Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

Mai 68 dans le monde. Le jeu d'échelles

Coordination : Emmanuelle Loyer et Jean-François Sirinelli

1968 entre Varsovie et Paris : un cas de transfert culturel de contestation

Martha Kirszenbaum
Résumé :

Si le mouvement étudiant polonais de mars 1968 a eu un écho chez les étudiants contestataires français, c’est parce que les deux champs politiques et culturels de départ (...)

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Publicité pour les éditions par la IVe Internationale de la « Lettre ouverte au Parti ouvrier polonais » de Jacek Kuroń et Karole Modzelewski (Sources : "Quatrième Internationale", octobre 1966, p. 6 ;"Quatrième Internationale", avril 1968, p. 4.)Si l’historiographie des mouvements étudiants de 1968 offre une riche analyse de l’internationalisation de la contestation universitaire, plus rare est notre connaissance des contacts et échanges développés entre ces étudiants évoluant dans des contextes politiques, sociaux et culturels divers. En ce qui concerne l’Europe, historiens et penseurs ont plutôt insisté sur l’incompatibilité et les décalages entre les étudiants de l’Ouest et de l’Est, pointant les incompréhensions mutuelles [1] , ou la « différence des préoccupations et des espoirs [2] » entre les jeunes français et leurs homologues tchèques ou polonais. Certes, les étudiants polonais revendiquent alors les libertés fondamentales telles qu’on les trouve dans les régimes démocratiques, tandis que leurs contestataires français scandent « Elections, pièges à cons » en appelant à saper les bases de la société capitaliste. Mais est-ce pour autant la preuve d’une incompréhension généralisée ou de l’absence systématique d’intérêt mutuel ? Car, finalement, que sait-on des liens entretenus entre les deux milieux militants français et polonais, des documents ou des hommes qui ont voyagé entre Paris et Varsovie ?

Si le mouvement étudiant de mars en Pologne – débuté le 8 mars avec de violents affrontements avec la police à l’Université et à l’Ecole polytechnique – a pu pénétrer les milieux étudiants français de 1968, à travers le transfert d’informations, d’idées ou de documents, c’est parce que les deux champs politiques et culturels de départ et d’arrivée et qui servent d’ossature aux transferts étudiés ont suffisamment en commun pour permettre la réalisation de cette circulation. Il nous revient donc d’étudier ce qui, en amont, lie le milieu étudiant contestataire de Varsovie en 1968 au milieu étudiant militant parisien, et d’analyser le cas particulier du transfert et de la réception d’un document majeur de la contestation polonaise, la « Lettre ouverte au Parti ouvrier polonais » de Jacek Kuroń et de Karol Modzelewski, qui en mai 1968, ornera les tables de la cour de la Sorbonne.

L’attirance pour la Pologne : imaginaire politique, similitudes et références partagées

Les origines juives révolutionnaires de l’Est des étudiants contestataires français : la constitution d’un imaginaire politique lié à la Pologne ?

Deux générations issues en partie de la Shoah et de l’exil de l’Est

Une des spécificités du milieu d’extrême gauche étudiant parisien de 1968 réside peut-être en ce que certaines de ses figures majeures sont d’origine juive de l’Est, et en particulier de Pologne – pays qui accueille avant la guerre la plus grande communauté juive d’Europe. Parmi les leaders étudiants du mouvement se trouvent de nombreuses personnes originaires du monde juif d’Europe de l’Est et dont les parents se sont réfugiés en France. Hervé Hamon et Patrick Rotman décrivent en ces termes le milieu de la première génération de Mai 68 :

« Ce parcours est peuplé des jeunes juifs et le hasard n’y est évidemment pour rien. Ils se retrouvent là, kibboutzim du boulevard Saint-Michel, les juifs polonais, les Sénik, Pienkny, Goldman, les juifs russes, les Krivine, Schalit, Butel, sans oublier les Polonais nés en Union Soviétique comme Henri Weber. Plus Grumbach, Castro, Kahn, Kouchner [3] . »

Pierre Goldman par exemple, membre actif de la contestation au sein de l’UEC, est né à Lyon de parents juifs polonais qui s’exilent en France à la fin des années 1930. Sa mère est retournée vivre à Varsovie en 1948, et Pierre Goldman lui rend quelques visites relatées dans son autobiographie [4] . Alain Krivine est fils de juifs ukrainiens émigrés en France après les pogroms antisémites de la fin du XIXe siècle, et les parents d’Henri Weber sont des juifs polonais qui vivent en Pologne jusqu’à la signature du pacte germano-soviétique. Cette origine juive polonaise est doublée d’une identification linguistique puisque le yiddish et le polonais sont langues courantes chez les Weber [5] . Le dernier cas est Daniel Cohn-Bendit qui est issu d’une famille juive allemande libérale et laïque.

