Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

Mai 68 dans le monde. Le jeu d'échelles

Coordination : Emmanuelle Loyer et Jean-François Sirinelli

Mouvement de mars 1968 en Pologne et ses liens de parenté avec la contestation dans le monde

Georges Mink
Résumé :

Les événements de 1968 en Europe soviétisée ne relèvent guère des mêmes logiques que les événements de l’année 68 à l’Ouest. Mais alors pourquoi les acteurs significatifs de (...)

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En 1968, en France, en RFA et en Italie, l’un des puissants stimulants à la mobilisation collective a été l’« impression » de convergence en forme et dans le temps des mouvements de contestation. En réalité, dans la diversité des cadres nationaux, la circulation des modèles consistait pour l’essentiel en un usage de « ce qui se passait ailleurs » comme une ressource, recyclée, remodelée, transformée à travers un processus d’adaptation. L’illusion de l’homogénéité venait du sentiment et du besoin de « ne pas être seul », de la volonté de renforcer la position du mouvement national par une vision internationale de la communauté d’intérêts et d’objectifs, et de la solidarité mondialisée. Pour certains courants politiques qui se sont mis à prospérer à la marge des partis communistes et sociaux-démocrates (trotskistes, guevaristes), ce qui se passait n’était que l’accomplissement d’une prophétie doctrinaire de l’embrasement internationaliste. En fait, l’interprétation immédiate, mais aussi les interprétations proposées ultérieurement, de l’unicité de 1968 avançaient l’argument phénoménologique de la coalescence, de la simultanéité (comme le laissait entendre le mot d’ordre des trotskistes lambertistes lancé début mai sur le pavé parisien « Rome, Berlin, Varsovie, Tokyo, Paris »), de la radicalisation partagée des formes de la protestation, de la solidarité des nouvelles générations et de la jeunesse scolarisée, notamment celle des universités. Impossible de ne pas remarquer l’homologie des scènes d’action (résidence universitaire de Nanterre, résidence universitaire Strahov à Prague, cité universitaire de Mexico, campus de Berkeley, maison d’étudiants rue Kickiego en Pologne). Mais à y regarder de plus près, une différence de fond séparait radicalement les pays communistes des pays démocratiques. Elle peut être décrite par le paradoxe de l’inversion des objectifs et des résultats entre les acteurs de ces systèmes. Dans les premiers, les acteurs principaux souhaitaient le changement dans le système qu’ils croyaient et espéraient réformable, alors que le système n’acceptait pas de s’auto-réformer durablement. Ils devaient se rendre compte assez vite que le changement ne pouvait venir que du remplacement d’un système par un autre. Mais il était encore trop tôt pour le dire (ou trop dangereux ?). Pour les acteurs des mouvements de Mars 68 en Pologne, du Printemps de Prague ou des mouvements libéraux à Moscou, la vision de 1968 dans le monde était d’emblée dichotomique.

« Notre réaction émotionnelle aux révoltes étudiantes en Occident ressemblait à celle d’un peuple affamé de liberté, regardant ceux qui avaient les droits auxquels nous aspirions se battre pour une révolution qui les détruirait ! », dira quarante ans plus tard une participante polonaise au mouvement de protestation [1] .

En revanche, dans les pays non communistes, les acteurs qui en furent l’aiguillon, de l’extrême gauche occidentale aux protagonistes de la guérilla du Tiers Monde, voulaient le changement radical du système : leur action visait la substitution du régime autoritaire ou perçu comme « faussement » démocratique par un régime révolutionnaire. Ils considéraient d’ailleurs que les pays socialistes (à l’exception de la Chine pour certains maoïstes) étaient également des régimes fantoches détournés de leur idéal. Pourtant, dans les pays capitalistes concernés, notamment en France, le mouvement a débouché sur le changement dans le système. C’est en Amérique latine ou en Europe du Sud que la mutation des régimes autoritaires en régimes démocratiques ressemblait davantage à celui des pays communistes.

Ces logiques inversées ne doivent pas nous faire ignorer les interactions entre les différents mouvements. On se priverait d’une partie d’explication quant aux perceptions, représentations et motivations des acteurs, et des conséquences que cela a entraîné.

Mars polonais

Notons que le rejet de la thèse sur l’homogénéité des événements de deux côtés du « rideau de fer », fréquent à l’Est, s’appuie sur la conviction de l’exceptionnalité des enchaînements intrinsèques du processus politique.

« Pour nous (…) les événements de mai en France et les autres contestations étudiantes paraissaient bien étranges. L’explosion polonaise était le résultat d’une succession d’actions qui avaient débuté vers 1964 et qui obéissaient à leur logique propre [2] . »

Certes, la révolte des étudiants polonais en mars 1968 avait ses raisons endogènes. D’une part les élites communistes se trouvaient à un tournant sociodémographique et idéologique. La lutte interne était intense, une nouvelle génération de communistes, qui n’était pas directement adoubée par Staline, à la suite de la Seconde Guerre mondiale, aspirait à un meilleur positionnement dans les hiérarchies bureaucratiques du pouvoir et aux privilèges qu’il procurait. Elle s’était rangée derrière la bannière d’un communiste nationaliste, le général Mieczyslaw Moczar, qui a constitué un groupe de pression appelé les « Partisans » : leur chef avait fait la guerre dans la résistance en Pologne, et non comme la plupart des dirigeants communistes dans les forces militaires constituées en URSS. Ce groupe a commencé au début des années soixante sa marche vers le pouvoir par la conquête du ministère de l’Intérieur au moyen de la « purification ethnique » des cadres, pour la plupart des communistes d’origine juive.

D’autre part, côté opposition au régime, une nouvelle génération contestataire puisant ses ressources dans l’inventaire critique des promesses de libéralisation données pendant l’Octobre polonais de 1956, et non tenues, s’est appuyée sur des cercles de militants instruits (membres de l’« intelligentsia » ou étudiants) mus par la volonté d’influer sur le cours de l’histoire et de se frayer ainsi un chemin dans l’espace politique. C’est l’affrontement des deux qui a fondé les multiples évolutions ultérieures, tandis qu’en 1968 il a été à l’origine de l’ampleur de l’action collective, sa visibilité l’inscrivant dans la grande famille mondiale des mouvements de la jeunesse scolarisée.

