Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Jacques Le Goff (dir.), La Nouvelle histoire

Bruxelles, Editions Complexe, 2006

Ouvrages | 18.10.2007 | Damien Baldin
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Depuis le début des années 1970, une pléiade d’historiens parmi lesquels on retrouve les membres du comité de rédaction des Annales (Jacques Le Goff, Emmanuel Le Roy Ladurie, André Burguière, Jacques Revel) met en lumière et théorise un nouveau courant historiographique : la Nouvelle histoire. En 1974, Jacques Le Goff et Pierre Nora publient une série d’essais, Faire de l’histoire, véritable manifeste épistémologique et méthodologique sur les nouvelles approches, les nouveaux problèmes et les nouveaux objets de l’histoire : c’est notamment la grande époque de « l’histoire des mentalités ». Structuré autour de la revue des Annales et de l’Ecole des hautes études en sciences sociales, ce nouveau courant souhaite que cette révolution historiographique se propage bien au-delà du cercle des professionnels de l’histoire. Deux projets sont donc menés à bien en 1978 : le lancement du magazine L’Histoire et la parution aux éditions Retz d’une encyclopédie La Nouvelle histoire, sous la direction de Jacques Le Goff, Roger Chartier et Jacques Revel.

Cette encyclopédie est composée alors d’articles de dictionnaire sur les notions, les outils, les champs, les méthodes et les acteurs de cette Nouvelle histoire et de dix articles de fond qui en dessinent l’architecture. Sa réédition en poche, aux éditions Complexe, ne reprend que les dix essais précédés de deux préfaces de Jacques Le Goff, l’une de 1978 et l’autre de 1988. Il s’agit en fait de la simple réimpression du texte d’origine, sans aucune réactualisation bibliographique depuis celle de 1988, dans une typographie vieillie où la hiérarchie des titres et sous-titres reste peu claire. Trente ans après, on regrette l’absence d’une troisième préface de Jacques Le Goff. Néanmoins, le choix des seuls articles de fond se justifie facilement. Ils forment un ensemble cohérent, un véritable manifeste symphonique, en dix temps, d’un courant historiographique considéré alors à son apogée : une œuvre tout à la fois récapitulative du mouvement des Annales et enthousiaste devant sa fécondité.

Jacques Le Goff inaugure l’ouvrage par un essai général et historique d’un courant historiographique dont il trouve des racines chez Voltaire et Chateaubriand. Puis Michel Vovelle, dans un article dense et synthétique, traite de la longue durée car la Nouvelle histoire est encore une histoire du temps long, fille de Fernand Braudel et d’Ernest Labrousse. Il récapitule l’œuvre socio-économique de ces deux historiens, les acquis de l’histoire sérielle et les articule au temps des mentalités et de l’événement dans un souci d’ensemble qui doit rester conforme au matérialisme historique marxiste : il faut craindre une histoire trop immobile, tout en louant une histoire totale qui irait « de la cave au grenier ». Michel Vovelle pointe ainsi le risque d’une nouvelle histoire qui nierait l’événement et qui interpréterait l’évolution des sociétés à l’aune d’un non-conscient collectif tel que le définit Philippe Ariès : une histoire qui oublierait la dialectique historique de la lutte des classes et du matérialisme. Mais l’inquiétude n’est pas uniquement politique, elle est aussi épistémologique : une histoire qui effacerait le social, l’économique, le politique et l’événement pour devenir une histoire ethnologisante de sociétés froides. Cette crainte est alors également partagée par François Furet et Pierre Nora dont les signatures sont ici remarquablement absentes.

L’ouvrage dans son ensemble reconnaît l’influence de Marx comme centrale dans l’élaboration de la Nouvelle histoire : « Marx est, à bien des égards, l’un des maîtres d’une histoire nouvelle, problématique, interdisciplinaire, ancrée dans la longue durée et à visée globale. » (Michel Vovelle, p. 61). Mais si « l’adhésion de l’historien marxiste aux techniques et méthodes qu’elle préconise, (est) indispensable (à) la substance scientifique du matérialisme historique » (Guy Bois, p. 266), l’évolution de cette dernière l’oblige à la vigilance. Guy Bois, dans un véritable article de Guerre froide « Marxisme et Nouvelle histoire », pointe « les multiples pièges qui lui sont tendus » (p. 266), avoue sa « peur devant l’invasion des sciences sociales américaines » (p. 256). Il offre même un jugement soviétique au grand historien marxiste Pierre Vilar à qui il reproche sa trop grande historicité et sa négligence du mode de production.

