Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

Sorties de guerre au XXe siècle

Coordination : Bruno Cabanes et Guillaume Piketty

Expériences enfantines du deuil pendant et après la Grande Guerre

Manon Pignot
Résumé :

Le deuil, compris à la fois comme pratique et comme sentiment, est intrinsèquement lié à l’expérience enfantine de la Grande Guerre : deuil personnel, deuil observé ou deuil de (...)

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 Loin de prétendre être une synthèse sur l’enfance et le deuil, cet article s’inscrit dans la droite ligne d’un travail de doctorat portant sur les expériences enfantines de la guerre. L’enjeu ici est donc de tenter de nous situer dans « l’œil de l’enfance », autrement dit au plus près d’une parole enfantine sur le deuil [1] . En multipliant les citations et les exemples individuels, la démarche choisie revendique une approche résolument micro-historique, au « ras du sol » ainsi que l’a définie Jacques Revel [2] . Celle-ci s’impose en effet comme une nécessité incontournable pour atteindre l’expérience enfantine en général, et celle du deuil en particulier, c'est-à-dire tout autant ce que Stéphane Audoin-Rouzeau a appelé « la dimension intime de la perte » que la diversité des rapports à la mort du père [3] . Rappelons deux faits connus : la massivité et l’immédiateté du deuil pendant la Première guerre mondiale. Dès les premiers mois de guerre – la période septembre-décembre 1914 étant d’ailleurs la plus meurtrière de tout le conflit – la mort des combattants est massive. On estime qu’il y a, à l’issue de la guerre, 1 100 000 orphelins en France, plus d’un million en Allemagne et 350 000 en Grande-Bretagne [4] . Selon Jay Winter, un tiers des neuf millions de soldats morts auraient laissé une veuve et deux enfants en moyenne, soit près de six millions d’orphelins [5] . Le deuil devient ainsi une réalité omniprésente, qui concerne donc tous les enfants sur lesquels repose bientôt le poids des morts et de leur mémoire ; on pourrait à cet égard emprunter, en la transposant à notre sujet, une expression d’Ancien Régime : « le mort saisit le vif ». Les pratiques de deuil participent ainsi d’un bouleversement plus général de l’univers enfantin, marqué aussi par l’absence et la violence.

Les sources de l’enfance en guerre sont fragiles, souvent disparates, parfois lacunaires. Il faut nous pencher sur tous les types de paroles enfantines : les journaux intimes, les correspondances, mais aussi les dessins qui constituent un mode d’expression indéniable et fort complémentaire de l’écriture de soi [6] . Ces différents supports nous permettront, dans un premier temps, d’interroger l’expérience immédiate du deuil, pendant la guerre elle-même, ainsi que les modes d’organisation de leur propre deuil par les combattants. La mémoire du deuil, à laquelle nous nous intéresserons dans un second temps, peut quant à elle être interrogée à la lumière des sources de l’immédiat après-guerre – sources scolaires mais aussi objets mémoriels – comme de traces plus lointaines tels que les souvenirs d’enfance ou les témoignages oraux [7] . Qu’il s’agisse de descriptions immédiatement postérieures à l’armistice ou de souvenirs racontés quatre-vingt-dix ans plus tard, la part de reconstruction de l’expérience ne doit pas être ignorée ; au contraire, elle fait partie intégrante de cette mémoire du deuil de guerre. Le deuil, compris à la fois comme pratique et comme sentiment, est donc intrinsèquement lié à l’expérience enfantine de la guerre, qu’il s’agisse d’un deuil personnel, d’un deuil observé ou du deuil de la communauté toute entière qui s’en remet, pour partie, à ses enfants. Cependant, au regard des sources, il semble nécessaire de parler plutôt des deuils : le pluriel s’impose en effet pour évoquer un phénomène multiple, protéiforme, dont on constate que l’expérimentation n’est pas forcément, ou en tout cas pas systématiquement, dramatique.

