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Comptes rendus
   

Christian Ingrao, Les chasseurs noirs. La brigade Dirlewanger

Paris, Perrin, 2006.

Ouvrages | 29.05.2007 | Guillaume Piketty
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La monographie d’unité n’en finit décidément pas de regagner ses lettres de noblesse. Après l’étude publiée en 1994 par Leonard V. Smith sur la 5ème division d’infanterie française pendant la première guerre mondiale ‑ Between Mutiny and Obedience: the Case of the French Fifth Infanterie Division during World War I, Princeton, Princeton University Press, 1994 ‑, après la monographie de Christopher Browning sur le 101ème bataillon de police en Pologne et sa participation à la Solution finale ‑ Des hommes ordinaires, le 101ème bataillon de police et la Solution finale en Pologne, Paris, Les Belles Lettres, 1998 ‑, livre dont il faut saluer au passage la reparution dans la collection Texto récemment créée par les Éditions Tallandier, Christian Ingrao s’est lancé sur les traces de la Sondereinheit Dirlewanger. Formée en 1940 par Oskar Dirlewanger, cette unité spéciale de la SS combattante a sévi en Pologne, à l’est du Gouvernement général, puis sur le front de l’est pendant la seconde guerre mondiale. Par le truchement d’un ouvrage particulièrement bien documenté, rédigé dans un style alerte, très clair, Ingrao nous propose de la suivre au long de son itinéraire guerrier et d’analyser ses méfaits.

Le premier chapitre de son étude consiste en une description du parcours de la Sondereinheit durant la guerre. Fin mai 1940, Oskar Dirlewanger fut envoyé dans le camp de concentration d’Oranienburg pour prendre en charge la sélection puis la formation militaire de 80 prisonniers condamnés pour délits cynégétiques. Si cette formation s’avéra rudimentaire, elle n’en déboucha pas moins sur une sélection bien réelle puisque seulement 55 des 80 braconniers furent finalement retenus pour servir au sein du commando. De septembre 1940 à janvier 1942, l’unité ainsi constituée séjourna en Pologne du Sud-Est et dans les confins galiciens. Elle s’y consacra principalement à des tâches de sécurisation du territoire : lutte contre les partisans mais surtout contrôle des populations civiles et répression du marché noir. Son comportement fut suffisamment répréhensible pour que fin janvier 1942, elle reçoive son ordre de marche vers la Biélorussie. De février 1942 à juillet 1944, elle fut engagée en Biélorussie dans la guerre contre les partisans, c’est-à-dire en pratique, le plus souvent, les paysans locaux et les Juifs échappés des ghettos. De plus en plus violentes, ces opérations semèrent la terreur partout où l’unité passa. Au cours de cette période, celle-ci fut régulièrement renforcée par des contingents d’anciens détenus de camp de concentration et de Russes : dès la fin de l’été 1942, elle avait atteint la taille d’un bataillon spécial. Transférée en Pologne au début du mois de juillet 1944, réorganisée en brigade, elle participa à la répression du soulèvement de Varsovie. Elle y subit des pertes sévères tout en se distinguant par sa violence et sa cruauté. Fin octobre, elle partit pour la Slovaquie afin d’y combattre une nouvelle insurrection. Au cours de l’automne, elle fut à nouveau renforcée, cette fois par des militaires et des SS emprisonnés pour raisons disciplinaires et par 800 détenus politiques ‑ essentiellement communistes et socialistes ‑ tirés des camps de concentration où ils croupissaient, pour atteindre un effectif d’environ 6500 combattants. Sévèrement étrillée près de Budapest en décembre 1944, la « Brigade » Dirlewanger fut quasiment anéantie au cours de la vaine défense de la Lusace puis au début de la grande offensive soviétique sur Berlin. Sur les 6000 hommes de la « Brigade » engagés au début de l’hiver, il n’en restait qu’une cinquantaine en état de combattre le 25 avril 1945.

La monographie de Christian Ingrao fournit une nouvelle illustration de l’extrême violence qui eut cours sur le front de l’est pendant la seconde guerre mondiale. Une violence à la diffusion de laquelle la Sondereinheit Dirlewanger participa sans sourciller, tuant et exécutant en quatre années plus de 60 000 personnes dont une importante proportion de femmes et d’enfants, avant d’en être la victime au point de se trouver anéantie. La question se pose alors de savoir pourquoi et comment les « chasseurs noirs » sont ainsi devenus les exécuteurs des basses œuvres du Troisième Reich. Aux yeux d’Ingrao, l’explication par la « contrainte » n’est pas convaincante, sauf pour les derniers mois de la guerre quand les désertions, assez rares jusque-là, se firent plus nombreuses. Pour lui, le « consentement » des hommes de la Sondereinheit s’explique d’abord par la véritable « fascination » exercée par Dirlewanger. « Lansquenet nazi », nous explique Christian Ingrao, celui-ci était « tout à la fois un homme en guerre, un militant et un marginal ». Protégé par Himmler malgré son casier judiciaire très chargé, ce militant de la première heure du parti nazi, fanatique, se conduisit pendant la guerre comme un « chef de bande charismatique », menant ses hommes d’une main de fer mais totalement dévoué à son unité, aussi courageux les armes à la main que complice dans les beuveries et autres orgies.

