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Comptes rendus
   

Philippe Poirrier (dir.), L’histoire culturelle : un « tournant mondial » dans l’historiographie ?,

Dijon, Editions universitaires de Dijon, 2008.

Ouvrages | 26.02.2009 | Marie Scot
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Après sa synthèse de référence sur l’histoire culturelle en France [1] , Philippe Poirrier propose dans L’histoire culturelle : un « tournant mondial » dans l’historiographie ? un panorama international de ce sous-champ particulièrement dynamique de la discipline historique. Cette invitation au voyage relève un double défi : le recueil, composé de douze essais écrits par les principaux spécialistes de l’histoire culturelle en Grande-Bretagne, en France, en Italie, aux États-Unis, en Scandinavie, en Australie, en Suisse, en Belgique, au Canada, en Roumanie, en Espagne et au Brésil, présente en quelques pages les situations historiographiques nationales (émergence et structuration du champ, œuvres et historiens incontournables, tendances actuelles de la recherche, spécificités nationales) tout en mettant l’accent sur les circulations et sur les influences réciproques par-delà les frontières des États-nations.

Qu’est-ce que l’histoire culturelle ? Trouver une définition consensuelle et partagée qui transcende les nominations, les définitions et les pratiques historiographiques nationales s’avère un exercice particulièrement ardu. Le déni britannique – « pas de culture, je vous prie » – qui ouvre le recueil tel un clin d’œil et l’hésitation italienne sur l’appellation « histoire culturelle » ne font que rendre plus visibles les difficultés à circonscrire un champ polysémique et polymorphe. Le flottement sémantique – Histoire des mentalités, Nouvelle Histoire en France ; microstoria en Italie ; Allstagsgeschichte en Allemagne ; Volkskunde en Suisse ; Cultural Studies, Linguistic Turn, New Cultural History dans le monde anglo-américain – témoigne de la vigueur des traditions nationales enracinées dans des contextes historiques, institutionnels et scientifiques propres à chaque pays. Il témoigne également de la sédimentation temporelle d’un champ ancien, labouré par plusieurs générations d’historiens et fécondé par une multitude de pratiques et de références théoriques. Tantôt histoire de la culture des élites et de l’écrit, tantôt histoire de la culture populaire et de la vie quotidienne, tantôt entendue dans le sens étroit d’histoire des « productions culturelles », tantôt au sens plus large d’histoire des « représentations », enfin expansionniste dans sa version anthropologique qui embrasse tous les aspects de la vie humaine, l’histoire culturelle a été profondément renouvelée par le Linguistic Turn et a vu son domaine s’étendre considérablement. La New Cultural History anglo-américaine entend revisiter tous les objets de l’histoire construits par le langage et les représentations : Gender Studies, Postcolonial Studies, Subaltern Studies, mémoire et identité nationale, histoire transnationale des contacts interculturels sont les nouveaux terrains de jeu proposés aux spécialistes d’histoire culturelle. Plus classiquement, l’histoire culturelle a défini ses frontières en opposition à d’autres champs et à d’autres disciplines. Elle s’est longtemps positionnée contre une histoire politique événementielle dominante en France et en Scandinavie au début du XXe siècle, en Australie dans les années 1970, mais aussi en Espagne franquiste et en Roumanie communiste où elle a constitué un champ marginal mais jouant un rôle de refuge ; elle se définit dans un dialogue tendu, complexe et toujours fructueux avec l’histoire sociale en France  comme en Grande-Bretagne ; elle entretient une relation dynamique avec l’anthropologie aux États-Unis et en Australie, avec le folklore ethnographique, le Volkskunde, en Scandinavie et en Suisse. Elle emprunte à la philosophie politique et à l’histoire de l’art en Italie, à la linguistique en Suisse et en Scandinavie. L’apport de l’ouvrage est de montrer la richesse de l’histoire culturelle ainsi déclinée dans le temps et dans l’espace, même si se pose, de façon lancinante, la question de sa cohérence tant son champ a fini par recouvrir des objets de recherches, des méthodologies et des références théoriques variés.