Les leaders de la nouvelle génération des communistes nationaux devaient, à tout prix, pousser à la faute Wladyslaw Gomulka et sa garde rapprochée. Pour ce faire ils ont cherché à détourner un fait extérieur à la Pologne, la Guerre des 6 jours israélo-arabe. Lors de cette guerre éclair, les pays arabes ont reçu le soutien de l’Union soviétique et par voie de conséquence de tous les pays satellites de Moscou. Il n’en fallut pas moins pour voir l’opinion publique des pays de l’Europe centrale manifester, plus ou moins discrètement, sa joie de voir battu l’allié de l’URSS. La jeune garde nationale communiste polonaise usa de la politique étrangère pour stigmatiser certains membres de l’élite politique, en fustigeant leur origine juive (et de leurs supposées convictions sionistes). Une telle attitude avait pour avantage de passer pour une renationalisation de la politique polonaise (thème à l’usage des troupes nationalistes internes) et en même temps de donner des gages d’adhésion à l’option soviétique au Moyen-Orient, pour se garantir la bienveillance de Moscou. Et toucher au passage Gomulka lui-même, en prenant des positions dans l’appareil du pouvoir, jusqu’ici dévolu aux communistes d’origine juive ou seulement connus pour leur libéralisme. Par exemple, les postes des Premiers secrétaires de Varsovie (Jozef Kepa) ou de Gdansk (Stanislaw Kociolek) sont passés aux mains des « moczaristes ».

Une des spécificités des événements polonais fut l’anticipation par une partie de l’appareil politique d’une mobilisation collective potentielle, voire l’incitation à sa mise à l’agenda par les militants oppositionnels, pour utiliser l’action collective « provoquée » et donc dans l’esprit de ses instigateurs, maîtrisée, pour affaiblir Gomulka. Or, les deux répertoires d’action vont échapper partiellement au contrôle des acteurs centraux. Alors que Gomulka cherche à parer les coups par le zèle, adoptant un discours pro-arabe et antisioniste, teinté de propos antisémites, un grand boulevard s’ouvre devant la répression anti-intellectuelle, qui manque toutefois son but : le remplacement de la direction du sommet du Parti. Les événements s’enchaînent dans une suite qui déborde les protagonistes. A Varsovie se joue au Théâtre national la pièce Dziady (Les Aïeux) du célèbre poète romantique polonais, Adam Mickiewicz. Son contenu patriotique, pas tant anti-russe qu’anti-autocratique et anti-tsariste, est réinterprété à la lumière de la Pologne sous le joug soviétique. Aucun passage mettant en cause les oppresseurs russes ne passe sans de très longues acclamations du public. A cette réaction, le pouvoir répond par la suspension de la pièce, mais laisse jouer la pièce tout au long du mois de janvier 1968, comme pour obtenir une amplification de la protestation. Ainsi le 30 janvier, jour de la dernière représentation, une standing ovation fut suivie par une manifestation de rue, le cortège s’étant dirigé vers la statue du poète en plein centre ville (Krakowskie Przedmiescie) aux cris de « Rendez-nous les Aïeux ! ». La police charge et effectue plusieurs dizaines d’arrestations. Deux participants actifs, Adam Michnik et Henryk Szlajfer, seront traduits en justice, comme si les organes de répression, aux ordres du général Moczar, cherchaient à provoquer un élan de solidarité et recommencer le cycle répressif.

De nos jours encore, certains historiens polonais considèrent que la révolte des étudiants polonais, aussi juste qu’elle fût, était le fruit d’une provocation policière. Le principal historien de 1968 en Pologne, Jerzy Eisler en parle ainsi :

« Tout indique que les « Partisans » pour atteindre leur objectif (prise de pouvoir-NdA) ont utilisé de manière cynique et radicalement instrumentale la jeunesse. Ils l’ont poussée (sic !) à une protestation ouverte, jouant habilement avec l’interdiction de la pièce Les Aïeux, jouée au Théâtre national et contribuant à l’expulsion de l’université de deux étudiants, Szlajfer et Michnik. Les camarades des personnes ainsi stigmatisées, au nom d’une solidarité élémentaire, ont organisé leur défense [3] (…) »

La réalité était pourtant bien plus complexe : on s’en aperçoit si l’on prend la peine de déconstruire le processus de la « mise à feu » de l’action collective. De longs mois de mûrissement politique dans le milieu intellectuel et estudiantin ont été nécessaires à l’interaction entre le scénario policier et le déclenchement d’un mouvement de masse dans les universités. Ce dernier, embrasant toute la Pologne, s’émancipait du carcan idéologique de la minorité politisée et s’autonomisait au fur et à mesure de l’accroissement de la répression.

Mars 1968 : Mai à la polonaise ?

Pourtant, en dépit des ces logiques, propres à chaque système politique, diverses inspirations internationales ont joué un rôle certain.

En somme, autant il est absurde d’inscrire les événements polonais de 1968 dans le même genre, voire dans la même classe de phénomènes que ceux qui se déroulèrent en Europe de l’Ouest ou aux Etats-Unis, autant il est certain que le contexte international rentrait en ligne de compte, poussant même certains acteurs occidentaux à jouer le rôle de missionnaires ou de « traducteurs » avec de réels effets de mimétisme [4] . Ce mouvement de prosélytisme politique était, en revanche, totalement absent chez les contestataires du communisme en Europe orientale.

Sans pouvoir mesurer l’ordre et la puissance exacts de ces influences, il est indispensable de planter ici le décor contextuel.

