Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

Femmes en résistance à Ravensbrück

Coordination : Claire Andrieu et Christine Bard

Une ethnologue à Ravensbrück ou l'apport de la méthode dans le premier Ravensbrück de Germaine Tillion (1946)

Camille Lacoste-Dujardin
Résumé :

Engagée dans la Résistance française, puis arrêtée, Germaine Tillion a subi l’internement dans le camp de concentration de Ravensbrück. Tout au long de ces épreuves, elle a puisé (...)

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« Une ethnologue à Ravensbrück » : quel paradoxe ! Tant paraît une gageure, un défi, voire une incongruité, l’idée d’une entreprise intellectuelle tentée et réalisée sous le joug de cette aussi inconcevable qu’inhumaine oppression, en situation de péril mortel, de plongée jusqu’au fond d’une horreur faite pour anéantir, écraser, exterminer et a fortiori anéantir tout sursaut éventuel. Pourtant, l’étude publiée dès janvier 1946 sur Ravensbrück par Germaine Tillion montre à quel point elle n’a cessé d’observer le camp en ethnologue  [1] . C’est à partir de cette étude pionnière, antérieure au procès de Nuremberg et précédant de loin les travaux universitaires sur les camps, que cet article voudrait montrer le travail ethnologique effectué sur place par la détenue.

Dès ce dimanche de fin octobre 1943, à leur arrivée en ce premier camp de femmes de l’« univers concentrationnaire », Ravensbrück, Germaine Tillion et toutes ses compagnes de « convoi » sont saisies de stupeur devant l’incroyable réalité de tant d’horreurs. L’évidence et les témoignages irréfutables de cet enfer, des multiples crimes et supplices, tortures, révélateurs des « pires instincts de domination et de cruauté » (p. 19), paraissent alors si inconcevables. Ils affectent les déportées d’un choc psychique tel, « si violent qu’il suffisait pour tuer » (p. 19), que beaucoup préfèrent trouver refuge dans le déni, « la fiction », le refus de cette intolérable réalité. Pourtant, loin de se laisser abattre, Germaine Tillion puise alors sa force dans une volonté de recours à l’action, car, écrit-elle, « la crainte paralyse, la menace stimule » (p. 12).

A ce sursaut salutaire, elle trouve une excellente raison : « C’est toujours à cause de ce que j’ai vu par moi-même, et non à cause de notions plus vastes et moins certaines, que j’ai agi. »(p. 13) Là, à Ravensbrück, confrontée à ces faits si monstrueux qu’ils paraissent incompréhensibles, elle trouve la force de réagir dans l’action : non seulement de résistance comme celle qu’elle avait opposée en France à l’occupant, mais, en cet enfer clos, plus encore de défi devant cet innommable, déterminée à comprendre, pour en révéler la réalité par le témoignage : « à la recherche de la vérité », ainsi qu’elle intitulera sa première élaboration (1946). Un tel projet de recherche va lui procurer la force d’en surmonter l’horreur grâce à une arme secrète : celle de la méthode ethnologique, qu’en des circonstances précédentes, - mais sans aucune commune mesure puisque en période de paix -, elle a déjà expérimentée avec efficacité. Elle parvient ainsi à prendre quelque recul, à se placer à distance salutaire de ces faits monstrueux, en position d’ethnologue observatrice « objective », déterminée à comprendre, à la recherche d’un sens possible à cette incroyable réalité.

Certes son salut, Germaine Tillion l’a dû « d’abord au hasard  [2]  » des circonstances, qui l’ont épargnée, par exemple des bombardements d’usines qui ont décimé maintes déportées au travail. Mue par « la colère, la volonté de dévoiler ces crimes  [3] », elle disposait aussi d’une remarquable force de caractère déjà mise en œuvre dans la lutte par son engagement dans la Résistance française contre l’occupant nazi. Dans le camp, non seulement elle résiste, mais elle contre-attaque, armée de sa méthode d’ethnologue, pour comprendre ce monstrueux système d’esclavage et d’anéantissement de femmes, et en témoigner de façon irréfutable.

L’ethnologie française comme arme méthodologique

C’est ainsi qu’à 37 ans, l’ethnologue Germaine Tillion aura recours à une compétence méthodologique déjà éprouvée avec succès depuis déjà près d’une dizaine d’années dans des conditions favorables où elle a apprécié les grandes satisfactions et appréciables résultats de la recherche en action. Cette confiance dans l’efficacité de la méthode lui donnera, jusqu’à l’intérieur des camps de concentration nazis, la force d’observer afin de démonter l’extraordinaire mécanique à déshumaniser les femmes captives, avant de les exterminer. Son arme principale sera la méthode de l’« ethnologie », désignation à laquelle elle tient et qui doit être distinguée de « l’ethnographie » comme de « l’anthropologie ».

« Ethnologie » désigne en effet, dès 1787, en français, « l’étude de groupes humains » (du grec ancien ethnos « peuple, nation »). Voisine de la sociologie, l’ethnologie se donne dès lors vocation à l’étude de sociétés pré-industrielles, pour s’étendre ensuite à d’autres groupes sociaux. Cependant, avant d’être « ethnologue », Germaine Tillion s’est voulue « ethnographe » plus précisément, puisque l’« ethnographie » est propre à la pratique première de l’ethnologue lorsque, par l’enquête sur le « terrain », il/elle, observe et collecte les matériaux nécessaires à l’élaboration proprement « ethnologique » qu’il/elle réalisera ensuite.

Quant au terme « anthropologie » (du grec ancien anthropos « homme »), Germaine Tillion ne l’emploie jamais. Ce mot qui, depuis 1785, a désigné en français « l’histoire naturelle et biologique de l’homme ». En France, l’« anthropologie » a d’abord été une science exacte, distincte de « l’ethnologie » qui est une science sociale. Cependant, l’usage récent de ce terme « anthropologie », concurremment à « ethnologie », contraint désormais de qualifier cette science exacte par un adjectif : « anthropologie physique » ou encore « anthropologie anatomique ».

