Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

Mai 68 dans le monde. Le jeu d'échelles

Coordination : Emmanuelle Loyer et Jean-François Sirinelli

Introduction

Emmanuelle Loyer
Résumé :

Conformément aux orientations nouvelles de l’historiographie des années 68, nous voudrions, dans ce numéro, comparer les espaces de contestation, mais aussi en examiner les liens, les transferts de (...)

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Malgré le titre volontairement affolant de cette livraison, il ne s’agit évidemment pas de dresser une cartographie exhaustive des « mouvements » de l’année 1968 mais de s’interroger sur la contemporanéité des formes de révolte dans le monde et notamment en Europe, de part et d’autre du rideau de fer. D’aucuns ont souligné la véritable transgression que fut en 68 cette traversée d’une frontière à la fois idéologique et matérielle dressée dans le corps de l’Europe. Comme en 1848, l’esprit de rébellion se répandit comme une maladie contagieuse. D’où la remarque d’Hannah Arendt dans une lettre adressée à Karl Jaspers, citée ici par Niall Bond : « […] les enfants du siècle prochain apprendront l’année 1968 comme nous avons appris l’année 1848 ». Ces deux dates auxquelles certains historiens ajouteront celle de 1989 forment une trilogie, parfois associée, de révolutions démocratiques transnationales à l’échelle européenne (et même mondiale pour 1968)  [1] .

Même si vue de Paris, – les étudiants défilent en criant « Rome, Berlin, Tokyo, Varsovie » – une même logique d’émancipation semble à l’œuvre, qu’en est-il vraiment ? Quel sens choisit-on de donner à cette simultanéité ? En ce qui concerne l’Europe, on assiste souvent à la réification de deux images de 68 qui opposeraient d’un côté, à l’Ouest, l’insouciance, l’irresponsabilité, un lyrisme révolutionnaire fantasmé, et à la fin, de grandes vacances bienvenues qui anticipent sur une reconversion idéologique et une réussite certaine de la génération soixante-huitarde ; et à l’Est, la gravité, le tragique et la véritable Histoire, l’échec de la réforme dubcekienne se soldant par vingt ans de normalisation et une génération intellectuelle sacrifiée  [2] . Au-delà du constat des divergences des mouvements, de leurs évidents malentendus, est-il possible d’établir une vision plus dynamique et déplacer ainsi certaines représentations parfois forcées par la logique comparative ? C’est un des objectifs de ce numéro. Ainsi, Georges Mink montre des circulations à l’œuvre. Il y avait de l’Est à l’Ouest dans les années 1960 : la « Nouvelle vague tchèque » était montrée sur les écrans du Quartier latin ; la « Lettre ouverte au Parti ouvrier unifié polonais » de Jacek Kuron et Karold Modzewelewski fut lue attentivement par les gauchistes de l’Ouest, animés comme leurs confrères de l’Est par une même humeur anti-institutionnelle ; la « Varsovienne » fut entonnée dans les cortèges du mois de Mai à Paris. De même à l’université Charles de Prague, on fonda un « Akcni Komiter » sur le modèle des comités d’action parisiens.

Sans doute, il y eut bien des incompréhensions, des contretemps et des contresens, à la mesure des contacts et même des amitiés tissés entre leaders contestataires, des lieux et des occasions de rencontre, des emprunts et le sentiment, inégalement partagé, d’influence mutuelle, de fraternité et de combat pour la liberté, quelles que soient les situations contrastées de départ. « Fraternité incohérente » pour reprendre la belle expression de Paul Berman  [3]  ? Certes, le cours de marxisme-léninisme que fit Rudi Dutschke venu discuter en avril 1968 avec les étudiants pragois de l’université Charles fit l’effet d’une douche froide. De même, certains intellectuels gauchistes français avaient-ils conscience que leurs mots les trahissaient, passé le rideau de fer  [4] .

Conformément aux orientations nouvelles de l’historiographie des années 68 et suivant les encouragements de Michelle Zancarini-Fournel  [5] , nous voudrions donc, dans ce numéro, comparer les espaces de contestation, mais aussi en examiner les liens, les transferts de représentations communes et de valeurs, les logiques d’entraînement, d’imitation ; voir enfin ce qui résiste au transnationalisme et faire travailler le jeu d’échelles pour dessiner des formes nationales de révolte, sans oublier les enjeux proprement locaux et la façon dont ils s’articulent à des thèmes mobilisateurs plus vastes pour faire éclater la révolte, comme à Chicago [Caroline Rolland-Diamond et Andrew Diamond].

