrétiennes, le style populiste, l’exaltation du peuple. Il explique à son tour que Berlusconi entend avant tout accorder une prééminence à la société civile par rapport à l’État : ce n’est pas la première qui doit s’adapter à l’État, mais l’inverse. Le berlusconisme mêle donc un optimisme invétéré en l’humanité supposée bonne et généreuse mais qui se voit malheureusement, selon lui, bridée par l’État et les communistes, et une forme de nihilisme car il réfute la croyance en la connaissance comme il rejette les règles, les normes et les lois imposées par les élites politiques et intellectuelles.

La deuxième partie de l’ouvrage, « Berlusconi, le politicien », retrace son parcours avec sa victoire éclair en 1994, son premier et bref gouvernement qui s’ensuit et sa « traversée du désert » jusqu’en 2001. James L. Newell analyse la stratégie de Berlusconi pour forger une coalition de centre droit avec la Ligue du Nord et Alliance nationale. Ensuite, il étudie son leadership au sein de son parti Forza Italia. Mais, martèle l’auteur, rien de si original là-dedans. Trouver des alliés a été facilité par les erreurs de la gauche, quant à son parti, il présente certes un aspect patrimonial mais ses caractéristiques ne lui sont en rien spécifiques : il est « l’expression d’un processus général de changement politique et social » (p. 80).

Dans la troisième partie, « Berlusconi, le Premier ministre », Newell dresse, avec le chapitre 5, un bilan mitigé des gouvernements de Berlusconi : celui qu’il dirigea en 1994 pour quelques mois, mais surtout celui de la législature de 2001 à 2006. Il souligne que Berlusconi a surtout défendu ses intérêts personnels. Le chapitre 6, dense et fourni, restitue avec une grande profondeur de vue la question clef du conflit d’intérêt entre les affaires privées de Berlusconi et ses responsabilités publiques dans une perspective historique afin de montrer l’imbrication entre monde de l’économie et monde de la politique, pour mieux suggérer, une fois de plus, que Berlusconi s’inscrit dans une certaine continuité.

La dernière partie, « L’héritage de Berlusconi », revêt un double sens. D’un côté, il s’agit de l’héritage dont est porteur Berlusconi, et de l’autre, celui qu’il laisse derrière lui. Dans le brillant chapitre 7, l’auteur développe longuement sa thèse. Berlusconi et le berlusconisme expriment des réalités profondes, politiques, sociales, culturelles de l’Italie, ancrées dans la longue durée ou survenues dans les décennies antérieures (l’individualisme croissant, la modification de la conception de la citoyenneté avec la montée en puissance d’une sensibilité nationale, la diffusion de la culture de la célébrité), qui n’existent pas en tant que telles mais qui cristallisent avec Berlusconi. Le chapitre 8 contient une analyse électorale des victoires de Berlusconi que l’auteur n’attribue pas uniquement à son immense talent de communiquant mais davantage à son habileté politique pour mobiliser les électeurs incertains, à sa capacité à convaincre ses alliés qu’il allait gagner, à son aptitude à agréger un électorat qui traditionnellement et majoritairement en Italie vote à droite et au centre droit. Le chapitre 9 revient sur ses gouvernements caractérisés par un grand écart entre les promesses de Berlusconi et ses réalisations effectives. L’auteur explique que Berlusconi a, à la fois, illustré le renforcement du pouvoir exécutif amorcé bien avant lui, et vu ses capacités d’action limitées du fait de ses alliés, du poids des institutions, du rôle de l’opinion publique, des contraintes économiques. Il pointe également le manque de sérieux, de constance, de persuasion d’un Berlusconi dénué d’un réel projet politique, obsédé par sa volonté de se protéger des enquêtes judiciaires lancées à son encontre, ou encore son déni envers la crise financière puis économique de 2008-2009 qui, au contraire, va vite durement toucher le pays et entraîner la chute du Cavaliere. Il note toutefois un fait troublant (p. 179) : selon les sondages, les Italiens se sentaient plutôt bien sous Berlusconi alors que les données économiques et sociales empiraient. Le chapitre 10 affronte avec beaucoup de doigté un sujet épineux, celui de l’impact de Berlusconi sur la qualité de la démocratie italienne. L’auteur montre que ses télévisions – Berlusconi possède la moitié du paysage audiovisuel italien – ont donné aux Italiens ce qu’ils voulaient, mais qu’il s’avère difficile de démontrer qu’elles lui ont permis de gagner les élections. Fort subtilement, il explique que Berlusconi n’a pas modifié les règles de l’état de droit, mais qu’il a contribué à développer le sentiment anti-magistrat et donc à ralentir la lutte contre la corruption et à amoindrir la conscience de sa nécessité en démocratie. De même, il a continué d’affaiblir les partis politiques et exacerbé la défiance à l’égard de la politique : en effet, n’ayant pas accompli les miracles annoncés, il a provoqué une grande déception et donc rendu encore plus difficile de réaliser des politiques publiques convaincantes. Il a également accru la polarisation et la personnalisation de la vie politique. De ce fait, il a permis le développement du Mouvement 5 étoiles (le livre a été publié avant la grande envolée de la Ligue de Matteo Salvini).