Deuils en guerre

La représentation du deuil commence dès les premières années de guerre. Les dessins du fonds Sainte-Isaure illustrent la vision que les petits Parisiens ont de leur ville : une ville en grand deuil. Les enfants attestent ainsi du caractère public et ostentatoire du deuil. Sa durée en est d’ailleurs codifiée : pour les veuves « deux ans dont un an de grand deuil, neuf mois de deuil et trois mois de demi-deuil » ; pour les parents et les enfants « deux ans dont un an de grand deuil, six mois de deuil et six mois de demi-deuil » ; pour les frères et sœurs, grands-parents et beaux-parents « un an dont six mois de grand deuil » ; pour les parents éloignés tels que les cousins « six à trois semaines » [8] . Ces règles ne sont pas forcément représentatives de la durée réelle du deuil ; elles témoignent cependant de son emprise sur la vie sociale de l’individu, de la famille et, au-delà, de toute la communauté. Les dessins sont ainsi émaillés de figures – souvent féminines – vêtues de noir et voilées, qui semblent désormais faire partie intégrante de l’espace public ; les veuves constituent un élément de décor qui assure au dessin son caractère réaliste et authentique. Le deuil fournit aussi le sujet principal de certaines scènes, comme les visites de cimetière par exemple. Ces dernières sont alors parsemées de détails qui font penser qu’on est ici confrontés à des scènes vécues. Souvent commandés par le maître au moment de la Toussaint, les dessins dont nous disposons ne sont pourtant aucunement convenus : loin d’une représentation héroïque de la douleur, la sobriété et le dépouillement dominent pour mettre en avant la souffrance, voire la déploration des femmes et des enfants. Cependant, la représentation du deuil ne va pas parfois sans une certaine complaisance ; un dessin, parmi le millier conservé dans le fonds Sainte-Isaure, demeure pour nous un mystère saisissant. Il s’agit de la reproduction d’un diplôme de mort au champ d’honneur au nom du caporal Albert Desgranges. La minutie de la copie ne fait aucun doute : l’écolier s’est inspiré d’un document original. Ce qui est troublant, c’est le nom du jeune copiste, qui s’appelle lui aussi Desgranges. L’enfant a-t-il recopié le diplôme de son père, ou de son frère, défunt ? S’est-il contenté, faute d’imagination, de mettre son propre nom pour finaliser son travail ? Ou bien s’est-il projeté dans son avenir de soldat au point de s’imaginer tombant au champ d’honneur ? L’existence même de ce type de dessin ne traduit-il pas, en tous les cas, une forme de banalisation du deuil, une sorte d’accoutumance non pas à la douleur mais à la fatalité de la perte en temps de guerre ?

On voit que les enfants sont profondément environnés par le deuil. La confrontation à la mort ne se limite d’ailleurs pas à la seule expérience de la perte ; les enfants semblent spontanément amenés à réfléchir à ses conséquences en termes sociaux et matériels. Il ressort de nos sources une véritable « obsession de l’après », une attention particulière au sort des orphelins. Il est vrai que les enfants y sont sensibilisés par les quêtes organisées régulièrement dans les écoles au profit de ces derniers. Mais le ton de certains textes laisse penser qu’en évoquant les orphelins, c’est aussi d’eux-mêmes que parlent les enfants, comme l’illustre la rédaction du jeune Pisani, élève de la rue Lepic : « Se ce que je voudrais etre en ce moment. Pourquoi Je voudrais être un tou petit bébé pour pas allé à la guerre pour pas me fère blèssé à la batalle on poure me blessé dans un bra et on pouré me coupé le bra et je poure plu travauller pour ma famille je laisserai un bébé et je gagnere plu darjen je laisserai mourir ma femme en pouven plus gagne de sous je pourai plus acheter de la nouriture et toute ma famille mourai ». On le voit également dans la longue « lettre à Dieu » que la future Françoise Dolto écrit en septembre 1915, alors âgée de sept ans :

« Mon Dieu, protégez l’oncle Pierre et aussi tout les papa des pauvres enfants dont la maman est morte et qui sont tout seul et aussi tout les orfelin de la guerre et il y a beaucoup de maman qui ont été chassé des villes des pays et en s’ennalant il sont mort de chagrin en pensant que leur mari est mort et il leisse quelque fois 1 enfant 2 enfants 3 enfants 4 enfants 5 enfants 6 enfant et quelque fois jusqu’à 16 enfants alors mon dieu je devrai être bien sage aullieu d’être malonête avec Jacqueline comme je suis toujours, je devais pensé a toute ses oribles chose et pensé qu’il y a des enfant de mon âge qui sont malereu dans ce moment et sa rent les gent malereu qu’and ille pense que je jou pendant qu’il ce passe des orible choses qui sont louin de moi et que je ne voi pas. Mon Dieu je suis mechante tout le temps et et je pleure tout le temps j’ai beaucoup de peine d’avoire fait sa. je tacherai d’etre bien sage pour que vous protéger l’oncle Pierre et que danmé [grand-mère] est beaucoup de courage pour attendre la fin de la guerre et je pense que tout les soldat reviendront glorieux et joyeux. Françoise Matte » [9] .