Un tournant mondial ? La lecture des douze essais permet également de dégager à grands traits une chronologie diachronique de l’émergence et de la structuration du champ. L’histoire culturelle est convoquée, dans sa version culturaliste, dès le second XIXe siècle en Scandinavie, en Suisse, en Roumanie et en Australie pour définir et façonner une identité nationale souvent mythifiée. La France apparaît comme un pays précurseur tant l’histoire des mentalités promue par les historiens des Annales dès les années 1930 annonce une histoire de la culture des groupes sociaux, déclinée ensuite sous de multiples formes par leurs successeurs. La seconde naissance de l’histoire culturelle est anglaise et date des années 1950-1960 : les Cultural Studies se veulent également une histoire sociale de la culture, d’inspiration souvent marxiste, attentive aux  groupes sociaux dominés, à la croisée de la littérature, de la sociologie et de l’histoire. Les deux courants, français et anglais, vont alors inégalement féconder les historiographies étrangères selon des chronologies décalées liées en partie aux aléas des traductions. Les années 1990, enfin, incarnent le « tournant mondial » qui fait de l’histoire culturelle l’un des champs les plus dynamiques, à défaut d’être dominant, de la discipline historique dans de nombreux pays. Pour évaluer la place prise par l’histoire culturelle depuis deux décennies, les auteurs proposent une batterie d’indicateurs. L’instauration de chaires universitaires, la création d’instituts de recherche, la mise en place de programmes d’enseignement, la fondation de revues et d’associations, la convocation de congrès internationaux, les études bibliométriques sur les articles et les thèses indexés « histoire culturelle » donnent des indications sur la vitalité de cette dernière dans le champ universitaire et scientifique. L’histoire culturelle est également fille de la demande sociale et d’enjeux politiques parfois anciens qui interrogent les tréfonds de l’identité nationale en Scandinavie, en Australie, au Canada, en Suisse, en Belgique et en Grande-Bretagne. Cette demande publique prend la forme de subventions gouvernementales, de grands projets éditoriaux, de montage d’expositions et d’inauguration de musées, autant de marques de la diffusion grand public des problématiques de l’histoire culturelle. Pour autant, ce « tournant mondial » ne doit pas masquer la faible institutionnalisation universitaire du champ dans la plupart des pays évoqués dans le recueil.

Histoire comparée, histoire transnationale. Le pari audacieux de l’ouvrage est de s’attaquer à la question des circulations et de proposer une histoire « comparée » de l’histoire culturelle. On peut regretter cependant que, prenant acte du « tournant mondial », les auteurs n’aient pas été tentés d’ébaucher une histoire « transnationale » de l’histoire culturelle. Le recueil n’échappe pas en effet à la juxtaposition d’études de cas par pays, preuve de la force des traditions historiographiques nationales. Seule l’introduction de Philippe Poirrier et la postface de R. Chartier esquissent à grands traits une histoire des circulations scientifiques par les vecteurs (traductions, passeurs, congrès internationaux) et par la diffusion des paradigmes et des modèles. Si chaque essai évoque, souvent succinctement, la question des influences étrangères, seules quelques contributions privilégient avec originalité une approche résolument « transnationale ». Ainsi Ed Berenson présente « l’histoire de France » vue des États-Unis et écrite par les universitaires américains et y voit l’une des matrices de l’histoire culturelle américaine et le lieu privilégié du dialogue entre historiens américains et français ; les essais sur l’histoire culturelle en Espagne et au Brésil sont centrés sur la réception des travaux de Pierre Bourdieu, Roger Chartier et P. Burke et sur leurs effets dans la structuration du champ. Les articles sur l’Australie et le Canada rappellent que leurs positions semi-périphériques – entre métropole et colonie, entre dominants et dominés, entre identité occidentale et multiculturalisme – ont favorisé les circulations scientifiques et ont également été propices aux renouvellements des problématiques traditionnelles de l’histoire culturelle par des hybridations heureuses. L’ouvrage pose ainsi en creux et sans en explorer toutes les potentialités les jalons d’une histoire transnationale de l’histoire culturelle. Écrite à plusieurs mains, elle croiserait des essais « nationaux » incontournables et des essais « transnationaux » qui décriraient des parcours d’objets, par exemple la réception d’un paradigme, d’une méthodologie – Cultural Studies, Microstoria – dans plusieurs pays, et/ou retraceraient la trajectoire de quelques passeurs et de leurs travaux : ainsi l’itinéraire de Roger Chartier, figure tutélaire et omniprésente dans le recueil, aurait pu servir de fil conducteur à une contribution mêlant histoire concrète des vecteurs et histoire intellectuelle de la réception.

Notes :

[1] Philippe Poirrier, Les enjeux de l’histoire culturelle, Paris, Seuil, 2004.

Marie Scot

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  • ISSN 1954-3670