Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

Femmes en résistance à Ravensbrück

Coordination : Claire Andrieu et Christine Bard

L'histoire des femmes au défi de la déportation

Christine Bard
Résumé :

Pourquoi Ravensbrück n’est-il pas plus présent dans le grand récit de l’histoire des femmes ? Est-ce parce que le projet de déshumanisation et d’extermination par le travail touche (...)

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Ravensbrück, objet d’histoire ? Jusqu’à nos jours, ce camp de concentration pour femmes n’est-il pas avant tout, en France, un objet mémoriel, fort de nombreux témoignages, familier, en raison surtout de l’existence du maître-livre de Germaine Tillion [1] , mais en marge du grand récit historique ? Dans le domaine plus spécifique de l’histoire des femmes, son « insistante absence » ne manque pas d’interroger. L’approche « par le genre » de la déportation serait-elle inappropriée ? Les réflexions qui suivent n’ont pour seule ambition que de démontrer le contraire.

Le malaise historiographique et ses raisons

La déportation et les camps occupent une place mineure dans les récits sur l’histoire des femmes au XXe siècle. Ce thème est parfois totalement absent dans des chapitres portant sur « les femmes pendant la Seconde Guerre mondiale ». Il ne s’agit pas à proprement parler d’un « oubli », lequel ne menace pas, en tout cas pour le moment, la déportation, dont les représentations ordinaires sont au contraire très mixtes, en raison de la Shoah. Notre hypothèse est plutôt que la déportation n’est pas considérée comme centrale. Qu’il s’agisse de la Solution finale ou de la répression de la résistance, la pertinence de ces événements pour comprendre les relations entre les hommes et les femmes ne s’impose pas d’emblée. Dans les années 1970, alors que le résistancialisme s’effondre, personne n’écrit « Être femme sous Pétain », personne ne filme « Françaises, si vous saviez… » [2] . Pourquoi ? L’histoire, la grande histoire, se décline encore au masculin. Mais l’histoire d’inspiration féministe qui se développe alors passe d’une certaine manière à côté de la Seconde Guerre mondiale. A l’histoire du temps présent, à l’histoire politique, elle préfère une histoire plus anthropologique, plus sociale, attentive à la vie quotidienne [3] … Aucune thèse (achevée) sur les résistantes en France… Encore moins sur les déportées. Rien sur les femmes dans la collaboration. Pour celles qui ont vingt ans en 1968, et forment le gros des troupes du néo-féminisme très dynamique à l’université, y compris dans les départements d’histoire, cette histoire renvoie à la génération de leurs mères elles-mêmes… résistantes, attentistes ou « collabos ». Secrets de famille, non-dits, silences pèsent sur le lien entre générations. Comment, face à des héroïnes, adopter la distance critique de l’historien-ne ? La bibliographie sur les femmes résistantes, déportées ou non, s’étoffe, mais sous la forme de notices biographiques dans des dictionnaires ou d’hagiographies peu académiques. Nombre de femmes remarquables déportées à Ravensbrück n’ont pas de biographies. Peut-être en sont-elles en partie responsables ? Beaucoup chérissent une éthique égalitaire du collectif et rejettent tout « vedettariat ». Sans doute aussi ont-elles voulu maîtriser la transmission de leur passé.

Tardivement, l’historiographie de la France des années noires s’enrichit du livre d’une sociologue, Francine Muel-Dreyfus (Vichy et l’éternel féminin, Paris, Seuil, 1996), et d’une juriste, Michèle Bordeaux (La Victoire de la famille dans la France défaite. Vichy 1940-1944, Paris, Flammarion, 2002). Dans le sillage de la germaniste Rita Thalmann [4] , qui a ouvert la voie avec son livre, Être femme sous le IIIe Reich (1982), se développe une réflexion collective sur la responsabilité historique des femmes [5] : l’ouvrage dirigé par la sociologue féministe Liliane Kandel, Féminisme et nazisme, fruit d’un colloque tenu à l’université de Paris VII en 1992, en témoigne. Non, les femmes ne sont pas ontologiquement victimes : « on ne naît pas innocent(e), on le devient [6] » ! Plus récemment, Luc Capdevila, François Rouquet, Fabrice Virgili, Danièle Voldman donnent une utile synthèse, marquée par le nouveau concept de « genre » (Hommes et femmes dans la France en guerre, 1914-1945, Paris, Payot, 2003). Mais rien sur la déportation… En France, l’histoire des déportées est faite par d’anciennes déportées. Sur les camps de femmes qui ont existé en France, longtemps ignorés, les témoignages dominent le discours historien. Ils s’inscrivent dans un militantisme mémoriel que justifie l’oubli des femmes dans les hommages officiels, comme le montrera l’historienne Rolande Trempé [7] .

En République fédérale d’Allemagne, le mouvement féministe ne s’autosaisit pas du passé nazi. Il est interpellé par l’extérieur : dans les années 1970, par les femmes de Fraction Armée rouge, mais surtout dans les années 1980 (l’impact du film Holocauste notamment). Commence alors une réflexion sur le nazisme et le rôle des femmes allemandes. Victimes ? Coupables ? Les femmes juives sont marginalisées dans ces premières études. Le débat historique prend en grand angle la question du nazisme, posant la question de la responsabilité des femmes. Longtemps vues comme des victimes d’une politique ouvertement hostile aux droits des femmes et prônant les « 3 K », des historiennes déplacent la réflexion vers les femmes - rouages de la machine nazie, jusque dans les camps.

En France comme en Allemagne, l’histoire des femmes ne se saisit pas franchement de celle de la déportation, thème qui reste « souterrain », resurgissant pourtant dans les métaphores empruntées à la période nazie [8] , ce qui inspire à Liliane Kandel cette formule : une « insistante absence [9] ». Traduit-elle un malaise ou une paresse de la pensée féministe qui, souvent, inspire les ouvrages sur l’histoire des femmes ? Cette dernière, à la recherche de la différence des sexes (lecture différentialiste) ou de la différenciation des genres (lecture constructionniste), se trouverait-elle en échec, face à un phénomène qui transcende le genre, le sexe ? Face à un « autre monde », « ce monde d’horreur » décrit par Germaine Tillion « comme un monde d’incohérence », fait de hasards, d’incertitudes et de « ténèbres [10]  », serait-il vain (ou dangereux ?) de chercher des différences entre les femmes et les hommes ? L’inversion des valeurs la frappe : on extermine des enfants, des femmes enceintes et des affaiblis, « ceux qu’en cas de naufrage, les marins bien élevés sauvent en premier [11] ». Dans la répression politique des années noires, il faut aussi bien noter l’effacement de la différence des sexes face à la peine de mort : en France, les femmes condamnées à la peine capitale étaient graciées depuis le début du XXe siècle, au nom d’une morale qui se voulait humaniste, d’une mansuétude de bon aloi à l’égard des faibles, auxquels elles étaient assimilées, et d’une sorte de respect à l’égard du corps et de la fonction maternels. La disparition du genre, Germaine Tillion la souligne aussi à propos de celles et ceux nommés par antiphrase « schmuckstück » (objet précieux), « misérables parvenus au dernier degré de la dégradation morale et physique. Le mot ne comportait pas de féminin, car le Schmuckstück n’appartenait plus à une catégorie sexuée mais à celle des objets, des Stück [12] ». Dans son opérette sur Ravensbrück, elle souligne que « le Verfugbar est quelquefois femelle, mais le plus souvent rien du tout, neutre comme les lichens auxquels il s’apparente également par la couleur [13] ».

La volonté d’extermination, par différentes voies, de populations jugées inférieures et nuisibles, vise bien « l’espèce humaine », comme l’écrit Robert Antelme. « Dire que l’on se sentait alors contesté comme homme, comme membre de l’espèce, peut apparaître comme un sentiment rétrospectif, une explication après-coup. C’est cela cependant qui fut le plus immédiatement et constamment sensible et vécu, et c’est cela d’ailleurs, exactement cela, qui fut voulu par les autres [14] . » David Rousset dépeint pour sa part un « univers kafkaïen », « d’inspiration ubuesque » quasiment sans référence au sexe et au genre.

Il faut tirer toutes les conclusions de ce constat d’indifférence à la différence des sexes traditionnellement établie. Il révèle une des facettes du nazisme et nous renseigne aussi sur le genre. Lorsqu’il y a volonté génocidaire, le sexe ne joue plus aucun rôle. Lorsqu’il y a volonté de répression politique par la terreur, le sexe ne doit plus, non plus jouer un rôle. Un verrou saute radicalement.