Les souvenirs d’enfance et l’enquête orale nous ont permis de constater qu’il y avait plusieurs manières de vivre l’annonce du deuil du père. La réaction la plus courante est bien sûr tragique, comme le raconte Mme Camus de la Guérinière dont le père, officier d’Etat-Major, est tué en 1915 : « Oui, février 1915. Alors là, c’est un souvenir d’enfant que je me rappelle absolument : ma mère pleurant dans un fauteuil, avec une lettre à la main et disant : “Il est fou, c’est pas possible”. Ce qui s’est passé, c’est que les officiers ne voulaient pas qu’on le dise tout de suite aux familles ; et l’ordonnance ne sachant pas cette loi-là avait tout de suite écrit à Maman : “Nous revenons du cimetière où nous avons accompagné le corps de notre cher capitaine”. Alors Maman a lu ça, et le matin elle avait eu une lettre où il disait que tout allait bien. Alors elle était dans un état épouvantable… » [10] . Si ce récit classique correspond bien à l’image que la postérité a conservé du deuil de guerre en 1914-1918, il nous faut cependant entendre aussi les cas du deuil vécu moins comme un drame que comme une gloire : « Ce qui comptait beaucoup pour les enfants c’était le patriotisme. J’avais un amour immense pour la France. Mais alors quand mon père est mort, pour moi qu’est-ce que ça représentait ? Mon père j’avais jamais vécu avec lui… Là où j’étais [en nourrice, en Seine-et-Oise], tous les matins, l’institutrice citait les noms des hommes qui étaient morts à la guerre. […] On avait marqué le nom de mon père, quoiqu’il ne soit pas du pays, parce que j’étais sa fille. J’étais très fière d’avoir un père qui était mort pour la France », témoigne ainsi Mme Lardy, née en 1910 [11] . Il serait réducteur d’analyser ces quelques exemples en termes d’insensibilité. Cette distanciation non pas à l’égard du deuil lui-même mais à la douleur du deuil doit bien sûr être mise en relation avec le contexte idéologique et culturel dans lequel baignent les enfants [12] . Il faut sans doute voir, dans ce sentiment de fierté, une preuve troublante de l’efficacité du discours de guerre à destination des enfants.

Organiser son deuil : les lettres d’adieux

Pendant la guerre même, l’organisation par les pères combattants de leur propre deuil constitue une pratique beaucoup plus courante qu’on ne pourrait le croire. Si le fait est désormais assez connu pour les testaments envoyés aux parents ou à l’épouse, les lettres d’adieux aux enfants le sont moins. Il nous faut pourtant rappeler l’importance à la fois numérique et affective des très nombreuses correspondances entres les pères et leurs enfants. C’est sans aucun doute l’une des principales nouveautés de la Grande Guerre que de permettre, par ces recours à l’écriture souvent inexistants jusqu’alors, une véritable révélation des pères. La multiplication des correspondances familiales, liée au contexte de guerre, nous fait en effet accéder à une nouvelle définition de la paternité ; la Première guerre mondiale apparaît comme un moment absolument déclencheur dans le processus d’invention de la figure du père moderne [13] . Souvent pour la première fois, des soldats écrivent à leurs enfants, y compris aux nourrissons, pour leur expliquer la guerre et leur absence ; pour lutter contre la séparation, l’éloignement, l’oubli réciproque ; pour faire des projets d’avenir, conférant ainsi à leurs lettres une valeur propitiatoire ; mais aussi pour leur dire adieu. Les lettres ont donc aussi pour fonction de prolonger l’autorité paternelle au-delà de la mort. Ainsi, un soldat hospitalisé dans l’Essex écrit une lettre personnelle à sa fille, dont l’enveloppe porte la mention « When she is able to understand » :

« To my darling daughter Marie,

Dearly loved daughter, this my letter to is written in grief. I had hoped to spend many happy years with you after the War was over and to see you grow up into a good and happy woman.