Vietnam, les guérillas et la radicalisation des formes de mobilisation

Les années soixante sont celles de l’escalade de l’engagement américain dans la guerre au Vietnam. L’illégitimité du pays « hyper puissant » s’attaquant à un pays « faible » permet d’accroître la popularité des courants idéologiques qui, dans cet affrontement, voient les prémisses de la victoire de multiples variantes de doctrines inspirées du marxisme léninisme. L’absence des succès réels militaires et a contrario l’efficacité de la guérilla au Sud du Vietnam affaiblissent le prestige international des Etats-Unis, dont l’administration se trouve contestée à l’extérieur comme à l’intérieur, à partir du début des années 1960. On a trop souvent pensé que la guerre du Vietnam a constitué une ressource exclusive pour les mouvements protestataires à l’Ouest, en ce qu’elle permettait la mise au pilori de l’« impérialisme » américain. Les jeunes des pays communistes n’en n’auraient pas voulu car l’antiaméricanisme équivalait à contester le pays phare du monde libre et de l’anticommunisme. La réalité des faits est à nuancer, comme le montrent les archives disponibles par exemple à l’Institut de la mémoire nationale en Pologne. S’y trouvent consignés les rapports de la police politique sur les groupuscules politiques engagés dans les années soixante dans la contestation. On y voit décrit par exemple un petit groupe d’étudiants nommé les « Vietnamiens ». Le rapport du policier chargé de suivre les contestataires dit ceci : « Ce groupe, sans demander conseil aux autorités politiques de l’Université, a adressé un appel au Parti, au Gouvernement et à la population polonaise, exigeant l’accroissement de l’aide aux combattants vietnamiens [5] … » Ce même groupe décide de s’insinuer dans le cortège officiel du 1er mai 1966, déclarant ce jour « le Jour du Vietnam ». A la fin de la manifestation le petit groupe continuera, malgré la dissolution du cortège, jusqu’à l’ambassade des Etats-Unis en criant : « Transformons le Vietnam en cimetière de l’aviation américaine [6] ». Sa petite taille n’est pas une preuve de sa faiblesse, puisque tous les groupes d’opposition sont à cette époque numériquement très faibles.

Encore moins connues, du fait de leur caractère ultra-marginal à l’Est, furent les références aux courants tiers-mondistes, pourtant très présentes dans les mobilisations collectives à l’Ouest. A l’Ouest, l’apologie de la lutte armée pour dépasser l’ « impasse » de l’électoralisme, prônée par les partis alignés sur la stratégie mondiale de Moscou, a eu des effets directs, comme quelques trajectoires militantes d’engagement dans la guérilla, ou, plus souvent, indirects sous forme de propagation des théories de la lutte armée dans les débats internes groupusculaires et face aux partis traditionnels de la gauche occidentale. Il en allait de même pour la routinisation des comportements dans les manifestations de rue. La tenue vestimentaire des manifestants, le comportement combatif des services d’ordre et leur tactique de manifestations surprises après la dissolution des organisations d’extrême gauche, pouvaient faire penser à des emprunts à la guérilla urbaine.

En Pologne, on a pu noter une certaine fascination pour la révolution cubaine chez les lycéens de Varsovie (Lycée N° 14 par exemple), où dans le mouvement des « scouts rouges » dirigé par Jacek Kuron, mais cela seulement au début des années soixante. On y chantait l’hymne des guérilleros castristes en ouverture des réunions publiques. Mais cette attractivité de Lidero Maximo et de ses camarades n’a pas duré au-delà de 1964 [7] . A cet égard, le très récent « aveu » d’Adam Michnik, à l’occasion d’un débat commémoratif du quarantième anniversaire de 1968, face à Daniel Cohn-Bendit, n’est pas dénué d’intérêt.

« Ce que j’avouerai maintenant comporte un risque, et je sais que je tends des verges pour me faire battre, mais au nom de la vérité je dirai que nous avons répété sans cesse à l’époque : tant que ce monde est comme il est, je n’ai aucune envie de mourir dans mon lit. Pourquoi est-il risqué de le dire aujourd’hui ? Parce que ce slogan a été formulé par Ernesto Che Guevara. Je ne suis pas fier aujourd’hui d’avoir été fasciné à l’époque par Guevara. J’aurais dû être plus sage. Mais je mentirais si je le niais aujourd’hui. Guevara a été pour moi un romantique, qui ne se contente pas de paroles mais paie de sa personne pour ses convictions. Aujourd’hui je sais parfaitement que cela ne suffit pas, car il y a des idéalistes, qui sont prêts à être brûlés sur le bûcher, mais avant ils sont prêts à faire brûler sur le même bûcher tout le monde [8] . »

Il pouvait arriver qu’au sein du mouvement de Mars 68 s’expriment des idées internationalistes, en opposition à l’« internationalisme » de la doctrine de l’Etat communiste. A Lodz, ville industrielle du centre de la Pologne, un tract a circulé le 19 mars 1968, dans lequel on appelait à manifester « la solidarité avec tous les mouvements progressistes du monde : avec la lutte du peuple vietnamien, avec le combat des étudiants et des écrivains tchèques, slovaques et russes, mais aussi avec les manifestations des jeunes communistes dans les pays occidentaux [9] ».

Quelques cas isolés d’attention portée aux idées révolutionnaires guevaristes sont apparus, plutôt à la suite des répressions de 1968. Là aussi opéra la logique de distinction : la vision romantique, idéalisée, des combattants sacrificiels, très éloignés dans leur discours révolutionnaire de la routine du socialisme conservateur d’Etat, ouvrait un espace de réflexion. On a vu ainsi se propager des études sur la théologie de la libération, où se profilait, sinon la fascination, du moins l’intérêt pour la rencontre entre une mission sociale marxisante et la lutte de la guérilla en Amérique centrale.

« Nous pouvons y voir [dans les pays du Tiers Monde], des courants pour lesquels on peut employer le terme de gauche catholique, ces mouvements choisissent d’ailleurs, pour partenaires de leur lutte pour la transformation des rapports socio-économiques sur le continent sud-américain, des groupements s’inspirant du marxisme révolutionnaire [10] … »

Dernière tentative d’auto-réforme communiste en Tchécoslovaquie

Quasi simultanément avec la montée de la contestation intellectuelle en Pologne, fermente la contestation au sein du Parti et bientôt dans la société tchécoslovaques. S’agissait-il seulement d’un parallélisme accidentel entre le « Printemps de Prague », événement à la portée immédiatement internationale et le mouvement de Mars 68, cantonné dans les frontières de la Pologne, relativement peu connu et faiblement commenté à l’étranger ? Ce dernier a été rapidement défait, et, surtout, il a été moins visible dans le double contexte des explosions des mouvements étudiants de 1968 à l’Ouest et des conséquences pour le communisme mondial de l’opportunité du renouvellement doctrinaire grâce à l’audience du Printemps de Prague qui séduisait à gauche par la métaphore du socialisme à visage humain.