Du judaïsme à la radicalité politique

L’historien Yaïr Auron caractérise les étudiants contestataires d’origine juive est-européenne de « radicaux juifs [6] », signifiant ainsi la primauté de la radicalité sur la judaïté dans leurs parcours. Selon lui, le nombre élevé de radicaux dans le mouvement étudiant de 1968 serait lié à l’attrait pour la lutte révolutionnaire et le radicalisme qui caractérise historiquement les juifs d’Europe de l’Est [7] . À la fin du XIXe siècle et dans la première moitié du XXe siècle, de nombreux intellectuels juifs d’Europe de l’Est participèrent aux mouvements révolutionnaires de ce territoire de l’empire tsariste, au sein notamment d’organisations marxistes et anarchistes, prenant souvent fait et cause pour la classe ouvrière – leur déracinement, leur manque d’attaches nationales et leur sentiment d’appartenance à une minorité les poussant à épouser la cause ouvrière. On retrouve cette affinité entre judaïsme, révolution et classe ouvrière dans les écrits de Daniel Cohn-Bendit, qui considère que de nombreux militants juifs de Mai 1968 appartiennent à des groupes d’extrême gauche « en tant que membres d’une minorité nationale ou réprimée [8] ». Ce que l’on observe surtout ici, c’est qu’au sentiment de judaïsme se substitue un engagement politique révolutionnaire, pleinement hérité de l’histoire juive de l’Est.

En effet, chez les étudiants contestataires d’origine juive, le particularisme n’est pas à l’heure du jour. C’est au contraire l’internationalisme ou l’universalisme qui les animent. Si les mouvements de gauche et d’extrême gauche ne portent pas grande attention aux revendications identitaires individuelles, c’est que la révolution prime l’identité, et l’universel le personnel. Or ce passage du judaïsme à la révolution s’est opéré pour beaucoup au moment de la guerre d’Algérie, lorsque certains des futurs acteurs de Mai 68 d’origine juive fréquentaient le mouvement sioniste de gauche Hashomer Hatsaïr [La Jeune Garde]. Pendant la guerre d’Algérie, la plupart d’entre eux quittent ce mouvement pour s’engager de manière plus large. Ce fut le cas de Jeannette Pienkny, née en 1938 en France de parents juifs polonais et communistes, porte-parole de l’UEC puis membre de la JCR ; ainsi que d’Henri Weber qui prend ses distances avec Hashomer Hatsaïr afin d’épouser une cause plus vaste [9] .

Mémoire héroïque et incarnation révolutionnaire

Le rapport identitaire des étudiants contestataires d’origine juive à leurs origines de l’Est réside dans la construction de référents mémoriaux et d’un imaginaire révolutionnaire, lié à la Pologne. En effet, une grande partie de ces étudiants d’extrême gauche s’est projetée sur les différents mouvements de résistance juive des XIXe et XXe siècles, et en particulier le Bund, l’Union des travailleurs juifs de Lituanie, de Pologne et de Russie. Ce mouvement socialiste juif, à la fois syndical et politique, est créé en 1897 pour défendre l’émancipation des ouvriers juifs tout en s’opposant au sionisme et, plus tard, à la centralisation bolchevique. Le Bund est interdit en Union soviétique par Staline, mais renaît dans la Pologne de l’entre-deux-guerres. Cette opposition bundiste au stalinisme demeure vivace dans les mémoires étudiantes de l’avant-Mai.

Plus précisément encore, c’est aux groupes de la résistance juive pendant la Seconde Guerre mondiale qu’une partie des étudiants contestataires s’identifie, et en particulier au « groupe Manouchian ». Ce dernier est lié à la MOI (Main-d’œuvre immigrée) qui prit activement part à la résistance pendant la Seconde Guerre mondiale et à laquelle adhérèrent de nombreux juifs polonais en exil, dont les parents de certains étudiants contestataires. Composée elle aussi principalement de juifs de l’Est, « l’Affiche rouge » semble cristalliser les mythes et les références : en hommage à l’exécution le 21 février 1944 des membres du « groupe Manouchian », chaque 21 février depuis 1967 est une journée consacrée à l’anti-impérialisme [10] . Le groupe de l’Affiche rouge et Marcel Rayman deviennent des héros révolutionnaires dans lesquels une partie des militants d’extrême gauche se reconnaît.

Ainsi, la présence de la Pologne juive et révolutionnaire dans l’imaginaire politique de quelques-uns des principaux acteurs de la contestation de 1968, même s’il s’agit d’un monde qui a disparu dans la Shoah, apparaît comme une toile de fond plus ou moins consciente, un décor sur lequel se construit l’engagement politique de 1968 d’une partie des protagonistes étudiés.

La constitution d’un « socle commun » [11] à Paris et à Varsovie

Des rapports générationnels similaires

Les étudiants contestataires polonais partagent avec leurs homologues français des rapports générationnels similaires aux parents et aux aînés. Tout comme une partie des acteurs de Mai, les contestataires polonais sont les enfants du baby-boom, nés dans l’immédiat après-guerre. Ils se distinguent de leurs parents car ils font partie de ce que Jean-François Sirinelli a nommé la « génération de la non-guerre [12] », celle qui n’a été prise ni dans la Seconde Guerre mondiale, ni, pour les étudiants français, dans la guerre d’Algérie. Les étudiants varsoviens partagent du reste avec certains étudiants français l’origine juive laïque des parents, généralement intégrés en France comme en Pologne via le Parti communiste et la Résistance [13] . En évoquant leurs parents, certains étudiants polonais parlent d’« assimilation rouge [14] », et confient que cette dernière pouvait prendre différentes formes « soit par l’idéologie communiste […], soit par la culture polonaise, soit historiquement par le Bund [15] ». La référence bundiste apparaît en filigrane dans les deux cas, même si, paradoxalement, elle semble plus présente chez les étudiants français que polonais.