I am writing beacause I want you to see after year’s to know how dearly I loved you, I know that you are to young now to keep one, see your mummy. I know your dear mother will grieve ; be a confort to her, remember when you are old enough that she lost her dear brave son your brother and me your father within a short time. Your brother was a dear brave boy ; honour his memory for he loved you ans your brothers dearly. He died like a brave soldier in defence of his home and country.

May God guide and keeps you safe and that at last we may all meet together in his eternal rest. I am your loving and affectionate father, F.H.Gautier » [14] .

On retrouve ici une angoisse caractéristique des pères combattants : l’âge de leur enfant est un obstacle à leur mémoire. Mais la lettre évoque aussi la femme que la petite fille devra devenir plus tard, conformément aux injonctions de son père. Certaines lettres ne sont pas aussi solennelles, mais elles font néanmoins une place à part à la question du souvenir dans le deuil. Ainsi, le lieutenant Désiré Oudard écrit-il à sa femme à propos de ses enfants : « La petite Solange doit être bien changée depuis cinq mois. Se souvient-elle encore de moi ? Où est ce temps où elle venait me dire bonjour à mon bureau pour avoir un caramel ? Elle aura sans doute oublié tout cela. Quant à Stéphane et Geneviève, je suis sûr qu’ils n’ont pas oublié leur père et que bien souvent ils ont pensé à lui. Tu leur diras, chère Marie, si je ne reviens pas, que ma dernière pensée aura été pour eux ainsi que pour toi » [15] . De même, un instituteur écrit à son fils : « Mon cher Maurice, tu vis les douces joies de la famille. N’abuse pas des bonnes choses. N’oublie pas que la guerre n’est pas terminée ; quelle en sera l’issue ? pas de café, pas de coquetterie mon cher enfant ; pour ne pas trop souffrir des privations plus tard peut-être, raisonne toi : sacrifie les gateries et habitue toi à la dure. Réfléchis que pour une cause ou une autre je puis être pour toi l’éternel absent. Prends mes conseils comme ceux d’un père qui ne vise que ton bonheur. Je t’embrasse » [16] . Au-delà d’une forme de culpabilisation évidente, pour obtenir obéissance et discipline de son fils, ce père manifeste aussi un désir véritable d’organiser l’après, l’avenir.

Deuil et armistice

Quand survient l’armistice, les enfants endeuillés éprouvent souvent des sentiments contradictoires, une joie et une peine immenses, qui toutes deux s’entrechoquent. Presque tous les enfants attestent, en France comme ailleurs, du « délire » de l’annonce de l’armistice – c’est le terme le plus fréquemment employé. C’est bien cette explosion de joie et de soulagement qui perturbe profondément les orphelins. L’un des témoins déjà cités raconte ainsi : « Je me rappelle, je sortais de classe avec mes livres sous le bras, il passait des tramways avec des grappes de gens qui chantaient, qui hurlaient. Alors je rentre à la maison, à la villa que nous habitions, toute gaie, et je dis : “Maman, c’est formid…” et je m’arrête : elle était en larmes. Alors, je lui dis “Mais tu pleures ? Tout le monde rit, tout le monde chante !”. “Oui, mais ton père ne reviendra pas”. Ça c’est un souvenir très net de mon enfance » [17] . De même, le comédien Jean-Louis Barrault, dont le père mobilisé meurt le 16 octobre 1918 de la grippe espagnole, décrit sa réaction – et celle de son instituteur – le jour de l’armistice : « Ce 11 novembre nous étions en classe, et la joie de tous fut d’autant plus grande que l’instituteur était un ancien combattant réformé pour blessure grave. Il marchait avec une canne. Quelle ne fut pas sa surprise de découvrir au milieu de l’allégresse générale, un chahut autorisé au nom de la Victoire de la Justice de Dieu, dans un coin, un enfant qui pleurait. Quelle ne fut pas ensuite sa sainte indignation, laquelle le conduisit à me foutre une telle raclée qu’il me cassa sa canne sur le dos » [18] . Françoise Dolto – qui n’est pas orpheline mais qui se sent « veuve » de son oncle tué au front – raconte dans ses souvenirs le défilé de la Victoire : « Quand la fin de la guerre est arrivée, je me suis demandé comment on peut vivre quand ce n’est pas la guerre, parce que, pour moi, la guerre, c’était l’expérience de la vie sociale. Le jour de l’armistice surtout, j’étais dans un très grand désarroi, parce que nous connaissions des gens qui avaient perdu des êtres chers… Moi-même, il y avait cet oncle qui avait été tué, et il y avait une fête, une joie dans la ville de Paris. Ma mère et mon père sont allés avec les aînés et Jean […] pour attendre le matin sur les Champs Elysées pour le défilé. […] J’ai tout de même vu quelque chose de cette liesse, parce que je suis sortie l’après-midi avec ma mère et Mademoiselle et Philippe qui avait cinq ans (“pour qu’on se souvienne”). […] C’était une expérience très exceptionnelle. […] Et moi, je me disais : “Comment se fait-il que les gens se réjouissent tant et ne pensent pas aux morts et à ceux qui ne reviennent pas ?” Et j’étais prise entre deux sentiments » [19] .

