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Comptes rendus
   

Adagio [Mitterrand, le secret et la mort],

spectacle d’Olivier Py produit par l’Odéon – Théâtre de l’Europe du 16 mars au 10 avril 2011, durée 2 h 20, sans entracte.

Théâtre | 08.04.2011 | Gabrielle Costa de Beauregard et Emmanuel Naquet
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Dire du théâtre d’Olivier Py qu’il renouvelle la mise en scène relève peut-être de la banalité. Et pourtant, il faut rappeler l’intérêt manifeste du monde du théâtre pour sa mise en scène de La Servante en 1995, au Festival d’Avignon. Cette représentation, par sa durée (24 heures) et sa forme, s’affranchissait déjà d’une inscription moderne dans le temps et dans l’espace. Plus précisément, la scène n’était pas le seul lieu où se déroulait la pièce, « le plateau du théâtre, ce n’est pas nulle part, mais n’importe où [1]  » et au-dessus de la scène, un métatexte précisait que « cela ne finira jamais ».

Ainsi, toute forme conventionnelle d’ouverture et de fermeture est écartée : chacun peut en effet constater, en allant à différentes représentations, que la pièce démarre dans une salle encore éclairée, sans lever de rideau, tandis que les murmures se font toujours entendre. Est-ce une invitation du spectateur à mieux entrer dans la pièce, sans qu’il ait à en franchir le seuil ? Moins réussi, à la fin, le « mort » reste debout, en pleine lumière, tandis que les applaudissements surgissent. Il y a donc dans le théâtre d’Olivier Py une conception de la représentation théâtrale qui tranche avec les représentations plus classiques et renoue avec la pratique de Shakespeare au XVIe siècle, qui mêlaient spectateurs et acteurs sur une même scène, en quelque sorte [2] .

Arrêtons-nous quelques instants sur le titre : le mot « adagio » nous interroge. Olivier Py a-t-il voulu mettre en avant un adage, littéralement une expression, une observation sur la vie ? Ou bien a-t-il mis l’accent sur le tempo, adagio, un mouvement musical compris entre le lento (lent) et l’andante (en marchant) ? Les deux à la fois ? Dans le second cas, il est important de préciser que le terme italien « adagio » vient de l’expression « ad agio » signifiant « à l’aise », et qu’il spécifie un tempo relativement lent. Il se rapporte directement aux extraits d’œuvres musicales qui accompagnent la pièce et qui sont interprétés par le Quatuor Leonis.

Aux sources du spectacle

Cette création d’Olivier Py prend pour sujet l’exercice du pouvoir politique par François Mitterrand, et se situe pour l’essentiel dans une ambiance de fin de règne, même si l’artiste n’hésite pas à se déplacer dans le temps des quatorze années de présidence. Ainsi, en dramaturge aguerri doté d’une conscience citoyenne, Olivier Py nous livre une impressionnante rétrospective sur les deux septennats de Mitterrand, marqués à la fois par la victoire de la gauche en 1981 et la cohabitation avec Jacques Chirac de 1986-1988, néanmoins largement délaissée ici. Réélu en 1988, François Mitterrand recommence une deuxième cohabitation avec Édouard Balladur à partir de 1993. Mais au-delà des septennats, c’est le regard d’un homme, qui sait depuis 1981 qu’il est atteint d’un cancer et qui va mourir, un regard visionnaire sur la vie et l’envie, le Pouvoir et l’Histoire.

Alors que nous vivons dans une société qui repousse la mort assimilée à la disparition, qui a peur de l’évoquer, le personnage de François Mitterrand ne la craint pas, c’est même son obsession. Il n’a de cesse, en effet, d’évoquer les signes que l’on retiendra de son mandat, allant jusqu’à se comparer aux monarques français et à Napoléon, notamment quant à la durée de leurs règnes par rapport au sien.

Le texte d’Olivier Py reprend abondamment, avec un travail de réécriture parfois, les ouvrages publiés par des journalistes et des historiens, dont la liste figure dans la plaquette de présentation du spectacle. Le texte est composé à la fois de « morceaux choisis » extraits de discours [3] , de mémoires, de dialogues avec Marguerite Duras [4] et Élie Wiesel [5] , à la mise en scène le cas échéant totalement inventée.

« Un théâtre qui divise, cela ne veut pas dire un théâtre qui oppose la gauche déjà convaincue à la droite qui, de toutes façons, ne viendra pas. Un théâtre qui divise, cela veut dire un théâtre qui divise chacun de nous, le ramène au cœur de ses conflits intimes [6] . »

D’emblée, le spectateur découvre un décor soigné et cadré comme une peinture, au sens où figure littéralement un cadre, dont l’arrière-plan défile lentement, représentant une ligne – une fuite ? – de temps (adagio), la pièce étant construite comme une succession de tableaux. Chacun met en scène une trentaine d’événements que les citoyens que nous sommes ont pu retenir de ces quatorze années et qu’Olivier Py veut retenir.