Si les femmes et les hommes ont vécu en déportation une communauté de souffrance, le souci premier de l’histoire des femmes, qui est de rendre les femmes plus visibles, reste une quête très légitime. Les histoires « générales » de la répression politique et de la déportation sous-estiment systématiquement la part des femmes. Peut-on dépeindre l’« être concentrationnaire » uniquement à partir de témoignages d’hommes déportés ? Sans doute pas. Ainsi, David Rousset, dans L’Univers concentrationnaire, n’évoque jamais Ravensbrück. Et les conditions qu’il décrit, par exemple des cas d’anthropophagie [15] , ne valent pas pour ce camp de femmes. Ce qu’il dit de « la destruction de toute hiérarchie de l’âge [16] », du mépris à l’égard de la faiblesse du « vieillard », ne se retrouve pas dans les témoignages féminins. Il en est de même pour la destruction des « positions sociales » qui « cessaient d’être et même paraissaient comme des caricatures ridicules sans commune mesure avec l’être concentrationnaire [17]  ».

Dans Ravensbrück, Germaine Tillion, comme le choix de son titre l’indique, ne met pas en évidence un objet « femmes », encore moins un point de vue féminin. C’est la totalité de ce qui se passe dans ce camp et des rapports sociaux qui s’y jouent qui intéresse cette ethnologue de profession. Mais on peut néanmoins retenir un passage très significatif, dans lequel elle esquisse une comparaison entre camps d’hommes et camps de femmes :

« Les camps d’hommes réagirent différemment et […] la politique de parti y joua un rôle de diviseur malfaisant : diviseuse nationale mais rassembleuse internationale – la première nuisible, la seconde salvatrice, car elle permit des sabotages réussis.

Les hommes comptaient avec eux des techniciens que nous n’avions pas, cela aussi leur permit de réussir des coups efficaces, mais ils ont été encore plus affamés que nous (avec des rations identiques ou même supérieures), plus malheureux, plus décimés. Tout d’abord parce que les SS s’en méfièrent davantage, mais surtout parce qu’ils furent souvent encadrés par des « droit commun », vrais tueurs professionnels et pervers (nos crapules féminines étaient des simples voleuses ou des mouchardes ou des brutes)… Il me semble aussi que leurs relations personnelles furent plus rudes et que, même entre « politiques », ils eurent souvent de la peine à se supporter. Comme nous, ils protégeaient les plus jeunes et ils cachèrent et sauvèrent une partie de leurs malades […]. Des hommes sensibles comme l’étaient mon ami Louis Martin-Chauffier, ou Robert Antelme, ou Primo Lévi n’ont survécu – de justesse – que grâce à quelques mains tendues. Il me semble que, dans les camps de femmes, l’appui amical fut plus constant, plus solide, plus réparti [18] . »

Si le concours national de la résistance et de la déportation a proposé les femmes comme sujet de l’année 1997, c’est bien le signe d’une plus grande acceptation de l’histoire des femmes. Mais la recherche d’une spécificité féminine reste source d’un certain malaise, comme si elle portait avec elle le risque d’une minimisation de ce qui reste central : la déshumanisation sans aucun égard pour le sexe. Selon Marie-José Chombart de Lauwe, « les déportées ressentent parfois une gêne face à une mode féministe qui est en quête d’une spécificité de la condition des femmes, alors qu’elles en perçoivent plutôt tout ce qui est identique, avec une seule différence essentielle, la maternité [19] . »

On pourrait répondre qu’il ne s’agit pas d’une mode (par définition éphémère), puisque l’histoire des femmes existe dans les universités depuis les années 1970. Lorsqu’elle est bien faite, c’est-à-dire sans a priori, elle recherche aussi bien les différences que les points communs entre les sexes. Il est peut-être en plus de la différence essentielle (la maternité) des différences qui, pour être inessentielles, n’en sont pas moins des objets d’histoire possibles. Enfin, le féminisme est-il le seul moteur de cette curiosité ? S’il est un aiguillon, une inspiration, surtout en amont du travail historien, par exemple dans le choix des objets, des méthodes (donner la parole aux femmes), l’histoire des femmes est désormais reconnue comme une nouvelle lecture possible des sociétés passées, des rapports sociaux, des cultures, de la civilisation.

Il existe un risque réel de naturalisation des différences et de généralisation abusive, qui justifie pleinement la mise en garde de Marie-José Chombart de Lauwe. Prenons l’exemple d’un ouvrage paru en 2005 de Françoise Maffre Castellani, Femmes déportées. Histoires de résilience, qui défend l’idée que les femmes, en raison de leur « nature » même et de leurs « réflexes ancestraux », ont mieux survécu aux camps que les hommes et font preuve de plus de dignité, de respect de soi, d’entraide, d’activité de l’esprit [20] . On retrouve en partie le constat fait par Germaine Tillion, mais systématisé (à partir de sept témoignages seulement, émanant de femmes d’une envergure intellectuelle et humaine exceptionnelle [21] ). La méthode pose problème : petit nombre de témoignages, et des témoignages qui ne reflètent pas toute la diversité des déportées. Tout aussi grave est le point de vue naturaliste qui consiste à expliquer un comportement ou une manière de penser par un fait biologique (« être tournée vers l’intérieur »). Dangereux pour les femmes comme le montre toute l’histoire de la domination masculine, mais aussi pour les hommes qui seraient voués à une insensibilité congénitale !

Joan Ringelheim, chercheuse féministe américaine, sentant que ses conclusions sur la différence hommes/femmes dans la Shoah (l’articulation de l’antisémitisme et du sexisme) pouvaient alimenter une forme de révisionnisme, prend soin de préciser qu’il ne faut jamais oublier que « l’oppression ne fabrique pas des gens meilleurs ; l’oppression fabrique des gens opprimés [22] ». En d’autres termes, les qualités dites féminines qui ont pu jouer en faveur de la survie ont été acquises dans un contexte de la domination masculine et peuvent n’être qu’apparentes et simplement produites sous l’influence de nos représentations du genre.

Des vécus concentrationnaires différents selon le sexe

Étudiant les différences entre les sexes dans l’internement en France, Denis Peschanski et Mechild Gilzmer concluent à une spécificité féminine : durée de l’internement plus courte, libérations en plus grand nombre et surtout moindre morbidité. Les femmes résisteraient beaucoup mieux que les hommes à la douleur et aux privations, explique Denis Peschanski à partir du cas de Rivesaltes en 1941 [23] . Mechtild Gilzmer, citant une étude allemande menée sur Ravensbrück et Bergen-Belsen, pense aussi qu’il y a un « vécu spécifique » des internées [24] et qu’il faut prendre en compte la catégorie du sexe comme variable au même titre que « la religion, la nationalité ou l’appartenance ethnique [25] ».

Il est logique de trouver chez les femmes un moindre impact de la socialisation politique : le référent pour la comparaison est Buchenwald, où s’est organisée une résistance à dominante communiste et où se tiennent même des réunions maçonniques [26] . Mais selon Germaine Tillion, la politisation partisane, source de conflits, peut aussi avoir un rôle nocif dans les camps d’hommes. Enfin, il faut se méfier des généralisations : il y a une sur-représentation des femmes politisées dans la population féminine déportée. Leur engagement, souvent communiste, rapproche leur vécu et leur mémoire de ceux des hommes partageant leurs opinions.

La maternité est bien sûr un élément fort de différenciation. À Ravensbrück, des enfants naissent : ils sont d’abord tués à la naissance, puis, à la faveur d’un changement de médecin, les nouveau-nés sont laissés en vie (mais sans soins ni alimentation adaptée, peu survivront). Geneviève de Gaulle écrit en 1961 un article sur « la condition des enfants au camp » qui évoque ces naissances, la surmortalité des enfants, l’extermination des enfants juifs et les expérimentations de stérilisation pratiquées sur les filles et jeunes filles. Elle évoque « la souffrance incommensurable des mères qui accompagnaient ces enfants, à qui ils furent arrachés ou qu’elles virent mourir, impuissantes et révoltées [27] ». Elle mentionne les enfants survivants, cachés dans le camp et sauvés. Une résistante déportée, mère d’un des trois enfants français nés au camp, écrira d’ailleurs un témoignage : J’ai donné la vie dans un camp de la mort [28] . La maternité est en soi une cause de surmortalité, en raison des conditions de l’avortement parfois imposé, ou des conditions d’accouchement, enfin, du désespoir des mères séparées de leurs enfants et qui se laissent mourir… L’aménorrhée, provoquée par le stress, l’enfermement et la diminution de la ration alimentaire, doit aussi être source d’inquiétude. Les déportées qui parviennent à imaginer leur libération se posent sans doute la question du risque de stérilité. Certaines jeunes filles et jeunes femmes subissent des stérilisations.