Par ailleurs, le double schéma aînés / cadets perceptible chez les étudiants français semble se retrouver, dans une moindre mesure, chez leurs homologues polonais. Dans le mouvement parisien, une génération – celle des aînés – éduque et politise la seconde – celle des cadets [16] . Cette première génération des aînés entre en politique au moment de la guerre d’Algérie, c’est par exemple le cas d’Alain Geismar ou d’Alain Krivine. Ce rapport générationnel d’éducation politique peut être appliqué à la Pologne, où il existe également une génération d’aînés dont les principaux représentants sont Jacek Kuroń et Karol Modzelewski. Ils représentent une génération intermédiaire, qui se distingue à la fois de celle des étudiants et de celle de leurs parents. Par rapport à la génération des aînés français, la génération intermédiaire polonaise est plus âgée – Kuroń et Pomian sont nés en 1934, Modzelewski en 1937 –, mais ils jouent le même rôle dans la formation intellectuelle et la politisation des étudiants contestataires. Le rapport commun aux aînés, ces grands frères réels ou imaginaires, est l’une des clés de la politisation des étudiants parisiens et varsoviens, et rapproche la formation des deux champs contestataires en France et en Pologne.

Une politisation à la marge de l’université

Si l’on compare les acteurs étudiants contestataires à Paris et à Varsovie, on remarque que le type d’études qu’ils effectuent est similaire. À l’université de Varsovie, ce sont principalement les sciences humaines et sociales qui attirent les principales figures du mouvement. Adam Michnik étudie l’histoire, Teresa Bogucka et Wiktor Góralski la philosophie, Barbara Toruńczyk et Irena Lasota se spécialisent en sociologie, et Seweryn Blumsztajn fréquente le département d’économie. En France, les principaux meneurs du mouvement sont également souvent issus des départements de sciences humaines et sociales. À la Sorbonne, Alain Krivine étudie l’histoire et Henri Weber la philosophie. À Nanterre, Daniel Cohn-Bendit et Jean-Pierre Duteuil sont inscrits en sociologie. Il faut mentionner ici le rôle de la sociologie à Nanterre comme bastion de la contestation, à travers notamment certains professeurs développant une pensée critique qui ne manque pas d’inspirer leurs étudiants. La dénonciation par Henri Lefebvre du « néo-capitalisme » de la société moderne et la spontanéité de ses méthodes séduisent ses étudiants, au rang desquels Daniel Cohn-Bendit. À l’université de Varsovie, le département de sociologie et ses professeurs jouent également un rôle significatif dans la formation de la réflexion contestataire des étudiants polonais. La spécificité de ce département réside dans le positionnement idéologique de Stanisław Ossowski, professeur légendaire et profondément marqué par la sociologie libérale occidentale, qui a permis le développement à l’université de Varsovie d’une sociologie indépendante du marxisme et ouverte aux tendances développées à l’Ouest. Barbara Toruńczyk, étudiante en sociologie entre 1964 et 1968, confie la proximité de la formation sociologique dans les deux pays, où l’on étudie au même moment le fonctionnalisme et surtout le structuralisme dans les cours de Zygmunt Bauman à Varsovie et de Claude Lévi-Strauss à Paris [17] .

Par ailleurs, et en ce qui concerne les formes mêmes de l’apprentissage de la contestation, on peut remarquer la place occupée par les clubs de discussions, organisés en marge de l’université. On remarque ainsi à Paris et à Varsovie que les étudiants contestataires sont en quête de nouveaux espaces d’expression hors de l’institution universitaire. L’Union des étudiants communistes, vivier des futures forces vives du mouvement étudiant, peut être considérée comme un club politique en ce qu’il est le lieu de débats, d’échanges de références et de lectures, une « Sorbonne bis » en somme, proposant aux étudiants « ce que l’Université n’est plus en mesure d’offrir [18] ». À Varsovie, le Club des chercheurs de contradictions, qui accueille les discussions politiques des étudiants, ouvre la brèche des discussions politiques parmi les contestataires.

Lectures et références intellectuelles communes

En relevant les principales références politiques et théoriques des étudiants contestataires français et polonais, il est frappant de constater que de nombreuses lectures leur sont communes. Ces textes et auteurs forgent les armes critiques de la contestation, et sont aussi une preuve de ce que Michel Trebitsch nomme la « circulation de la pensée critique [19] ». S’il existe une censure de la publication en Pologne et si tous les ouvrages n’y sont pas accessibles ou parfois seulement dans leur langue originale, le milieu privilégié des étudiants polonais a permis à nombre d’entre eux de voyager à l’Ouest avant mars 1968. Parmi leurs lectures se trouvent ainsi des ouvrages ramenés secrètement de France par certains étudiants, comme Wiktor Górecki qui y séjourne en septembre et octobre 1966 [20] .