Après la guerre, l’« ethnologie » française n’a pas pu - ou su - résister à deux tendances opposées, dont la malheureuse conjonction a eu, pour un temps, raison de sa désignation jusqu’à la récuser. En effet, d’une part des chercheurs ont abandonné l’« ethnologie » au profit de la séduisante anglo-américaine anthropology (en français « anthropologie »), alors prestigieuse et d’orientation plus théorique, dorénavant souvent précisée « Anthropologie sociale et culturelle », tandis que d’autre part, dans la foulée des indépendances des anciens peuples colonisés, la même « ethnologie » s’est trouvée taxée de « colonialiste » par de nouveaux nationaux décolonisés, s’estimant minorés d’avoir été « ethnologisés »  [4] . Ces fluctuations idéologiques et enjeux culturels ont causé un embarras sémantique tel que l’ancienne section d’« ethnologie » du comité national du CNRS y a perdu son nom. Elle est désignée lors de sa création en 1939 comme « Ethnographie », puis en 1949 « Anthropologie, préhistoire, ethnographie», elle devient « Sciences économiques, sociologie, ethnographie » en 1966, et, après 1995, « Unité de l’Homme et diversité des cultures ».

Quoiqu’il en soit des avatars ultérieurs de la discipline, Germaine Tillion se revendique de l’école ethnologique française dont elle a suivi l’enseignement alors dispensé au sein de l’« Institut d’ethnologie  [5] » : d’abord à la Sorbonne (en 1925), puis, après l’exposition de 1937, en ce « musée de l’Homme » que ses fondateurs voulaient populaire. Un demi-siècle durant, jusqu’en 1972, « l’Institut d’ethno » a accueilli chaque année une trentaine d’étudiants issus de disciplines très diverses - dont certains de « l’Ecole coloniale ». Diversité qui a persisté jusqu’après la Seconde Guerre mondiale, et qui peut rendre compte des orientations différentes des futurs ethnologues, dont certains, plus tard, préféreront se désigner comme « anthropologues  [6]  ».

Le véritable père de cette ethnologie formatrice de la plupart des ethnologues français de cette génération fut Marcel Mauss, dont Germaine Tillion, qui obtint le diplôme de l’Institut d’ethnologie en 1932, a été une élève proche et fidèle, suivant « avec passion  [7] » son enseignement, tant à l’Institut d’ethnologie du musée de l’Homme qu’à l’Ecole pratique des hautes études (section des sciences des religions), mais aussi au Collège de France. Cet « éveilleur » aimait prolonger ses cours avec ses étudiants, dont un quart de femmes  [8] , dans une « conversation socratique » dont Germaine Tillion garde un souvenir heureux.

Marcel Mauss, fondateur de la théorie et de la pratique modernes de l’ethnologie française, neveu et disciple d’Emile Durkheim, privilégiait le « concret ». Germaine Tillion en a surtout appris, retenu et transmis à son tour la méthode ethnologique d’observation empirique et la priorité quasi absolue donnée aux faits considérés avec un extrême respect : « La science ethnologique a pour fin l’observation des sociétés, pour but la connaissance des faits sociaux  [9] . » Seule une scrupuleuse objectivité permet de partir des faits afin de connaître, de l’intérieur, la société observée et ses modes de pensée, en une démarche indispensable pour analyser, comprendre et transmettre la vérité.

L’ethnologie française a conforté sa légitimité scientifique par l’emploi de disciplines complémentaires : linguistique, philologie (Mauss connaissait le sanscrit), statistique, histoire, géographie, et bien d’autres disciplines encore éventuellement mobilisables : « Mauss envisageait un rapport constant entre des phénomènes, où se trouve leur explication [10] . » Encore aujourd’hui célébré, son « chef-d’œuvre » d’ethnologie, Essai sur le don, a introduit et imposé le concept fondamental de « fait social total », événement qui affecte la société dans son ensemble et ses instances : « le social n’est réel qu’intégré en système ».

C’est à cette méthode de l’ethnologie française que Germaine Tillion aura recours jusque dans l’atrocité de Ravensbrück.

Premières armes : la méthode d’une ethnologue « sur le terrain »

Le « terrain » est la scène de la rencontre entre l’ethnologue et cette autre société qu’il/elle veut observer et parvenir à comprendre, il a valeur initiatique. « L’enquête de terrain » donne accès à la signification par l’analyse « en profondeur », dans un rapport dialectique entre recherche empirique et élaboration de l’analyse, ce que Germaine Tillion a ressenti en ces termes : « Ce qui me passionnait, c’était de regarder en essayant de comprendre : il y a un ordre caché dans tout ce qui vit  [11] . »

Dès 1934, nouvelle diplômée de l’Institut d’ethnologie, Germaine Tillion, élue par une société savante  [12] , va mettre à l’épreuve ses acquis méthodologiques dans un premier séjour de « terrain ». Amusée de la relative nouveauté de la désignation d’une ethnologue femme, elle prête à la docte assemblée des donateurs la pensée suivante  : « Pourquoi ne pas y envoyer des femmes ? » [13] (alors le tiers des futurs ethnologues français). La mission est destinée à l’étude de montagnards de l’Aurès algérien, parmi lesquels elle va honorer la méthode d’ethnographie moderne  [14] . Elle établit avec ces Berbères chaouïas une « relation ethnologique » équilibrée, riche d’empathie, de respect et de confiance  [15] , à la différence des autres Français voisins, colons ou fonctionnaires qui ne venaient jamais dans les villages chaouïas  [16] .

