Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

Femmes en résistance à Ravensbrück

Coordination : Claire Andrieu et Christine Bard

Introduction

Claire Andrieu, Christine Bard
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L’idée de ce dossier prend sa source dans une initiative de l’université d’Angers  [1] qui organise chaque année une rencontre scientifique sur l’histoire et la mémoire de la déportation. En cette année 2008, le thème choisi était « Femmes et déportation ». Dans l’état actuel des connaissances, le sujet est trop vaste et trop peu défriché pour pouvoir être traité en son ensemble. Nous avons choisi de nous en tenir à un cas concret de façon à donner au dossier un minimum de profondeur et de cohérence, et aussi pour diminuer le risque de généralisations abusives. Nous avons traité des femmes déportées de France par mesure de répression. Cette dernière expression désignant la déportation pour des motifs autres que « raciaux ». Plus de 8 800 femmes ont été déportées sur ces bases répressives, tandis que dans la même période, environ 30 000 femmes et filles considérées comme juives ont été également transférées dans le « Grand Reich », dans des camps d’extermination  [2] . La très grande majorité des déportées par mesure de répression a été envoyée à Ravensbrück, un camp de concentration situé à 80 km au nord de Berlin. La place de ce grand Konzentrationslager sera donc centrale dans le dossier. Parmi ces déportées, les deux tiers ou plus étaient des résistantes.

Plusieurs paramètres vont jouer un rôle déterminant dans l’analyse : des femmes, de France donc presque toutes françaises, des résistantes en majorité, confrontées au système concentrationnaire nazi dans sa version « Ravensbrück » - sauf exceptions.  Du côté nazi, le paramètre « Ravensbrück » n’est pas simple non plus en raison de son évolution dans le temps. Premier camp de femmes du système concentrationnaire, il ouvre ses portes en mai 1939, en temps de paix. A cette date, son règlement ne prévoit pas la peine de mort dans les châtiments possibles de détenues alors que celle-ci est déjà stipulée pour les détenus masculins, dès 1933 dans le règlement du camp de Dachau et en 1934 dans celui d’Esterwegen  [3] . Les conditions de vie des prisonnières ne cessent de se dégrader. Camp de travail forcé dès l’origine, le camp devient à partir de 1942 un camp d’extermination par le travail. Divers assassinats et crimes contre l’humanité y sont pratiqués de manière courante. A partir de janvier 1945, une chambre à gaz complète le dispositif de mise à mort  [4] . Mais les différents visages de Ravensbrück tiennent aussi à la diversité des traitements subis par les détenues selon leur origine. Compte tenu de l’échelle des « races » nazie, les Françaises pouvaient se trouver moins directement exposées que les Polonaises du camp, par exemple. C’est essentiellement la commodité des lieux qui nous a conduites à étudier le cas des déportées de France, mais cette restriction géographique a ici un fondement historique redoublé.

L’histoire du genre en est à ses débuts et il peut paraître normal qu’elle ait encore peu pénétré l’histoire de la déportation. Après la guerre, l’urgence était de connaître le système concentrationnaire, ce qui est assez bien fait maintenant, en langue allemande du moins. Au regard de cet impératif, la question du genre peut paraître secondaire. Par comparaison à la somme des crimes qui ont été commis dans les camps nazis, le régime patriarcal et la domination masculine telles qu’ils se manifestaient alors en Europe peuvent paraître bénins. Cependant, nous ne sommes qu’au tout début d’un changement de perception et de ré-évaluation des effets de la domination masculine. Certains crimes du patriarcat seront peut-être un jour considérés comme de crimes contre l’humanité. L’évolution est déjà manifeste en ce qui concerne les viols de guerre. Si le concentré de dé-civilisation représenté par le système concentrationnaire nazi a jusqu’à présent été étudié sur la base de la conception des droits de l’homme en vigueur jusque dans les années 1960, il est possible qu’une révision de cette lecture se développe à l’avenir. Ce dossier d’Histoire@Politique s’inscrirait alors dans les premiers pas accomplis dans cette direction.