Comme la maternité, la prostitution est un des domaines privilégiés de l’histoire des femmes. Les détenues prostituées méritent une attention particulière. Très rares sont celles qui ont témoigné, mais des déportées politiques ont parfois commenté leurs réactions d’alors : une certaine peur, surtout au sujet de la transmission possible des maladies vénériennes, un étonnement sur la fréquence de l’homosexualité chez elles [29] … « La prostitution fournissait de riches contingents et plus encore chez les femmes », se souvient David Rousset, surtout parmi les droits communs allemands [30] . À Ravensbrück, ces « asociales » sont méprisées ; les vénériennes sont considérées comme « la lie de l’humanité » et les syphilitiques promises « à un sort cruel [31] ». Des travaux récents éclairent le statut de la prostitution dans le système nazi : réglementation, contrôle mais aussi répression [32] . On connaît moins en revanche la prostitution au sein des camps, qui s’organise à partir de 1942. Germaine Tillion y fait allusion dans le Verfügbar, lorsqu’elle évoque une déportée allemande homosexuelle en partance pour le « pouf » (francisation de « puff », c’est-à-dire bordel) : « comme volontaire », car elle pense « que ça fera le meilleur effet dans son dossier [33] ». Les SS prétendront que pour l’essentiel, les « filles » de Ravensbrück sont volontaires pour aller se prostituer dans les camps d’hommes où elles rejoignent des femmes envoyées d’Auschwitz. En réalité, il s’agit surtout de prostitution forcée, obtenue contre la promesse d’une libération au bout de six mois. Il n’en est rien : après quelques mois d’esclavage sexuel, les filles reviennent au camp malades, parfois enceintes, et subissent alors de mauvais traitements. Contrairement à ce qu’affirment encore les SS, les détenues prostituées ne sont pas nécessairement d’anciennes prostituées. La prostitution concerne au camp une centaine de femmes. Bernhard Strebel ajoute que des détenues de Ravensbrück sont aussi envoyées dans les bordels militaires et dans ceux des gardes SS des camps de concentration, et sont utilisées également dans les « expériences de conversion » imposées aux détenus homosexuels de Ravensbrück [34] . La prostitution montre un élément de différenciation entre femmes et hommes détenus qui n’a rien d’anodin : les femmes sont susceptibles d’être contraintes à la prostitution ; les hommes (hétérosexuels) peuvent être récompensés par une « visite au bordel » si leur comportement et leur rendement sont jugés satisfaisants [35] .

Plus que les hommes sans doute, les femmes sont exposées à des demandes sexuelles, difficiles à refuser. Margarete Buber-Neumann raconte comment Milena a crânement résisté aux avances du Dr Sonntag [36] . Ces relations avec des SS sont très dangereuses : après avoir « servi », les détenues sont souvent abattues, surtout si elles sont enceintes [37] .

La violence sexuelle est présente pour tous les détenus dès l’arrivée, avec la mise à nu « sous le regard des autres dans une volonté de soumission et d’humiliation [38] ». L’épreuve est-elle moins douloureuse pour les hommes, habitués à la rudesse militaire, à une sociabilité de vestiaire ? Cette question est-elle légitime ? A-t-elle un sens ? Peut-on mesurer des degrés de souffrance, d’humiliation ? Nous approchons de questions taboues.

La privation de toute sexualité et même l’extinction de la libido font partie du processus de déshumanisation. Cela concerne, selon Hermann Langbein, ancien déporté et résistant, devenu historien d’Auschwitz, l’immense majorité des détenus. Sur les déportées de Ravensbrück, peu de témoignages évoquent la sexualité. Il faut la licence qu’autorise l’opérette pour oser pointer la disparition du désir qu’un chœur virtuel de déportées chante sur l’air de « Au clair de la lune » :

« Notre sex-appeal

Était réputé…

Aujourd’hui sa pile

Est bien déchargée

[en solo.]

Mon ampoule est morte

Je n’ai plus de feu

[En chœur]

Ouvrez-nous la porte

Pour l’amour de Dieu [39] . »

Chez les hommes, une minorité de détenus bien nourris et aryens peuvent avoir des relations sexuelles, d’abord en transgressant le règlement, puisqu’elles sont interdites, ensuite dans les bordels. Avec une sexualité plus présente et plus visible du côté masculin, plus effacée du côté féminin, on retrouve la dissymétrie bien connue entre les sexes. Dans les camps d’hommes, des gardiens assouvissent leurs besoins sexuels avec des détenus. Ces relations homosexuelles sont tolérées comme sexualité « de remplacement » ; une relation plus suivie est cependant proscrite (et punie de mort pour le giton, par la castration pour le kapo), car il faut bien souligner l’homophobie structurelle du nazisme, qui conduit dans les camps environ 10 000 homosexuels [40] , une manière pour les SS de « contrer les soupçons qui pèsent sur toute société non mixte, soudée par de puissants liens de camaraderie [41] ».

Entre femmes

La question de l’homosexualité féminine dans un camp comme celui de Ravensbrück est complexe, parce que taboue. Des lesbiennes y sont détenues parce que lesbiennes [42] et à ce titre considérées comme asociales : dans le langage du camp, les deux lettres LL renvoient à « Lesbiche Liebe » (« amour lesbien »), dont on ne sait pas si elles ont effectivement figuré sur des triangles noirs, alors que les hommes au contraire sont singularisés par le triangle rose. Si les homosexuelles allemandes ne sont pas concernées par le paragraphe 175 interdisant les relations sexuelles entre hommes, il n’en est pas de même par exemple pour les Autrichiennes visées par une répression homophobe ne faisant pas de distinction de sexe. Parmi les droits communs figurent aussi des lesbiennes, sans doute nombreuses parmi les prostituées. Enfin, parmi les milliers de résistantes figurent (forcément) des lesbiennes, qui ne sont pas identifiées comme telles. La caractérisation de certaines détenues comme lesbiennes peut découler de l’histoire et des circonstances de leur déportation, ainsi que de signes extérieurs (l’allure masculine) qui jouent un rôle très important. Dans le Verfügbar, « les julots », « gras » et « chics », ont des « cheveux plaqués » avec une coupe « garçonnière », « des chaussures civiles éclatantes de cirage », une ceinture très serrée, la cigarette aux lèvres… Le naturaliste de l’opérette ne peut que constater « des velléités de virilisation dans la variété des triangles noirs germaniconus [43] ».

Le recouvrement entre homosexualité visible, passé prostitutionnel, petite délinquance et sous-culture populaire est suggéré par Germaine Tillion lorsqu’elle évoque le « bloc spécial pour les dames du trottoir qui ont maladroitement juloté, ou les julots qui ont trop Klepsi-Klepsi [44] » (chapardé), ainsi que dans un autre passage où le julot est décrit comme ayant pris les « formes extérieures du mâle » et perdu ses incisives (une conséquence de la syphilis) [45] . L’assimilation lesbienne-prostituée est un lieu commun [46] . Entre les deux guerres, toute une littérature à scandale décrit les bas-fonds où pullulent les « julots »… Ces représentations filtrent la réalité, y compris à Ravensbrück. Ainsi, la lesbienne féminine est vouée à l’inexistence. Et la lesbienne masculine continue d’être jugée comme une déviante associant dangereusement virilité et brutalité.

L’image de la gardienne lesbienne prend tout naturellement une place de choix dans l’imaginaire. Elle est un des personnages du Verfügbar : Catherine (alias Käthe, une redoutable blokova allemande, au triangle vert, moucharde affectée au block des NN) qui « part le soir à la recherche de « l’âme sœur » (euphémisme humoristique pour désigner une proie sexuelle).

« Kate qui, toute la journée,

A joué les boxeurs,

Les ténors peu légers,

Se souvient le soir qu’elle a un cœur

Elle se lance avec ardeur

À la r’cherche de l’âme sœur…

Quand elle ne la trouve point

Nous sommes sûres de poser l’lendemain [47] . »

La culture lesbienne allemande étonne les résistantes françaises, qui doivent apprendre à décoder un comportement inédit pour elles. Ainsi la naïve Nénette, interpellée dans l’opérette de Germaine Tillion par un Julot qui l’approche en lui donnant du pain. Lulu de Colmar se charge de l’éclairer :

« - Elle a dit que vous étiez son type, et qu’elle ne demandait pas mieux que d’être le vôtre : promenade sentimentale en se tenant par le petit doigt, loula, baisers sur la bouche, etc. Si le cœur vous en dit, générale !

Nénette [joignant les mains.] – Ciel ! que me dites-vous là ? Est-ce possible ? Une enfant si jeune ! Et elle ose s’adresser à moi… Mais quel genre ai-je donc ?

[Au Julot, d’un ton mi-pincé, mi-sucré.]