Les protestataires polonais ont d’emblée manifesté une attitude empreinte de sympathie pour les mouvements qui agitaient le voisin du sud. D’autant que les étudiants tchèques de la résidence universitaire de Strahov exprimaient aussi leur solidarité avec leurs collègues polonais.

« Notre seule impulsion venant de l’étranger avait été une manifestation d’étudiants tchèques qui n’avait pu être contrôlée et qui nous avait fait croire que ce système présentait des signes de faiblesse. Nous avions alors pensé qu’il fallait saisir l’occasion [11] . »

Il était courant de voir, sur les murs des enceintes universitaires en Pologne, le slogan rimé : « Cala Polska czeka na swego Dubceka » [Toute la Pologne attend son Dubcek]. Mais cette interaction entre les deux événements ne se déploie pas très largement durant le premier trimestre de 1968, à l’apogée du mouvement polonais. Certes, les universitaires polonais, victimes de l’antisémitisme d’Etat car d’origine juive, engagés dans le soutien aux étudiants, et privés de ce fait de leur droit d’exercer pour être ensuite poussés à émigrer, comme Zygmund Bauman, Bronislaw Baczko, Maria Hirszowicz, Leszek Kolakowski seront invités à enseigner à Prague. Ce furent des gestes symboliques. La véritable confluence des deux mouvements commence seulement après le 21 août 1968, un grand nombre de Polonais manifestant leur indignation face à la participation des unités militaires polonaises à l’écrasement du Printemps de Prague par les armées du pacte de Varsovie, décidé par Léonid Brejnev. L’ampleur de ce mouvement ne nous est apparue qu’à travers les archives de la police politique polonaise. L’Institut de la mémoire nationale (IPN) a recensé 143 cas de colportage de tracts hostiles à l’intervention, distribués dans 64 localités. On a décompté dans 49 autres localités des inscriptions peintes sur les murs. Les services de la police politique ont conservé des centaines de lettres anonymes contenant des protestations contre l’invasion, adressées aux autorités du parti communiste [12] .

On retrouve dans les archives de la police ou dans les récits des participants aux manifestations de mars 68 en Pologne des traces des actes de solidarité sous forme de slogans criés par les manifestants. Il en était ainsi dans la manifestation du 9 mars à Varsovie, tandis qu’à Czestochowa, pendant le cortège nocturne, des jeunes avaient allumé des journaux pour en faire des torches, pour signifier que la presse mentait. Les indicateurs de la police ont noté que la foule criait : « Que vive la Tchécoslovaquie ! », « Que vive Dubcek ! » [13] . Le thème tchèque s’est trouvé, par exemple, dans la résolution adoptée par les étudiants de Poznan pendant le meeting sur la place Mickiewicz, le 13 mars, intitulé la Supplique étudiante : « Nous sommes solidaires et nous saluons les étudiants héroïques de la Tchécoslovaquie fraternelle [14] . » Ce qui se passait à Prague pouvait servir de ressource à l’action collective en Pologne comme en témoigne la résolution en dix points des étudiants de Wroclaw, distribuée largement en ville le 20 mars : « L’exemple de la Tchécoslovaquie montre avec force que les réformes conduites dans l’esprit de la démocratisation de la vie interne du pays sont compatibles avec les principes du socialisme [15] . » Ces prises de position ont été présentes aussi bien dans les villes que dans les zones rurales. Un des cas les plus tragiques de protestation, dont le grand public n’a pris connaissance que récemment, fut la spectaculaire immolation par le feu le 8 septembre 1968, au grand stade sportif de Varsovie, de Ryszard Siwiec, père de cinq enfants. Dans la lettre adressée à sa femme, il disait qu’il sacrifiait sa vie « pour que ne disparaissent pas la vérité, l’humanisme, la liberté [16] ».

C’est pourtant l’échec du Printemps de Prague qui sera bien plus fécond pour les interactions entre les oppositions des deux pays. Cet échec est surtout perçu comme la preuve définitive de la non-réformabilité du socialisme. Les stratégies des oppositions s’éloigneront de plus en plus de la variante qui prétendait que le salut allait venir de l’idéologie marxiste au nom d’un communisme idéal, meilleur, plus proche des visions livresques des théoriciens fondateurs. On ne s’identifiera plus aux « réformateurs » qui cherchaient à impulser l’évolution des partis au pouvoir. Tout au plus on considérera les « expérimentations » des leaders communistes comme des opportunités à saisir pour pousser plus loin l’avantage du processus de démocratisation. Tels furent les usages du « kadarisme » (après 1956, régime « libéral » installé par Janos Kadar) en Hongrie, du « gierekisme » (du nom du dirigeant polonais Edouard Gierek) et de la période du général Jaruzelski en Pologne, et surtout du « gorbatchevisme ». Les expériences du Printemps de Prague et du mois de mars 1968 en Pologne ouvriront une nouvelle phase de coopération entre les oppositions démocratiques en Pologne et en Tchécoslovaquie. Leurs représentants auront joué un rôle décisif dans la chute des régimes communistes.

Pour le dixième anniversaire de l’intervention des armées du pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie, deux organisations majeures des oppositions démocratiques, le Comité de défense des ouvriers (KOR) polonais, et la Charte 77 tchécoslovaque, publient une déclaration commune. Dans la foulée, deux rencontres sont organisées à la frontière entre leurs militants. Les communistes avaient donné à ce lieu, des années plus tôt, le nom de « sentier de l’amitié polono-tchécoslovaque » des montagnes Karkonose. Les opposants ont redonné à ce nom tout son sens. Pendant les années 1980, cette frontière, malgré la vigilance des polices des deux pays, est devenue une voie de passage pour la littérature clandestine et le matériel de reprographie.