Tous les auteurs sont conscients de ce risque d’une histoire immobile, de la transformation des sociétés en sociétés froides et tous insistent sur la nécessité de ne pas ignorer l’événement, la révolution, mais au contraire d’articuler une dialectique des différents temps de l’histoire (Le Goff, Pomian, Vovelle, Pesez). Ils sont également conscients des enjeux de mémoire qui traversent les sociétés contemporaines. Jacques Le Goff perçoit que la Nouvelle histoire est aussi une réponse à la recherche angoissée par les contemporains de leur mémoire et de leur identité passées. Cette pression sociale est également remarquée par Philippe Ariès : « Nous commençons alors à deviner que l’homme d’aujourd’hui demande à une certaine histoire ce qu’il a demandé de tout temps à la métaphysique, et seulement hier aux sciences humaines : une histoire qui reprend des thèmes de la réflexion philosophique, mais en les situant dans la durée et dans le recommencement obstiné des entreprises humaines » (p. 177). Il va même plus loin en expliquant le succès de l’histoire des mentalités, par un présentisme que François Hartog théorisera plus tard : « Le rapprochement récent du présent et du passé n’est-il pas la vraie raison de l’histoire des mentalités ? » (p. 186).

Cette conscience du lien ténu qui existe entre demande sociale et Nouvelle histoire, les directeurs du dictionnaire l’explicitent par l’article de Jean Lacouture sur l’histoire immédiate. La présence d’un célèbre journaliste parmi ces signatures professionnelles et universitaires (Philippe Ariès vient enfin d’être élu à l’EHESS) n’est pas anodine. Certains y verront le symbole d’une école historique à qui on reproche de trop frayer avec les media. Mais puisque des historiens sont aussi journalistes (François Furet, Jacques Julliard) pourquoi l’inverse ne peut-il être vrai ? Jean Lacouture n’a de cesse d’interroger les relations entre histoire et journalisme, sans jamais tomber dans une confusion des genres mais en pointant les convergences méthodologiques. Il lance une sorte d’appel au devoir éthique de l’historien du proche contemporain, invité à aider les journalistes à guider une société perdue dans l’accélération de l’information : « C’est cette immédiateté de la communication qui impose le développement de l’histoire immédiate, signaux de brume d’une société hallucinée d’informations et en droit d’exiger l’intelligibilité historique prochaine » (p. 251). Dans sa première préface, Jacques Le Goff regrette à ce propos le peu d’investissement de l’histoire nouvelle dans le domaine de l’histoire contemporaine. Pourtant, dans les dix essais, très peu de place est faite au politique et au contemporain, et même l’article de Jean Lacouture n’est pas une réflexion historiographique sur le retour de l’événement que Pierre Nora avait déjà théorisé en 1972. Il faut néanmoins dire que le travail d’anthropologie politique de Maurice Agulhon ne cesse d’être modélisé et repris dans différents articles, ce qui est une manière d’ouvrir largement la voie à l’histoire culturelle du politique telle qu’elle se fera dans les décennies suivantes. On ne peut cependant pas s’empêcher de déplorer l’absence d’un article signé Maurice Agulhon, maillon essentiel de l’histoire politique culturelle et de la Nouvelle histoire, ou de François Furet, alors que sort la même année Penser la Révolution française.

La Nouvelle histoire est aussi une histoire structurale et anthropologique. Krzysztof Pomian le rappelle dans son article « L’histoire des structures », en reprenant la définition de Fernand Braudel : « Par structure, les observateurs du social entendent une organisation, une cohérence, des rapports assez fixes entre réalités et masses sociales. Pour nous, historiens, une structure est sans doute assemblage, architecture, mais plus encore une réalité que le temps use mal et véhicule très longuement. Certaine structures, à vivre longtemps, deviennent des éléments stables d’une infinité de générations : elles encombrent l’histoire, en gênent, donc en commandent, l’écoulement. D’autres sont plus promptes à s’effriter. Mais toutes sont à la fois soutiens et obstacles. (…) les cadres mentaux sont aussi prisons de longue durée. » (p. 110). Krzysztof Pomian insiste sur cette nécessaire articulation entre structure synchronique et évolution diachronique. Une nécessité qu’André Burguière revendique pour une anthropologie historique qui doit se démarquer de la psychologie anachronique et de l’histoire trop rapide des idées. Il prend ainsi l’exemple de l’histoire de l’alimentation où s’entremêlent dans un temps long histoire économique et histoire des structures mentales. Cette anthropologie historique appelle aussi à faire une histoire qui ne cessera de s’étoffer dans les décennies suivantes : celle des représentations, en donnant comme exemple le travail de Jacques Le Goff et Emmanuel Le Roy Ladurie sur le thème de Mélusine. Cette histoire des représentations est évoquée par l’article d’Evelyne Patlagean sur l’histoire de l’imaginaire. Celle-ci pose les fondements d’une histoire culturelle en évoquant l’importance de la compréhension du système de représentations du monde pour l’analyse sociale. Tout comme Michel Vovelle et Philippe Ariès ne cessent d’articuler l’histoire des mentalités et l’histoire socio-économique héritée de Braudel et Labrousse, Evelyne Patlagean milite pour une histoire des représentations dont a besoin une histoire sociale et qui nécessite une approche structurale, et une dialectique du temps long, de la conjoncture et de l’événement.