On peut partager ces lectures communes en deux catégories : les références politiques et les références théoriques et littéraires. Pour ce qui est des ouvrages politiques, à Varsovie comme à Paris, on lit et on relit le jeune Marx, Trotski et Rosa Luxemburg. Les années 1960 en France se soldent, chez les marxistes, par un « retour à Marx [21] », marqué par la nécessité de redéfinir le marxisme d’un point de vue critique. Sont ainsi redécouverts les premiers écrits du jeune Marx, et notamment les Manuscrits économico-philosophiques de 1844. Dans les rangs de la JCR, on lit Marx, tout comme au sein du Mouvement du 22 mars à Nanterre. Au Club des chercheurs de contradictions de Varsovie, dont les membres sont politiquement formés aux classiques du marxisme, on discute également les thèses du jeune Marx révisionniste, tels que Les Manuscrits économico-philosophiques [22] . On y lit aussi La Révolution trahie de Léon Trotski, car elle « montre ce qu’était la terreur stalinienne [23] ». C’est pour les mêmes raisons que Trotski figure parmi les lectures de l’UEC et, bien évidemment des Jeunesses communistes révolutionnaires. « À la JCR, on lisait alternativement Trotski et Reich, La Révolution permanente et La Révolution sexuelle [24] », précise un de ses membres. Daniel Cohn-Bendit cite enfin Histoire de la révolution russe parmi les références majeures du Mouvement du 22 mars [25] . La troisième référence politique et théorique très importante à Paris comme à Varsovie est Rosa Luxemburg. Pour les étudiants polonais, l’œuvre de Rosa Luxemburg et notamment La Révolution russe reflète leur propre volonté de remise en cause des fondements du stalinisme et de défense de la démocratie socialiste [26] . C’est à ce même titre que Jan Lityński confie son attachement à la pensée politique de Rosa Luxemburg [27] . Sur le campus de Nanterre, au même moment, l’héritage théorique de Rosa Luxemburg est largement revendiqué par la JCR et le Mouvement du 22 mars, notamment pour le caractère spontané de la révolution qu’elle défend. Daniel Cohn-Bendit cite à plusieurs reprises ses thèses socialistes révolutionnaires et démocratiques, d’obédience marxiste anti-léniniste comme une source d’inspiration majeure [28] .

Parmi les textes théoriques plus littéraires, lus par les étudiants contestataires en France comme en Pologne, on peut noter György Lukacs – connu également pour ses interprétations de Marx – que Michnik lit abondamment [29] . Antonio Gramsci est aussi une référence commune, plutôt revendiquée à Paris par certains membres de l’UEC, proches des idées du Parti communiste italien. En France, Jean-Paul Sartre figure également au rang des affinités intellectuelles des étudiants contestataires, et Daniel Cohn-Bendit admet que « les militants politiques du 22 Mars ont à peu près tous lu Sartre [30] ». À Varsovie, il est plus frappant que Sartre soit une référence, mais Adam Michnik le cite parmi d’autres auteurs qu’il qualifie « de gauche [31] ». C’est finalement Herbert Marcuse, surnommé alors par Le Nouvel Observateur « L’idole des étudiants rebelles [32] », qui est mentionné à Paris et à Varsovie. La plupart de ses œuvres, dont la plus célèbre reste L’homme unidimensionnel, ne sont diffusées à Paris qu’après mai 1968, mais quelques étudiants, dont Daniel Cohn-Bendit, s’y sont intéressé plus tôt. Il semble néanmoins que l’intérêt pour Marcuse soit motivé différemment en France et en Pologne. À Paris, Marcuse est lu dans une optique freudo-marxiste stigmatisant la répression sexuelle et son étude est parallèle à la lecture de Wilhem Reich. À Varsovie en revanche, il s’agit davantage de s’attacher au marxisme dissident de l’auteur, un des intellectuels majeurs de la gauche critique [33] .

C’est donc une culture politique de gauche commune qui accompagne l’éclosion de la pensée étudiante contestatrice à Varsovie et à Paris, et la plupart des auteurs cités ici participent à l’élaboration d’un marxisme revisité, permettant la construction de références théoriques similaires et donc la consolidation de ce « socle commun » de références, fondamental pour notre étude [34] .

Diffusion et réception de la « Lettre ouverte au Parti ouvrier polonais » de Jacek Kuroń et Karol Modzelewski : un cas de transfert de littérature militante

Publicité pour les éditions par la IVe Internationale de la « Lettre ouverte au Parti ouvrier polonais » de Jacek Kuroń et Karole Modzelewski (Sources : "Quatrième Internationale", octobre 1966, p. 6 ; "Quatrième Internationale", avril 1968, p. 4.)La « Lettre ouverte au Parti ouvrier polonais », rédigée au début de l’année 1965 par deux jeunes universitaires polonais et mentors des étudiants contestataires polonais, Jacek Kuroń et Karol Modzelewski, marque durablement les mouvements d’extrême gauche français et la contestation universitaire. Document majeur du réformisme polonais hérité de l’Octobre 1956, le texte propose une analyse critique du fonctionnement socio-économique du système communiste et de la bureaucratie du parti, avant d’établir un programme de démocratie ouvrière principalement fondé sur l’autogestion, en suggérant de faire cohabiter la notion de planification centrale avec des mécanismes du marché. La circulation du texte à Paris au printemps 1966 est un exemple tout à fait révélateur d’un phénomène de transfert culturel d’un document contestataire, d’autant plus intéressant qu’il s'exécute justement entre les deux milieux étudiants et que son initiative est double et simultanée – les étudiants varsoviens souhaitent transmettre la « Lettre ouverte » au moment même où certains milieux contestataires français préparent son import à Paris.

