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« 1931, les étrangers au temps de l'exposition coloniale »

Expositions | 10.09.2008 | Malika Rahal
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Couverture du catalogue de l'exposition. © Editions Gallimard 2008 / Cité nationale de l'histoire de l'immigration.Pour sa première grande exposition temporaire, la toute nouvelle Cité nationale de l’histoire de l’immigration (CNHI) [1] propose de s’intéresser à la présence en France d’une importante population étrangère à l’époque de la grande célébration colonialiste qu’a représenté l’Exposition coloniale de 1931. L’exposition proposée, intitulée « 1931. Les étrangers au temps de l’Exposition coloniale », prolongée jusqu’au 5 octobre 2008, constitue une étonnante mise en abîme : c’est en effet à l’occasion de l’Exposition coloniale qu’a été construit le palais de la Porte dorée, qui abrite aujourd'hui la CNHI. Le choix de 1931 est prétexte à revenir sur la situation en France des immigrants venus du monde entier, et non seulement des colonies, durant les années 1930. Dans ce palais qui fut d’abord un musée permanent des colonies puis un musée de la France d’Outre-mer, il s’agit désormais de dépasser la vision exotique des colonies et les figures de l’« indigène » pour rechercher les traces moins stéréotypées des ouvriers, mineurs, artisans ou marchands ambulants immigrés en France dans les années 1930. Faire le lien entre le colonialisme triomphant mis en scène lors de la gigantesque Exposition coloniale et les traces ténues de la vie quotidienne des étrangers anonymes est la gageure de cette entreprise. Les commissaires de l’exposition, Laure Blévis, Nanette Jacomijn Snoep et Claire Zalc ainsi que la directrice du musée de la CNHI, Hélène Lafont-Couturier, le reconnaissent dans l’introduction du catalogue de l’exposition. La gageure prend tout son sens au regard de l’histoire du lieu et du défi que représente la fondation de la CNHI elle-même.

La visite s’ouvre donc sur la maquette de la grande Exposition de 1931 qui permet de se rendre compte de l’étendue des installations situées dans le bois de Vincennes. La première salle est d’ailleurs consacrée à plusieurs objets et documents exposés en 1931 : leur présentation, parfois accompagnée de photographies des lieux, permet d’apprécier la mise en scène de l’époque. Des cartes de l’Empire français indiquent les différents statuts auxquels étaient soumis ses habitants. Si les « indigènes » étaient français, rappelle-t-on, ils n’avaient pas les mêmes droits que les citoyens, en particulier en matière électorale.

C’est par le biais des ouvriers qui travaillaient à l’installation de l’Exposition coloniale que le lien est fait avec les étrangers vivant en France. Le registre des mains courantes du commissariat de police du site de l’Exposition enregistrait les incidents et bagarres auxquels étaient parfois mêlés des ouvriers étrangers. On plonge ainsi dans le monde du travail et les tensions qui le traversaient depuis la crise de 1929 : le chômage, les grèves mais aussi les tentatives pour « protéger le travail français », comme cette manifestation de Pères Noël portant des pancartes « Le Père Noël n’achète que des jouets français. Faites comme lui ».

Pour rendre la quotidienneté de la vie des étrangers en France, la documentation est d’abord d’origine policière et administrative : les cartes d’identités portant la mention de la nationalité, les récépissés de demande de permis de séjours ou les passeports Nansen donnent à voir des visages d’hommes et de femmes et montrent la variété des origines, des âges, des noms de ces migrants. Les étrangers et les coloniaux faisaient l’objet d’une surveillance policière particulière et, lorsque certains demandaient la naturalisation afin de devenir français, l’administration s’interrogeait sur leurs opinions politiques, leurs fréquentations, la considération dont ils jouissaient et leur maîtrise du français. Certains se voyaient imposer des dictées aux thèmes agraires, dont des exemplaires nous sont présentés. Des documents statistiques et des cartes indiquent d’où viennent les 7 % d’étrangers qui peuplent alors la France : la plupart sont Italiens, Polonais ou Portugais. On rappelle aussi que lors du recensement de 1931, l’ambiguïté sur le statut des colonisés présents sur le sol métropolitain - ni complètement français, ni franchement étrangers – conduit à des approximations dans les calculs.