Plus frappant encore, l’impression que certains enfants, épargnés par le conflit, cherchent à compenser l’absence de « deuil de guerre » en se créant des héros. C’est vrai, par exemple, pour les morts de la grippe espagnole, comme pour ce témoin nancéien : « J’ai perdu mon grand-père, qui est mort le 8 janvier 1919. [Votre perte de la guerre, c’est votre grand-père ?] Oui, oui » [20] . C’est sans doute plus vrai encore pour les enfants de la zone occupée qui ont, dès la guerre, le sentiment d’être des « oubliés », pour reprendre l’expression forgée par Annette Becker [21] . Ainsi, la jeune Henriette Thiesset, après avoir vécu toute la guerre sous occupation allemande, fait de son grand-père chef de gare un véritable héros, manière pour elle de le rattacher au monde des combattants, et de réunir ainsi l’univers du front et celui de la zone occupée, entaché du soupçon de la collaboration : « Je suis soldat, répétait-il avec joie, je vis en soldat, je suis utile à la France, je tiens la place d’un plus jeune ! […] Pendant quelques jours, il s’était débattu contre la mort, voulant vivre pour rebâtir sa maison et nous tirer d’embarras. Puis le délire l’avait pris, à chaque question qu’on lui posait il ne répondait plus que “ça brûle”. Il décrivait l’incendie de la ville tel qu’il l’avait vu en septembre. Il mourut avec la vision de Ham en feu […] Pour moi, je le vénère à l’égal des héros tombés au champ d’honneur » [22] .

Deuil et mémoire : un deuil infini ?