Une circulation opérée par le canal trotskiste

Intérêts et contacts des milieux trotskistes occidentaux en Pologne

Parmi les facteurs ayant permis l’exportation du texte à Paris, il faut d’abord s’attarder sur les contacts de longue date entretenus par Jacek Kuroń et Karol Modzelewski avec des trotskistes occidentaux. Une des premières personnalités trotskistes à s’intéresser aux événements polonais est Georges Dobbeleer, membre belge de la direction de la IVe Internationale. Son rôle est essentiel dans la genèse de la circulation de la « Lettre ouverte » puisqu’il est l’un des cadres trotskistes à s’être à plusieurs reprises rendu en Pologne pour prendre contact avec les deux auteurs. Par ailleurs, il leur a fourni du matériel pour la diffusion du document [35] . Entre 1959 et 1964, Georges Dobbeleer séjourne six fois en Pologne et lors de ces voyages, il rencontre les trois principaux trotskistes polonais, Ludwik Hass – militant d’avant-guerre, l’économiste Każimierz Badowski et le jeune historien Romuald Śmiech. Il prend aussi contact avec Jacek Kuroń et Karol Modzelewski – ce dernier étant assez influencé par les thèses trotskistes. Au printemps 1963, Georges Dobbeleer fait passer un duplicateur manuel à Badowski qui le lui a réclamé afin de faciliter la diffusion de ses brochures. C’est cette machine qui permet de ronéotyper les seize premiers exemplaires de la « Lettre ouverte » l’année suivante [36] . Ainsi, les trotskistes occidentaux de la IVe Internationale semblent trouver un intérêt politique dans les contacts qu’ils peuvent nouer avec Kuroń et Modzelewski et sont au courant, grâce à Georges Dobbeleer, de la rédaction imminente d’un texte critique s’attaquant au régime bureaucratique polonais.

Pour les militants de la JCR, le programme de ce texte apparaît comme la réalisation du programme initial de Trotski, qui appelle à un mouvement internationaliste prolétarien pour contrer la bureaucratie stalinienne. Ce sont donc ces deux thèmes – lutte anti-bureaucratique et autogestion – qui figurent à nouveau au cœur du rapport des trotskistes à la Pologne. Ces derniers y voient aussi plus généralement un « manifeste antistalinien [37] », selon les termes d’Alain Krivine. Rappelons néanmoins qu’au moment de l’arrestation de Kuroń et de Modzelewski à Varsovie en mars 1965, le trotskiste Ludwik Hass est également arrêté pour ses liens avec les deux auteurs. Suite aux révélations de Hass comme témoin à charge contre les deux hommes, son procès ainsi que celui de Badowski et de Śmiech se tiennent en janvier 1966 [38] . Ce sont donc probablement deux éléments qui ont poussé les trotskistes français à s’intéresser à la« Lettre ouverte ». D’une part, ils partagent la critique anti-bureaucratique énoncée par Kuroń et Modzelewski et leur programme autogestionnaire qu’ils ne manquent pas de rapprocher des théories de Trotski. D’autre part, les témoignages concordent sur l’intérêt qu’ils portent au procès de Hass, Badowski et Śmiech, qu’ils veulent soutenir par solidarité trotskiste [39] .

Le rôle des milieux étudiants à Paris et à Varsovie : export des contestataires polonais, import de la JCR

La circulation de la « Lettre ouverte » de Varsovie à Paris en avril 1966 s’est effectuée grâce à une double impulsion quasi simultanée venue des deux milieux contestataires étudiants. Bien que la « Lettre ouverte » ait été traduite en plusieurs langues, le texte est d’abord traduit et publié en France [40] . Le champ de départ – les étudiants polonais – s’engage dans la transmission du document pour une raison majeure : malgré certaines réserves qu’ils émettent à l’égard des théories de Kuroń et Modzelewski – notamment face à leur rejet du parlementarisme –, faire connaître le document à l’Ouest est une manière d’assurer une vitrine pour leur contestation et de se faire lire, donc entendre. La « Lettre ouverte » demeure donc un texte de référence pour les étudiants varsoviens qui se sentent à la fois proches de ses auteurs et de leur langage marxiste. C’est pour cela que Michnik cherche par tous les moyens à assurer le transfert à l’Ouest du document. Au même moment, de l’autre côté de l’Europe, les étudiants français exclus de l’UEC se rassemblent pour former leurs organisations propres, dont la JCR. C’est Hubert Krivine, théoricien et tête pensante de la JCR, qui est à l’origine du projet [41] du transfert de la « Lettre », physiquement opéré par des étudiants – ce que Michel Espagne nomme un « franchissement matériel des frontières [42] ». Deux jeunes militants de la JCR sont en effet chargés du voyage : Bernard Conein, leader de la fraction trotskiste de Nanterre où il étudie la sociologie, et Charles Urjewicz, étudiant à la Sorbonne d’origine franco-polonaise qui a fréquenté dans son enfance le milieu des contestataires polonais [43] . Ils se retrouvent à Varsovie à Pâques 1966, où ils rejoignent Georges Mink, étudiant franco-polonais qui se charge de l’organisation du transfert de la« Lettre ouverte », puis Adam Michnik et Barbara Toruńczyk dans la villa du père de cette dernière, près de Varsovie. Michnik possède alors une copie du texte. Le lendemain, Charles Urjewicz repart avec une photocopie ronéotypée du texte, et Bernard Conein avec une copie sur microfilm. Les deux jeunes trotskistes rentrent à Paris quelques jours plus tard et remettent le précieux document à Hubert Krivine [44] .