Sources d’information, « colporteurs » et « traducteurs »

On peut se demander, tenant compte de la relative étanchéité des pays du bloc soviétique, dont les polices canalisaient et filtraient en l’interprétant l’information, ce que l’on pouvait savoir exactement sur la montée des mobilisations collectives autour de 1968. La liberté de voyager était quasi inexistante, la politique de délivrance des passeports pour leurs citoyens était étroitement liée à la politique de surveillance, de recrutement des collaborateurs. De fait, une certaine apparence de « normalité » servait à gérer les flux. Et produisait inévitablement une porosité du système. On pouvait dans certains pays comme la Pologne, ou à certains moments de relâchement de la politique étrangère, comme en Hongrie, bénéficier d’un passeport pour rendre visite à sa famille à l’étranger. Les voyages professionnels étaient aussi autorisés mais étroitement contrôlés. Parfois l’Etat mettait en oeuvre une politique d’émigration économique (Pologne avec ses gisements traditionnels d’emplois aux Etats-Unis ou en Europe en lien avec la diaspora). Pour les acteurs les plus actifs de 1968 en Pologne, ce furent des occasions, souvent du fait de véritables liens familiaux, ou de complicités amicales, d’expérimenter l’attractivité de l’Ouest, au sens aussi bien matériel que politique et culturel. Le gap était si grand que l’envie de partir « faire un tour » était généralisée dans tous les milieux et réalisables dans les cercles des futurs militants étudiants grâce au capital relationnel et les réseaux de leurs parents ou amis. Ainsi voyageront la plupart des futurs leaders, Adam Michnik, Karol Modzelewski, parmi les plus connus pour la Pologne, Petr Uhl ou Vaclav Havel pour la Tchécoslovaquie. Durant ces déplacements, ils fréquentent les centres politiquement actifs de l’émigration, les mouvements politiques attentifs aux réalités du bloc soviétique, des intellectuels critiques des partis communistes occidentaux, etc.

Par ailleurs, plusieurs sources alimentaient les circuits d’information et de formation théorique. Outre une certaine perméabilité des bibliographies universitaires, pratiquée non sans risque par certains enseignants « introducteurs » qui ne se contentaient pas de la gamme des théoriciens marxistes ou marxisants mais faisaient appel aux travaux de Max Weber, de Paul Lazarsfeld, aux fonctionnalistes ou aux interactionnistes, aux psychanalystes, aux historiens de l’école des Annales, il existait toute une série d’autres opportunités. Les intellectuels critiques et les jeunes militants avaient parfois accès, du fait de connexions parentales, aux publications internes à l’appareil politique. Ce dernier avait constitué un système d’information « à chaud » sous forme de traductions dans un bulletin spécial numéroté (à circulation stratifiée selon le niveau de responsabilité et le statut institutionnel et politique du receveur). En Pologne, ce bulletin était préparé par l’Agence de Presse PAP, dans une rédaction bénéficiant de la confiance des instances politiques dirigeantes. Ce besoin de s’auto-informer avait des effets imprévisibles en ce que plus il y avait de cercles autorisés, plus la circulation échappait à la vigilance des « contrôleurs ».

De l’autre côté des frontières du bloc soviétique, toute une série d’institutions d’information financées par les Etats (principalement les Etats-Unis) fonctionnaient au nom de la contre-information, souvent marquée par la contre-propagande. Il y avait aussi des lieux d’action politique indépendants. Le flux le plus important de la littérature théorique ou artistique, de l’information prohibées, provenait sans conteste, du moins pour la Pologne, de l’Institut littéraire de Jerzy Giedroyc et de sa revue Kultura, basée à Maisons-Laffitte. Entouré d’une équipe polyvalente, Jerzy Giedroyc a réussi non seulement à constituer en polonais un corpus d’ouvrages essentiels du XXe siècle, mais a eu l’intelligence de coller à la réalité des régimes de type soviétique pour stimuler la pensée critique, voire subversive. Il s’attachait également à créer un effet de boomerang en renvoyant en Pologne, par centaines d’exemplaires imprimés, des textes d’auteurs de l’intérieur qui lui parvenaient sous forme de manuscrit.

Il faut mentionner ici les activités de « colportage d’influence » directement liées aux mouvements politiques protagonistes des mobilisations de 1968. Leur spécificité tenait au fait qu’ils ne se contentaient pas de diffuser les informations et les analyses des autres mais s’appliquaient à les naturaliser pour le public visé. A l’Ouest, ils montraient la convergence de la pensée et des actions collectives est-européennes avec les leurs, et à l’Est ils cherchaient à convaincre qu’ils étaient les seuls receveurs appropriés du message des protestataires est-européens. Ainsi le rôle de « colporteur » se doublait-t-il de celui de « traducteur ».

Il est difficile d’en mesurer l’ampleur et de désigner tous les « colporteurs », dans la mesure où ces activités étaient soumises aux règles et à la discipline de la conspiration. Ses agents étaient délibérément anonymes, peu racontent aujourd’hui leurs exploits. Il s’agit en plus d’anciens militants gauchistes, le plus souvent provenant de différentes mouvances trotskistes, qui rarement reviennent à ce passé militant en public. Mais des récits existent, recueillis par de récents travaux universitaires, qui s’appuient sur des entretiens et des archives [17] . Commis voyageurs des doctrines révolutionnaires, relativement autistes au discours extérieur, ils s’appliquaient surtout à faire circuler les textes et les idées relevant d’une vision homogénéisante du monde. Leurs rencontres étaient autant de projections de leurs convictions sur les récits de leurs interlocuteurs engagés dans les luttes internes contre les régimes de type soviétique. La vision homogénéisante avait une certaine efficacité en raison de l’apparente convergence temporelle des mobilisations collectives à travers le monde. Elle fonctionnait d’autant mieux que tant que ces mouvements se trouvaient dans leur phase ascendante, elle procurait un sentiment de force face à l’adversaire national, doté de tous les moyens de la violence répressive. Mais les échecs des différentes expériences ont très vite mis un terme à l’illusion de l’invincibilité mondialiste des actions collectives nationales. Les émissaires trotskistes ont contribué à faire connaître la « Lettre ouvrière au Parti ouvrier unifié polonais » qui, grâce au réseau international de la IVe Internationale, a fait le tour du monde. Avant l’année 68, ils se sont rendus à Prague, à Belgrade (mais aussi sur l’île de Korcula où se tenait chaque année une école d’été des intellectuels de la gauche est- et ouest-européennes), à Budapest, à Moscou, etc., en portant le récit des mobilisations polonaises autour de deux jeunes néo-marxistes, Karol Modzelewski et Jacek Kuron.