Sa féminité lui est un avantage. Elle est accueillie parmi les femmes, dont l’accès est difficile - sinon interdit - aux hommes en société musulmane. Femme, elle semble peu compromise avec la domination, tant masculine que coloniale, dans un statut quelque peu androgyne dont bénéficient souvent les femmes ethnologues : la prétendue « faiblesse » de genre féminin peut aussi faire une force. En effet, si, aux hommes étonnés, une ethnologue peut inspirer une considération quelque peu protectrice, en revanche les femmes, admiratives de son audace et de son indépendance, l’accueillent dans une solidarité curieuse et amicale. Ainsi a-t-elle pu gagner l’écoute et l’estime de tous, observer, dialoguer, échanger avec succès. Chaque soir, dans son « journal », Germaine Tillion consigne le maximum de ses observations, « brouillons… notés sur le vif  [17]  ». Elle accumule une masse considérable de notes et de fiches, dont elle produit une toute première analyse en 1939  [18]  : « Morphologie d’une république berbère. Les Ah-Abderrahmane, transhumants de l’Aurès méridional  [19]  ». Etude remarquée par le grand orientaliste spécialiste de l’Islam, Louis Massignon : il loue les « rares qualités de la méthode d’enquête de Mademoiselle Tillion en Aurès » et l’élaboration exigeante, novatrice, « poussée en profondeur», fondée à la fois sur « l’étude du dialecte berbère local », « des notices volontairement et exclusivement descriptives et classements sociaux des informateurs eux-mêmes, sans essayer de les réduire à des catégories classiques pour la sociologie nord-africaine [20]  ».

L’œuvre est riche de son regard de femme sur d’autres femmes : l’inégalité de leur position, certes de dominées, mais non voilées, et vivant dans une moindre contrainte que dans d’autres pays berbères comme la Kabylie. Elle remarque notamment l’avantage de l’autonomie domestique des ménages conjugaux, la relative facilité de séparations entre mari et femme, ainsi qu’une étonnante indépendance alors autorisée aux femmes en rupture de mariage. Quoique sensible à cette relative atténuation de l’inégalité de genre, Germaine Tillion dénonce, dès 1939, la privation des femmes tant d’instruction que de métier comme l’une des causes de paupérisation de l’ensemble de la société algérienne. Elle montre aussi, dans toutes les sociétés de l’Atlantique jusqu’au Pacifique, « l’écrasement de la femme  [21]  », anticipant Le harem et les cousins  [22] (1966). En revanche, elle souligne la persistante lucidité et vaillance de ces femmes qui combattront la malfaisance des traditions jusqu’à aujourd’hui dans l’actuel « Code de la famille » algérien  [23] .

Mais, afin de mieux comprendre ce « fait social total », la méthode exige de tenir compte des ensembles englobants, alors : l’administration coloniale locale et la présence française. Elle observe ceux qu’elle nomme, en un malicieux retournement, les « clans et phratries des isolats français  [24]  ». A Biskra, « la double ville », elle découvre « de menus comportements observés, sans y prendre garde »… qui alertent sa vigilante lucidité : « Ce gel brutal de souvenirs éclairants, les juristes le nomment intime conviction. Ce jour-là, j’entrevis pour la première fois la mise à l’écart dite ‘racisme’  [25] . »

De l’expérience de ce premier « terrain », Germaine Tillion retenait une conviction : l’efficacité de l’ethnologie française par la mise en œuvre de sa méthode, la qualité d’observation et de l’écoute, l’attention permanente depuis l’intérieur du groupe social jusqu’à son environnement inclus, garante d’une analyse fidèle. Elle a préservé sa lucidité dans une distance indispensable à sa position d’observatrice acceptée, en plusieurs longs séjours, six années durant, en Aurès : « Mais, connaissez-vous, demande-t-elle, un moyen de comprendre des sociétés sans vivre avec elles  [26]  ? »

L’ethnologie française faite arme de résistance

A partir de cette observation en profondeur sur le terrain et de ces premières analyses limitées aux Ah Abderrahmane, Germaine Tillion élargit son élaboration par l’« étude totale d’une tribu » augmentée de synthèses détaillées sur le plus vaste ensemble de la « société chaouïa » : trois tomes d’une thèse de doctorat… empêchée d’arriver à soutenance en ces années 1939-1940 par la guerre, la défaite, l’invasion, et cette occupation nazie en France que l’ethnologue ne peut supporter : « J’ai des traditions françaises de patriotisme  [27] . » Elle décide aussitôt d’entrer en résistance.

Germaine Tillion était incitée à cet engagement, certes par éducation et tempérament, mais, de plus, elle a pu prendre appui sur sa confiance en la méthode ethnologique. En effet, par sa disposition d’ouverture à l’Autre, l’ethnologue à l’épreuve du « terrain », libre d’agir et de penser seul/e, demeure constamment éveillé/e et lucide pour comprendre ces « autres » de façon scientifique. S’il/elle apprend beaucoup de ces hommes et de ces femmes qui l’accueillent, il/elle ne peut – sauf aveuglement – que tenir compte de leur implication dans des rapports de force le plus souvent subis, qu’il lui faut examiner et analyser, voire en dénoncer l’oppression. Alors que Marcel Mauss, pour être d’origine juive, fut mis à la retraite avant terme, lui qui dénonçait l’antisémitisme comme un « phénomène social total », nombreux furent aussi d’autres ethnologues  [28] à entrer très tôt en résistance contre les méfaits de l’idéologie raciste des nazis. Dès l’automne 1940 naquit le premier mouvement de résistance en zone occupée, « Mouvement de résistance du musée de l’Homme », autour de ses fondateurs : le linguiste Boris Vildé prisonnier évadé caché au musée  [29] , l’anthropologue Anatole Lewitski, l’historienne de l’art Agnès Humbert  [30] , la bibliothécaire Yvonne Oddon, Jean Cassou et Pierre Brossolette avec lequel ils publieront un premier journal clandestin, Résistance, avec l’aide de Paul Rivet. Germaine Tillion s’y joignit avec entre autres un colonel retraité de la « Coloniale », Paul Hauet, et un autre officier, de la Rochère. C’est l’ensemble de ce réseau que Germaine Tillion, plus tard, nommera : « Musée de l’Homme - Hauet – Vildé ». Leurs activités étaient multiples : aide aux évasions de prisonniers, propagande, et collecte de renseignements et d’informations, - pratiques méthodologiques familières aux ethnologues. Le réseau s’étend bientôt à travers toute la France, mais il est victime de traîtres infiltrés : les résistants du « secteur Vildé » sont arrêtés dès le début de 1941, les uns sont déportés (comme Agnès Humbert, Yvonne Oddon), sept autres (dont Vildé) sont fusillés au Mont Valérien le 23 février 1942. Germaine Tillion, qui prend la responsabilité du groupe, sera arrêtée le 13 août 1942, sans qu’un lien puisse être fait avec le réseau « Musée de l’Homme - Hauet – Vildé ».