Les conditions sociales de la circulation de la « Lettre ouverte »

Lors d’une conférence prononcée le 30 octobre 1989 pour l’inauguration du Centre français de l’université de Fribourg, Pierre Bourdieu définissait en trois temps les « conditions sociales de la circulation internationale des idées » et des textes. Ce processus ternaire comporte la sélection du texte (choix et acteurs de la traduction et de la publication), son marquage (nature de la maison d’édition et de la préface) et sa lecture (le filtre du champ de réception) [45] .

Pour ce qui est de la transmission et de la diffusion de la « Lettre ouverte », les découvreurs ou sélectionneurs du document, ceux que Bourdieu appelle les « gate-keepers [46] », sont donc issus des milieux trotskistes de la JCR. Leurs intérêts, nous l’avons vu, se trouvent à la croisée de deux facteurs : le programme de la « Lettre ouverte » et le procès des trois trotskistes polonais. Pour ce qui est de la traduction du texte, celle-ci est effectuée par Michel Grojnowski, étudiant en mathématiques d’origine franco-polonaise, très proche des milieux militants trotskistes de la JCR [47] . Il fait donc partie des relais culturels indispensables au transfert du document parce qu’il est bilingue et a fréquenté les deux milieux étudiants à Paris et à Varsovie. L’opération de traduction – que Michel Espagne nomme une « charnière entre deux espaces culturels [48] » – s’est déroulée sous la direction d’Hubert Krivine, durant l’été 1966, dans un petit appartement parisien. Michel Grojnowski traduit le texte oralement et le dicte à Hubert Krivine. Quelques amis polonais de Georges Mink ont d’ailleurs collaboré à cette traduction [49] . Pour ce qui est de la publication, la version en français de la « Lettre ouverte » paraît en septembre 1966 aux éditions de la IVe Internationale, sous la forme d’une brochure militante typique : quelques feuillets ronéotypés de format A4 reliés. On peut se procurer la « Lettre ouverte » en supplément à l’édition de septembre 1966 du journal trotskiste Quatrième Internationale, disponible donc lors de l’achat de ce numéro puis directement à la librairie de la IVe. La diffusion en est assez limitée. Le choix de la maison d’édition n’est donc pas neutre et s’inscrit dans un militantisme bien précis, celui du trotskisme de la IVe Internationale. Il s’agit pour les trotskistes de se placer comme équivalents révolutionnaires de Kuroń ou de Modzelewski, et surtout de marquer le champ du gauchisme d’une exclusivité venue des révisionnistes anti-staliniens de l’Est.

La seconde opération décrite par Bourdieu pour la circulation des idées représente ce qu’il nomme le « marquage », c’est-à-dire la manière dont le texte est labellisé par le champ d’accueil. Cela concerne notamment l’ajout d’une préface qui présente l’œuvre et se l’approprie par la même occasion, en « l’annexant à sa propre vision, […] à une problématique inscrite dans le champ d’accueil [50] ». L’analyse de Bourdieu insiste par ailleurs sur la position du préfacier, un « aîné célèbre » qui accomplit un « acte typique de transfert de capital symbolique [51] ». Dans le cas du marquage de la « Lettre ouverte », le préfacier est effectivement aîné et célèbre, puisqu’il s’agit de Pierre Frank, le secrétaire de la IVe Internationale. Son introduction semble resémantiser le contenu du texte polonais, en rappelant la filiation trotskiste qu’il perçoit chez Kuroń et Modzelewski, avant de qualifier le texte de document à « valeur exceptionnelle » et au « grand intérêt historique », car il s’agit du « premier document marxiste révolutionnaire en provenance d’un État ouvrier depuis qu’a été anéantie l’opposition de gauche et que Trotski a été assassiné [52] ». Pierre Frank, qui ne considère pas ce texte comme purement orthodoxe du point de vue trotskiste, ne manque pas de s’approprier la « Lettre ouverte » à travers cette préface, en annexant le texte polonais aux problématiques politiques des trotskistes de la IVe Internationale.

La réception militante dans le champ étudiant français

Les trotskistes

La réception dans les milieux étudiants trotskistes proche de la IVe Internationale – les militants de la JCR –, s’est effectuée au travers des lectures des journaux Quatrième Internationale et d’Avant-Garde Jeunesse. Dans un article d’avril 1966 intitulé « Un exemple : ceux qui luttent contre la guerre du Vietnam réclament la libération des révolutionnaires polonais [53] », la revue mensuelle trotskiste relate la rédaction d’une lettre demandant la libération de Kuroń et Modzelewski par un comité de soutien formé à l’université de Berkeley [54] , et souhaite apparemment éveiller la même solidarité chez les étudiants français militants. Quatrième Internationale propose en septembre 1966 un entretien réalisé en Pologne avec un étudiant polonais très bien informé [55] , donc probablement issu du milieu contestataire de Varsovie, qui évoque les diminutions de liberté depuis 1956, le contenu de la « Lettre ouverte » et l’arrestation de ses auteurs, et surtout le climat militant de l’université de Varsovie. Une fois encore, le lectorat visé semble être celui des étudiants de la JCR. Un autre aspect important de cette réception du texte de Kuroń et Modzelewski réside dans les nombreuses publicités pour la brochure éditée en France que Quatrième Internationale publie au fil de ses pages, en la qualifiant de « texte très important » et mentionnant son possible achat à l’unité ou par dix [56] – annonçant ainsi la distribution à plus grande échelle parmi les militants et étudiants.