En guise de conclusion : un rendez-vous manqué entre l’Est et l’Ouest ?

Nous avons tous en tête les photographies stéréotypées de l’année 1968 dans le monde, particulièrement de Mai 1968 en France. Dans l’Europe soviétisée, l’image dominante de 1968 est toujours très mal passée comme si elle était déchirée en deux parties : d’un côté, la légèreté et l’insouciance du sourire joyeux de Daniel Cohn-Bendit chantant « l’Internationale » et narguant un CRS impassible, de l’autre, la gravité du char soviétique flanqué des drapeaux tchèques ensanglantés du dernier Printemps du communisme.

La photothèque occidentale montre « ces enfants gâtés des Trente Glorieuses » qui lisent Action et l’Enragé (journaux éphémères nés avec les barricades du Quartier latin), qui ont fusionné Marx, Trotski, Guevara, Mao avec les anarchistes et les situationnistes. Et qui ont cru vivre un remake romantique de la Commune de Paris, de la prise du Palais d’Hiver. D’autres nous disent qu’ils se sont surtout adonnés à des plaisirs interdits : ne pas aller en cours, boycotter les examens jusqu’à obtenir leur report, passer outre l’interdiction de rester la nuit dans les résidences universitaires des filles…

Les pays communistes ne sont pas totalement absents de la micro-culture qui, petit à petit, quitte le Quartier latin pour englober la France. Dans les cinémas d’art et d’essai, près de la Sorbonne, on s’extasie devant l’Ecole tchèque du cinéma dont Au feu les Pompiers de Milos Forman est le fer de lance. La « Lettre ouverte au Parti ouvrier unifié polonais » de Jacek Kuron et de Karol Modzelewski, dernier avatar de la critique marxiste du régime communiste, qui n’est plus d’actualité à Varsovie, deux mois après la répression violente des milieux estudiantins, s’arrache à Paris.

Dans la capitale, on fredonnait « Il est cinq heures, Paris s’éveille », mais aussi dans les manifestations de rue un large répertoire de chants révolutionnaires, « l’Internationale » et la « la Varsovienne », en tête. On est loin des tribunaux et des prisons du général Moczar, où l’on entonne « l’Internationale » par dérision et pour irriter les gardiens de prison communistes.

Finalement, à l’Ouest, Mai 1968 s’était terminé par des vacances, mais aussi par l’évolution des mœurs et des institutions académiques, conforme à l’esprit de l’événement, tandis qu’à l’Est l’année 1968 débouche sur une traversée du désert longue et coûteuse. Ces multiples contresens sont pourtant secondaires au regard de la différence réelle de ces deux si différentes années 1968. D’un côté il s’agit de sortir du système de type soviétique, doté des nombreuses caractéristiques du totalitarisme, de l’autre, la masse demande et obtient (!) « simplement » le déblocage du système démocratique existant, enkysté dans sa routine et son manque d’imagination. On mesure ce décalage à la différence de réaction de chaque régime : la démocratie s’auto-réformera, alors que le système autoritaire de type soviétique répliquera par l’étouffement de toute velléité de changement.

Une autre question demeure sans réponse : pourquoi se produit une telle inversion des perspectives d’interprétation, à l’Est soviétisé, et à l’Ouest qui « s’ennuie », comme le disait la veille de l’explosion de Mai 1968, Pierre Viansson-Ponté, éditorialiste du journal Le Monde ?

S’agit-il d’un rendez-vous manqué ?

Vu de Paris, à l’Est comme à l’Ouest, la même logique libératrice présidait aux mobilisations collectives. La révolution était mondiale, comme on l’a vu plus haut, sur le pavé parisien on criait dans le même élan les noms des capitales en révolte, d’Ouest en Est.

Paradoxalement, le même écho retentit du côté du ministre de l’Intérieur français de l’époque, Raymond Marcellin, pour qui la France était prise dans les filets d’un « complot international » fomenté par une sorte d’« Orchestre rouge » moscovite, pékinois, havanais.

Les acteurs et les analystes avaient un besoin comparable pour s’expliquer ou expliquer la simultanéité, la grandeur, la vague de ce « complot international », de Varsovie à Berkeley, à Paris, à Berlin, à Tokyo. Du sociologue Edgar Morin à l’ex-trotskiste Henri Weber, aujourd’hui parlementaire européen, la même analyse est proposée. Une génération jeune et mondialisée s’est levée contre l’oppression multiforme. Mais, comme on l’a vu, la coïncidence des mobilisations à l’Est et à l’Ouest a été fortuite même si, devenue un fait, elle a dû impulser une dynamique nouvelle, comme par exemple à la faculté de Philosophie de l’université Charles de Prague où naissait un Akcni Odbor (comité d’action) prenant pour modèle les comités d’action français. A Paris, en mars 1968, les militants d’extrême gauche manifestaient devant le consulat de Pologne aux cris de « Libérez Modzelewski et Kuron, libérez nos camarades ! ».

Pourtant la plupart des analystes à l’Est considèrent l’année 1968 occidentale comme négligeable du point de vue de leur propre tragédie politique. On peut s’interroger sur le mépris que manifestent ces analystes vis-à-vis de Mai 68 : pour eux, la vraie année 68 n’est qu’une année parmi d’autres dans un combat durable, celui contre le totalitarisme.