Après quatorze mois d’emprisonnement à la Santé puis à Fresnes, elle fait partie d’un convoi vers la prison d’Aix-la-Chapelle. Dès ce transport, elle a recours à son métier pour résister à l’émotion collective : non seulement elle distrait ses compagnes en leur contant sa vie parmi les montagnards de l’Aurès, mais elle prétend ensuite leur donner le spectacle d’apprivoisement d’un « sauvage » : un soldat allemand auquel elle montre une photo de fennec, petit renard des sables familier en Aurès  [31] .

L’arme de l’ethnologie dans l’horreur de Ravensbrück

Arrivées à Ravensbrück un dimanche de fin du mois d’octobre 1943, Germaine Tillion et ses compagnes sont « saisies d’horreur » devant l’horrible réalité de ce camp de femmes et la sauvagerie qu’elles y découvriront « simultanément, par vision directe ou par témoignages innombrables, irréfutables » (p. 14). Des corps décharnés, la faim entretenue, le froid (jusqu’à moins 30-40°), les inimaginables calvaires et sévices (tortures, bastonnades souvent jusqu’à la mort, déchéance, expériences « médicales » jusqu’à la vivisection sur de toutes jeunes femmes), exécutions par empoisonnement, pendaison, fusillade, gazage, massacres en série, « transports noirs » des femmes inaptes au travail (folles, infirmes, tuberculeuses, ou à bout de force) pour le prétendu - mais faux - camp de « Mittwerda » : une vaste entreprise d’asservissement de femmes jusqu’à leur extermination.

Ethnologue de l’abîme

Les arrivantes sont frappées de stupeur devant l’inimaginable, au point que maintes prisonnières, pourtant déjà averties des crimes nazis, refusent de croire à l’atroce réalité, tandis que certaines, les déportées pour faits de résistance surtout, vont parvenir à trouver la force de l’affronter dans un recours lucide au combat, bien décidées à poursuivre la résistance. Leur seul espoir : « Survivre, notre ultime sabotage. » (p. 81) Parmi elles, Germaine Tillion réagit en cherchant à comprendre, car elle veut croire à une évidence : « La vérité, cependant, était à portée de la main… » (p. 18) Confiante dans l’efficacité de la méthode éprouvée, elle y a recours, en quête des preuves qui permettront d’établir et de comprendre cette vérité afin d’en faire bénéficier ses compagnes et d’en témoigner de façon irréfutable : « Savoir aide à vivre. Ma formation d’ethnologue m’aide à attraper ce que j’ai devant moi, eh bien, pourquoi ne pas le partager ? Tout simplement, c’est ainsi : j’ai un petit privilège, c’est ce privilège-là ; j’en donne à tout le monde, tout le monde en prend un bout [32] . » L’observation directe en Aurès qu’elle avait réalisée avec passion et succès durant les six années précédentes lui donnait confiance.

Alors, dans le secret partagé avec ses compagnes, elle a l’audace d’inverser, pour elles-mêmes, les termes du rapport de domination : de surveillée elle se fait surveillante, de victime soumise elle devient active observatrice. Elle se cuirasse et s’arme dans l’effort de vigilante attention et d’un recul propice à l’analyse, ici, à distance salutaire des bourreaux. De chassée elle devient chasseresse, ainsi qu’elle-même nomme cette forme de « chasse » (p. 19) d’informations et de collecte de faits. Elle est consciente de son devoir de savoir en s’appuyant sur les outils que lui fournit sa méthode d’ethnologue. De surcroît, elle se montre soucieuse de partager avec ses compagnes cet effort de patiente recherche, dans un sursaut de résistance active à l’affût du sens. Surmontant le « gros obstacle » de « l’épuisement » qui ne l’a jamais quittée, de la « faim chronique », dans la douleur et les maladies successives, les souffrances physiques ou dramatiquement affectives comme celle du cruel traumatisme, difficilement surmonté, lorsque sa propre mère fut gazée… ! Germaine Tillion fit preuve d’un prodigieux courage, au point qu’à son retour en 1946, elle notera : « Je n’ai jamais remarqué chez moi de diminution sensible de l’activité mentale. » (p.19)

Avec cette vaillance exceptionnelle, elle est parvenue non seulement à se donner les moyens de l’observation objective, mais aussi à partager cette vigilante attention clandestine avec ses compagnes. Solidaires, celles-ci lui ont permis d’échapper souvent au travail forcé, en un statut particulier de « terrassier absent  [33]  ». Elle peut ainsi disposer du temps nécessaire à sa quête « qui exigeait un répertoire de ruses, cachettes, refuges, et de complicités… » (p. 19). Sa détermination a été comprise et admirée par d’autres détenues qu’elle réconfortait. Elles se sont faites non seulement protectrices - comme l’a été sa voisine de lit lorsque Germaine Tillion fut, à plusieurs reprises, affaiblie par les maladies cumulées - , mais encore complices et même collaboratrices (p. 17), dans une détermination à la résistance devenue collective. Nombre d’entre elles se mirent à l’affût d’informations, jusqu’à fournir à Germaine Tillion des fiches médicales et des renseignements dérobés. Bonne ethnologue, elle s’est efforcée d’en consigner les plus compromettants en des notes codées dans les pages d’un précieux livre : trésor personnel, objet des sollicitudes complices de ses compagnes.

Certes, elle était confiante en sa méthode, bien résolue à découvrir et révéler la vérité, pourtant de quel étonnant courage fut-elle capable, alors captive d’un si affreux « terrain » : une « société » a priori inconcevable, concentration de femmes asservies, exploitées jusqu’à l’extermination. Pour résister, Germaine Tillion a puisé sa force dans le recours à la méthode de l’ethnologie, par la « compréhension de l’intérieur », « au contact étroit des données ». Ce faisant, elle a réussi à s’imposer dans une « relation ethnologique », certes clandestine mais remarquable en telle posture de victime, comme moyen de résistance active et force de combat. Oserai-je ajouter que, victorieuse de la déshumanisation programmée, elle fut alors une « ethnologue de l’abîme » ?

