Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

Mai 68 dans le monde. Le jeu d'échelles

Coordination : Emmanuelle Loyer et Jean-François Sirinelli

Conclusion : le moment 1968, un objet pour la World History ?

Jean-François Sirinelli
Résumé :

La crise française de mai-juin 1968 n’étant pas réductible à son seul métabolisme national, un changement de focale est nécessaire pour insérer l’analyse de cette crise dans l’étude (...)

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Tout au long du premier semestre 2008, l’on a assisté en France à un véritable raz-de-marée éditorial concernant les événements hexagonaux de 1968. L’auteur de ces lignes, qui a indirectement participé à ce déferlement  [1] , n’est certes pas le mieux placé pour s’en étonner. Une première remarque, tout de même, sans rapport direct avec ce numéro d’Histoire@Politique : un tel déferlement constituerait à coup sûr un très beau sujet de recherche d’histoire culturelle et politique, car s’y lisent en filigrane bien des enjeux implicites ou explicites de la vie de la Cité. Une autre remarque, en revanche, nous rapproche davantage de la raison d’être de ce recueil d’articles : c’est en prévision d’un tel trop-plein concernant le Mai français que certains dossiers publiés au printemps dernier dans la presse ont pris le parti d’élargir la focale et d’évoquer l’année 1968 dans le monde. Un tel choix était certes judicieux mais a souvent débouché sur des séries de monographies accolées, sans réelle plus-value en termes d’analyse historique de l’onde de choc qui parcourt une partie de la planète durant cette année-là. Investi par le comité de rédaction de notre revue du soin de mettre sur pied un dossier sur 1968, il m’est d’emblée apparu, comme au comité, que, plutôt que d’élaborer une énième étude collective sur ce Mai français sur lequel se profilait déjà, sinon le tsunami de publications, en tout cas un prévisible surinvestissement en recherches et en évocations diverses, l’approche la plus féconde, intellectuellement et scientifiquement, serait assurément de se placer en grand angle, à condition toutefois d’éviter ce piège du simple catalogue des variantes nationales. C’est dans une telle perspective que j’ai proposé alors à Emmanuelle Loyer de co-diriger ce numéro. Nous avions, en effet, en commun de préparer alors l’un et l’autre un livre sur la crise française de mai-juin 1968 tout en ayant parfaitement conscience que celle-ci n’était pas réductible à son seul métabolisme national. Bien plus, il nous apparaissait qu’un tel constat ne contraignait pas seulement à un changement de focale ou que, plus précisément, ce changement nécessaire ne pouvait consister en un simple élargissement géographique mais devait se soucier en premier lieu des processus, au demeurant divers, de transferts culturels. Non seulement l’étude de tels processus est devenue, depuis une dizaine d’années, l’un des axes de développement de l’histoire culturelle mais elle constitue probablement, de surcroît, l’une des clés pour tenter de mieux saisir la nature et les modalités de l’onde de choc mondiale.

Mondiale ? De fait, à bien y regarder, nous sommes ici confrontés à un événement-monde, non pas dans l’autre acception possible de l’expression, à savoir un événement localisé mais dont l’écho est perçu quasiment en temps réel aux quatre coins de la planète  [2] , mais dans son sens plus commun : un événement dont le surgissement a lieu en plusieurs lieux du globe sinon simultanément, en tout cas sur un segment chronologique suffisamment court pour que cette dissémination interroge l’historien doublement. L’événement 1968 est, en même temps, un moment, et il faut, pour le saisir, le replacer à la croisée de l’espace, dilaté, et du temps, contracté. Il y a donc bien un moment 1968, qui pose une question essentielle : et si le temps ici, au bout du compte, l’emportait sur l’espace ? La réponse à une telle question, à supposer que celle-ci soit fondée, est tout aussi essentielle. Car il ne s’agit pas, bien sûr, d’une simple simultanéité : la concomitance n’est pas une coïncidence et un processus historique est bien à l’œuvre. Encore faut-il en discerner la – ou les – logique-s et le – ou les – moteur-s.

La métaphore de la dissémination ou de la contagion est, du reste, de peu d’utilité car elle supposerait une atteinte de nature univoque sur des terrains eux-mêmes de nature homogène. Si le moment 1968 est historiquement fondamental et historiographiquement singulier c’est plutôt en raison de son caractère inédit. Certes, deux précédents peuvent venir à l’esprit : l’ébranlement révolutionnaire de la fin du XVIIIe siècle et le « printemps des peuples » du milieu du siècle suivant, mais aucune de ces deux configurations historiques n’a connu, sur le moment même, une extension géographique comparable à celle que l’on observera durant l’année 1968. Les dernières décennies du XVIIIe siècle ont bien constitué elles aussi un moment particulier, qualifié par certains historiens de « révolution atlantique » en raison de sa progression, en deux temps, de part et d’autre de l’Atlantique Nord. Un tel périmètre est assurément considérable dans le contexte historique de l’époque mais, sauf à tomber dans les travers d’une histoire autocentrée, il convient d’observer qu’il ne refléta en aucun cas un processus de globalisation. Et la remarque est encore bien davantage fondée pour ce qui concerne la flambée libérale qui parcourt une partie de l’Europe en 1848 : si le versant européen du moment 1968 rappelle, à certains égards, 1848 – c’est, du reste, l’un des apports de ce numéro que de mettre en lumière un tel parallèle, tout en en rappelant les limites –, il n’en reste précisément qu’un versant, et toute la différence historique est bien là.