En mai 1968, nous sommes déjà deux mois après la répression des milieux universitaires polonais. L’ordre règne à Varsovie, pas encore à Prague.

De célèbres prisonniers amorcent une traversée du désert, en repensant les faiblesses de leur stratégie antérieure. Les intellectuels polonais de premier rang font leurs bagages. A Prague respirant encore la liberté, l’université Charles les invite à enseigner pour une durée indéterminée. De cet échec de 1968 de l’intelligentsia polonaise, Leszek Kolakowski tire les Thèses sur l’espoir et le désespoir, un des textes majeurs pour les oppositions politiques des années soixante-dix et quatre-vingt, précurseur pour L’Anti-politique de Gyorgy Konrad, pour Le Pouvoir des sans-pouvoir de Vaclav Havel.

A Prague, l’espoir de changement est encore entier. Mais, trois mois plus tard, il sera mis fin à la glorieuse année 1968 tchèque. Les intellectuels prendront là encore des chemins de traverse : qui vers l’exil, qui en prison, qui vers des emplois sans rapport avec leurs qualifications.

Que reste-t-il de Mai 68 - ou les usages de l’histoire pour les besoins présents

Evénement déjà éloigné, l’année 1968 aurait dû être définitivement « refroidie », rangée parmi les objets d’observation des sciences sociales. Il n’en est, pourtant, rien. Et pas seulement en France.

Le Monde du jeudi 6 janvier 2005 fait part à ses lecteurs, en première page, de l’intention des élus municipaux de gauche de l’arrondissement berlinois Friedrichshain-Kreuzberg de donner le nom de Rudi Dutschke à une rue du quartier, Kochstrasse, au grand dam des élus chrétiens démocrates de la CDU qui s’y opposent avec force. Rudi Dutschke était le leader de la contestation ouest-allemande des années soixante, mort dix ans plus tard des suites de ses blessures dans un attentat dirigé contre lui par un militant d’extrême droite. Cette dispute, somme toute anecdotique, ne montre-t-elle pas que « le passé (de 1968) ne passe pas », ou plutôt que la fonction symbolique de clivage que cet événement rétrogradé par Raymond Aron au statut de « carnaval », d’« immense défoulement », de « psychodrame » français, de « marathon de palabres » à la française, joue encore trois décennies plus tard [18] ? Même si l’on joue à se faire peur, l’épouvantail est toujours utile.

Gazeta Wyborcza, le quotidien polonais de centre gauche, créé par la génération soixante-huitarde polonaise, celle de la lutte contre le communisme soviétique - de mars 1968, en passant par le Comité de défense des ouvriers, à Solidarnosc - honore en 2001 de titre de l’Homme de l’année, Joschka Fischer, ex-militant du Mai allemand et ex-ministre des Affaires étrangères. Adam Michnik, rédacteur en chef, y voit un symbole et, inspiré par le très trompeur trait d’union générationnel, organise un débat entre Daniel Cohn-Bendit, ancien leader anarchiste de Mai 68, aujourd’hui député vert au Parlement européen, et Alain Madelin, ancien militant d’extrême droite, ex-ministre des gouvernements de droite, reconverti au libéralisme. Y participe également Petr Uhl (membre de l’extrême gauche praguoise durant les années soixante et ce pratiquement jusqu’à la chute du communisme). Cette réunion est motivée par la conviction que les acteurs de la même génération d’Est en Ouest, aux options radicalement opposées en 1968, se sont fondus dans une communion humaniste : le libéralisme, l’anti-communisme, les droits de l’homme, l’économie de marché. Mais le charme fusionnel n’opère pas longtemps. Alain Madelin, militant à l’époque de Mai 68 d’un mouvement musclé d’extrême droite, Occident, magnifie à la tribune la grande famille libérale, mais s’obstine à présenter le mois de mai 1968 comme l’illustration de l’aveuglement communiste et de la tentation totalitaire des amis de « Dany le Rouge ». Il s’érige en unique héros de la permanence anti-communiste. Au passage, il oublie de mentionner les barres de fer que ses amis s’inspirant de la mythologie fasciste maniaient contre les manifestants de gauche. Cohn-Bendit ne se prive pas alors de le lui rappeler. Le consensus vole en éclats.

Ainsi l’histoire de Mai 1968 est encore à vif, elle divise toujours et elle ne se laisse pas réécrire facilement.

Ces derniers temps la mode en France est d’accuser les acteurs de 1968 d’avoir produit une société irresponsable, assistée, trop permissive, sans normes ni contraintes. Pour les stigmatiser, on a inventé un néologisme péjoratif : les « droits-de-l’hommistes ». Les enfants de la génération de 1968 se retournent contre leurs parents qui les auraient mal préparé à la vie dans une société moderne, basée sur une compétition sans états d’âme.

En Pologne, Mars 68 sert aussi de munitions pour les combats d’aujourd’hui comme en témoigne le texte de Piotr Gontarczyk sur le groupe « Komandosi – les Commandos » qui, sur la foi d’un compte rendu d’agent, prétend que les jeunes opposants comme Michnik n’étaient que des suppôts du communisme déclinant et non pas des patriotes polonais. Leur but aurait été d’améliorer le communisme pour le pérenniser. On leur dénie tout titre d’opposant au régime [19] .

Il y a une étrange coïncidence dans les réinterprétations du sens des deux 1968. Pendant un quart de siècle, la thèse dominante dépeignait 1968 comme un fait positif. Depuis un certain temps à droite, mais aussi, partiellement, à gauche avec un effet de retard, on pointe pour l’essentiel les effets négatifs de 1968. Ainsi se poursuit l’écriture et la réécriture d’un événement ancien dans les jeux actuels.

 

Pour citer cet article :

Georges Mink, « Mouvement de mars 1968 en Pologne et  ses liens de parenté avec la contestation dans le monde », Histoire@Politique. Politique, culture, société, N°6, septembre-décembre 2008.

Notes :

Les grandes dates de Mai 68 sur KronoBase : http://www.kronobase.org/dates-mai-1968

[1] Teresa Bogucka, dans 1968 revisité, Varsovie, Heinrich Böll Stiftung, 2008, p. 17, édition en français.