Mise en œuvre et bénéfices de la méthode

Fidèle à la méthode, elle a recherché la précision scientifique indiscutable. Elle n’a pas manqué de recourir, comme en Aurès, à des disciplines complémentaires, dont, en premier lieu, la statistique descriptive, par une quantification objective préalable à l’analyse. « J’ai calculé… », dit-elle. En effet, dans ce camp de Ravensbrück, créé dès 1939, comme « camp de travail », qui « pouvait contenir environ dix mille prisonnières », elle compte - grâce à leur numérotage - les arrivées des 115 000 femmes qui, circulant de camp en camp, ne font que passer. Elle établit la chronologie de leur arrivée, de leur disparition en « transports noirs », elle consigne leurs origines : aux Françaises, ou « parlant français arrêtées en France », s’ajoutaient des Russes, Polonaises, Hollandaises, Norvégiennes… « presque tous les peuples d’Europe et quelques autres » (p. 30) et « quelques groupes de juives ». Elle consigne leurs affectations par "block" ou baraque, note l'apparition d'une tente d'une cinquantaine de mètres de long à l'automne 1944, qu'elle qualifie de "tente d’extermination simple par famine et misère ». Elle enregistre les différentes formes de coercition, les horaires de travail, etc. Elle décrit la misère des Verfügbar (« disponibles ») qui, comme elle, à force de ruses et de complicités, parviennent à échapper aux colonnes de travail. Elle réussit à caractériser et sérier les différences, jusqu’à l’inégalité devant la mort, préoccupée d’en établir les causes - « c’était un grand souci pour moi ». Elle note les conditions de vie, mais aussi s’interroge : « les réactions propres à chacune de ces nations ont sûrement joué leur rôle, et c’était fort intéressant à observer » (p. 30). Elle établit un état des différentes appartenances sociales qu’elle juge « aussi très intéressant à étudier ».

Toujours soucieuse de méthode, elle ne manque pas de recourir au précieux outil de la langue, comme auprès des « malheureuses Gitanes » : « J’avais même commencé un petit vocabulaire comparé des dialectes gitans, qui me permettait d’amorcer la conversation et de renseigner ensuite, sans éveiller la curiosité par les questions. » (p. 35). Elle n’oublie pas non plus de mettre à contribution d’autres disciplines, telles que l’histoire, la géographie… Ainsi accumule-t-elle des renseignements de différentes sortes, avec une double préoccupation méthodologique : à la fois garantir précision et rigueur permettant de « détruire toute incertitude » pour parvenir à établir solidement la précieuse vérité, et comprendre la complexité des interactions entre les phénomènes dans les ensembles englobants où ils se trouvent placés.

De la sorte, à force de ténacité dans l’enquête, de multiplication des observations, l’ethnologue parvient à réunir « dans le camp même, une documentation générale sur tous les camps, prisons et pénitenciers allemands ». Et, ajoute-t-elle simplement : « Là encore, il suffisait d’interroger et de raccorder ensuite les renseignements. C’est ce que j’ai fait, dès 1943… » (p. 24). Elle poursuivit effectivement ses enquêtes jusqu’en Suède où la Croix-Rouge suédoise l’hébergea avec ses camarades après les avoir libérées du camp dans les derniers jours d’avril 1945.

C’est bien « ce fait social total » que, constamment, y compris en cet inimaginable Ravensbrück, elle a toujours cherché à comprendre dans toutes ses implications : l’événement qui affecte la société dans son ensemble et ses institutions, ce « rapport constant entre les phénomènes où se trouve leur explication », méthode prônée par le maître Marcel Mauss et déjà éprouvée avec profit en Aurès. Au camp, il s’agissait du moyen de parvenir à percevoir les éléments pour comprendre la cohérence de ce système concentrationnaire. Si bien qu’elle parvient à démontrer la complémentarité des deux types de camps, de travail et d’extermination : « Ce sont ces deux idées directrices et parfois contradictoires qui expliquent certaines incohérences apparentes du système. » (p. 25) Elle montre comment le camp de Ravensbrück, d’abord voué au travail (terrassements, bûcheronnage, débardage, fourrure), devint une « plaque tournante de l’exploitation des femmes », en une « entreprise industrielle exceptionnellement brillante qui, par la suite, a attendu la dernière minute pour ‘liquider’ sa main-d’œuvre » (p. 43-44) : ce « matériel humain que le camp avait usé » (p. 44) ne donnait lieu à « aucune déperdition » (p. 46) puisque il était renouvelé, « de sorte qu’au lieu d’être coûteuse pour les exterminateurs, l’extermination leur rapportât au contraire des bénéfices considérables » (p. 24-25)  [34] .

La méthode ethnologique s’est avérée productive d’explications certaines : sa pratique par Germaine Tillion l’avait dotée d’armes dont, de surcroît, ici, le bénéfice moral s’est révélé salvateur. Consciente du privilège intellectuel de sa préoccupation ethnologique, de son effet réconfortant, en même temps que dynamique tant sur sa capacité de résistance propre que celle de ses compagnes, elle confie avec la lucidité d’une victoire remportée en des circonstances si affreusement tragiques : « Savoir aide à vivre. » Ainsi, remarque-t-elle à plusieurs reprises : « c’était fort intéressant à observer » (p. 30), « très intéressant à étudier » (p. 38), et considère comme « une immense consolation » (p. 39) le constat que le seul block français du camp, celui des NN  [35] , composé de 80 à 100 % de résistantes, « les plus détestées des SS », était aussi « le plus propre et le mieux organisé » (p. 38). Ne va-t-elle pas jusqu’à exprimer sa « jubilation » lorsqu’elle découvre « incidemment, en bavardant avec une vieille prisonnière, employée dans un secrétariat », la cohérence du système : l’organisation tout entière entre les mains de Heinrich Himmler, à la fois chef de la police, chef des SS, chef du personnel, en même temps que propriétaire du terrain et exploitant du camp : « une véritable mine d’or » (p. 48). Le succès récompensa la méthode : « Tout était calculé, rationalisé. » (p. 25) L’aboutissement de sa recherche : la découverte du système dans son ensemble consacra sa réussite. Elle se hâta d’un faire partager l’intérêt « à toutes les camarades que cela intéressait » afin de les « aider moralement » (p. 49).