Jean-Claude Pesez dans son article sur la culture matérielle rejoint André Burguière et Evelyne Patlagean. Il invite à une véritable histoire des objets et surtout à une histoire des hommes dans leur relation aux objets, une histoire des gestes, des habitudes qui est celle de l’anthropologie historique. Cette histoire aussi est totale : sortie de Braudel et de sa Civilisation matérielle et capitalisme, elle allie histoire économique, histoire des techniques et des mentalités. De l’invention à l’habitude en passant par la diffusion, elle est également obligée d’articuler les trois temps de l’histoire économique. L’article de Jean-Claude Schmitt tend lui aussi vers une histoire culturelle et des représentations : en faisant une histoire générale des marginaux, l’auteur réactualise une histoire du pouvoir en la décentrant. Il remet en lumière les masses silencieuses, à la manière de Marc Bloch et de son « paysan obscur » mais en s’intéressant cette fois-ci à ceux qui vivent à la périphérie de la société. Cette histoire totale, alors même que son sujet paraît marginal, permet tout à la fois d’entremêler histoire politique – celle du traitement par le pouvoir de ces marginaux – et anthropologie dès lors qu’il est nécessaire de comprendre les rites de passage, d’exclusion des sociétés.

L’ambition de la Nouvelle histoire est donc bien celle d’une histoire totale : pour Jacques Le Goff, les historiens « ne doivent pas cesser d’avoir pour horizon et pour ambition une histoire qui embrasse l’ensemble de l’évolution d’une société selon des modèles globalisants. » (p. 11). Sans dogmatisme aucun, il incite comme l’ensemble des auteurs à y parvenir par des études de cas modélisés. Certains, comme Philippe Ariès, appellent ainsi clairement à faire de la micro-histoire.

L’optimisme de la préface de l’édition de 1978 de Jacques Le Goff contraste avec celle de 1988 : cette « histoire nouvelle qui est en passe de devenir un des phénomènes importants de la vie scientifique et intellectuelle et de la psychologie collective » (p. 25) semble submerger dix ans après par une « crise de l’histoire en général et de la crise de l’école des Annales en particulier. » (p. 10), au moment même où la revue des Annales opère son fameux « tournant critique ». Mais méfions-nous d’une analyse téléologique de cet ouvrage et gardons-nous de le lire à l’aune de cette fameuse crise des Annales. Rééditer cet ouvrage, c’est tout à la fois le transformer en document historique pour une histoire de l’histoire et le penser encore utile dans l’actualité épistémologique. Refaire son histoire, c’est éclairer un moment historiographique essentiel pour nous historiens, trente ans après, et nous rappeler nos origines communes, nous interroger sur notre sort d’héritier volontaire ou non, conscient ou inconscient. C’est aussi nous enthousiasmer malgré la crise, l’émiettement et la chute de la falaise.

Nous pouvons faire mille reproches à cette Nouvelle histoire. Elle aurait montré trop de superbe, d’assurance, de domination ; elle n’a pas assez anticipé l’émiettement de l’histoire que Jacques Le Goff reconnaît pourtant volontiers (p. 27) ; elle a sans doute trop oublié la sociologie – seul Krzysztof Pomian appelle clairement à une socio-histoire à propos des révolutions –, trop négligé le politique, le contemporain et la question religieuse et spirituelle. Les réflexions de Foucault et les questions du récit, pourtant clairement exprimées par Paul Veyne dès 1971, ne sont pas encore assez assimilées. Mais est-il bien utile de pointer ces lacunes sans risquer l’anachronisme ? Car la Nouvelle histoire est aussi devenu un monument foucaldien qu’il faut sortir d’un continuisme historiographique peu convaincant pour se concentrer sur sa véritable cohérence épistémologique. Et cela, même si les auteurs sont parfois tentés – ô crime – par l’idole de leurs propres origines et par une histoire presque officielle où Jules Michelet, Marc Bloch, Lucien Febvre et Fernand Braudel deviennent des saints qu’il convient forcément d’évoquer et d’invoquer.

Aussi doit-on retenir l’incroyable fécondité de cette histoire, le renouveau méthodologique qu’elle a provoqué, ses explorations de terres inconnues, ses découvertes de nouvelles sources, ses relectures de sources anciennes, son articulation du temps long et de l’événement, son entrelacement de l’économique, du social, des représentations et des mentalités, sa cohérence structurale et son dialogue fécond avec l’anthropologie. Retenons aussi le plaisir de l’historien-lecteur qui se plonge dans un temps historiographique d’une richesse incroyable où l’on a jamais cessé de faire de l’histoire. Enfin, efforçons-nous de conserver et de transmettre l’enthousiasme de Jacques Le Goff devant la possibilité d’une histoire totale : ne restons pas pétrifiés devant une « histoire en miettes ».

Damien Baldin

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  • ISSN 1954-3670