Dans cet « Autre Monde » décrit par Germaine Tillion  [5] , le sens des mots vacille car l’échelle des réalités y est radicalement autre. Aujourd’hui, il est dans le savoir commun que l’infirmerie (Revier) était un mouroir, que le « travail » était l’une des formes de l’extermination, etc. Mais ce déplacement du sens s’applique aussi aux gestes les plus ordinaires des détenues. Les verbes manger, dormir, se vêtir, désignaient pour elles des actions qui n’ont pas beaucoup de rapport avec leur usage dans les sociétés civilisées (qui, en ce sens, incluent les sociétés « primitives »). Il en résulte une difficulté d’expression pour l’historien(ne), un obstacle à la re-présentation que révèlent aussi les dessins réalisés au camp par quelques détenues. Les conventions graphiques de l’époque qui sont celles des illustrateurs de livres s’imposent à leur crayon et les empêchent souvent de bien « croquer » la spécificité du camp (voir dans ce numéro les illustrations 1 et 2 de l'article "Les archives de l'ADIR" de la rubrique "Sources"). Un dessin de la qualité de celui qui est présenté ci-contre, affranchi des codes de représentation du monde civilisé, reste relativement rare  [6]  (voir l'illustration ci-après). Nous espérons que ce dossier aura su « traduire », ici le mot a un sens fort, la réalité du camp.

Jeanne Letourneau (1895-1979), « Mourantes à l’entrée du block 6. Reschlin, mars 1945 ». Professeur de dessin au lycée Joachim du Bellay à Angers, J. Letourneau a été arrêtée pour faits de résistance et déportée en mars 1943 à Ravensbrück. Rechlin/Retzow était un camp satellite de Ravensbrück. Ce dessin a été réalisé en juillet 1945, avec une douzaine d’autres accompagnant le témoignage manuscrit de l’auteure. Les dessins ont été exposés à  Angers en 1947. Ils ont été publiés avec le témoignage écrit, in Jeanne Letourneau, Clichés barbares. Mes récits de Ravensbrück, Angers, Archives départementales de Maine-et-Loire, 2005, 103 p. Le dossier réuni dans ce numéro d’Histoire@Politique ne prétend pas présenter un tableau exhaustif de Ravensbrück. La thèse de Bernhard Strebel, heureusement traduite en français, remplit cette fonction  [7] . Les contributions du dossier présentent la particularité de ne pas émaner toutes d’historiens. Il est frappant de voir que sur un sujet qui n’est pas mineur, celui du camp de destination des déportées de France par mesure de répression, il n’existe aucun livre universitaire français. Nous avons fait appel aux seules personnes qui aient jusqu’à présent travaillé en France sur camp, qui se trouvent être des témoins. Germaine Tillion, ethnologue, ancienne déportée à Ravensbrück, qui était la spécialiste française de ce camp, n’était pas en mesure de participer au dossier. Elle est décédée le 19 avril dernier. Anise Postel-Vinay, également ancienne déportée de Ravensbrück, qui a collaboré aux travaux de Germaine Tillion et mené de son côté des recherches sur ce camp, donne ici deux contributions fondées sur son expérience et sur ses travaux. Ce sont ainsi des témoins qui, seules, ont entrepris l’histoire du camp, à une époque où les archives étaient inaccessibles, non seulement parce que les SS de Ravensbrück en ont beaucoup brûlé avant l’arrivée des troupes soviétiques à la fin d’avril 1945, mais aussi parce que ce qui en restait était peu ou pas communicable  [8] . C’est une occasion de reconnaître la qualité scientifique du travail de certains témoins, à une époque où des historiens semblent craindre les témoignages. Celui de Joanna Penson, une Polonaise déportée à Ravensbrück, apporte un éclairage spécifique sur la Résistance polonaise au camp, qui, par comparaison, met en lumière les caractéristiques propres de la Résistance française et nous permet ainsi d’éviter de tirer trop hâtivement des conclusions du seul cas des Françaises. Germaine Tillion étant ethnologue, il nous a paru intéressant de donner la parole à une scientifique de même formation, Camille Lacoste-Dujardin, afin qu’elle repère l’apport de la méthode dans le travail initial - et extrêmement précoce car entamé sur les lieux mêmes de l’expérience -, de l’auteure de Ravensbrück. Les autres contributions, qui correspondent plus aux traditions académiques et relèvent de l’histoire des femmes (Christine Bard), de l’histoire politique et sociale (Claire Andrieu), de l’histoire de la mémoire (Donald Reid) et de la conservation des archives (Anne-Marie Pavillard). Edouard Husson et Jean-Marc Dreyfus ont bien voulu mettre leur compétence sur l’histoire du nazisme au service de ce dossier. L’ensemble permettra, nous l’espérons, de poser de nouvelles questions et d’entreprendre d’autres recherches à l’avenir.