Si l’on ne se résigne pas à considérer cette simultanéité des révoltes de la jeunesse comme fortuite, il faut bien considérer le fonds commun des discours, les attentes propres à une génération qui dessinent des Internationales politiques, idéologiques, culturelles, sociales. Les étudiants des années 1960, pour les plus politisés d’entre eux, parlent un langage commun. Il se sont forgé un lexique reconnaissable fait de marxisme révisé à l’aune de différents auteurs (de Freud à Lacan en passant par Althusser) et mâtiné de pensée anti-autoritaire, qui est lui-même le résultat d’une circulation de la pensée critique, entre importations intellectuelles, traductions et voyage d’idées, comme l’a montré Michel Trebitsch pour le cas Marcuse  [6] . Le pont intellectuel Berlin-Berkeley est par exemple particulièrement efficace en raison de l’histoire de l’École de Francfort, exilée aux États-Unis et de retour en Allemagne pour une partie d’entre elle après la Seconde Guerre mondiale. La dissémination intellectuelle agit ici pour solidariser les générations qui redécouvrent les théories de l’aliénation dans la lecture d’auteurs devenus cultes [Niall Bond]. De même, politiquement, la fin des années 1950 voit émerger en Europe et aux États-Unis, une « nouvelle gauche » qui, née en Grande-Bretagne sous la houlette d’universitaires socialistes en rupture de ban, va très vite essaimer en pratiquant un double écart : les « new leftists » révisent le marxisme de leurs aînés et sa focalisation sur la classe ouvrière ; ils s’émancipent des structures traditionnelles de la gauche institutionnelle, socialiste ou communiste, pour créer des petits partis qui s’affirment tantôt autour d’organisations syndicales – le Students for Democratic Society aux États-Unis ou le Sozialistischer Deutscher Studentbund allemand – tantôt autour de revues – Socialisme ou Barbarie, Arguments en France, ou autour de petites formations extra-parlementaires comme l’APO en Allemagne. En Grande-Bretagne, la New Left prend en charge la protestation anti-nucléaire précoce dans ce pays [Marie Scot] ; au Japon, la Zengakuren, fédération d’étudiants japonais née en 1948 dans l’orbite du Parti communiste, conquiert son indépendance en 1960 dans les combats contre le renouvellement du traité d’alliance avec les États-Unis. En France, on notera le rôle de passeurs des intellectuels désencartés du Parti communiste après 1956 et le contexte particulier de la guerre d’Algérie qui précipite une mobilisation étudiante de l’UNEF, découvrant alors dans l’action, une large autonomie par rapport à un Parti communiste jugé timoré sur la question algérienne.

Ces évolutions macro-politiques communes renvoient ou accompagnent, comme le propose Isabelle Sommier dans un article programmatique et épistémologique, des conditions macro-sociologiques déjà bien inventoriées : une nouvelle société post-industrielle produisant des conflits spécifiques, une culture de masse juvénile, la modernisation accélérée des économies, une période de paix depuis 1945, la menace atomique, l’institution académique également bouleversée et déstabilisée par l’afflux de nouvelles cohortes, résultat un peu partout d’une scolarisation plus longue. Évidemment, à ces données générales s’ajoutent des variables qui bigarrent le paysage : la présence ou pas d’un héritage colonial, le poids de l’histoire et de la mémoire de la Deuxième Guerre mondiale, la nature de l’État au pouvoir. Néanmoins, d’après Eric Hobsbawm, on a là typiquement un effet de génération, exposée au même événement ou « non-événement » dans l’absence de guerre, et qui nourrit paradoxalement un désir d’en découdre, un imaginaire guerrier qui n’est pas étranger, selon Isabelle Sommier, au succès de la cause tiers-mondiste parmi les jeunes Européens et Américains  [7] . De ce fonds idéologique et social commun, les contestataires trouvent des ressources subversives communes, à l’Ouest, la critique du capitalisme et de la culture de masse aliénante, à l’Est, la dénonciation de la bureaucratie socialiste et le manque de liberté, qui permettent d’imaginer une Internationale de la contestation. Celle-ci est saisie le 13 juin 1968 dans une étonnante photo de famille qui réunit, lors d’une émission à la BBC présentée par Robert Mac Kenzie, « Students in Revolt », des leaders de toute l’Europe, Daniel Cohn-Bendit et Alain Geismar pour la France, Tariq Ali pour la Grande-Bretagne, Karl-Dietrick Wolff pour la RFA et Jan Kaven pour la Tchécoslovquie parmi d’autres insistant pour ne pas se présenter comme de petits chefs mais des « haut-parleurs » de la parole collective  [8] .