[2] Idem, p. 17.

[3] J. Eisler, « Marzec 68 w oczach MSW [Mars 68 vu par le ministère de l’Intérieur] », Midrasz , Varsovie, n° 7-8, 2003, p. 44

[4] Le meilleur exemple peut en être donné par la trajectoire de la « Lettre ouverte au Parti ouvrier unifié polonais », qui, sans la diffusion militante par les trotskistes de la IVe Internationale, en Europe occidentale et dans le monde, aurait gardé le même statut que plusieurs textes critiques de cette époque et ne serait pas sortie de l’espace fermé de la dissidence et de la police politique polonaises. Voir à ce propos les travaux de Andrzej Friszke, Jerzy Elsner et Martha Kirszenbaum, [notamment l’article de cette dernière dans ce même numéro : « 1968 entre Varsovie et Paris : un cas de transfert culturel de contestation ».

[5] Marzec 1968 w Dokumentach MSW, Tom 1, Niepokorni [Mars 1968 dans les documents du ministère de l’Intérieur, tome 1, les Insoumis], Varsovie, Institut de la mémoire nationale, 2008 (rédacteurs Franciszek Dabrowski, Piotr Gontarczyk et Pawel Tomasik), p. 145.

[6] Andrzej Frieszke, « Desant komandosow » [Les « commandos »], Pomocnik Historyczny (suppl. Polityka), 23 février 2008, p. 7.

[7] Notons que Pierre Goldman se rendra à Varsovie au début des années soixante, du fait de ses liens avec la Pologne, sa mère Janina Sochaczewska y réside alors, et à la marge de ce voyage, il rencontrera plusieurs opposants comme Adam Michnik. De même plusieurs militants trotskistes s’y rendront, attirés par le ferment oppositionnel dans les milieux de l’intelligentsia de gauche. Il semble même que Lionel Jospin, militant étudiant, ait fait un déplacement en Pologne au début des années soixante-dix, où il aurait rencontré Adam Michnik (récit de la rencontre en 2008 d’Adam Michnik avec Lionel Jospin, à la marge d’un séminaire à Berlin).

[8] « Marzec, Maj, - a z wolnoscia klopot [Mars et mai : il reste la question de la liberté], Gazeta Wyborcza, 22-24 mars 2008, p. 4-6 (débat entre Adam Michnik et Daniel Cohn-Bendit).

[9] Polskie przewiosnie. Dokumentow marcowych czesc druga: Czechoslowacja [Le printemps polonais, Documents de mars, 2e partie : Tchécoslovaquie], Maisons-Laffitte, Paris, Institut littéraire, 1969, p. 47.

[10] Voir à ce sujet Georges Mink, « Evolution du phénomène oppositionnel dans les pays de l’Europe orientale », dans Problèmes politiques et sociaux, dossier dirigé par Georges Mink, sur l’opposition ouvrière et intellectuelle en Europe de l’Est, Paris, La Documentation française, n° 311, 1977, et La Pologne une société en dissidence (dirs. Ewa Berard, pseud. Z. Erard et Georges Mink, pseud. G.M. Zygier), Paris, Cahiers libres, n° 338, F. Maspero, 1978, 195 p. Dans les années soixante-dix, un des militants fondateurs du KOR (Comité de défense des ouvriers) se réclama ouvertement du MIR révolutionnaire et des Tupamaros (Antoni Macierewicz).

[11] Teresa Bogucka, idem, p. 17.

[12] Chiffres donnés pendant la conférence polono–tchèque, à Varsovie le 4 septembre 2003, publiée dans Wokol Praskiej Wiosny (Autour du Printemps de Prague), Varsovie, IPN, 2004, p. 8.

[13] Cité d’après J. Elsler, dans Wokol Praskiej Wiosny [Autour du Printemps de Prague], Varsovie, IPN, 2004, p. 29 .

[14] Idem, p. 29.

[15] Idem, p. 30.

[16] Idem, p. 8.

[17] Stéphane Dufoix, Politiques d’exil : Hongrois, Polonais et Tchécoslovaques en France après 1945, Paris, PUF, 2002, 314 p., ou encore le mémoire de master 2 de Martha Kirszenbaum, 1968 de Varsovie à Paris : transferts, réceptions et occurrences du mouvement étudiant polonais dans la contestation universitaire parisienne, IEP de Paris, spécialité « Histoire », septembre 2008, 293 p.

[18] Raymond Aron, La révolution introuvable, Paris, Fayard, 1968.

[19] On le voit dans les travaux de Piotr Gontarczyk, mais aussi dans ceux de l’Institut polonais de la mémoire nationale, qui est devenu un instrument de compétitions politiques. Gardant le monopole des archives sur la période communiste, certains historiens partisans peuvent effectuer une sélection arbitraire des documents de manière à laisser planer des soupçons sur les curricula vitae de leurs adversaires. Voir par exemple le choix opéré dans Marzec 1968 w Dokumentach MSW, Tom 1, Niepokorni [Mars 1968 dans les documents du ministère de l’Intérieur, tome 1, Les Insoumis], op. cit. Voir également Georges Mink, « Démocratie ou ‘lustration radicale’ à l’Est », Le Monde, 16 mai 2007, p. 20.

Georges Mink

Georges Mink, directeur de recherche à l’ISP-CNRS (université Paris Ouest - Nanterre La Défense), est enseignant à Sciences Po et Professeur invité au Collège de l’Europe à Natolin. Il a récemment publié : Georges Mink, Laure Neumayer (dir.), L’Europe et ses passés douloureux, Paris, La Découverte, coll. « Recherches », 2007, et Georges Mink, « Between Reconciliation and the Reactivation of Past Conflicts in Europe : Rethinking Social Memory Paradigms », Czech Sociological Review, 2008, vol. 44, n°3, pp. 469-490.

Mots clefs : mobilisations collectives ; usages et récits de 1968 ; transferts des modes d’actions ; interactions entre l’Est et l’Ouest en 1968 . comparaison Est-Ouest.

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  • ISSN 1954-3670