Le bimestriel de la JCR, Avant-Garde Jeunesse, dans un article célébrant les dix ans des octobre polonais et hongrois, mentionne les procès et la « Lettre ouverte » dans laquelle Kuroń et Modzelewski « appellent à la Révolution socialiste et se montrent les continuateurs de la tradition bolchevique [57] ». Il cite ensuite le fragment du texte concernant le développement des luttes révolutionnaires et anti-bureaucratiques dans le monde. On voit donc bien ici que le contenu de la « Lettre ouverte » est réinterprété dans les milieux étudiants trotskistes comme une déclaration révolutionnaire applicable à un plus large mouvement contestataire mondialisé.

Les lambertistes

C’est aussi dans l'un des journaux révolutionnaires des trotskistes lambertistes, Révoltes, que s’effectue la réception militante de la « Lettre ouverte ». Dans le n° 3 de cette revue mensuelle, paru en décembre 1966, le militant lambertiste Charles Berg publie une critique littéraire de l’ouvrage 1956 ou le Printemps en octobre de Pierre Broué, Balazs Nagy et Jean-Jacques Marie, qui propose quelques pages du texte de Kuroń et Modzelewski [58] . Charles Berg écrit à son sujet :

« Ce livre n’est pas à lire, IL EST A DIFFUSER. C’est aujourd’hui le moyen d’exprimer notre solidarité active avec la jeunesse et le prolétariat des pays de l’Est. Le livre se termine par la lettre ouverte de Kuroń et Modzelewski au parti communiste polonais ; ces deux communistes exclus et emprisonnés ont salué leur condamnation le poing levé, en chantant l’Internationale. An nom de ceux qui, malgré la répression, mènent le combat pour le socialisme, les militants de RÉVOLTES doivent s’assurer de la vente de ce livre. Ce livre est pour nous un outil, un instrument de combat [59] . »

La « Lettre ouverte » apparaît donc comme un document militant au service de la révolution que souhaitent les trotskistes lambertistes français et qui est réinterprété dans le contexte de cette lutte politique.

Ce filtre trotskiste lambertiste français est largement applicable à l’ouvrage Pologne-Hongrie 1956 [60] . Publié sous la direction de deux lambertistes, Jean-Jacques Marie et Balasz Nagy, à l’occasion du dixième anniversaire des octobre polonais et hongrois, c’est un recueil de textes et de documents originaux polonais et hongrois. La « Lettre ouverte » y est évoquée sous la plume du préfacier de l’ouvrage, le célèbre lambertiste Pierre Broué, membre fondateur de l’Organisation communiste internationale. Il y relate les deux procès polonais – des trotskistes et des auteurs de la « Lettre ouverte » –, et affirme qu’il voit dans ce « lien vivant [61] » entre les anciens (Hass, Śmiech, Badowski) et les modernes (Kuroń et Modzelewski) un avenir révolutionnaire justement contenu dans la « Lettre ouverte ». Il perçoit dans ce texte le « couronnement » de 1956 dans lequel il voit une perspective à la fois socialiste et révolutionnaire [62] . Mais au-delà de cette continuité, Pierre Broué semble discerner dans la « Lettre ouverte » un appel à la lutte des jeunes socialistes d’un côté comme de l’autre du rideau de fer :

« La ‘Lettre Ouverte’ est l’éclatante démonstration de ce que la jeune génération – dans les pays dits « socialistes » comme ailleurs – a besoin d’un programme révolutionnaire et qu’elle est apte simultanément à le découvrir et à le construire […] [63] »

Le contenu de cette préface éclaire ainsi la volonté révolutionnaire et internationaliste qui pousse les auteurs de l’ouvrage à publier, en guise de postface, de larges extraits de la « Lettre ouverte ».

Les situationnistes

La « Lettre ouverte » de Kuroń et Modzelewski est du reste mentionnée dans un des textes fondamentaux de la contestation estudiantine française des années 1968, la brochure de l’Internationale situationniste De la misère en milieu étudiant : considérée sous ses aspects économique, politique, psychologique, sexuel et notamment intellectuel et de quelques moyens pour y remédier [64] . Les situationnistes, réunis autour de Guy Debord à partir de 1957, gagnent en influence en devenant majoritaires à l’UNEF de Strasbourg en mai 1966, et éditent quelques mois plus tard une brochure rédigée par Mustapha Khayati, De la misère en milieu étudiant. A la rentrée 1966, cette dernière est très largement diffusée à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires en France et à l’étranger [65] . Daniel Cohn-Bendit et de nombreux anarchistes revendiquent son influence et prennent activement part à sa diffusion à Nanterre. La brochure figure d’ailleurs parmi les références majeures du Mouvement du 22 mars. Les auteurs de la brochure évoquent la révolte de la jeunesse de plus en plus virulente dans les pays de l’Est, et mentionnent le développement dans ces pays d’une contestation plus structurée, formée à partir de clubs ou de revues, et dont la « Lettre ouverte » est emblématique :

