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Comptes rendus
   

Hélène Berr, Journal, préface de Patrick Modiano,

Paris, Tallandier, 2008.

Ouvrages | 09.04.2008 | Jean-Marc Dreyfus
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Dès sa publication, le journal d’Hélène Berr a trouvé un large public, qui a été justement ému par la sensibilité qui se dégage de ce beau texte, miraculeusement sauvé de la catastrophe. Hélène Berr est une jeune fille parisienne, étudiante à la Sorbonne, issue de la bourgeoisie juive assimilée. Elle a passé toute l’Occupation à Paris et a été arrêtée avec ses parents dans leur appartement de l’Avenue Elysée-Reclus le 8 mars 1944. Tous les trois sont déportés à Auschwitz, rentrent dans le camp (ils ne sont pas assassinés à leur arrivée). Raymond et Antoinette Berr meurent, l’un à Monowitz, l’autre à Birkenau. Hélène fait la marche de la mort et succombe d’épuisement à Bergen-Belsen. Durant des années, avec parfois de longues interruptions, Hélène a tenu un journal intime. Il est publié aujourd’hui, grâce à sa nièce, Mariette Job, qui signe une belle postface. On peut s’étonner de ce surgissement, plus de soixante ans après la mort d’Hélène, de ce texte qui apparaît si important dans la masse déjà conséquente de témoignages de la Shoah. Ce n’est pas un cas unique et ces textes, rédigés par des Juifs à travers toute l’Europe (mais aussi dans leur lieu d’exil) ont chacun un destin particulier, entre le journal d’Anne Frank, publié dès 1946 et celui de Etty Hilsum, dont la parution en 1985 a suscité aux Pays-Bas un intérêt similaire à celui d’Hélène Berr. Ce texte précis a été sauvé par la cuisinière de la famille Berr, à qui Hélène confiait les pages au fur et à mesure de leur rédaction. Il a été confié après la guerre à Jean Morawiecki, le fiancé d’Hélène, parti combattre dans les troupes de la France libre et devenu diplomate. L’intérêt grandissant pour l’histoire de la Shoah a rendu la publication du journal tout à fait logique mais le fait que de nombreuses personnes évoquées là ont survécu a peut-être suscité quelques difficultés. Il s’agit d’un journal intime, et en cela, il révèle l’intimité de la vie d’une famille parisienne. C’est aussi ce qui fait toute son importance.

Que raconte Hélène Berr dans son journal ? Ses études, un flirt qui finit mal avec Gérard Lyon-Caen, ses disputes avec sa mère, ses cours à la Sorbonne, où elle fait des études de littérature anglaise et où elle travaille comme bibliothécaire. Elle raconte aussi, jusqu’en ce mois d’avril 1942, une vie plutôt facile : Raymond Berr, le père d’Hélène, est l’un des dirigeants des établissements Kuhlmann. A ce titre, il a participé au développement de l’industrie chimique en France dans l’entre-deux-guerres et est introduit dans de nombreux milieux industriels. Il a été l’un des trois seuls dirigeants d’entreprises françaises à bénéficier d’une exemption au statut des Juifs et, à ce titre, continue à travailler chez Kuhlmann. Il a été jusqu’en 1939 le président de l’Association des ingénieurs de France. C’est une personnalité connue, respectée. La famille vit bourgeoisement, a une maison à Aubergenville, des domestiques. On voit défiler dans le journal les familles de la bourgeoisie israélite intellectuelle. Hélène est un tempérament artiste, elle joue du violon, travaille avec assiduité ses cours de littérature anglaise et américaine. Elle est sensible, romantique, se plonge dans l’observation de la nature, aime à faire de longues promenades dans Paris, qu’elle décrit en détails. Nul doute que la description de ces promenades a dû séduire Patrick Modiano, qui signe une préface.

Le premier coup de tonnerre est l’annonce du port de l’étoile juive. Les quelques pages dans lesquelles Hélène décrit ses sentiments sont tout à fait bouleversantes. Elle écrit : « Mon Dieu, je ne croyais pas que ce serait si dur. J’ai eu beaucoup de courage toute la journée. J’ai porté la tête haute, et j’ai si bien regardé les gens en face qu’ils détournaient les yeux. Mais c’est dur. D’ailleurs, la majorité des gens ne regardent pas. Le plus pénible, c’est de rencontrer d’autres gens qui l’ont. Ce matin, je suis partie avec Maman. Deux gosses dans la rue nous ont montrées du doigt en disant : ‘Hein ? T’as vu ? Juif.’  Mais le reste s’est passé normalement. Place de la Madeleine, nous avons rencontré M. Simon, qui s’est arrêté et est descendu de bicyclette. J’ai repris toute seule le métro jusqu’à l’Etoile. A l’Etoile, je suis allée à l’Artisanat chercher ma blouse, puis j’ai repris le 92. Un jeune homme et une jeune fille attendaient, j’ai vu la jeune fille me montrer à son compagnon. Puis, ils ont parlé. Instinctivement, j’ai relevé la tête – en plein soleil – j’ai entendu : ‘C’est écoeurant.’ »

Le deuxième coup de tonnerre est l’arrestation de Raymond Berr, dans son bureau de la rue de la Baume. Son étoile jaune est mal cousue et il est envoyé à Drancy. Kuhlmann réussit à le faire libérer, le 22 septembre 1942, contre une forte rançon, et à condition qu’il ne se rende plus à son bureau mais travaille seulement depuis chez lui. Le journal est d’un grand intérêt historique en cela qu’il décrit une famille juive qui est restée chez elle, à Paris, alors qu’elle se savait menacée et qu’elle avait les moyens de tenter de se cacher. Hélène s’interroge sur la nécessité pour eux de rester, l’impossibilité d’un départ, qui serait assimilé à une désertion. En 1944, les Berr ne dorment plus chez eux, ils partent tous les soirs. C’est quand ils se résolvent enfin à passer une nuit dans leur appartement qu’ils sont, au matin, arrêtés.

Le troisième point important du journal est le travail d’Hélène au sein de l’UGIF. Elle s’y engage avec sa sœur juste après la rafle du Vel’ d’Hiv, comme assistante sociale. Elle n’est pas très précise sur ses motivations : veut-elle venir en aide aux Juifs nécessiteux ? Ce n’est pas dit clairement. Elle nie s’être engagée pour obtenir la « carte de légitimation », cette carte qui protège les employés de l’UGIF de la déportation, au moins pendant la première année. Jusqu’à son arrestation, Hélène s’occupe d’enfants placés dans des foyers de l’UGIF, dont les parents ont été déportés. Elle ne décrit pas dans son journal une résistance active, pour cacher les enfants, résistance qui a existé. Mais elle se confronte à des Juifs de milieu différents, souvent pauvres, et les descriptions qu’elle en fait ne sont pas toujours dénuées de préjugés de classe. Elle décrit les assistantes sociales de l’UGIF, leur dévouement et leur impuissance (des notes auraient été utiles pour les lecteurs, pour permettre de situer événements et personnages). Ses itinéraires dans Paris s’élargissent, elle va par exemple à Montmartre, au dispensaire de la rue Lamarck. Elle entend parler aussi des détails de la persécution, fait la liste des rafles, des personnes arrêtées, qu’elle a connues. Elle fait part de sa prescience de la catastrophe : « Si cela arrive, si ces lignes sont lues, on verra bien que je m’attendais à mon sort », écrit-elle le 23 octobre 1943.

Notes :

 

Jean-Marc Dreyfus

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  • ISSN 1954-3670