La passion de son métier lui aura apporté personnellement quelque réconfort et apaisement momentanés, jusqu’à être « une puissante source de sang-froid, de sérénité et de force d’âme » (p. 49), en des moments intimement éprouvants. Tel celui-ci dont Geneviève de Gaulle-Anthonioz, tout juste arrivée au camp en compagnie de Denis Vernay et de la mère de Germaine Tillion garde le « souvenir très net », celui de la première conversation entre les deux femmes « aux visages pleins de tendresse et de force » à travers la fenêtre d’un baraquement : « Avec une grande clarté, Germaine Tillion a expliqué à sa mère ce qu’était le mécanisme du système concentrationnaire  [36] . »

Résistante résolue et expérimentée, Germaine Tillion a certes trouvé la force étonnante de s’adapter elle-même à cette terrible situation grâce à sa propre vaillance et au recours à son métier d’ethnologue, mais plus encore, en milieu féminin solidaire, elle a fait partager à ses compagnes son intérêt pour « le devoir de savoir et aussi d’obliger les autres à savoir malgré elles » (p. 19).

Vaillance féminine solidaire

Maintes d’entre ces femmes internées, surtout les résistantes, ont eu recours à leur mémoire, en se récitant des poèmes ou en s’efforçant de penser par proverbes, telle la proche compagne Denise Vernay. Quant à Germaine Tillion, elle a usé de sa compétence de femme ethnologue, à la fois par la sensibilité mise en œuvre dans la méthode même, la détermination à la résistance, la subtile intelligence des ruses employées, et la simplicité de la forme de son discours, soucieuse d’être aisément comprise par toutes. Atout supplémentaire : l’emploi de la méthode en ce milieu féminin a bénéficié collectivement aux femmes internées, renforcées par leur solidarité vigilante et leur collective détermination de résistance à l’entreprise de déchéance et de destruction.

Si Germaine Tillion a toujours dénoncé l’oppression des femmes, ce qu’elle continuera de faire à travers son livre Le harem et les cousins en 1966, elle a aussi illustré une aptitude féminine particulière à la résistance physique et morale, bien loin du prétendu « consentement à la soumission  [37] », voire d’« incorporation de la domination masculine  [38] » qui leur sont trop hâtivement attribués par certains ethnologues hommes. Il est vrai cependant qu’une grande partie de la culture d’une société leur est sans doute plus difficilement accessible dans son expression féminine qu’ils négligent volontiers.

Or, à Ravensbrück, Germaine Tillion a partagé, femme parmi les femmes, une terrible oppression. Pourtant, loin de se résigner ou de se soumettre dans une victimisation stérile, elle a non seulement eu recours au privilège de sa méthode professionnelle et à sa distanciation d’observatrice, mais encore elle en a fait partager le bénéfice à ses compagnes, ainsi davantage armées et entraînées, dans la recherche d’une connaissance objective de ce système d’exploitation déshumanisante. Dans ce lieu la féminité était niée, dégradée et exploitée pour sa seule force de travail, par une domination apparemment indifférente au genre - à moins que les bourreaux n’aient misé sur cette même soumission que les hommes se complaisent trop souvent à attribuer aux femmes. L’erreur en est pourtant patente, puisque en témoigne une mortalité féminine demeurée relativement plus faible que celle des hommes. Cette observation conduit Germaine Tillion à indiquer deux pistes d’explication pertinentes : les femmes seraient-elles « plus ingénieuses » ou « les exigences alimentaires supérieures des hommes » auraient-elles causé, par leur insuffisance conjoncturelle, leur faiblesse (p. 43) ? Mais ne se pourrait-il que, dans ces conditions extrêmes, les femmes se soient révélées plus dynamiques que les hommes, plus observatrices, et plus ouvertes, entre elles, à une communication plus banale, moins hiérarchique  [39]  ? Femmes, peut-être davantage familières de l’humour apte à mettre les faits à distance, jusqu’au divertissement et à l’auto-dérision, tels que l’ont pratiqués les internées de Ravensbrück autour de Germaine Tillion, dans l’entreprise de rédaction d’une œuvre de résistance fort insolite Le Verfügbar aux Enfers  [40] . Cette opérette-revue qui, sous forme plaisante, humoristique jusqu’à l’auto-caricature, est une représentation clandestine de la vie au camp, pastiche de l’Orphée aux Enfers d’Offenbach : une nouvelle manière de prendre du recul elle et ses compagnes, par l’arme du rire, certes non prescrite dans le détail de la méthode ethnologique, mais judicieusement adaptée à un cadre à ce point « hors normes ».

Conclusion

Germaine Tillion est une ethnologue dans son temps : d’abord à bonne école, inspirée par la méthode d’observation de « terrain » et sa mise en œuvre jusqu’à l’élaboration du « fait social total » d’une société berbère de l’Aurès, sa consciente vigilance aux faits sociaux contemporains l’a conduite à participer en France, par patriotisme, à la résistance contre l’oppression nazie, qui l’a menée jusqu’à Ravensbrück. La paix conquise, de retour en son pays, elle aura éprouvé l’efficacité de la méthode ethnologique faite arme jusque dans les plus extrêmes et inimaginables conditions. C’est pourquoi, riche de son expérience sans égale, elle a alors voulu transmettre à son tour cette même méthode à de futurs et nouveaux ethnologues. Dans un séminaire à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, elle a formé nombre d’étudiants et étudiantes de toutes nationalités, - surtout de cette Afrique du Nord qu’elle-même connaissait -, aspirant à observer grâce à l’ethnologie, leurs différentes sociétés, alors plus ou moins bouleversées. Elle a ainsi inspiré nombre de jeunes gens et jeunes filles, souvent devenus, à leur tour, ethnologues et enseignants dans leurs pays d’origine respectifs.