Ce décor convoque également les projets artistiques qui ont porté les grands travaux du Président Mitterrand : le mur de livres est à l’évidence ce que l’on a dénommé un temps la « Très Grande Bibliothèque [7]  », dont l’architecture représente des livres ouverts. Les couleurs et les matières suggèrent l’environnement d’un mourant – un vieillard extrêmement cultivé – et les longues années de maladie sont illustrées par la succession de blouses blanches, médecins spécialistes dont aucun n’arrive à guérir le malade, ni à lui faire accepter la morphine qui atténue la douleur, mais aussi la conscience, ce qu’il refuse.

L’excellent acteur Philippe Girard, adoptant une diction et un ton propres à François Mitterrand, se déplace dans ce décor en gravissant les marches qui mènent à cet arrière-plan. Elles font inévitablement penser à celles de la BnF, voire du Pouvoir, et pourquoi pas celles du Panthéon ? En tout cas, elles mènent à une forêt d’arbres – ceux de Jarnac ? – que François Mitterrand aimait tant, et elles nous conduisent à revivre une succession d’événements façonnés par l’image qu’il voulait laisser, entrecoupées et entremêlées de réflexions sur la mort, le destin, la mémoire.

Théâtre et politique

Ce spectacle comme les pièces les plus récentes d’Olivier Py interroge les liens entre le théâtre et la politique [8] . Avec Adagio, il représente le politique comme un théâtre d’ombres, dans lequel l’univers du show business a toute sa place. Le pouvoir du communiquant en campagne électorale est un sujet abordé par de nombreux films (que l’on songe à Primary Colors de Mike Nichols, 1998), par des séries télévisées (The West Wing – À la Maison blanche d’Aaron Sorkin, 1999), car il domine le politique depuis les années 1980 en Europe et aux États-Unis. L’idée maîtresse est que la campagne ne repose pas tant sur un programme que sur des slogans politiques. Mais jamais auparavant, ce sujet n’avait été traité par le théâtre. C’est chose faite dorénavant : cette dimension est présente à travers le personnage du publiciste Jacques Séguéla notamment, qui travaille l’image du Président Mitterrand (vêtements, écharpe rouge) dès la campagne de 1981 et trouve le slogan « La force tranquille [9]  » et la rose, symbole du parti socialiste depuis.

On sait combien les politiques culturelles sont importantes pour les directeurs de théâtre, pas seulement en termes de subventions des spectacles, mais aussi de soutien artistique et intellectuel (nomination de directeurs de théâtre, par exemple). Jack Lang, ministre de la Culture de 1981 à 1991, très populaire et passionné de théâtre, devient également ministre de l’Éducation nationale en 1992, dans le gouvernement de Pierre Bérégovoy. Son personnage rappelle la dimension éminemment culturelle du double septennat de François Mitterrand, au premier chef par la Pyramide du Louvre, dont l’idée originelle semble liée à l’amour que portait le président de la République à l’Égypte et, surtout, au Nil.

Beaucoup moins hagiographique qu’on a pu le dire [10] , le regard d’Olivier Py peut être critique, singulièrement quand il examine la politique étrangère. Nous voyons alors un François Mitterrand en « monarque – assez peu – éclairé » : ses choix concernant la Bosnie [11] puis le Rwanda sont critiqués par la bouche de Bernard Kouchner, notamment, qui pique de vraies colères (l’acteur John Arnold n’est pas très crédible). L’importance de l’axe franco-allemand est soulignée, avec un Helmut Kohl qui évite le seul sujet de clairvoyance de Mitterrand semble-t-il, – dans la pièce en tout cas – à savoir la ligne Oder-Neisse et sa remise en cause par la réunification de l’Allemagne. Surgit Mikhaïl Gorbatchev, à ce moment-là, dont le personnage n’est pas non plus très vraisemblable (Bruno Blairet).

Autant la pièce laisse entendre que François Mitterrand n’aimait pas trop Bernard Kouchner, autant le Président semblait avoir de l’affection pour Anne Lauvergeon, sherpa – sa représentante personnelle – à l’Élysée, qui est présentée en garde malade... mais qui fut – et reste – une femme de pouvoir, et figure l’amour de François Mitterrand pour les femmes, malheureusement peu présentes dans la pièce.

Un destin ou un dessein ?

Plus important, la pièce n’aborde pas la question des motivations d’un François Mitterrand à devenir un homme d’État. De sorte que François Mitterrand apparaît comme un homme politique né, promis à un destin supérieur et à une mort dans un écrin de monarque ou de pape [12] .