Ravensbrück – Le camp est situé dans le Mecklembourg, à près de 80 km au nord de Berlin. Sa construction fut ordonnée par Himmler dès l’automne 1938. Ravensbrück comptait une école de formation des gardiennes de camp SS. Les détenus furent d’abord, et restèrent très majoritairement jusqu’à la fin du régime, des femmes : entre le 18 mai 1939, date où le camp fut ouvert, et la chute du nazisme, 123 000 femmes et 20 000 hommes y furent emprisonnés. On compta, en 1943, 42 000 détenus en même temps dans le camp. Les premières détenues étaient allemandes ou autrichiennes. Vinrent ensuite des femmes tsiganes, des Polonaises puis, à partir de la fin 1940, des détenus de toute l’Europe occupée. Plus de 25 000 détenus périrent des conditions de détention ou sur ordre. En 1941-1943, tous les nouveaux-nés furent systématiquement enlevés à leur mère. Si leur mère était internée pour « profanation de la race », le bébé était assassiné sous ses yeux. De 1941 à fin 1944, dans le cadre de l’Aktion 14f13 (l’euthanasie pour les « inaptes au travail » dans les camps de concentration), des « transports  noirs » ont emmené plus de 1 600 détenues pour les gazer, soit à Bernburg, dans un établissement de santé et de soins équipé d’une chambre à gaz, soit au château de Hartheim, doté des mêmes installations. En janvier 1945, une partie du camp dite « Uckermack » devint une zone de mort. Une chambre à gaz fut en même temps construite en bordure du camp principal. 6 000 détenus hommes ou femmes y furent assassinés. Ravensbrück est surtout resté tristement célèbre pour les expériences médicales qui y furent pratiquées : essais de greffes osseuses, expériences sur des fractures, inoculation de la tuberculose, de gangrènes gazeuses, stérilisations.

Edouard Husson

Ouvrages de référence :

  • Bernhard Strebel, Ravensbrück, Un complexe concentrationnaire, traduit par Odile Demange, Paris, Fayard, 2005, 764 p.
  • Eugen Kogon, Hermann Langbein, Adalbert Rückerl (dir.), Les chambres à gaz, secret d’Etat, traduit de l’allemand, Paris, Seuil, coll. « Points Histoire », 1987, 313 p.

 

 

Plan de Ravensbrück

 

Le plan reproduit ici a été publié par l’Amicale de Ravensbrück et l’Association de déportées et internées de la Résistance, dans Les Françaises à Ravensbrück, Paris, Gallimard, 1965. On trouvera un plan plus détaillé du camp principal de Ravensbrück dans Bernhard Strebel, Ravensbrück, op. cit., p. 728-729.

Notes :

[1] La journée d’études qui a eu lieu à Angers le 12 mars a été préparée par Claire Andrieu, Christine Bard, Marc Bergère, Yves Denéchère, Bénédicte Daviet-Vincent et Guillaume Piketty, et était co-organisée par le CERHIO, le Centre d’histoire de Sciences Po et la MSH-Confluences.

[2] La statistique des convois de juifs déportés de France est donnée par Serge Klarsfeld, Le Calendrier, Paris, FFDJF, 1993, p. 1122-1125.

[3] « Règlements de camp. Pour les personnes détenues dans le camp de regroupement de Dachau […] », mai 1933, texte allemand dans Tribunal international de Nuremberg, XXXVI, document 920-D, p. 6-10, également reproduit dans Stanislav Zamecnik, Das war Dachau, Francfort, Fischer, 2007, p. 402-405 ; « Règlement disciplinaire et pénal pour le camp de prisonniers (1er août 1934). Camp de concentration d’Esterwegen », texte allemand dans Erich Kosthorst/Bernd Walter, Konzentrations- und Strafgefangenenlager im Emsland 1933-1945, Düsseldorf, 1985, p. 89-94 ; « Instructions [provisoires] pour le camp de concentration de femmes de Ravensbrück (Règlement de camp) », [1939, avant septembre], texte allemand au Mémorial de Ravensbrück, 43 p. dactyl. Ces trois règlements ont été aimablement traduits par Christophe Dumas, germaniste, maître de conférences à l’université d’Angers.