Les enfants se retrouvent les premiers dépositaires de la mémoire des hommes qu’on leur dit être morts pour eux. Dès lors, ne faudrait-il pas parler d’un deuil infini puisqu’il se double dans le même temps d’un injonction mémorielle : en portant le deuil des combattants tombés pour « la der des ders », les enfants sont aussi les porteurs de la mémoire de cette guerre. Cette responsabilisation des enfants est organisée par les adultes dès les premiers morts, c'est-à-dire pendant la guerre elle-même, comme le montre une lettre d’un grand-père à ses petits-enfants un mois après la mort de leur père au front : « Le chagrin s’émousse, c’est une loi naturelle et bonne… Dans les deuils ordinaires c’est ainsi que cela se passe… pour vous, mes chers petits, ce ne sera pas le cas. Votre père disparaît dans la Grande Guerre dont le souvenir restera longtemps dans la mémoire des hommes […] Votre père est mort pour vous, pour nous tous, pour la Patrie qui est notre grande famille adoré » [23] . Après l’armistice, la responsabilité est encore accrue : pour sa première communion, en juin 1920, Françoise Marette reçoit de sa grand-mère une longue lettre, encadrée de noir, lui expliquant que le choix de son cadeau (une croix et une chaîne) a été guidé par « la voix » de son parrain, l’oncle Pierre, chasseur alpin mort en 1916 : « Ce sera un souvenir de moi. Il doit être religieux et en même temps 22ème et savoyard », écrit-elle, en faisant parler le mort à la première personne. À douze ans, la fillette reçoit donc un cadeau posthume qui vient en réalité redoubler l’injonction mémorielle. La fillette répond d’ailleurs ainsi : « Chaque fois que je repense à l’oncle Pierre, j’aurais envie de pleurer beaucoup. Il m’est arrivé un soir, il y a quelques mois, d’entendre l’oncle Pierre m’appeler et me parler. […] Et le jour où, quand j’étais malade, c’était l’anniversaire de sa mort, je l’ai vu en rêve qui m’a dit : “Redouble tes efforts parce que ta 1ère communion approche”. Et quand je me suis réveillée, j’étais toute en pleurs. Cette croix sera un souvenir constant de lui et, à partir d’aujourd’hui, je la porterai toujours. Je t’embrasse bien fort et l’oncle Pierre aussi » [24] . Dans ses souvenirs d’enfance, Françoise Dolto confirme d’ailleurs cette emprise de la mort et du deuil sur sa vie de petite fille : « Je n’avais aucunement peur de la mort. La mort pour moi, c’était retrouver l’oncle Pierre qui avait été mon fiancé, et dont je me croyais une veuve à vie. Pour moi, je ne devais jamais me marier, parce qu’une veuve de guerre, ça ne se remariait pas chez les gens “comme il faut”. Veuve de guerre à sept ans ! » [25] .

Une autre forme de transmission du deuil réside dans la question des prénoms donnés aux enfants pendant et surtout juste après le conflit. L’historien Raoul Girardet, né en 1917, débute ainsi  le très beau texte intitulé « L’ombre de la guerre » : « Le temps de mon enfance fut celui où les monuments aux morts étaient encore neufs. Quant aux morts eux-mêmes, ils demeuraient toujours étrangement présents. C’étaient eux dont on entendait presque chaque jour évoquer les noms dans la conversation des adultes […]. C’étaient eux aussi dont on découvrait les visages – les si jeunes visages – dès que l’on pénétrait dans une maison amie […]. Parmi eux, sur le bureau de mon père, celui de son seul frère et dont je porte le prénom, “tué à l’ennemi” […]. La Grande Guerre, la seule guerre en vérité, malgré quelques péripéties postérieures, que j’ai le sentiment d’avoir jamais faite » [26] . Le prénom devient, par la force métonymique du langage, le garant de la postérité du mort. On pourrait ainsi citer beaucoup d’exemples de jeunes garçons qui portent le prénom d’un père ou d’un oncle tué au champ d’honneur. S’ils en ressentent de la fierté, les enfants expriment aussi parfois un sentiment d’imposture, lié sans doute au caractère un peu écrasant d’une telle responsabilité mémorielle. Il en va de même avec les cérémonies de décoration posthumes ou de commémoration, où les enfants figurent en lieu et place de leurs pères.

Parce qu’il est le support d’une mémoire longtemps indépassable, le deuil de guerre semble ainsi sans cesse relancé, entretenu, nourri de lui-même. Cette infinité du deuil – au sens de douleur, grief en anglais – ne rend-t-elle pas aussi impossible l’achèvement du deuil comme pratique – au sens cette fois de mourning, comme dans l’expression « faire son deuil » ? Tous les témoins orphelins de guerre insistent en tout cas sur l’impact de leur deuil sur leur vie postérieure : parfois c’est le deuil qui sauve – dans les cas de « deuils glorieux » – en permettant une émancipation précoce ; parfois aussi, le plus souvent sans doute, c’est le deuil qui ampute, à vie : « Ma mère aurait dû se remarier, pour elle et aussi pour nous. Elle n’a jamais voulu se remarier ! Elle avait 26 ans… Elle a eu des occasions. C’était une jolie femme, il y avait tout un tas de camarades de mon père qui étaient prétendants, elle n’en a jamais voulu d’aucun. Elle a eu tort ! elle a eu tort. Oui, ça manquait la présence d’un homme à la maison. Avec un père on peut faire plein de choses amusantes qu’on ne peut pas faire avec une femme : des grandes balades, … du ski j’en ai fait à l’âge de 18 ans… Je ne sais pas vous dire… ce n’est pas le même genre de caractère. C’est pas le même rôle aussi. Pour mon frère, ça aurait été indispensable. Parce que ma mère ne savait pas élever les garçons… Oh, elle a toujours été en deuil, toute sa vie ! Oh, elle a mis du gris, du mauve, du violet, du blanc… mais elle a toujours été en noir. Moi je trouvais ça… Elle a un peu assombri notre vie » [27] .