Pourtant, au-delà de la présidence, l’existence de François Mitterrand est présente dans la pièce, avec ses côtés obscurs, voire ses faces cachées, en particulier son éventuelle collaboration avec Vichy : « Que me reproche-t-on ? », dit-il plusieurs fois, avant de se justifier, de rappeler son emprisonnement en Allemagne et son évasion, et d’ajouter : « J’ai pensé comme tout le monde que Pétain pouvait aider la France », pour finir par préciser qu’il a été « du côté de ceux qui étaient à Londres ». De nombreux ouvrages ont traité de cette question hautement polémique, mais Olivier Py choisit de nous donner à entendre celui du bureau de poste de la rue Maupin, et met l’accent sur le fait qu’il a sauvé la vie de Marguerite Duras en lui indiquant clairement dans quelle direction elle ne devait pas aller, tandis que lui-même, prévenu par téléphone, ne se rendait pas dans l’appartement de la rue Maupin, échappant ainsi à la Gestapo. Et la mort n’est pas seulement celle à venir de François Mitterrand. En effet, deux suicides ont lieu sous sa présidence : celui de Pierre Bérégovoy puis celui de François de Grossouvre, ce dernier à l’Élysée, noircissant la fin de son second septennat et, partant, l’image de l’homme François Mitterrand.

Point d’orgue : le Mitterrand d’Olivier Py ?

On l’aura deviné, sans verser dans le procès ou le panégyrique, Olivier Py dessine à merveille à la fois la comédie du pouvoir que la Ve République peut constituer, et le héros dramatique que fut François Mitterrand. Si l’auteur n’entend pas véritablement démasquer l’acteur, tour à tour – et en même temps ? – « Florentin, Casanova, Machiavel, Petit Prince », il montre comment l’homme politique a joué un rôle où les mots sont aussi importants que l’action, et a cherché à se sculpter plus qu’un trône, un monument. À la fin des fins, nous ne pouvons nous empêcher de nous dire que, la pièce dessine, en creux, tout ce que la présidence de Nicolas Sarkozy n’est pas…

Notes :

[1] Puck, n° 59, Cours Florent, Conversation avec Olivier Py (http://www.coursflorent.fr/uploads/telechargement/puck/2008/puck59new.pdf) [lien consulté le 1er avril 2011].

[2] Dans son bureau de Directeur du théâtre de l’Odéon, Olivier Py a accroché deux tableaux : l’un d’Hamlet et l’autre du Roi Lear.

[3] Discours d’investiture prononcé à l’Élysée, 21 mai 1981 et discours de Cancún, 20 octobre 1981.

[4] Marguerite Duras et François Mitterrand, Le bureau de poste de la rue Maupin et autres entretiens, Paris, Gallimard, 2006.

[5] François Mitterrand, Élie Wiesel, Mémoire à deux voix, Paris, Odile Jacob, 1995.

[6] Puck, op. cit.

[7] Site François-Mitterrand où la nouvelle Bibliothèque nationale de France a été déménagée en 1995.

[8]  Les Illusions comiques notamment, pièce avec laquelle Olivier Py démarre sa première saison en tant que directeur du Théâtre de l’Odéon ; cf. l’entretien avec Olivier Py réalisé par Philippe Mangeot et Antoine Perrot, « En faire trop », Vacarme, automne 2007 (http://www.vacarme.org/article1401.html) [lien consulté le 1er avril 2011].

[9]  Le slogan de la campagne de 1988 sera « la France unie ».

[10]  Cf. les interventions d’Armelle Héliot (Le Figaro), Jacques Nerson (Le Figaro), Gilles Costaz (Politis), seul Vincent Josse (France Inter) défend la pièce lors de l’émission Le Masque et la Plume du 27 mars 2011 (http://sites.radiofrance.fr/franceinter/em/lemasqueetlaplume/) [lien consulté le 1er avril 2011].

[11]  Écho à la pièce d’Olivier Py, Requiem pour Srebrenica (2001) et à la grève de la faim dans laquelle Olivier Py s’engagea à partir du mois d’août 1995 aux côtés d’autres personnalités du spectacle vivant – Ariane Mnouchkine, Maguy Marin, François Tanguy, François Verret – pour réclamer une intervention européenne en Yougoslavie ; une série de pièces marquées par le souvenir des charniers bosniaques (Le Visage d’Orphée, notamment), toutes traversées par les questions de la responsabilité de la parole théâtrale et, au-delà, de l’intellectuel.

[12]  François Mitterrand meurt le 8 janvier 1996 à Paris.

Gabrielle Costa de Beauregard et Emmanuel Naquet

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  • ISSN 1954-3670