Face à la sécheresse des documents administratifs sont exposées les œuvres d’art produites par certains de ces migrants : les photographies de Brassaï, né en Autriche, ou de Gisèle Freund permettent de leur donner voix. Quant à François Kollar, jeune photographe hongrois, il photographie pour une publication intitulée La France travaille, des mineurs ou des ouvriers sans jamais les désigner par leur origine, unis qu’ils sont par le travail. Plusieurs histoires familiales permettent également d’incarner l’expérience migratoire : celle par exemple de la famille d’Adolphe Karaïmsky, tailleur de la rue Daguerre devenu entrepreneur immobilier, est passionnante. Plusieurs affiches publicitaires éditées par son entreprise invitent les Parisiens à acquérir à crédit des logements ou des terrains à l’extérieur de la ville, à proximité des gares de Bondy ou de Drancy, nous projetant tout à coup dans une histoire de l’urbanisme et de nos banlieues.

L’évocation de « l’étrange étranger », auquel est consacrée l’une des salles de l’exposition, permet un retour à l’Exposition coloniale pour comprendre comment l’Autre est réduit à quelques stéréotypes et dépouillé de tout potentiel subversif. Art nègre, spectacles exotiques de l’Exposition coloniale ou photographies de Joséphine Baker donnent la part belle aux représentations de la colonie et de l’indigène, plutôt qu’à celles de l’étranger. Des extraits de films de l’Exposition montrent les figurants des différentes régions de l’Empire français durant leurs représentations musicales ou les moments de détente. Le film muet et en noir et blanc contraste avec les images colorées des affiches : filmés de près, ces visages souriants ou agacés perdent l’exotisme des mises en scène élaborées et nous touchent par leur caractère anonyme.

Des images stéréoscopiques de l’époque donnent au visiteur d’aujourd'hui l’illusion de se promener dans les allées de l’Exposition de 1931, et lui permettent de contempler la réplique du temple d’Angkor-Vat en trois dimensions. En suivant le récit de François Cavanna, qui visitait l’Exposition lorsqu’il avait 7 ans, il se trouve dans la peau du badaud parisien, fasciné par l’étrangeté, l’exotisme et les bêtes fauves davantage que par les longs commentaires sur l’Empire.

L’Exposition a aussi fait l’objet de contestation, notamment de la part d’intellectuels communistes qui organisent une contre-exposition « anti-impérialiste ». La police a fort à faire pour déjouer les tentatives de manifestation à l’intérieur de l’enceinte de l’Exposition et empêcher la distribution de tracts. C’est le prétexte pour rappeler que les étrangers en France ne restent pas extérieurs aux secousses économiques et politiques du début des années 1930. Leurs revendications politiques portent sur les conditions qui leurs sont faites en France ou sur la situation de leur pays d’origine, en particulier lorsque celui-ci est soumis à la domination coloniale.

Quelques documents évoquent enfin la sociabilité des étrangers en France : des photographies issues de fonds privés donnent une dimension intime aux statistiques sur les mariages mixtes ou illustrent la création d’associations sportives ou culturelles qui sont autant de lieux où l’attachement au pays d’origine peut s’exprimer.

Au final, le décalage entre les deux thématiques n’est pas résolu et le visiteur a parfois l’impression de voir deux expositions, l’une portant sur l’Exposition coloniale, l’autre sur les étrangers en France. Cet effet est renforcé par la nature des documents présentés : alors que l’Exposition coloniale donne lieu à des images très impressionnantes, à des affiches de propagande coloniale, à de beaux objets et des images filmées, l’histoire des étrangers se cache derrière la sècheresse de documents administratifs. La dimension plus personnelle apportée par les lettres et les photographies familiales exige du visiteur qu’il se fasse historien pour reconstituer l’histoire de chaque famille et les non-dits d’une correspondance soumise à la surveillance policière.