Elle a eu aussi à cœur de développer la recherche en ethnologie, et a réuni autour d’elle des chercheurs issus de diverses disciplines, dans un projet à la fois pionnier et urgent : valoriser les sources orales, trop souvent oubliées, de patrimoines culturels en voie de disparition, et milité pour une alliance étroite entre l’ethnologie et la connaissance de la langue comme porte d’accès à une culture. En 1963, elle a créé une  formation de recherche intitulée « Littérature orale, dialectologie, ethnologie du domaine arabo-berbère  [41]  ». Outre maintes publications, collectives ou individuelles, « l’équipe » a réalisé une publication annuelle, Littérature orale arabo-berbère, où, dès 1968, un exposé de méthode préconisait un protocole rigoureux de collecte de littérature orale et de documents oraux, et une exigeante déontologie tant dans l’enquête et le recueil « sur le terrain », que dans les analyses ultérieures. « L’équipe » réunissait une dizaine de chercheurs hommes et femmes, réunis autour de Germaine Tillion, avec le concours de la précieuse et chère Miarka, sa compagne de Ravensbrück, à qui je sais infiniment gré de la qualité si discrètement efficace de sa coopération, jusqu’en cette rédaction même.

J’ai eu l’honneur de faire partie de cette « équipe » de Germaine Tillion et me flatte d’être un peu héritière de cette grande femme ethnologue qui, à travers tant d’éprouvantes épreuves, a su  conserver, envers et contre tout, la passion de comprendre. Certes, elle a su résister par force de caractère, mais aussi par confiance éprouvée dans l’efficacité de la méthode d’observation objective en ethnologie, propre à comprendre une totalité sociale. Cette méthode, outil d’une attention vigilante apte à prévenir d’éventuelles résurgences fascistes, demeure d’une utilité toujours actuelle : « Aujourd’hui, (…) je suis convaincue (…) qu’il n’existe pas un peuple qui soit à l’abri d’un désastre moral collectif [42] . »

Notes :

[1] Germaine Tillion, « A la recherche de la vérité », dans "Ravensbrück", Les Cahiers du Rhône, N° 65, décembre 1946 (Neuchâtel, Ed. de la Baconnière), p. 11-88, aimablement transmis par Claire Andrieu. Germaine Tillion a écrit ce texte dès son retour du camp et l’a achevé à Verbier en janvier 1946. Les pages de référence des citations tirées de cette étude sont indiquées entre parenthèses dans le texte.

[2] Germaine Tillion, Ravensbrück, Paris, Le Seuil, 1973, p. 26.

[3] Ibid.

[4] Si des erreurs ont pu faire taxer certains « ethnologues » de complaisance « coloniale », la discipline elle-même ne saurait être responsable de telles dérives. En revanche, l’efficacité du travail des ethnologues se mesure parfois à la suspicion qu’ils suscitent chez les hommes de pouvoir. Ceux-ci, volontiers inquiets des résultats des investigations ethnologiques dont ils redoutent souvent la lucidité, en viennent à entraver l’activité de certains ethnologues, voire à les emprisonner.

[5] Créé en 1925 par Marcel Mauss et Lucien Lévy-Bruhl, et aussi Paul Rivet comme secrétaire permanent.

[6] En 1952, j’eus le privilège de bénéficier de cette formation, en ce même Institut d’ethnologie du musée de l’Homme, qui dispensait alors deux CES (Certificat d’études supérieures) d’ethnologie, l’un en « Lettres », l’autre en « Sciences ». J’y fus en compagnie de nombreux philosophes, alors contraints à l’acquisition d’un CES « scientifique » requis pour présenter leur concours d’agrégation. Ainsi devaient-ils, outre l’ethnologie, s’astreindre à la préhistoire, la paléontologie et l’anthropologie - physique.

[7] Germaine Tillion, Il était une fois l’ethnographie, Paris, Seuil, 2000, p. 13.

[8] La décennie suivante, les femmes en seront le tiers (dans Sylvain Dzimira, Marcel Mauss, savant et politique. Paris, La Découverte, 2007, p. 21). Ces promotions de l’Institut d’ethno’ comprendront entre autres : Marcel Griaule, Deborah Lifchitz, Jacques Soustelle, André Leroi-Gourhan.

[9] Marcel Mauss, Manuel d’ethnographie, Paris, Payot, 1947, p. 5, qui, plus loin, en cette même p. 5, « élimine » de l’étude proprement ethnologique : « toutes les sociétés dites primitives ». Avec cette précision que selon lui, « seuls les Australiens et les Fuégiens [de la Terre de Feu] seraient de véritables primitifs ».

[10] Claude Levi-Strauss, « Introduction à l’œuvre de Marcel Mauss », dans Marcel Mauss : sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1966, p. XXXVI.

[11] « Conversation avec Germaine Tillion : on ne peut transiger avec la vérité », Panorama aujourd’hui, mai 1978, reproduit dans Combats de guerre et de paix, Paris, Seuil, 2007, p. 39.

[12] International Society of African Languages and Cultures.

[13] Germaine Tillion, Il était une fois l’ethnographie, op. cit., p. 13-19 : « Pourquoi pas les femmes ? disent les professeurs ».

[14] Claude Levi-Strauss (op. cit., 1966, p. IX) souligne le « modernisme de la pensée de Mauss » et son influence étendue « aux linguistes, psychologues, historiens des religions et orientalistes… ».

[15] Alors qu’il a pu arriver à certains ethnologues de se montrer autoritaires, comme tels qui, en situation coloniale par exemple, « convoquaient » des informateurs, perdant ainsi le bénéfice d’une relation confiante dont peut dépendre la qualité du témoignage.

[16] Trente années plus tard, je bénéficiais de la même curiosité dans certains villages kabyles que les Français, habitants d’un petit centre urbain à proximité des villages, ignoraient.

[17] Germaine Tillion, Il était une fois l’ethnographie, op. cit., p. 9.

[18] Pour un diplôme de l’Ecole pratique des hautes études, section des Sciences religieuses.

[19] Sans doute a-t-elle volontairement écarté le terme de « tribu » alors souvent employé par les sociologues d’Afrique du Nord, comme le soulignera Louis Massignon.

[20] Reconnaissant ainsi la valeur du travail de Germaine Tillion et son indépendance en situation coloniale.