[4] Germaine Tillion, Ravensbrück, Paris, 1988, rééd. Seuil, coll. « Points Histoire », 1997, 517 p. ; et Bernhard Strebel, Ravensbrück, un complexe concentrationnaire, traduit de l’allemand par Odile Demange, Paris, Fayard, 2005, 764 p.

[5] Germaine Tillion, Ravensbrück, Paris, Seuil, 1973, p. 231.

[6] Jeanne Letourneau, « Mourantes à l’entrée du Block 6. Reschlin, mars 1945 », dessin réalisé en juillet 1945 évoquant Rechlin/Retzow, camp satellite de Ravensbrück, en mars 1945 : Cf. Jeanne Letourneau, Clichés barbares. Mes récits de Ravensbrück, Angers, Archives départementales de Maine-et-Loire, 2005, p. 99.

[7] Bernhard Strebel, Ravensbrück, un complexe concentrationnaire, op. cit.

[8] Germaine Tillion, Ravensbrück, Paris, Seuil, coll. « Points Histoire », 1997, p. 15-16.

Claire Andrieu

Claire Andrieu est professeur des universités en histoire contemporaine à l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po). Elle a notamment publié : Les Banques sous l’Occupation. Paradoxes de l’histoire d’une profession, 1936-1946 (Presses de Sciences Po, 1990) ;  en collaboration, La Spoliation financière, Mission d’étude sur la spoliation des Juifs de France, (La Documentation française, 2000). Elle a dirigé ou codirigé les ouvrages suivants : le recueil des textes officiels allemands et français, La Persécution des Juifs de France et le rétablissement de la légalité républicaine, 1940-1999 (La Documentation française, 2000) ; Spoliations et restitutions des biens juifs en France au XXe siècle (Autrement, 2007), en codirection avec Constantin Goschler et Philipp Ther, ouvrage paru en allemand en 2003 et en anglais en 2007 ; La Résistance aux génocides, en codirection avec Jacques Semelin et Sarah Gensburger (Presses de Sciences Po, 2008), à paraître en anglais en 2010 chez Hurst / Columbia University Press.

 

Christine Bard

Christine Bard est professeure d'histoire contemporaine à l'université d'Angers, membre du CERHIO-HIRES et membre du Centre d'histoire de Sciences Po. Elle travaille sur l'histoire du féminisme : Les Filles de Marianne. Histoire des féminismes 1914-1940 (Paris, Fayard, 1995) ; direction de Madeleine Pelletier (1874-1939). Logique et infortunes d'un combat pour l'égalité (Paris, Côté-femmes, 1992) - et s'est aussi intéressée à l'antiféminisme - direction d'Un siècle d'antiféminisme (Paris, Fayard, 1999). Depuis 2000, elle préside l'association Archives du féminisme (http://www.archivesdufeminisme.fr/) et vient de publier, avec Annie Metz et Valérie Neveu, le Guide des sources de l'histoire du féminisme (Rennes, Presses universitaires de Rennes, collection « Archives du féminisme », 2006) et, avec Janine Mossuz-Lavau, Le Planning familial. Histoire et mémoire 1956-2006 (Rennes, Presses universitaires de Rennes, collection « Archives du féminisme », 2007).

Elle a élargi son champ de recherche à l'histoire politique, culturelle et sociale des femmes en France au XXe siècle : Les Garçonnes. Modes et fantasmes des Années folles (Paris, Flammarion, 1998) ; Les Femmes dans la société française au XXe siècle (Paris, Armand Colin, 2001, traduit en allemand, 2008). Elle a dirigé plusieurs ouvrages collectifs : Femmes travesties. Un mauvais genre (Clio, n°10, 1999, avec Nicole Pellegrin) ; ProstituéEs (Clio, n°17, 2003, avec Christelle Taraud) ; Le Genre des territoires (Angers, Presses de l'université d'Angers, 2004) ; Quand les femmes s'en mêlent. Genre et pouvoir, avec Christian Baudelot et Janine Mossuz-Lavau (Paris, La Martinière, 2004).

Elle coordonne Musea, musée virtuel dédié à l'analyse des représentations des genres (http://musea.univ-angers.fr/) et prépare actuellement une Histoire politique du pantalon.


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