Phénomène transnational, le mouvement des années 1968 se caractérise par une forte circulation non seulement des thématiques mais des formes politiques, des répertoires d’action – comme les nomme la théorie de mobilisation des ressources  [9] – qui vont fortement identifier la contestation des années 1960 par rapport à ses aînées. En effet, cette génération (s’il faut garder le singulier) politique se montre fort inventive dans la conception de nouveaux modes d’agir, en recyclant parfois des techniques politiques élaborées dans d’autres contextes. Ainsi, les étudiants américains vont pratiquer les grandes marches, les sit-in, les boycotts, moyens non violents expérimentés par le mouvement des droits civiques depuis le milieu des années 1950. Ils y ajoutent leurs propres actions : les teach-in, séances de discussion égalitaire à l’intérieur de l’université, mais aussi lorsque le refus de la guerre du Vietnam se fait plus véhément, les séances d’autodafés des livrets militaires. Les « marches de Pâques » anti-nucléaires britanniques de la fin des années 1950 s’exportent dans toute l’Europe du Nord-Ouest. Du côté français, on redécouvre les charmes de l’action directe, venue du patrimoine politique du syndicalisme révolutionnaire et anarchisant de la première CGT. Rebaptisée en Mai 68 « action exemplaire », cette tactique vise à créer une brèche dans le tissu social et l’édifice institutionnel. Même éphémère, elle montre que le pouvoir n’est pas inébranlable tout en en démasquant son caractère répressif. Détournements, happening, perturbation de rituels – comme en 1966, lorsque les « Provos » hollandais lancent des bombes fumigènes sur le cortège du mariage royal  [10] – prises de parole intempestives, humour tous azimuts : là est peut-être le véritable signe distinctif de ces mouvements divers qui empruntèrent tous, plus ou moins, à l’avant-garde esthétique situationniste ou surréaliste. Sans doute l’humour ravageur d’un Cohn-Bendit ne repose pas sur les mêmes attendus et n’atteint pas les mêmes effets que l’ironie mise en scène par Milan Kundera dans La Plaisanterie, un livre publié en 1968. L’autre versant distinctif de ces années politiques, c’est la violence légitimée par l’objectif révolutionnaire, celle qui se déploiera plus tard dans des formes plus ou moins abouties de terrorisme, mais qui juste avant 1968 a peut-être le visage et le corps de ces jeunes Japonais casqués, gantés, munis de longues perches de bambous et armés de cocktails Molotov, samouraï de l’action politique, dont l’image transmise sur les télévisions du monde entier, impressionne la rétine des contestataires occidentaux. Car il faut évidemment rappeler l’omniprésence, désormais, de cet environnement médiatique qui entre dans un registre nouveau, en enregistrant et transmettant quasi en temps direct les événements du monde entier. La jeunesse, en tout cas occidentale, est munie de l’appareillage technico-médiatique de base que sont les transistors, la télévision, les tourne-disques et l’on voit bien, notamment en mai 1968 à Paris, l’importance cruciale et nouvelle de la radio dans le métabolisme des manifestations.