Certes, entre 1848 et 1968, deux mouvements de globalisation interviendront : d’une part, à deux reprises, une pandémie belliqueuse, d’autre part, avant même ces guerres mondiales, un mouvement d’expansion européenne qui constitua indéniablement une première globalisation. Mais jamais, jusqu’aux années 1960, on n’avait observé un événement-monde ne relevant ni de la guerre ni de la conquête. Le moment 1968 est historiquement inédit et il n’est pas possible, à des fins d’analyse, de mener une approche comparative par rapport à d’autres épisodes qui auraient, jusqu’à cette date, présenté des traits similaires. Le raisonnement par analogie n’aurait pas ici sa raison d’être.

Tout au moins dans sa dimension chronologique. Car si, en ce domaine, comparaison ne serait pas raison, la dilatation géographique de l’événement en un si faible laps de temps induit au contraire une attention particulière portée aux modalités nationales. Et c’est ici que nous retrouvons les jeux d’échelles. Il ne s’agit pas, on l’a déjà souligné plus haut, de bâtir une sorte de galerie des expériences nationales de la crise dont la mise en vis-à-vis permettrait de dégager des constantes et de bâtir une sorte d’idéal-type d’une telle crise : ce serait à coup sûr, en ce cas, une sorte de galerie des miroirs déformants, tant ces expériences ont revêtu des formes diverses, dans leurs acteurs comme dans leurs répertoires, dans leurs déroulements comme dans leurs dénouements. Le parti que nous avons adopté est, on l’a vu, tout autre. Par-delà les indéniables spécificités que l’on peut recenser, des processus de capillarités sont bien à l’œuvre, que seule l’histoire culturelle, par l’attention qu’elle porte intrinsèquement aux phénomènes de circulation, peut aider à repérer et à étudier. La notion de jeux d’échelles, dans une telle perspective, permet à la fois de segmenter et de relier : segmenter, par l’analyse des interactions entre le local, le national et le transnational ; relier, en dessinant des isobares de l’intensité idéologique et en percevant ainsi les mouvements engendrés par les différentiels qui en découlent.

Plus qu’à une comparaison, cette approche par les jeux d’échelles permet donc de parvenir à une analyse dynamique du moment 1968. Devient davantage intelligible, de ce fait, le surgissement d’épisodes de crise dans des régimes politiques et des sociétés parfois très dissemblables. A condition , pour cette raison même, de ne pas dissocier l’approche par les transferts culturels de leur mise en corrélation avec l’histoire sociale et l’histoire politique. Histoire sociale, d’abord, car les idées et les cultures politiques n’existent qu’incarnées, en d’autres termes inséminées dans des groupes qui s’en imprègnent, sous une forme proche ou altérée, et les relaient. Histoire politique, aussi, car cette circulation n’emprunte pas les mêmes canaux dans une démocratie, où la liberté d’expression favorise la transmission, et dans des régimes autoritaires ou dictatoriaux, où les canaux d’infusion sont de nature singulièrement plus complexe. Le moment 1968, première manifestation massive d’une culture-monde à l’époque en gestation, ne peut donc s’analyser que dans une perspective d’histoire globale.

Doublement globale, en fait, en conférant à l’adjectif le double sens qu’il a acquis dans les historiographies contemporaines. Phénomène global dans ses multiples dimensions, il relève intrinsèquement des multiples facettes de la discipline historique. Mais sa globalité s’entend aussi, on l’a vu, dans un sens d’extension géographique et de simultanéité chronologique, et l’on touche ainsi à une autre acception, plus récente, de la notion d’histoire globale : c’est bien de World history qu’il s’agit également ici.

Pour citer cet article :

Jean-François Sirinelli, « Le moment 1968, un objet pour la World history ? », Histoire@Politique. Politique, culture, société, N°6, septembre-décembre 2008.

Notes :

Les grandes dates de Mai 68 sur KronoBase : http://www.kronobase.org/dates-mai-1968

[1] Mon livre Mai 68. L’événement Janus (Paris, Fayard, 2008) ne se plaçait pas, il est vrai, dans une perspective commémorative mais s’inscrivait dans le prolongement logique d’une recherche personnelle consacrée à la France des années 1960 à 1970 que je mène depuis une dizaine d’années (j’en ai rappelé les fondements en 2005 dans l’avant-propos, « La France du siècle dernier », de mon livre Comprendre le XXe siècle français) et de la série d’ouvrages s’articulant autour de cette recherche (Les baby-boomers, 2003, Les Vingt Décisives. 1965-1985, 2007).

[2] Jean-François Sirinelli, « L’événement-monde », Vingtième siècle. Revue d’histoire, n° 76, octobre-décembre 2002.

Jean-François Sirinelli

Professeur à Sciences Po (chaire d'histoire politique et culturelle du XXe siècle), directeur du Centre d'histoire de Sciences Po, Jean-François Sirinelli a publié récemment Mai 68. L'événement Janus (Fayard, 2008) et co-dirigé, avec Jean-Pierre Rioux, "L'ombre portée de Mai 68" (Vingtième siècle. Revue d'histoire, N°98, avril-juin 2008).

Mots clefs : Mai 1968 ; événement-monde ; globalisation ; jeux d'échelles ; world history

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  • ISSN 1954-3670