- Je ne suis pas celle que vous croyez, passez votre chemin, monsieur – mademoiselle, veux-je dire -, je ne mange pas de ce pain-là [48] … »

Mais alors que Nénette veut rendre le pain, le Julot le lui laisse, affirmant que grâce à « une touche à la cuisine », elle a tout ce qu’elle veut. Tout le monde mangera « de ce pain-là » qui sera finalement partagé (« - Ce que c’est bon ! Qu’il est blanc ! etc. [attendrissement général] [49] »). L’interprétation de cette scène est complexe. La subjectivité de Germaine Tillion, la volonté de jouer sur les stéréotypes pour provoquer le rire s’y expriment, en même temps que le sens de l’observation et de l’analyse de l’ethnologue, omniprésent et qui coexiste formidablement avec l’humour. Avec prudence, on peut tout de même en tirer quelques enseignements :

- la place importante prise par cette confrontation à l’homosexualité féminine ;

- le point de vue de l’auteure qui dépeint l’homosexualité comme une altérité très forte, renforcée par la différence nationale (les julots sont des Allemandes ; depuis plusieurs décennies, l’homosexualité est d’ailleurs considérée comme « le vice allemand ») et par la différence de classe sociale ;

- la débrouillardise dont les julots se vantent est probablement perçue négativement par les résistantes, comme un forme de compromission, d’absence de scrupules, d’égoïsme. De plus, les julots disposent de privilèges visibles : elles fument (alors que le tabac est réservé aux hommes) et gardent leur chevelure.

Mais le dénouement de cette scène – avoir le beurre sans l’argent du beurre – atténue l’impression péjorative au sujet des lesbiennes : ce julot-là a bon cœur... Peut-on aller jusqu’à interpréter le partage du « pain lesbien » comme un clin d’œil (conscient ? inconscient ?) qui suggèrerait la banalisation de liens affectifs très forts entre femmes ? Toutes mangeront de ce « pain »-là.

Chez les résistantes comme chez les autres détenues, l’amour sous sa forme platonique (ou physique ?) est présent. Sans doute est-ce un synonyme de cette « amitié intense [50]  » qu’éprouvent l’une pour l’autre Margarete et Milena, qui fait écrire à la première cette phrase inouïe : « Je remercie le sort de m’avoir conduite à Ravensbrück car j’y ai rencontré Milena [51] . » Margarete Buber-Neumann qui écrit encore qu’à la mort de Milena, « La vie a perdu tout sens pour moi. » Elle vivra, et racontera la vie de sa Milena, donnant un des plus beaux témoignages sur la résistance à Ravensbrück, racontant tous les petits gestes de l’amour/amitié intense : offrir des fleurs, se donner la main, se voir chaque jour, à tout prix… Une telle relation ne va pas sans prise de risques.

Margarete Buber-Neumann indique que le règlement de Ravensbrück punit les relations sexuelles entre femmes de dizaines de coups de bâton [52] . Avant 1941, dans ce camp, selon la communiste Doris Maase, c’est la peine de mort qui sanctionnait les relations lesbiennes. Rudolf Hoess reconnaît l’impossibilité d’y mettre un terme [53] . Dans un univers largement homosocial tel que celui du camp, le devenir lesbienne est une réalité, souvent occultée, car stigmatisante, au-delà de la libération et parfois même au-delà de la mort (silence et/ou déni dans les familles).

L’amour sous toutes ses formes participe pourtant à la survie, à la résistance.

Le genre, on l’a vu, est en jeu dans tous les types de relations existant dans le camp. Il marque aussi le regard porté par les victimes sur leurs bourreaux. Ecoutons Jeanne Letourneau, qui dit de l’aufseherin qu’elle « n’est pas une femme, c’est un monstre femelle créé par le IIIe Reich, une furie échappée des enfers […]. Quelle femme eut osé frapper celle qui lui rappelait sa mère ou sa grand-mère [54] ? ». Quant à la directrice du camp, l’oberaufseherin, elle est surnommée « le garçon coiffeur à cause de ses cheveux coupés courts », transgression visible d’une des lois du genre féminin (et allusion à l’homosexualité ?). La longueur de la chevelure n’est pas anodine pour celles qui ont subi le rasage et se souviendront toujours de la violence symbolique des coups de ciseau. Paule Laurier, élève institutrice à Angers, déportée pour faits de résistance, arrivée à Ravensbrück le 3 février 1944, se souvient de la tonte comme du pire moment vécu au camp, répétant « là, j’ai touché le fond [55] ». On sait l’importance prise par ce type de punition humiliante dans toute l’Europe, dès la Première Guerre mondiale, et surtout lors de l’épuration, en 1944 et 1945 [56] .

La masculinisation d’une surveillante en chef est retenue comme un fait significatif par cette déportée. La disparition de toute compassion chez une femme représente pour Jeanne Letourneau un signe tangible de barbarie. La civilisation à laquelle elle arrime son idéal est aussi celle où les êtres humains de sexe féminin restent des «femmes». Paule Laurier nous livre un souvenir très symbolique sur l’importance accordée à la conservation de la « féminité » et les merveilles de l’ingéniosité couturière : à son arrivée au camp, elle donne à Jeanne Letourneau son tablier bleu, qui se transformera en joli fichu.

L’humour dont fait preuve Germaine Tillion lorsqu’elle évoque la dégradation physique, exorcise la souffrance spécifique provoquée par les atteintes aux caractères sexués : « disparition des rondeurs anatomiques » ; transformation des seins (« dont je dirais seulement qu’ils ne sont plus des saints mais des martyrs [57] »)… Elle observe, toujours dans son opérette, une sorte de résistance par la coquetterie : le « Verfügbar à colis montre un appétit violent pour les bas de soie et les cols fantaisie, appétit qui semble attester un reste d’activité hormonale, ou, si l’on préfère, une survivance de l’instinct sexuel, très atténué [58] … ». Il y aura même un «Journal de mode de Ravensbrück», avec les caricatures de Nina Jirsĭková, amie de Milena Jesenská : l’autodérision est présente pour ne pas s’apitoyer sur le crâne rasé, la robe-sac rayée et les énormes galoches, mais aussi l’astuce et l’inventivité pour raccourcir la robe, pincer la taille et marquer la poitrine. Les privilégiées recevant des colis feront culminer l’élégance à Ravensbrück en 1943, note Margarete Buber-Neumann [59] .

Sans doute aussi faut-il problématiser la non-mixité [60] de Ravensbrück. La différence des sexes est présente dès 1933 lorsqu’est ouvert le premier camp réservé aux femmes à Moringen (près de Göttingen). En France aussi, la IIIe République finissante ouvre en octobre 1939 le camp de Rieucros, pour les femmes qui représenteraient une menace à l’égard de l’État, notamment les étrangères : antifascistes allemandes, républicaines espagnoles… Il y a donc, d’une part, des camps mixtes, à majorité masculine, et d’autre part, des camps de femmes. Les camps de concentration et d’extermination concernent les deux sexes, séparés toutefois dès l’entrée au camp. La non-mixité doit faciliter le maintien de l’ordre.

La séparation des sexes va de soi, un peu partout (lieux de culte, prisons, ateliers…) et vise à protéger une morale publique que semble menacer la mixité pleine de tentations séductrices ; elle permet aussi d’inculquer plus facilement des rôles différenciés selon le sexe. Beaucoup de déportées ont déjà l’expérience de l’entre-femmes, ne serait-ce que dans l’univers scolaire. Cela donne une couleur particulière aux événements tragiques qui surviennent au Collège du Bellay, à Angers. Dans cet établissement pour jeunes filles où règne « un esprit anti-allemand », la directrice, Mlle Talet, puis quatre professeurs et l’économe sont arrêtées et déportées. Mlle Mourbel, la professeur de philosophie, est accusée d’avoir porté une croix de lorraine à son bracelet ; Mme Baudin d’écouter Radio Londres. C’est une dénonciation qui déclenche ces arrestations en chaîne de janvier à mars 1943 et mène les six femmes à Ravensbrück. Marie Talet y meurt de la dysenterie le 14 décembre 1944 ; Anne-Marie Baudin est empoisonnée ou gazée ; Marthe Mourbel décède sur le chemin du retour. Mlles Simier, Letourneau et Mme James reviennent à Angers le 18 avril 1945. Le collège honorera de manière constante, jusqu’à nos jours, la mémoire des disparues, enrichie par les témoignages des survivantes [61] . Marie Talet, la directrice, âgée d’une soixantaine d’années, chevalier de la légion d’honneur (1940), incarne jusqu’à la caricature l’archétype de la femme de caractère produite par la méritocratie scolaire de la IIIe République : allures sévères, vêtue de noir, cheveux gris, célibat, dévouement. « Elle avait quelque chose de la mère supérieure d’un couvent [62] . » Le colonel Rémy va plus loin dans une description de l’autorité douce et calme qui lui permet, comme chef de « dortoir » à Ravensbrück, de déminer les conflits entre les détenues [63] . Se dessine une continuité de la non-mixité avant, pendant et après le camp.