Tous les articles de ce numéro montrent à quel point la circulation de la contestation et le rassemblement d’une nouvelle gauche reposent sur le vecteur essentiel que fut la lutte contre la guerre du Vietnam, véritable apprentissage politique pour une fraction de la jeunesse. Comment un événement et une lutte si fondamentalement liés au contexte américain purent-ils être saisis par des groupes sociaux et nationaux si divers, si éloignés de ces préoccupations pour fonder un engagement politique fort ? Au-delà de la banalité du constat, il faut s’interroger sur cette étrange appropriation. La transformation du récit topique de la lutte au Vietnam en enjeu politique local repose sans doute sur l’étonnante plasticité de cette référence qui, en plus de coaguler l’anti-impérialisme à l’anti-capitalisme, semble s’accommoder facilement de déclinaisons locales et sociales. La résistance à la guerre se combine souvent avec des revendications universitaires aux États-Unis, au Japon ou en Italie : à Columbia, c’est le refus de voir s’installer sur le campus des politiques de recrutement pour le Vietnam qui met, entre autres, le feu aux poudres le 23 avril 1968. Le combat pacifiste est par ailleurs entrelacé, aux États-Unis, au mouvement anti-ségrégationniste sans se confondre avec lui. Les leaders noirs soutiennent la lutte contre la guerre ce qui permet des alliances, néanmoins fragiles. En Allemagne et au Japon, le refus de la guerre et le soutien aux Vietnamiens permettent d’exprimer un anti-américanisme d’autant plus virulent que les bases américaines situées dans ces deux pays, vaincus de la Seconde Guerre mondiale, expriment à ciel ouvert l’impérialisme américain. Celui-ci est rendu intolérable au Japon où il utilise les installations locales pour ses actions au Vietnam, comme il l’avait fait pour la Corée quinze ans plus tôt. En France, le combat contre la guerre ravive la mémoire nationale douloureuse de son propre impérialisme en Indochine, doublée de celle, plus intime encore, du récent conflit algérien. Le Vietnam, dans un mélange d’élan tiers-mondiste et de culpabilité, est alors le terrain de lutte entre le Parti communiste et les organisations gauchistes diverses qui, à travers l’institution du Comité Vietnam national et des comités Vietnam de base, vont se faire concurrence et pratiquer une tactique de surenchère. Ce récit commun met en scène de grands regroupements qui sont à la lutte contre le Vietnam ce que Woodstock est à la contre-culture, deuxième grand vecteur de circulation des pratiques contestataires. Ainsi, par exemple, en février 1968, un grand rassemblement se produit à Berlin sous l’égide du SDS de Rudi Dutschke. Il va servir de plate-forme de rencontres, de discussions et de nouvelles pratiques manifestantes, qui se réexportent ensuite dans les divers terrains de lutte : certains des « Nanterrois », fondateurs du mouvement du 22 Mars, sont présents en février 1968 à Berlin. D’autres récits servent également de révélateur-cristallisateur à une politisation de la jeunesse : la Révolution culturelle, initiée par Mao en Chine en 1966, et les gardes rouges fascinent les imaginaires et incarnent la justesse de la rébellion : « On a raison de se révolter. » Face aux hiérarchies établies, aux adultes et aux inégalités de ce monde, les litanies du Président Mao forment la bande-son d’une jeunesse qui donne un sens à sa vie en voulant changer le monde. Finalement, comme le dit Jean-Paul Sartre à propos du Vietnam, « l’effet essentiel qu’a eu cette guerre sur les militants européens et américains, c’est qu’elle a élargi le champ de lutte du possible  [11]  ».

Les articles de ce numéro épaississent le dossier de l’histoire transnationale de Mai 68. Il reste que les questions posées par Isabelle Sommier à la fin de son article mériteraient d’autres développements, que d’autres études viendront peut-être étayer, mais qu’il nous reste encore à écrire : au-delà du constat de ces circulations et de ces transferts, Isabelle Sommier nous enjoint de nous « demander comment de telles rencontres sont possibles, quelles sont les caractéristiques socio-démographiques des passeurs, quels sont les ressorts de leur projection au-delà de leur groupe militant d’appartenance, quelles sont les ressources déployées pour le convaincre de l’intérêt d’une telle rencontre et a fortiori d’alliance, et encore, quels sont les moyens mis à disposition pour y parvenir ». Cette micro-sociologie des militants n’est encore qu’esquissée par Niall Bond dans l’itinéraire de Rudi Dutschke, entre l’Est et l’Ouest. Ajoutons que Daniel Cohn-Bendit, entre France et Allemagne, élevé dans un bilinguisme et à cheval entre deux cultures, exprime à sa manière cet ethos transfrontalier lorsqu’après le 22 mai 1968, interdit de retour sur le territoire français, il organise une conférence de presse en France à la barbe de la police et de l’administration française, signifiant une fois pour toutes qu’aucune frontière ne l’arrêtera ni n’arrêtera la Révolution ! L’article de Martha Kirszenbaum est celui qui permet de s’approcher au plus près de la dynamique transnationale militante en étudiant, dans une optique de micro-histoire, le transfert de culture contestataire à travers le passage clandestin de la Pologne à la France de la « Lettre ouverte au Parti ouvrier polonais » de Jacek Kuron et Karol Modzelewski, écrite en 1965, traduite et éditée dans des brochures trotskystes en 1966 et qui devient en 1968 un texte référent de la culture contestataire. En effet, que découvre-t-on ? Tout d’abord, que les militants à Paris et à Varsovie ont des lectures communes, des références communes et des itinéraires en partie convergents : la judaïté de nombre d’entre eux, qui s’ancre le plus souvent dans une Europe orientale où le judaïsme a pu se convertir en messianisme révolutionnaire, des cultures familiales ancrées parfois tragiquement dans la Seconde Guerre mondiale et qui se réinvestissent chez les fils dans les luttes des années 1960 ; une même structure générationnelle entre des « aînés », marqués par la guerre d’Algérie, côté français, par le mouvement réformiste d’octobre 1956, côté polonais, et des « benjamins » qu’ils contribuent à politiser. Cette homologie socio-biographique partielle facilite les contacts et la circulation qui s’effectue sous la houlette trotskyste. Et c’est un deuxième enseignement de cette contribution qui étudie la réception de ce document dans le champ de la politique gauchiste en constitution en France entre 1966, date de création de la LCR et de l’UJC-ml, et 1968. On y perçoit très bien les formes de concurrence auxquelles se livrent les officines gauchistes, avides de s’approprier un texte, qui les raffermirait dans leur identité encore fragile. La LCR qui encadre la circulation matérielle et intellectuelle du texte raffermit ainsi son internationalisme et justifie une discours d’unité internationale dans la lutte à la fois anti-bureaucratique et anti-impérialiste.