Enfin, dans sa conclusion qui résume les différents apports de sa recherche, James L. Newell esquisse une comparaison topique entre Silvio Berlusconi et Donald Trump, en identifiant les points communs et les différences. Selon lui, Berlusconi fut le précurseur de l’occupant actuel de la Maison-Blanche.

Plusieurs points de ce livre prêtent à discussion. Ainsi, le berlusconisme représente certes une combinaison de libéralisme et de populisme. Mais surtout il s’avère un oxymore, associant donc des idées et des valeurs difficiles à concilier, voire antagoniques – modernité et tradition, société et État, protection et dénonciation de l’assistancialisme, Europe et nation, valeurs chrétiennes et esprit libertaire –, parce qu’il s’adresse à des électorats fort différents, entre ceux du nord et du sud de la péninsule. Plus généralement d’ailleurs, on peut reprocher à l’auteur de ne pas assez intégrer une dimension sociologique dans son ouvrage. À force de vouloir prouver que Berlusconi exprime des tendances de fond de l’histoire et de la société italienne, le lecteur a parfois l’impression que toute l’Italie se retrouvait dans le miroir que lui tendait Il Cavaliere. C’est occulter qu’une grande partie de la société civile et politique s’est opposée à celui-ci, attestant l’existence d’une autre Italie. Il est significatif à ce propos que l’auteur ne dise rien des deux défaites de Berlusconi en 1996 et 2006 face à son rival Romano Prodi. Par ailleurs, il est faux historiquement d’écrire que l’antifascisme fut antinational (p. 138), quand bien même la République adopta longtemps un profil bas par rapport à la nation. Plus fondamentalement, emporté par sa volonté de démontrer la pertinence de sa thèse, James L. Newell néglige trop les nouveautés introduites par Berlusconi en politique. Or il y a bien eu un avant et un après Berlusconi en termes de communication politique car il a révolutionné celle-ci. Forza Italia est l’archétype d’un parti personnel qui n’avait nul précédent en Italie ni ailleurs. Newell minore les effets durables de Berlusconi et du berlusconisme sur la politique et la société italienne. Tout cela débouche en vérité sur la question que l’auteur soulève dans ses premières pages, celle de la place du leader en politique. Newell tend à la relativiser à l’excès dans le cas de Berlusconi. Il suggère même, à la fin de son ouvrage, que l’Italie sans Berlusconi aurait de tout façon évolué comme elle l’a fait. On est en droit d’en douter. François Furet, lui qui fut un temps du côté du mouvement des Annales, pour reprendre l’expression de Jacques Revel, dans Le passé d’une illusion. Essai sur l’idée communiste au XXe siècle, prétendait qu’il n’y aurait pas eu de bolchevisme sans Lénine, de fascisme sans Mussolini, de nazisme sans Hitler. Toutes choses étant égales par ailleurs, on peut affirmer que la politique italienne n’aurait pas la même physionomie et ne serait pas devenue, plus encore que par le passé, un vrai laboratoire de populismes sans Silvio Berlusconi.

Le livre de James L. Newell représente un produit hybride sur le fond et la forme. D’un côté, il revêt l’aspect d’un manuel, donnant des informations basiques et essentielles avec un grand sens pédagogique pour un public peu au fait de la politique et de l’histoire de la péninsule : chaque chapitre comprend une introduction, un développement, une conclusion et une phrase de transition annonçant la suite du raisonnement, chaque concept mobilisé est défini, le style est extrêmement clair. De l’autre, il s’avère un vrai livre de recherche, évitant les jugements de valeur pro- ou anti-Berlusconi, adoptant une démarche compréhensive afin de saisir de l’intérieur le point de vue et la logique d’action de ce dernier, proposant un vaste panorama historique et politique pour restituer les succès de ce dernier, défendant enfin un point de vue discutable, on l’a dit, mais très stimulant. La lecture du Silvio Berlusconi de James L. Newell est donc utile, pour ne pas dire nécessaire.   

Notes :

[1] Giovanni Orsina, Il berlusconismo nella storia d’Italia, Venise, Marsilio, 2013. En français, Le berlusconisme dans l’histoire de l’Italie, Paris, Les belles Lettres, 2018.

Marc Lazar

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  • ISSN 1954-3670