Pour nuancer le propos, précisons que si la non-mixité est encore de mise dans les années 1940, la modernité en marche depuis la fin du XIXe siècle défend au contraire la mixité. La résistance voit coexister en son sein des espaces de mixité et de non-mixité. Et puis lorsque l’activité résistante concerne une famille, le cas n’est pas rare, la mixité va de soi. La participation des femmes à la Résistance justifiera en 1944 la réalisation du suffrage universel, c’est-à-dire l’avènement de la mixité dans la sphère politique. Étape dont on ne peut nier l’importance, et pourtant, les grandes formations politiques (comme les religions) continueront de fonctionner avec des organisations satellites féminines : pour le parti communiste, il s’agira de l’Union des femmes françaises, issue de la Résistance. C’est dire la force et l’attractivité de la non-mixité qui ne peut simplement être assimilée à une forme d’organisation rétrograde. Les femmes entre elles peuvent plus facilement s’exprimer, penser et agir. Nombre d’études sur l’histoire des femmes au XXe siècle en apportent la preuve, de même que les témoignages des intéressées, de toutes sensibilités politiques et philosophiques.

Ce qui éclaire, en partie, la décision de constituer en 1945 l’Association des déportées et internées de la Résistance (ADIR), une association exclusivement féminine, qui prolonge l’Amicale des prisonnières de la Résistance active sous l’Occupation [64] . L’association publie études et témoignages dans sa revue Voix et visages. Elle apporte à ses adhérentes une aide matérielle et joue aussi un rôle international. S’y retrouvent Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle, Marie-Claude Vaillant-Couturier, Irène Delmas, Anise Postel-Vinay, Marie-José Chombart de Lauwe… Vingt ans après la Libération, l’Amicale de Ravensbrück et l’ADIR publient : Les Françaises à Ravensbrück (Gallimard, 1965), conçu comme un grand témoignage collectif. On n’y trouve pas l’expression d’une conscience de genre explicite, peu fréquente à l’époque : il faut en effet situer cette association dans le contexte de « creux de la vague [65] » du féminisme et d’un après-guerre réaffirmant les normes de genre et les rôles sociaux dévolus à chaque sexe [66] . L’ordre moral « post-vichyste » ne se défera qu’après Mai 68 [67] .

Genre, mémoire et sources orales

L’histoire dépend des sources sur lesquelles elle s’appuie. La place prépondérante prise par les témoignages dans l’histoire de la déportation nous invite à questionner le genre de la mémoire [68] . Question assez dérangeante à vrai dire.

Selon Michelle Zancarini-Fournel, les spécialistes de l’histoire des femmes utilisant des sources orales n’ont pas mis en évidence une mémoire collective des femmes, soudée par une expérience commune ; elles ont peu exploré la subjectivité et l’identité individuelle des femmes. Même une expérience comme l’accouchement suscite des récits très variés où les différences l’emportent sur les points communs, ce qui explique sans doute que l’historiographie des femmes en France n’ait pas pris le « tournant mémoriel » de la fin du XXe siècle [69] .

Parler de mémoire spécifique des femmes est « une hypothèse qui repose sur un sophisme : elle coïncide […] avec la répartition des tâches et des rôles sociaux [70] », remarquent Sylvie Van de Casteele-Schweitzer et Danièle Voldman, lors de leur séminaire de 1982-1983 à l’IHTP, sur les sources orales pour l’histoire des femmes. L’historienne Dominique Veillon illustre ce propos avec les témoignages de deux femmes juives, l'une déportée en tant que juive, l'autre en tant que résistante. La première, qui a d'elle une image très féminine, survit grâce à sa science des cosmétiques, qui l’aide à masquer sa dégradation physique ; elle a en tête une chronologie précise des événements quotidiens, des lieux, des noms, c’est-à-dire une mémoire concrète. La deuxième, médecin, qui a d’elle une image masculine, a une mémoire abstraite et restructurée logiquement, influencée par sa connaissance des événements mondiaux, politiques et militaires et par son militantisme dans une organisation de déportées. Chez les résistantes de Franc-Tireur s’opposent de la même manière la mémoire plutôt orientée vers la vie privée des femmes mariées et sans activité professionnelle et la mémoire plus reconstruite et articulée sur le temps collectif des femmes célibataires ayant un rôle social plus « masculin ».

La tendance initiale des interviewées est plutôt de nier la différence de genre qui pourrait se manifester dans la mémoire comme dans d’autres réactions, mais ce premier stade peut être dépassé dans des entretiens longs, approfondis, qui font alors apparaître la conscience d’une différence, et parfois même la revendication d’une différence [71] . L'historienne Marie-France Brive trouve chez les résistantes qu’elle a interviewées « l'image attendue de la féminité : modestie et discrétion ». Beaucoup disent : « Oh ! moi, je n'ai rien fait ». L’énoncé de sa thèse sur les femmes dans la résistance sème le trouble : « Mais pourquoi séparer les femmes des hommes ! Il n'y a aucune différence [72] . »

Mais les témoignages évoluent avec le temps, marqués par des lectures, par l’évolution des consciences. Ainsi, il faut prendre en compte les effets en retour de l'histoire des femmes sur la mémoire de ces femmes, une conscience accrue des questionnements féministes depuis les années 1970 et la fin d'un résistancialisme qui interdisait la critique de la domination masculine dans la résistance ou dans le mouvement des résistants-déportés de la Résistance. La psychologie et la psychanalyse, qui se banalisent au même moment encouragent sans doute aussi les femmes (plus que les hommes) à parler. Certaines résistantes, comprenant l’intérêt de l’histoire de la vie privée pour éclairer de manière inédite le passé se livrent sur des sujets autrefois considérés comme strictement personnels, intimes. Les transgressions qu’elles relatent sont à la mesure de ces temps exceptionnels : retenons par exemple la fréquence des relations amoureuses hors mariage, l’évolution sensible des sentiments maternels qui se manifeste dans le désir « politique » de donner la vie, et le choix, pour des mères, de risquer la leur, ou celle de leurs proches (Geneviève de Gaulle se souvient d’Odette à Ravensbrück qui « racontait les tortures qu’avaient subies son fils de seize ans qui criait entre deux gémissements : ("Maman ne parle pas, Maman [73] " »).

Qui témoigne ? Le refus de parler entretient en histoire des zones sous-documentées. Ce problème est au cœur de l’occultation jusqu’à une date récente de la déportation des homosexuels [74] . Dans le documentaire de Rolande Trempé sur les camps de femmes de Rieucros et de Brenz, les « politiques » parlent, mais pas les prostituées syphilitiques de Toulouse détenues dans le même camp. Il en est de même pour Ravensbrück, sous réserve d’inventaire. L’aptitude au témoignage n’a rien de naturel. L’appartenance à un milieu aisé et cultivé facilite l’exercice. Germaine Tillion et l’ADIR, en collectant des dizaines de témoignages, ont tenté de pallier le problème. Le public, habitué à des témoignages d’une densité exceptionnelle mêlant en réalité les qualités de la mémoire – et sa part émotionnelle – et de l’histoire (ou de l’ethnologie), serait sans doute surpris par des témoignages plus spontanés, plus tardifs aussi, dépourvus de toute considération politique… Il va de soi que le témoignage écrit et publié reflète lui aussi les inégalités socioculturelles entre femmes [75] .

Les sources orales supposent un effort méthodologique particulier, notamment une réflexion sur l’interaction entre témoin et historien-ne et sur l’espace-temps pendant lequel l’échange a lieu. Certains historiens se trouvent en difficulté avec des femmes qui ne confieront rien d’intime à un homme. Le rapport sexué est là, compliqué parfois par la différence d’âge, même si l’extériorité peut être un élément positif [76] . La transmission se fait encore beaucoup de femme à femme (militante de l’ADIR, archiviste, historienne, réalisatrice, journaliste, étudiante…).

La transmission du passé in vivo par les survivantes est pour le public une expérience bouleversante et inoubliable. La survivante, qui témoigne à l’âge d’être grand-mère, étonne, fascine, séduit. On est impressionné par sa simplicité, la force intacte des convictions, des valeurs humanistes, la modestie, la sérénité… Elle noue avec le public un véritable « pacte compassionnel [77] » qui ne doit pas être indifférent au genre. Le rapport aux émotions, et à leur expression en public, par exemple les larmes, est fortement sexué. En principe, pourtant, l’expérience de la déportation brouille les codes de genre. Un déporté angevin témoignant en 2005 de son état après son retour au foyer rapporte en larmes, que ses cauchemars ont été si violents et invalidants qu’il a dû pendant des années faire chambre à part avec sa femme [78] .

Comme les sources écrites, les sources orales doivent être interrogées sur leurs non-dits, leurs secrets, leurs ombres. Nous avons abordé plusieurs sujets manifestement sous-documentés dans les sources orales (violences sexuelles, homosexualité par exemple). Les témoignages de femmes (et d’hommes) déportés surprennent cependant par leur tentative extrêmement courageuse de ne pas cacher les faits les plus crus établissant l’horreur de la déshumanisation. Les lignes de la pudeur, du dicible bougent, par nécessité, introduisant dans la mémoire collective des images et des mots du registre de la corporalité souffrante, mourante, en loques.