Pour autant et pour finir, les logiques de diffusion de la révolte étudiante à l’échelle internationale sont reçues spécifiquement par chaque pays. C’est ainsi qu’on observe des styles nationaux de la contestation : en France et plus encore en Italie, la présence d’un Parti communiste fort permet une mobilisation ouvrière relativement  absente ailleurs. En France, elle accompagne le mois de Mai en lui donnant sa singularité mythique – la grève générale des travailleurs et étudiants  - même si celle-ci fut relativement éphémère. En Italie, la secousse étudiante qui dure jusqu’en 1969 est suivie par une période longue, le « Mai rampant », de conflictualité ouvrière tout à fait exceptionnelle dans l’histoire sociale contemporaine. Au Japon, la durée d’occupation des universités ainsi que la violence du mouvement et de sa répression singularisent la saga de la Zengakuren. L’intérêt de l’article de Marie Scot est de s’attacher à une situation en creux. En Grande-Bretagne en effet, point de Mai 68, au sens classique du terme, alors tous les ingrédients semblent être présents : mobilisation anti-nucléaire précoce et constitutive d’une nouvelle gauche intellectuelle stimulante, afflux d’étudiants et bouleversement de l’institution universitaire, mémoire de l’impérialisme britannique et présence dans les universités d’étudiants politisés issus de l’ancien Empire, revendications universitaires sur le « Student Power » dans les années 1960. Moins nombreux qu’ailleurs par rapport à leur classe d’âge, les étudiants britanniques sont séparés entre institutions prestigieuses et instituts plus récents de formation plus courtes, les Polytecnics. Mais l’essentiel, selon Marie Scot, reste que le train de mesures libérales très progressistes pour l’époque – dépénalisation de l’homosexualité (1967), légalisation de la contraception et de l’avortement (1967), abaissement de l’âge légal de la majorité de 21 à 18 ans (1968), abolition de la peine de mort (1969) – passées dans les années 1960 par le gouvernement travailliste, ainsi que la naissance d’une puissante contre-culture particulièrement apte à politiser les expressions, peuvent expliquer l’absence de cristallisation protestataire en Grande-Bretagne.

Enfin, l’article de Caroline et Andrew Diamond sur Chicago en 1968 fait concrètement travailler le jeu d’échelles, dans la mesure où il insiste sur l’importance d’un facteur local sous-estimé : l’activisme des étudiants afro-américains qui vont épouser l’idéologie nouvelle des Black Panthers (créées en 1966) et exprimer des revendications séparatistes (demande de cours d’histoire noire, embauche de professeurs issus de la minorité noire, stopper l’expansionnisme des universités dans les quartiers populaires à dominante ethniques – problème qui se pose aussi à Columbia gagnant sur Harlem –, création de fraternités noires…). Le mouvement des droits civiques et la lutte contre la guerre du Vietnam ne sont pas absents de cette fresque mais ils sont recyclés localement dans d’autres termes par des acteurs qui ne sont pas les étudiants blancs du SDS. Dans la cas de Chicago, les récits communs de la révolte transnationale, notamment le combat anti-impérialiste, ont été altérés et réappropriés par des acteurs liés à la deuxième phase du mouvement des droits civiques, beaucoup plus tendue et violente, pour accoucher de conflits spécifiques à l’enjeu racial local. C’est dire, pour terminer, qu’il y a des circulations, des thèmes de mobilisation et des répertoires devenus communs mais que chaque pays, voire chaque ville peut produire un espace de contestation et une temporalité de la révolte qui lui sont bien particuliers. Ces derniers ne s’avèrent lisibles et compréhensibles qu’en pratiquant le changement de focale. Ou en tout cas, on y voit autre chose. C’est finalement cet autre chose que les auteurs de ces articles pourchassent, chacun à sa manière, persuadés comme nous le sommes aussi, qu’il reste beaucoup à trouver, à dire et à penser sur la dynamique des années 1968.