Notes :

[1] Le critère de définition de l’enfance le plus fréquemment retenu est celui de l’âge de la scolarisation : la plupart de nos sources émanent en effet de cette tranche d’âge des 6-13 ans, c'est-à-dire d’enfants ayant recours de manière autonome à l’écriture.

[2] Jacques Revel, « L’histoire au ras du sol », dans Giovanni Levi, Le pouvoir au village. Histoire d’un exorciste dans le Piémont du XVIIe siècle, Paris, Gallimard, 1989.

[3] Stéphane Audoin-Rouzeau, Cinq deuils de guerre, 1914-1918, Paris, Noêsis, 2001.

[4] Olivier Faron, Les enfants du deuil. Orphelins et pupilles de la nation de la Première guerre mondiale, Paris, La Découverte, 2001.

[5] Estimation citée par Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, 14-18, Retrouver la guerre, Paris, Gallimard, 2000.

[6] Les dessins sont, par nature, plus fragiles encore que les lettres ou les journaux intimes. Le fonds conservé au Musée Montmartre constitue donc à cet égard une collection tout à fait exceptionnelle, tant par sa conservation que pour son importance numérique, quelque 1 400 dessins réalisés pendant la guerre dans deux écoles du XVIIIe arrondissement et collectés à la même époque par le musée du Vieux Montmartre. Cf. Manon Pignot, La guerre des crayons. Quand les petits Parisiens dessinaient la Grande Guerre, Paris, Parigramme, 2004.

[7] Dans le cadre du doctorat, nous avons en effet été amenée à réaliser une enquête orale auprès d’une trentaine de témoins, hommes ou femmes, nés entre 1900 et 1914.

[8] Berthe Bernage, Convenances et bonnes manières, Paris, Gautier-Languereau, 1951, p. 301-302 : « Le deuil : durées d’autrefois ».

[9] Françoise Dolto, Correspondance I (1913-1938), Paris, Hatier, 1991, p. 45.

[10] Entretien avec Mme Camus de la Guérinière, réalisé le 20 avril 2006 à son domicile de Courbevoie.

[11] Entretien avec Mme Lardy, réalisé le 22 février 2005 à son domicile de Corbeil-Essonnes.

[12] Stéphane Audoin-Rouzeau, La guerre des enfants. 1914-1918. Essai d’histoire culturelle, Paris, Armand Colin, 1993, rééd. 2004.

[13] Nous nous permettons de renvoyer à notre thèse de doctorat, en cours d’achèvement : « Filles et garçons dans la Grande Guerre : expériences communes, construction du genre et invention des pères en France (1914-1920) ».

[14] Lettre de F.H. Gautier à sa fille, 9 avril 1916 (Londres, Imperial War Museum, cote 86/19/1).

[15] Lettre du lieutenant Désiré Oudard à sa femme, 19 décembre 1914, Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC), cote F° Delta 1126 / 1b A1-2.241.

[16] Carte de G. Danquin à son fils, octobre 1915, BDIC, cote F°∆ 1126 / 1b A2-202.

[17] Entretien avec Mme Camus de la Guérinière, réalisé le 20 avril 2006 à son domicile de Courbevoie.

[18] Jean-Louis Barrault, Souvenirs pour demain, Paris, Seuil, 1972, p. 28.

[19] Françoise Dolto, Enfances, Paris, Seuil, 1986, p. 36.

[20] Entretien avec M. Henry, réalisé le 16 mars 2005 son domicile de Nancy.

[21] Annette Becker, Oubliés de la Grande Guerre : humanitaire et culture de guerre, populations occupées, déportés civils, prisonniers de guerre, Paris, Noêsis, 1998.