Ce qu’il en coûte au témoin de témoigner est rarement dit. Anne-Lise Stern, déportée à 22 ans à Auschwitz, l’avoue : « nous est en général insupportable ce qui s’élabore à partir de notre viande, en histoire, en psychanalyse, en philo, en politique, et même parfois dans les différents groupements de survivants. Ce n’est forcément jamais "ça" » [79] . » Devenue psychanalyste, elle s’inquiète aussi de la réaction de l’écoutant-e (voyeurisme, jouissance ?). La souffrance provoquée par l’exercice du témoignage ne doit en effet pas être sous-estimée. Lorsque l’université d’Angers a organisé en 2005 une table ronde donnant la parole à plusieurs déportés, la (seule) femme présente n’a pu prononcer un seul mot. Nombreuses sont les survivantes qui, comme elles, ne parlent pas du traumatisme subi. Ce silence éloquent est aussi une source pour l’histoire, ne l’oublions pas, et son interprétation est difficile si l’on admet que le silence peut avoir plusieurs sens. L’intensité d’une souffrance psychique et le sentiment de son incommunicabilité, entre autres, touchent les femmes comme les hommes, mais la prise de parole, en public, reste pour les femmes une épreuve redoutable, comme une mise à nu, une mise en danger.

Les témoignages des survivantes de Ravensbrück - de celles qui ont pu parler - sont un fil rouge essentiel. Elles s’entremêlent désormais aux voix contemporaines des historien-nes. Leurs voix, sous la forme privilégiée de la citation, ne s’éteindront pas. Cette alliance nous fera-t-elle passer d’une histoire de femmes à une histoire des femmes ?

 

L’intégration de Ravensbrück dans le grand récit de l’histoire des femmes doit être pensé en terme de continuité et discontinuité. Continuité de la dissymétrie fondée sur le sexe : non-mixité, sexualisation du corps féminin (violences et humiliations sexuelles, prostitution…), comportements au quotidien marqués par les habitus féminins, caractéristiques de la résistance au sein du camp, comme le montre Claire Andrieu dans l’article de ce dossier. Mais aussi et surtout discontinuité : une répression politique allant jusqu’à l’extermination par le travail et les mauvais traitements concernant un nombre très élevé de femmes ; le projet de déshumanisation dans l’univers concentrationnaire, sans considération pour le sexe.

Le souvenir de Ravensbrück, entretenu depuis plus de soixante ans, a lui aussi sa place dans l’histoire contemporaine des femmes, non seulement parce qu’il nourrit une vie associative intense qui concernera jusqu’à 2 000 femmes pour l’ADIR, mais aussi en raison des engagements des survivantes les plus portées au militantisme au faveur du respect des droits humains, de la liberté, de la démocratie et dont Germaine Tillion avec la décolonisation de l’Algérie ou Geneviève Anthonioz de Gaulle avec le quart-monde, donnent deux exemples éloquents. Enfin, Ravensbrück, et plus largement « les camps », est déjà et sera de plus en plus représenté dans des productions artistiques, littéraires, cinématographiques [80] . L’histoire des femmes ne peut ignorer la question de la sexualisation et de l’érotisation de la déportation dans l’imaginaire, qu’il s’agisse de récits maîtrisés (Le Liseur) ou débridés (Les Bienveillantes) [81] , ou de films, comme Portier de nuit de Liliana Cavani (1973). Ce vaste domaine de la fiction reste à défricher, de même que la littérature testimoniale des déportées, pour le moment ignorée des spécialistes [82] .

La connaissance avance par des voies multiples ; ce dossier en témoigne, montrant les différences entre l’histoire de femmes et l’histoire des femmes. Ainsi, le précieux livre de Bernhard Strebel, issu de sa thèse récemment traduite, Ravensbrück. Un complexe concentrationnaire, ne s’inscrit pas dans les problématiques de l’histoire des femmes. Qu’entendons-nous par là ?

Une histoire des femmes serait focalisée sur les déportées comme sujets pensants et agissants de l’histoire, attentive à leurs écrits, leurs paroles, leurs silences : c’est la position éthique et épistémologique qu’a adoptée dès les années 1970 l’histoire des femmes. Cette approche désormais classique reste pertinente dans un certain nombre de domaines trop peu explorés de ce point de vue, en histoire contemporaine. L’histoire des femmes est aujourd’hui nécessairement enrichie par le genre : le genre comme système de différenciation sexuelle jouant à tous les niveaux, y compris dans l’univers concentrationnaire, du côté des bourreaux comme du côté des victimes, au niveau « macro » - organisation du camp - ou « micro » - conscience, conduites individuelles. C’est-à-dire les deux sens que l’on peut distinguer dans ce concept : le genre comme organisation sociale différenciant et hiérarchisant les sexes ; mais aussi le genre comme identité sexuée à la fois imposée et choisie, mais aussi interprétée, si l’on veut aller dans le sens de Judith Butler [83] .

Ce qui signifie que le même outil de décodage des conduites, des relations, des identités, des discours peut aider à découvrir sous un autre jour l’histoire des hommes déportés. D’une comparaison entre les femmes et les hommes découlerait sans doute ce constat que dans la mesure où le genre colle à la peau de l’individu, il fait partie des attributs de son humanité, il est dès lors menacé par le processus de déshumanisation, et joue un rôle dans la résistance psychique individuelle et collective des déporté-e-s, quel que soit par ailleurs le rapport - consentement à la norme, ou transgression – qu’elles ou ils ont au genre imposé.

Notes :

[1] « À la recherche de la vérité », dans « Ravensbrück », Cahiers du Rhône, Neuchâtel, Ed. de la Baconnière,  décembre 1946, p. 11-88 ; puis Ravensbrück, Paris, Seuil, 1973, 277 p., puis Ravensbrück (suivi de Les Exterminations par gaz à Hartheim, Mauthausen et Gusen, par Anise Postel-Vinay et Pierre-Serge Choumoff), Paris, Seuil, 1988, 468 p. Nous citerons la réédition de 1997 (« Points Histoire »).

[2] Nicole Gabriel, « Un corps à corps avec l’Histoire : les féministes allemandes face au passé nazi », Rita Thalmann (dir.), Femmes et fascisme, Paris, Tierce, 1986, p. 222.

[3] Françoise Thébaud, Écrire l’histoire des femmes, Fontenay, ENS Editions, 1998.

[4] Cf. Liliane Crips et al. (dir.), Nationalisme, féminisme, exclusion. Mélanges en l’honneur de Rita Thalmann, Francfort / Berne, Peter Lang, 1994.

[5] Sous la direction de Rita Thalmann, Femmes et fascisme…, op. cit., et La Tentation nationaliste 1914-1945, Paris, Tierce, 1990.

[6] Liliane Kandel (dir.), Féminismes et nazisme, Paris, Publications de l’université de Paris 7-Denis Diderot, 1997, p. 11. Les actes du colloque ont été réédités chez Odile Jacob, 2004.

[7] De Rolande Trempé : Camps de femmes, film documentaire, réalisé par Claude Aubach, université de Toulouse Le Mirail, 1994, 62 min (sur les camps de Rieucros, Brenz et Gurs) et Résistantes, de l’ombre à la lumière, documentaire de Cécile Favier, 52 min, 2005, produit par l’AERI. Mechtild Gilzmer, Camps de femmes. Chroniques d’internées. Rieucros et Brens 1939-1944, Paris, Autrement, 2000 (avec une très intéressante iconographie).

[8] Claudie Lesselier, « La représentation du « fascisme » dans les discours féministes radicaux contemporains en France », Liliane Kandel (dir.), Féminismes et nazisme…, op. cit., p. 260-271.

[9] Liliane Kandel, « Une pensée empêchée : des usages du « genre », et de quelques unes de ses limites », Les Temps modernes, n° 587, mars-mai 1996, p. 220-248.

[10] Ravensbrück…, op  cit., p. 304.

[11] Ibid., p. 191.

[12] Ibid, p. 194.

[13] Germaine Tillion, Le Verfügbar aux Enfers. Une opérette à Ravensbrück, Paris, La Martinière, 2005, p. 48.

[14] L’Espèce humaine (1947), Paris, rééd. Gallimard, 1957, extrait choisi en 4e de couverture. Robert Antelme (1917-1990) poète et résistant, déporté en Allemagne. Sur son retour, sa compagne d’alors, Marguerite Duras a écrit La Douleur (Paris, POL, 1985).

[15] David Rousset (1912-1997) résistant déporté à Buchenwald ainsi que dans d’autres camps est un des premiers à avoir publié un témoignage (dans La Revue internationale, en décembre 1945-février 1946). Les cas d’anthropophagie sont évoqués p. 130, p. 172 et p. 177. Germaine Tillion plaisante toutefois à propos d’un « os de Verfügbar » retrouvé dans la soupe (Germaine Tillion, Le Verfügbar…, p. 204).

[16] David Rousset, L’Univers concentrationnaire, Paris, Minuit, 1965, p. 71.

[17] Ibid., p. 74.