Notes :

 Les grandes dates de Mai 68 sur KronoBase : http://www.kronobase.org/dates-mai-1968

[1] Voir Timoty Garton Ash, La Chaudière : Europe centrale, 1980-1990, Paris, Gallimard, 1990.

[2] Voir l’article récent de Jacques Rupnik, « Les deux Printemps de 1968 », Études, mai 2008, n°4085, p. 585-592.

[3] Paul Berman, « Les révoltes de 68. Une fraternité incohérente ?, dans François Fejtö et Jacques Rupnik (dir.), Le printemps tchécoslovaque.1968, Bruxelles, Complexe, 1999, réédition, 2008, p. 267-270.

[4] Dyonis Mascolo, « Les ”deux mille mots” », Lignes, n°33, 1998, p. 150, cité par Michelle Zancarini-Fournel, Le Moment 68. Une histoire contestée, Paris, Le Seuil, 2008, p. 214 : « Il m’a suffi de passer quelques jours en Tchécoslovaquie, au printemps dernier,  pour comprendre qu’il me fallait refouler quelques-uns des conseils en radicalisme que j’avais tout d’abord le besoin moi aussi de donner aux amis communistes tchèques. »

[5] Michelle Zancarini-Fournel, op. cit., particulièrement le chapitre « Changer d’espace, de temporalité et d’échelle : le monde, l’Europe, la France ». Voir aussi Geneviève Dreyfus-Armand, « L’espace et le temps des mouvements de contestation », dans Geneviève Dreyfus-Armand, Robert Frank, Marie-Françoise Lévy et Michelle Zancarini-Fournel (dir.), Les ”années 68”. Le temps de la contestation, Bruxelles/Paris, Complexe/IHTP, 2000.

[6] Michel Trebitsch, « Voyages autour de la révolution. Les circulations de la pensée critique de 1956 à 1968 », dans Geneviève Dreyfus-Armand et alii, Les années 68…, op. cit.

[7] Voir l’ouvrage récemment publié d’Isabelle Sommier, La violence révolutionnaire, Paris, Presses de Sciences Po, « Contester », 2008.

[8] Martin Klimke and Joachim Scharloth (eds), 1968 in Europe: A History of Protest and Activism, 1956-1977, New York/London, Palgrave/Macmillan, 2008.

[9] Cf. Charles Tilly, « Les origines du répertoire de l’action collective contemporaine en France et en Angleterre », Vingtième siècle. Revue d’histoire, octobre 1984, p. 89-108.

[10] Voir Niek Pas, « Les Pays-Bas et les provos dans les 'années 1966' », dans Philippe Artières et Michelle Zancarini-Fournel (dir.), 68, une histoire collective, Paris, La Découverte, 2008, p. 106-109.

[11] Jean-Paul Sartre, « Sartre par Sartre », Situations IX, Paris, Gallimard, 1972, cité par Kristin Ross, Mai 68 et ses vies ultérieures, Paris, Paris/Bruxelles, Complexe/Le Monde diplomatique, 2005, p. 87.

Emmanuelle Loyer

Ancienne élève de l’Ecole normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud et agrégée d’histoire, Emmanuelle Loyer enseigne l’histoire contemporaine à l’Institut d’études politiques de Paris. Ses derniers livres parus sont : Paris à New York. Intellectuels et artistes français en exil, 1940-1947 (Grasset, 2005, rééd « Pluriel », Hachette Littérature, 2007), Histoire du Festival d’Avignon (Gallimard, 2007) en collaboration avec Antoine de Baecque et Mai 68 dans le texte, (Complexe, 2008).

Mots clefs : Mai 68 ; espaces de contestation ; transferts culturels.

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  • ISSN 1954-3670