[21] Germaine Tillion, Il était une fois l’ethnographie, op. cit., p. 266.

[22] Et lorsque, en 1954, le même professeur Massignon admiratif de son travail en Aurès, lui demandera d’aller en Algérie enquêter sur les conditions de vie de la population civile, elle tentera alors d’œuvrer pour cette instruction des femmes et pour la paix par les « Centres sociaux » créés en 1955 avec l’aide d’un autre ethnologue formé à l’Institut d’ethnologie du musée de l’Homme, Jacques Soustelle, alors gouverneur général de l’Algérie.

[23] « Survit alors ce que les traditions ont de plus malfaisant, et c’est ainsi que, grâce au « Code de la Famille », l’époux infidèle peut, dans les villes algériennes, jeter sa femme sur le trottoir en gardant l’appartement commun… », Germaine Tillion, Il était une fois l’ethnographie, op. cit., p. 253.

[24] Germaine Tillion. Il était une fois l’ethnographie, op. cit., p. 24.

[25] Ibid., p. 136.

[26] Jean Daniel, « Lumière ou barbarie », dans Tzvetan Todorov (dir.), Le siècle de Germaine Tillion, Paris, Seuil, 2007, p. 35-37.

[27] Germaine Tillion, La traversée du mal. Entretien avec Jean Lacouture, Paris, Arlea, 1997, p. 41.

[28] Dont beaucoup étaient sensibles aux mêmes idées socialistes que leurs maîtres.

[29] Dans les sous-sols, les auteurs du journal Résistance (1940-1941) usèrent de la vieille ronéo du « Comité de vigilance des intellectuels anti-fascistes » dont Paul Rivet était militant.

[30] Agnès Humbert, Notre guerre, souvenirs de résistance, Paris, Tallandier, 2004, 2e édition.

[31] Cf. Anise Postel-Vinay, « Une ethnologue en camp de concentration », dans Esprit, « Les vies de Germaine Tillion », n° 61, février 2000, p. 125-133.

[32] Germaine Tillion, « Savoir aide à vivre », entretien avec Claire Mestre et Marie-Rose Moro, L’Autre, 2004, n° 5, p. 7-28.

[33] Expression humoristique de Germaine Tillion, qui avait refusé le travail. Elle était « Verfügbar », « disponible »  en vocabulaire du camp, c’est-à-dire sans affectation de travail (par exemple le terrassement) et donc disponible pour les pires corvées.

[34] L’analyse de Germaine Tillion, confirmée par les études historiques, va à l’encontre de celle donnée par Hannah Arendt dans Les origines du totalitarisme (p. 784 de l’édition Gallimard, 2006. Première édition : 1951). Estimant que « le meilleur récit sur les camps de concentration nazis (est) celui de David Rousset, Les jours de notre mort (1947 ) », Hannah Arendt affirme que « le caractère non utilitaire de l’institution (…) constitue un obstacle majeur pour une approche scientifique » (Hannah Arendt, « Social Science and the Study of Concentration Camps», Jewish Social Studies, 12/1, 1950, traduit dans Auschwitz et Jérusalem, Paris, Pocket, 1993, et reproduit dans Hannah Arendt, op .cit., p. 857).

[35] « Nuit et Brouillard » (Nacht und Nebel) : catégorie de détenus destinés à disparaître, créée en décembre 1941.

[36] Geneviève de Gaulle-Anthonioz, « A Ravensbrück », dans Esprit, n°61, février 2000, « Les vies de Germaine Tillion », p. 86-88. Dans ce même convoi était aussi Denise Vernay, qui participera à l’équipe de recherche créée par Germaine Tillion lors de son retour en France.

[37] Maurice Godelier, « La part idéelle du réel : essai sur l’idéologique. » L’Homme, 1978, XVIII, n° 3-4, p. 176.

[38] Pierre Bourdieu, La domination masculine, Paris, Seuil, 1998, p. 39.

[39] C’est un même constat de solidarité égalitaire entre femmes que rapporte l’historienne Djemila Amrane parmi les femmes emprisonnées pendant la guerre d’Algérie, Elles « ont su exploiter la faculté féminine de vivre en commun », en évitant les divisions possibles. La Dépêche d’Alger l’a noté : « Les femmes ont une attitude plus courageuse que les hommes ». Elles ont opposé « une résistance continue au système pénitentiaire, ce qui nécessite une organisation à laquelle toutes doivent adhérer » (Les femmes algériennes dans la guerre, Paris, Plon, 1991, p. 145-201, préface de Pierre Vidal-Naquet).

[40] Germaine Tillion, Le Verfügbar aux enfers. Une opérette à Ravensbrück, Paris, La Martinière, 2005. Trois représentations en ont été données à Paris, au théâtre du Châtelet, avec un succès considérable, les 2 et 3 juin 2007.

[41] Successivement, de 1963 à 1999 : RCP 43, ERA 357, UPR 414 et UA 1061, selon la nature de ses contrats toujours maintenus au CNRS et, un temps, ses liens avec l’EHESS.

[42] Germaine Tillion, Ravensbrück, op. cit., p. 213.

Camille Lacoste-Dujardin

Camille Lacoste-Dujardin est ethnologue, directrice de recherche honoraire au CNRS. Spécialiste des Berbères de Kabylie, elle a travaillé aux côtés de Germaine Tillion dans son équipe de recherche « Littérature orale, dialectologie, ethnologie du domaine arabo-berbère » et en a été, à sa suite, responsable. Elle est l’auteure d’une douzaine de livres dont : Le conte kabyle, étude ethnologique, (François Maspero, 1970 ; rééd. La Découverte, 2003) ; Dialogue de femmes en Ethnologie (François Maspero, 1977 ; rééd. La Découverte, 2002) ; Des mères contre les femmes, maternité et patriarcat au Maghreb (La Découverte, 1985) ; La vaillance des femmes. Relations entre femmes et hommes berbères de Kabylie (La Découverte 2008).

Mots clefs : déportation ; femmes ; Ravensbrück ; ethnologie ; méthode ; terrain ; oppression ; Résistance ; vigilance ; Algérie coloniale ; guerre d’Algérie.

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