[18] Ravensbrück…, op. cit., p. 212-213.

[19] Marie-José Chombart de Lauwe, « Les Françaises à Ravensbrück : témoignages et réflexions », dans Mechtild Gilzmer, Christine Levisse-Touzé, Stefan Martens (dir.), Les femmes dans la résistance en France, Paris, Tallandier, 2003 (colloque de Berlin, 8-10 octobre 2002), p. 325. Marie-José Chombart de Lauwe, étudiante en médecine et résistante, est arrêtée à 19 ans en 1942 et déportée à Ravensbrück. Elle deviendra sociologue, directrice de recherches au CNRS, spécialiste de l’enfance et de l’adolescence.

[20] « Précisément parce qu’elles sont plus fragiles physiquement, les femmes cherchèrent avant tout à se porter mutuellement secours, retrouvant les réflexes ancestraux de soin et de souci de l’autre : la plus petite, la plus jeune, la plus faible. Je ne veux pas dire que les femmes sont moins agressives, moins dures, moins brutales que les hommes, mais, à la différence des hommes, qui eurent tendance à retourner contre leurs codétenus ou contre eux-mêmes leur agressivité naturelle […], les femmes furent davantage capables de se tolérer, et bien plus que dans la vie « ordinaire », ce qui n’est pas le moindre de leurs mérites. En outre, les femmes sont dites, à tort ou à raison, plus concrètes, plus « sensibles » que les hommes qui, même dans les camps, en venaient souvent aux coups […]. Surtout, le fait ; de nature, selon lequel une femme est davantage tournée vers l’intérieur, fut, dans les camps un privilège véritablement enviable, car c’est sans nul doute l’intériorité, la capacité d’attention, la vigilance et aussi une endurance inouïe, qui permettent de penser que les femmes ont mieux survécu […]. Je n’oserais dire que les femmes sont mieux parvenues à sauvegarder leur intégrité mentale, mais elles ont peut-être mieux préservé leur équilibre et leur confiance en la vie, parce qu’elles se parlaient (on n’insistera jamais assez sur la puissance de la parole) et multipliant les gestes de tendresse. Paradoxalement, c’est dans leur faiblesse physique qu’elles ont puisé leur force morale » (Françoise Maffre Castellani, Femmes déportées. Histoires de résilience, préface de Boris Cyrulnik, Paris, Des femmes / Antoinette Fouque, 2005, p. 224-226).

[21] Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle Anthonioz, Charlotte Delbo, Margarete Buber-Neumann, Odette Abadi, Fania Fénelon et Léa Berger.

[22] Cité par Tobe Levin, « Pouvons-nous appliquer les principes de la critique littéraire féministe aux écrits de femmes sur l’Holocauste ? », Liliane Kandel (dir.), Féminismes et nazisme…, op. cit., p. 252.

[23] Denis Peschanski, « L’internement des femmes dans la France des années noires, 1938-1946 », Jacques Fijalkow (dir.), Les femmes dans les années quarante. Juives et non-Juives, souffrances et résistances, Paris, éditions de Paris Max Chaleil, 2004, p. 110.

[24] Claus Füllberg-Stolberg et al., Frauen in Konzentrationslagern. Bergen-Belsen, Ravensbrück, Bremen, Temmen, 1994.

[25] Mechtild Gilzmer, « Une histoire spécifique : l’internement des femmes, Rieucros et Brens, 1939-1944 », Jacques Fijalkow (dir.), Les femmes dans les années quarante…, op. cit., p. 128.

[26] David Rousset mentionne ce fait (L’univers concentrationnaire…, op  cit., p. 86). Olivier Lalieu en souligne l’importance (La Zone grise, La Résistance française à Buchenwald, Paris, Tallandier, 2005, p. 67). Une loge a été constituée dans le camp d’Esterwegen (Pierre Verhas, Liberté chérie. Une loge maçonnique dans un camp de concentration, Bruxelles, Labor, 2004) ; une autre à Royalieu près de Compiègne, une autre donc à Buchenwald.

[27] Chapitre « Les enfants aussi… », Les Françaises à Ravensbrück…, op. cit., p. 219

[28] De Madeleine Aylmer-Roubenne, née en 1922, arrêtée en même temps que son époux (qui mourra en déportation) alors qu’elle est en début de grossesse (Paris, J.-C. Lattès, 1997).

[29] Rolande Trempé, Camps de femmes, film documentaire, réalisé par Claude Aubach, université de Toulouse Le Mirail, 1994, 62 min. (sur les camps de Rieucros, Brenz et Gurs). Mechtild Gilzmer, Camps de femmes. Chroniques d’internées. Rieucros et Brens, 1939-1944, Paris, Autrement, 2000.

[30] David Rousset, L’Univers concentrationnaire…, op. cit., p. 67.

[31] Margarete Buber-Neumann, Milena…, op. cit., p. 222.

[32] Insa Meinen, Wehrmacht et prostitution sous l’Occupation (1940-1945), Paris, Payot, 2006. Voir aussi la thèse de Cyril Olivier, Le Vice ou la vertu. Vichy et les politiques de la sexualité 1940-1944, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, coll. « Tempus », 2005.

[33] Germaine Tillion, Le Verfügbar..., op. cit., p. 62.

[34] Bernhard Strebel, Ravensbrück. Un complexe concentrationnaire, Paris, Fayard, 2005.

[35] Margarete Buber-Neumann, Milena (1977), trad. de l’allemand par Alain Brossat, Paris, Seuil, coll. « Points Actuels »,1986, p. 185.

[36] Ibid, p. 204.

[37] Hermann Langbein, Hommes et femmes à Auschwitz, Paris, Fayard, 1975, rééd. UGE, 1994, p. 383-392. Hermann Langbein (1912-1995) originaire de Vienne, ancien des Brigades internationales, est un déporté politique.

[38] Fabrice Virgili, « Le sexe blessé », dans François Rouquet, Fabrice Virgili, Danièle Voldman (dir.), Amours, guerres et sexualité 1914-1945, Paris, Gallimard / BDIC / Musée de l’Armée, 2007, p. 138

[39] Germaine Tillion, Le Verfügbar…, op. cit., p. 50.

[40] Cf. Jean Le Bitoux, Les oubliés de la mémoire, Paris, Hachette Littératures, 2002.

[41] Florence Tamagne, « Guerre et homosexualité », dans François Rouquet et al., Amours, guerres et sexualité…, op. cit., p. 124.

[42] Germaine Tillion en a conscience (« Elle est ici pour une histoire LL », Le Verfügbar…, op. cit., p. 62).

[43] « Germaniconus » : ce néologisme donne un bel exemple de l’audace d’expression de Germaine Tillion, puisque l’on entend le mot sous le double sens de « con », « connin », et d’imbécillité (Ibid., p. 54).

[44] Ibid., p. 174-175.

[45] Ibid., p. 54.

[46] Florence Tamagne, Histoire de l’homosexualité en Europe. Berlin, Londres, Paris 1919-1939, Paris, Seuil, 2000.

[47] Germaine Tillion, Le Verfügbar..., op. cit., p. 100. "Poser" signifie rester debout et immobile pendant les longues heures de l'appel.

[48] Ibid., p. 60.

[49] Ibid., p. 62

[50] Margarete Buber-Neumann, Milena..., op. cit., p. 24.

[51] Ibid., p. 14.

[52] Ibid., p. 248.

[53] Rapporté par Florence Tamagne s’appuyant sur l’étude de Claudia Schoppmann, Nationalsozialistische Sexualpolitik und weibliche Homosexualität, Berlin, Centaurus, 1991.

[54] Jeanne Letourneau, Clichés barbares…, op. cit., p.73.

[55] Témoignage de Mme Paule Laurier épouse Robinet au lycée du Bellay à Angers le 12 mars 2008.

[56] Fabrice Virgili, La France « virile ». Des femmes tondues à la Libération, Paris, Payot, 2000.

[57] Germaine Tillion, Le Verfügbar…, op  cit., p. 130 puis p. 16.

[58] Ibid., p. 50.

[59] Milena… op. cit., p. 216.

[60] La mixité et la non-mixité sont des objets de réflexion très importants pour l’histoire des femmes et ont inspiré quelques travaux, encore trop peu nombreux : Cf. Claudine Baudoux, Claude Zaidman (dir.), Égalité entre les sexes. Mixité et démocratie, Paris, L'Harmattan, 1992 et Christine Bard (dir.), Le Genre des territoires, Angers, Presses de l’université d’Angers, 2004.

[61] Le témoignage (écrit en 1945) de Lucienne Simier, l’économe, a été publié (Deux ans au bagne de Ravensbrück, Maulévrier, Hérault, 1992) ainsi que les souvenirs et dessins de Jeanne Letourneau, professeure de dessin (Clichés barbares. Mes récits de Ravensbrück, Angers, Archives départementales de Maine-et-Loire, 2005).

