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Comptes rendus
   

«René Char»

Expositions | 13.07.2007 | François Chaubet
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Depuis plusieurs années, en matière d’expositions à la Bibliothèque nationale de France (BNF) Tolbiac, nous sommes gâtés ; après Zola, Sartre, les Lumières, voici un très bel hommage rendu à René Char, l’année du centenaire de sa naissance. Dans un format à taille très humaine (une salle), le commissaire de l’exposition a réuni un ensemble de pièces d’une rare qualité : lettres, manuscrits autographes, manuscrits enluminés, éditions originales aux frontispices exceptionnels de Dali, Braque ou Kandisnky, photos et affiches-tracts, enregistrements sonores, évocations filmiques et, surtout, œuvres iconographiques diverses de très grande valeur (peintures, dessins) dont l’éclat d’ensemble avive le regard. Car davantage qu’un classique parcours de vie, l’exposition s’avère surtout l’exploration des « correspondances », essentiellement de la confrontation, jusqu’à l’osmose parfois, entre les arts plastiques et le texte poétique (car il y eut aussi le projet d’un film et d’un ballet), de Georges de la Tour (dont le merveilleux Découverte du corps de saint Alexis venu de Nancy) à Miro et Nicolas de Staël. En effet, sauf peut-être Ponge et Yves Bonnefoy, nul autre écrivain français moderne n’aura poursuivi, avec un tel degré d’intensité, la recherche « d’alliés substantiels » auprès des peintres, voire de musiciens (Boulez et le Marteau sans maître). Cette dilection de Char pour la convocation de la gouache, du pastel ou de la gravure apparaît très tôt, dans le sillage de ses amitiés surréalistes nouées autour de 1930, quand le jeune poète issu de l’Isle sur Sorgue (Vaucluse) devint un de leurs proches et le co-auteur, avec éluard et Breton, de Ralentir travaux. L’exposition retrace ainsi, assez brièvement mais efficacement, les principales péripéties d’une vie passée, pour l’essentiel, dans son village natal ou dans ses alentours montagneux (durant la vie au maquis, « mot qui sonne toujours à mes oreilles comme un bourdon de cathédrale ») dont de belles photos, en noir et blanc, au milieu de la salle, donnent à voir, et les hommes/femmes côtoyés et aimés (les « transparents »), et les paysages provençaux contemplés et traversés. Enfance dans une famille de petit entrepreneur, participation à la vie littéraire au sein des petites revues méditerranéennes au milieu des années 1920, épisode surréaliste (1930-1934) avec la publication du Marteau sans maître, quasi-abandon de la poésie (1935-1938), période de la guerre d’où naissent les Feuillets d’Hypnos, un des plus grands textes sur le tragique et la beauté de la Résistance que publie alors Camus (avec aussi, dans l’exposition, un témoignage cinématographique), rencontres décisives du pré avant-guerre (Gilbert Lély) et d’après-guerre (Camus et Heidegger surtout, Bataille), combats civiques auxquels Char se livre à travers d’étonnantes affiches-tracts (pour la défense de certains compagnons de résistance, contre l’installation des missiles sol-air au plateau d’Orion ‑ « nous nous battrons pour un site où la neige n’est pas seulement la louve de l’hiver mais aussi l’aulne du printemps » ‑, contre le pouvoir gaullien), travail littéraire avec Tina Jolas autour de la traduction poétique (pour l’anthologie La planche de vivre publiée en 1981), l’exposition suit intelligemment la trajectoire intellectuelle et littéraire de Char avec ses dépressions et ses soudaines accélérations créatrices. Quelques-unes de ses activités sont minorées cependant, à l’image de son importante collaboration aux revues Botteghe oscure (avec Bataille) ou Empédocle et on pourra regretter, si l’on souhaite l’exhaustivité, l’absence générale de témoignages quant à la réception de l’œuvre. L’article propulsif de Blanchot en 1946 dans Critique aurait mérité de figurer ici.

Si ces choix peuvent un peu offusquer l’historien culturaliste, l’essentiel est amplement regagné d’un autre côté quand l’exposition se concentre sur les collaborations entre poésie et peinture. Certes, peut-être là aussi aurions-nous aimé disposer au moins de quelques-uns des grands textes sur la peinture et les peintres admirés (Georges de la Tour, Braque surtout, Miro, Picasso), ou de témoignages sur les intermédiaires qui facilitèrent parfois la rencontre. Ce sont en effet des revuistes (les Cahiers d’art du couple Zervos) ou des éditeurs/imprimeurs de livres d’art (Pierre André Benoît, Louis Broder, Pierre Bérès) qui organisèrent matériellement l’entreprise. Et quand l’amour se conjugua avec la fonction de galeriste, comme dans le cas d’Yvonne Zervos, il offrit au poète la possibilité d’une série de vingt-trois manuscrits enluminés par des peintres choisis par lui-même (Miro, Léger, Picasso, Ernst, Lam, Giacometti, Vieira da Silva, etc.). On retiendra plus particulièrement les illustrations réalisées, à même la page de texte, par Miro aux Poèmes (1948) ou par Brauner au Le Viatique ou non (1950). Ces pièces, léguées par la suite à la BNF, composent ici le cœur radioactif de l’exposition. Cette dernière aurait peut-être pu replacer cette exceptionnelle collaboration dans le cadre de la floraison sans égale du livre d’art entre 1935-1950, quand les éditeurs tels Tériade (avec peut-être le plus beau livre d’art du 20e siècle, Le Chant des morts en 1948, issu de la collaboration entre Reverdy et Picasso), Skira, Maegh servaient un projet artistique global : l’attestation de l’unité du monde au regard de l’art. Char collabora ainsi avec Nicolas de Staël pour Poèmes et avec Braque pour les vingt-sept lithographies de Lettera amorosa. Plus généralement, les peintres rassemblés autour de l’œuvre de Char, qui appartiennent soit à la génération surréaliste (Miro, Lam, Brauner) soit à l’École de Paris (Vieira da Silva, de Staël, Zao Wou-Ki), loin de se cantonner à lui offrir une traduction imitative ou un décor aguichant, lui procurent, au contraire, une forme d’équivalence plastique. Enfin, presque tout le pourtour du périmètre de la salle est livré à l’accrochage de quelques chefs d’œuvre de la peinture moderne (Le jeune peintre de Picasso (1973), Caroline de Giacometti, Paysage, un grand et magnifique dessin de Vieira da Silva, etc.) ou de la peinture ancienne (un petit Corot, le superbe Georges de la Tour cité ci-dessus). Disons-le encore, ce parcours dédié à René Char conduit avant tout à exalter la beauté, sa « toute droite » si fiévreusement recherchée tout au long d’une vie.

François Chaubet

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  • ISSN 1954-3670