[22] Journal d’Henriette Thiesset, BDIC, cote F°∆ 1126 / 7 C 695. Pour une étude complète de ce journal, voir Manon Pignot, « Avoir douze ans dans Ham occupé : le journal de guerre d’une jeune Picarde, Henriette Thiesset (1914-1919) », dans Olivia Carpi et Philippe Nivet (dir.), La Picardie occupée, Amiens, Editions Encrage, 2005, p. 137-146.

[23] Lettre anonyme, 28 février 1916, citée par Olivier Faron, Les enfants du deuil, op. cit., p. 36.

[24] Françoise Dolto, Correspondance, op. cit., p. 99-100.

[25] Françoise Dolto, Enfances, op. cit., p. 52.

[26] Raoul Girardet, « L’ombre de la guerre », dans Pierre Nora (dir.), Essais d’ego-histoire, Paris, Gallimard, 1987, p. 139.

[27] Entretien avec Mme Camus de la Guérinière, réalisé le 20 avril 2006 à son domicile de Courbevoie.

Manon Pignot

Ancienne élève de l’ENS-Fontenay-Saint Cloud, agrégée d’histoire, Manon Pignot est ATER à l’université Paris X-Nanterre. Elle achève, sous la direction de Stéphane Audoin-Rouzeau, une thèse de doctorat qui porte sur « Filles et garçons dans la Grande Guerre : expériences communes, construction du genre et invention des pères » (EHESS). Elle a notamment publié La Guerre des crayons. Quand les petits Parisiens dessinaient la Grande Guerre (Éditions Parigramme, 2004). Elle a également collaboré à l’Encyclopédie de la Grande Guerre. 1914-1918. Histoire et culture (Bayard, 2004, article « Les enfants »).

Mots clefs : Enfants ; deuil ; guerre ; mémoire ; expérience

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  • L’histoire des intellectuels est entrée dans l’heure des bilans (...)
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  • • Élise Petit, Musique et politique en Allemagne, du IIIe Reich à l’aube de la guerre froide,
  • Avec Musique et politique en Allemagne, réécriture de sa (...)
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  • • Nicolas Patin, Krüger : un bourreau ordinaire,
  • Friedrich Wilhelm Krüger, chef suprême de la SS et de la (...)
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  • • Nicole Edelman, L’impossible consentement : l’affaire Joséphine Hugues,
  • En 1865, Timothée Castellan, un mendiant de 25 ans, est déclaré (...)
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  • • Pierre Rosanvallon, Notre histoire intellectuelle et politique, 1968-2018,
  • Patiemment, obstinément, rigoureusement, Pierre Rosanvallon trace son sillon intellectuel (...)
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  • • Audrey Kichelewski, Les Survivants. Les Juifs de Pologne depuis la Shoah,
  • Faire l’histoire des juifs en Pologne après la Seconde (...)
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  • • Sarah Gensburger et Sandrine Lefranc, À quoi servent les politiques de mémoire ?,
  • Auteures de nombreux travaux sur la mémoire et la justice (...)
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  • • Gilles Richard, Histoire des droites en France de 1815 à nos jours,
  • L’ouvrage de Gilles Richard se place délibérément dans une (...)
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  • • « Mémoire des massacres du XXe siècle »
  • Le Mémorial de Caen a accueilli du 22 au 24 novembre 2017 (...)
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  • • Raoul Hausmann (1886-1971) et sa production photographique dans les tourments de l’histoire
  • Après avoir été présentée au Point du Jour de (...)
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  • • Emmanuel Saint-Fuscien, Célestin Freinet, un pédagogue en guerres, 1914-1945,
  • C’est avec une certaine délectation que nous nous sommes (...)
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  • • Raffaella Perin, La radio del papa. Propaganda e diplomazia nella seconda guerra mondiale,
  • L’ouvrage de Raffaella Perin sur Radio Vatican est la (...)
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  • Transit, film réalisé par Christian Petzold (2018)
  • Dans les années 1930, des centaines d’Allemands, juifs ou opposants (...)
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  • • Alexis Vrignon, La naissance de l’écologie politique en France. Une nébuleuse au cœur des années 68,
  • Dans le champ de l’écologie politique, la catégorie du (...)
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  • Après la guerre, film réalisé par Annarita Zambrano (2017)
  • Verres de lunettes opaques ou presque, silhouette épaisse, barbe (...)
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  • ISSN 1954-3670