[62] Micheline Neveu, Marie-Louise Triollet, Des Cours secondaires au Lycée européen, le lycée Joachim du Bellay d’Angers, Association des anciens élèves et professeurs du lycée Joachim du Bellay d’Angers, 1997, p. 70.

[63] Cette citation du colonel Rémy (Mémoires d’un agent secret de la France libre) est donnée dans Micheline Neveu et de Marie-Louise Triollet, Des Cours secondaires…, op  cit., p. 101.

[64] Aucune remarque sur cette non-mixité dans le livre récent de Jean-Marc Dreyfus, dans Ami, si tu tombes… Les déportés résistants des camps au souvenir 1945-2005, Paris, Perrin, 2005, qui consacre 3 pages à l’ADIR (p. 68-70). Sur l’ADIR, cf. Dominique Veillon, « L’Association nationale des Anciennes déportées et internées de la Résistance », dans Alfred Wahl, Mémoire de la Seconde Guerre mondiale, Metz, Centre de recherches Histoire et civilisation, 1984, p. 161-180.

[65] L’expression est de Sylvie Chaperon : Les Années Beauvoir, Paris, Fayard, 2000.

[66] Cf. Luc Capdevila, François Rouquet, Fabrice Virigili, Danièle Voldman, Hommes et femmes dans la France en guerre (1914-1945), Paris, Payot, 2003.

[67] Comme l’a bien démontré Janine Mossuz-Lavau sur les questions de contraception, d’avortement, d’éducation sexuelle des jeunes, de droit à une sexualité « sans norme », de reconnaissance du viol et du harcèlement sexuel (Les Lois de l’amour. Les politiques de la sexualité en France, 1950-1990, Paris, Payot, 1991).

[68] Dominique Veillon, « Résister au féminin », Pénélope, n° 12, printemps 1985, p. 87-91.

[69] Ainsi Les Lieux de mémoire, parus de 1984 à 1992, forment un ensemble magistral désespérément vide côté femmes, comme le rappelle Michelle Zancarini-Fournel dans le colloque à paraître, sous la direction de Françoise Thébaud et Geneviève Dermenjian, Histoire orale, histoire des femmes, mémoire des femmes, Paris, Publisud, 2008.

[70] « Les sources orales pour l’histoire des femmes », dans Michelle Perrot (dir.), Une histoire des femmes est-elle possible ?, Paris, Rivages, 1984, p. 59-70.

[71] Comme le constatent l’historien Yves Denéchère dans sa recherche sur les femmes politiques qui ont joué une rôle éminent au niveau européen (Ces Françaises qui ont fait l’Europe, Paris, Audibert, 2007), ou encore la politologue Mariette Sineau dans son enquête sur les femmes politiques françaises des années 1980 (Mariette Sineau, Des femmes en politique, Paris, Economica, 1988).

[72] Les citations de ce passage sont empruntées à Marie-France Brive, « Les Résistantes et la Résistance », Clio. Histoire, femmes et sociétés, n°1, 1995, p. 57-66.

[73] Geneviève de Gaulle Anthonioz, La Traversée de la nuit, Paris, Seuil, 1998, p. 48.

[74] D’où l’importance pour la France du seul témoignage de ce genre : Moi Pierre Seel, déporté homosexuel, récit écrit en collaboration avec Jean Le Bitoux, Paris, Calmann-Lévy, 1994.

[75] Deux récits sur des déportées de milieu très privilégié qui ont éprouvé le choc des cultures au camp : Catherine Rothman-Le Dret, L’Amérique déportée. Virginia d’Albert-Lake, de la Résistance à Ravensbrück, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1994 et Béatrix de Toulouse-Lautrec, J’ai eu vingt ans à Ravensbrück, Le Nordais, 1981, puis Perrin.

[76] C’est ainsi que le vit l’historienne Raphaëlle Branche, lorsqu’elle réalise des entretiens avec d’anciens soldats en Algérie sur les violences illégales qu’ils ont commises, quarante ans après les faits Elle pense que « la différence des sexes à l’œuvre dans l’entretien a été une ouverture à l’altérité qui a facilité l’introduction à la complexité de l’identité masculine en guerre », sauf pour les viols, et sauf quand les soldats étaient d’anciens officiers valorisant une identité « virile » qui s’appuyait justement sur l’exercice de la violence (dans « Le sexe, le genre et la parole : quand une femme interroge des hommes sur les violences infligées », dans le colloque à paraître, sous la direction de Françoise Thébaud et Geneviève Dermenjian, Histoire orale…, op. cit.).

[77] Ce concept de Dominique Mehl est repris par Annette Wieviorka, L’Ère du témoin, Paris, Hachette Pluriel, 1998, p. 179.

[78] Témoignage de Clément Quentin, à l’université d’Angers, en 2005, lors de la première édition du cycle « Histoire et mémoire des déportations ». Déporté pour faits de résistance, Clément Quentin est devenu à Dachau un cobaye humain. Il raconte son retour, puis son mariage, en 1948 : « auparavant j’avais des cauchemars, compte tenu de ce que j’avais vécu, mais j’étais tout seul dans mon lit, c’était facile, tout seul dans ma chambre. J’ai déplacé mon lit toutes les nuits, dans tous les sens, de quarante à cinquante centimètres. A la tête de mon lit, il n’y avait plus de papier. Mes ongles étaient incrustés dans le plâtre. La maison est démolie maintenant, mais il y a quelques années j’aurais pu vous montrer encore la trace de mes ongles dans le plâtre. C’était infernal. On est restés dans le même lit, disons – excusez l’expression que je vais employer – à coucher ensemble, un peu plus d’un mois. Après, chambre à part, lit à part. On a recommencé à faire lit commun – c’est vous dire si ça a duré longtemps – je disais 1970, ma femme me disait encore hier soir 1974 » en ligne : http://ead.univ-angers.fr/~confluences/IMG/pdf/table_ronde.pdf (lien consulté le 15 mai 2008).

[79] Anne-Lise Stern, Le Savoir-déporté. Camps, histoire, psychanalyse, Paris, Seuil, 2004, p. 113

[80] Cf. Laurence Bertrand Dorléac, L'Ordre sauvage. Violence, dépense et sacré dans l'art des années 1950-1960, Paris, Gallimard, 2004.

[81] Bernhard Schlink, Le Liseur, traduit de l’allemand, Paris, Gallimard, 1995, et Jonathan Littell, Les Bienveillantes, Paris, Gallimard, 2006.

[82] Philippe Mesnard, Témoignage en résistance, Paris, Stock, 2007. Une non-mixité inconsciente ?

[83] Judith Butler, Trouble dans le genre, Paris, La Découverte, 2005 et Défaire le genre, Paris, Amsterdam, 2006.

 

Christine Bard

Christine Bard est professeure d'histoire contemporaine à l'université d'Angers, membre du CERHIO-HIRES et membre du Centre d'histoire de Sciences Po. Elle travaille sur l'histoire du féminisme : Les Filles de Marianne. Histoire des féminismes 1914-1940 (Paris, Fayard, 1995) ; direction de Madeleine Pelletier (1874-1939). Logique et infortunes d'un combat pour l'égalité (Paris, Côté-femmes, 1992) - et s'est aussi intéressée à l'antiféminisme - direction d'Un siècle d'antiféminisme (Paris, Fayard, 1999). Depuis 2000, elle préside l'association Archives du féminisme (http://www.archivesdufeminisme.fr/) et vient de publier, avec Annie Metz et Valérie Neveu, le Guide des sources de l'histoire du féminisme (Rennes, Presses universitaires de Rennes, collection « Archives du féminisme », 2006) et, avec Janine Mossuz-Lavau, Le Planning familial. Histoire et mémoire 1956-2006 (Rennes, Presses universitaires de Rennes, collection « Archives du féminisme », 2007).

Elle a élargi son champ de recherche à l'histoire politique, culturelle et sociale des femmes en France au XXe siècle : Les Garçonnes. Modes et fantasmes des Années folles (Paris, Flammarion, 1998) ; Les Femmes dans la société française au XXe siècle (Paris, Armand Colin, 2001, traduit en allemand, 2008). Elle a dirigé plusieurs ouvrages collectifs : Femmes travesties. Un mauvais genre (Clio, n°10, 1999, avec Nicole Pellegrin) ; ProstituéEs (Clio, n°17, 2003, avec Christelle Taraud) ; Le Genre des territoires (Angers, Presses de l'université d'Angers, 2004) ; Quand les femmes s'en mêlent. Genre et pouvoir, avec Christian Baudelot et Janine Mossuz-Lavau (Paris, La Martinière, 2004).

Elle coordonne Musea, musée virtuel dédié à l'analyse des représentations des genres (http://musea.univ-angers.fr/) et prépare actuellement une Histoire politique du pantalon.

Mots clefs : déportation ; genre ; historiographie ; féminisme ; sexualité.

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  • ISSN 1954-3670