Mais, nous explique Ingrao dans les deux chapitres les plus novateurs et les plus troublants de son ouvrage ‑ « Les braconniers dans la Cité » et « Une guerre cynégétique ? » ‑, la seconde raison de ce « consentement » contre vents et marées réside dans la composition très particulière de la Sondereinheit Dirlewanger. En effet, le choix fait par les plus hauts responsables nazis de mobiliser des délinquants cynégétiques pour lutter contre les partisans ne dut rien au hasard. En pratique, le but était de capitaliser sur le savoir-faire acquis par ces hommes en temps de paix. Au plan symbolique, il s’agissait de jouer sur le double tableau du « chasseur et de son double noir, le braconnier, dans l’imaginaire européen », un braconnier auquel toute noblesse était déniée mais qui se voyait paré d’une véritable dimension romantique. De fil en aiguille, les combattants de la Sondereinheit intégrèrent le discours qui « leur assignait ‑ en tant que “sauvages” ‑ une place spécifique dans le monde des hommes en guerre » et acceptèrent « par avance que leur sauvagerie fût mobilisée contre des adversaires d’emblée animalisés ». Cette animalisation de l’ennemi explique la violence paroxystique déployée par les hommes de Dirlewanger : traque de leurs victimes selon des règles analogues à celles de la chasse, massacre ou traitement comme du bétail domestique ; exposition des cadavres comme des trophées de chasse ‑ pensons au « tableau » formé par les chasseurs au terme des battues ; enterrement, quelquefois, dans des cimetières animaliers. La montée en épingle des pertes subies et de la sauvagerie, réelle ou supposée, mise en œuvre par l’adversaire acheva de faire basculer les combattants de la Sondereinheit dans la violence la plus extrême. Soulignons cependant que, compte tenu de l’évolution des effectifs de la Sondereinheit Dirlewanger, les braconniers y furent presque toujours minoritaires. En d’autres termes, nous explique Christian Ingrao, quelles qu’aient été leurs activités avant la guerre, les combattants de la Sondereinheit mobilisèrent des « codes anthropologiques anciens, communs aux cultures européennes depuis l’âge préhistorique » pour se transformer en chasseurs d’hommes. Le transfert des plaines et des forêts de Biélorussie aux rues de Varsovie puis aux campagnes slovaques entraîna un début de recul du système de représentations formé par ces combattants et une première évolution de leurs méthodes de combat. Le processus fut grandement accéléré puis parachevé durant les derniers mois de la guerre. Mois qui virent la Sondereinheit Dirlewanger mobilisée au sein de grandes unités de forme, de fonctions et de méthodes traditionnelles, et durant lesquels, souligne Ingrao, les chasseurs devinrent peu à peu des proies.

Après la guerre, les survivants de la Sondereinheit échappèrent pour la plupart aux sanctions ‑ pour sa part, Dirlewanger fut arrêté à la fin du printemps 1945 et, reconnu par d’anciens détenus, battu à mort. Peut-être faut-il chercher dans la grande expérience acquise par ces hommes de l’interrogatoire policier l’explication de l’incapacité des enquêteurs à reconstituer et comprendre la pratique criminelle de l’unité. Toutefois, la grande majorité des anciens de l’unité formée et commandée par Oskar Dirlewanger peinèrent à faire leur place dans la nouvelle Allemagne. Marginaux de la société, ils le furent également de la mémoire, compte tenu du caractère finalement très composite de l’unité.

En combinant les outils de l’histoire sociale et culturelle aux grilles fournies par l’analyse anthropologique du fonctionnel et du symbolique, en soumettant la Sondereinheit Dirlewanger à un questionnement original, Christian Ingrao nous convie ainsi à une passionnante et troublante plongée dans les tréfonds de l’âme humaine en guerre. De toute évidence, la monographie qu’il nous propose est à la hauteur de ses illustres devancières.

Guillaume Piketty

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  • ISSN 1954-3670