Sans doute sur chacun des deux thèmes, le visiteur reste sur la faim. La tentative de mettre en perspective l’Exposition coloniale et d’en exposer la mise en scène en même temps que l’expérience qu’en ont eu les Parisiens de l’époque est passionnante, mais elle n’est qu’ébauchée. De l’autre côté, rendre visible des étrangers, loin des stéréotypes et des clichés qui parfois les font disparaître, s’avère difficile, même si le pari est en partie gagné : les journaux militants publiés en France en langues étrangères ou les journaux publiés en français qui présentent une chronique en italien ou en polonais rappellent que la présence des étrangers a modelé les gestes les plus quotidiens de la vie des habitants de la France durant les années 1930. Elle a également le mérite de rappeler que les caractéristiques que l’on prête – ou que l’on reproche – bien souvent à l’immigration récente ne lui sont pas propres : bilinguisme, maintien d’une religiosité et d’une sociabilité spécifiques, sont autant de phénomènes qui sont ici rendus visibles pour les vagues d’immigration dont les descendants sont aujourd'hui fondus dans la population française. Mais on peut regretter que la CNHI n’ait pas choisi de centrer son exposition temporaire sur le seul thème des étrangers en France dans les années 1930, et ait pris le risque de parasiter cette question en y mêlant l’Exposition coloniale. Simple tribut à l’histoire du bâtiment, ou volonté de profiter du grand intérêt que suscite l’histoire coloniale depuis quelques années ? L’enjeu dépasse le cadre de cette exposition temporaire : la difficulté à associer de façon satisfaisante l’histoire de l’immigration et des étrangers en France avec l’histoire coloniale et des « indigènes » est au cœur du projet de la CNHI. Elle est aussi au centre de bien des débats sur la question de l’immigration avec pour risque la confusion des catégories : étrangers et « indigènes », étrangers et personnes « issues de l’immigration » avec pour corollaire la difficulté à trouver des termes pour désigner des personnes abusivement identifiées par leurs noms, leur physique ou leurs pratiques religieuses, à des étrangers.

Le catalogue, en revanche, ne présente pas les mêmes défauts que l’exposition auquel il est consacré. Dans ce très beau et passionnant ouvrage, les photographies et les objets servent d’illustration aux courts articles d’une trentaine d’historiens, d’anthropologues, de sociologues, d’historiens de l’art. Dès l’introduction, les commissaires reconnaissent leur difficulté à traiter le thème qui leur a été soumis par la direction de la CNHI et le justifie d’une façon que l’exposition ne parvient pas à traduire. De la même façon, plusieurs articles sont plus captivants, plus nuancés et plus satisfaisants que la seule mise en scène des documents au fil de l’exposition. Peut-être est-ce là qu’il faut chercher une partie de la frustration que provoque l’exposition : son contenu est exigeant, complexe et parfois insatisfaisant pour le visiteur qui bénéficiera davantage de la lecture de l’ouvrage, comme si le travail de mise en exposition n’était pas suffisamment ambitieux et abouti. De ce point de vue, la CNHI ne rivalise pas encore avec d’autres expositions du même type au niveau européen : pour ne prendre qu’un seul exemple, au regard de l’exposition « London, Sugar & Slavery », présentée à Londres par le Musée des Docklands depuis plusieurs mois [2] , l’exposition de la CNHI semble une entreprise modeste, et la proximité entre recherche scientifique et musée, qui ne fonctionne pas encore d’une façon entièrement satisfaisante, peut même se révéler contre-productive.

Il n’en reste pas moins que la visite, servie par la très belle scénographie de Massimo Quendolo, est à la fois émouvante, agréable et intéressante, et qu’elle donne lieu à la publication d’un ouvrage passionnant. Comme un premier roman, on peut reprocher à cette première exposition temporaire de vouloir aborder tous les thèmes sans toujours aller au fond des choses, mais elle laisse espérer la richesse d’expositions à venir. 

Notes :

[1] Sur la CNHI, nous renvoyons au compte rendu d’Angéline Escafré Dublet également paru dans la rubrique « Comptes rendus » de la revue Histoire@politique. Politique, culture, société et mis en ligne le 10 septembre 2008.

Malika Rahal

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  • ISSN 1954-3670