« Le fait le plus important a été la publication par les jeunes Polonais Kuroń et Modzelewski de leur “Lettre Ouverte au Parti Ouvrier Polonais”. Dans ce texte, ils affirment expressément la nécessité de “l’abolition des rapports de production et des relations sociales actuelles” et voient qu’à cette fin “la révolution est inéluctable”. L’intelligentsia des pays de l’Est cherche actuellement à rendre conscientes et à formuler clairement les raisons de cette critique que les ouvriers ont concrétisée à Berlin-Est, à Varsovie et à Budapest, la critique prolétarienne du pouvoir de classe bureaucratique. Cette révolte souffre profondément du désavantage de poser d’emblée les problèmes réels, et leur solution. Si, dans les autres pays, le mouvement est possible, mais le but reste mythifié, dans les bureaucraties de l’Est, la contestation est sans illusion, et ses buts connus. Il s’agit pour elle d’inventer les formes de leur réalisation, de s’ouvrir le chemin qui y mène [66] . »

Cette analyse du texte polonais permet ainsi de pointer le paradoxe opposant les luttes à l’Est et à l’Ouest : soit le but est clair mais les moyens manquent soit, au contraire, la révolte est possible, mais ses visées sont idéalisées. Du reste, la brochure affirme plus loin que toutes les futures organisations révolutionnaires doivent considérer comme banale la « dénonciation théorique et pratique du stalinisme sous toutes ses formes [67] », et « la réalisation internationale du pouvoir absolu des Conseils ouvriers », idée centrale du texte de Kuroń et Modzelewski, comme le « projet essentiel » du nouveau mouvement révolutionnaire [68] . Au vu de la très grande diffusion de cette brochure, on peut en supposer que de nombreux étudiants contestataires français, faute d’avoir tenu la « Lettre ouverte » entre leurs mains, en ont eu un écho par l’intermédiaire des situationnistes.

Les anarchistes et étudiants de Nanterre

Autocollant de soutien à Kuroń et Modzelewski, diffusé à Nanterre en 1967. Jean-Pierre Duteuil, "Nanterre 1965-66-67-68 : vers le mouvement du 22 mars", Mauléon, Acratie, 1988, p.177.Les étudiants anarchistes de la LEA (Liaison des étudiants anarchistes), co-fondateurs du Mouvement du 22 mars à Nanterre, font également référence à la « Lettre ouverte » de Kuroń et Modzelewski, et ce notamment dans un tract diffusé à Nanterre et daté du 10 janvier 1967 qui lance un appel aux conseils ouvriers libres en fustigeant la bureaucratie :

« La seule issue possible était d’adopter et de tenter d’appliquer le mot d’ordre des révoltés (TOUT LE POUVOIR AUX SOVIETS LIBRES) qui était aussi celui de la Constituante de 1918, sous peine d’insérer la révolution dans des cadres nationaux, et de laisser le champ libre à une couche bureaucratique qui ne tarderait pas à s’ériger en CLASSE (c’est effectivement ce qui s’est produit : voir la Lettre au Parti Ouvrier Polonais par Kuroń et Modzelewski) [69] . »

On voit donc bien ici que la « Lettre ouverte » joue une fois encore le rôle d’un support et d’une référence théoriques pour les étudiants militants soucieux de l’autogestion dans les usines et de la chute de la bureaucratie. Le texte de Kuroń et Modzelewski offre du reste un cadre d’analyse politique, notamment grâce à la notion de « classe bureaucratique » que les deux auteurs élaborent.

Plus largement enfin, la réception de la « Lettre ouverte » à Nanterre se solde par une solidarité à l’égard de ses auteurs emprisonnés. Dans son ouvrage sur la formation du Mouvement du 22 mars à Nanterre [70] , Jean-Pierre Duteuil mentionne une campagne de solidarité pour la libération de Kuroń et Modzelewski, organisée en 1967 sur le campus, avec des manifestations, des meetings et la réalisation d’affiches et d’autocollants [71] . L’un de ces autocollants de soutien est révélateur de l’internationalisme qui agite les étudiants de Nanterre. Son contenu compare ainsi les deux Polonais emprisonnés à ceux qui, en Espagne, aux Etats-Unis et au Vietnam, soutiennent les ouvriers, les noirs ou les Viêt-Congs :

« Jacek et Karol pourraient être

… espagnols : avec les mineurs des Asturies, ils combattraient le régime pourri

… américains : avec les chômeurs noirs de Chicago, ils participeraient aux émeutes contre le régime pourri

… vietnamiens : avec les guérilleros, ils terroriseraient le système pourri [72] ».

Kuroń et Modzelewski sont donc inclus dans une contestation mondialisée qui lutte contre les régimes oppresseurs un peu partout dans le monde. L’autocollant appelle d’ailleurs les deux auteurs à rejoindre les rangs de la lutte internationale aux côtés des Vietnamiens, Américains et Espagnols, et mentionne finalement leur arrestation en 1965 et la publication du texte en 1966 :

« 1966 : leur ”Lettre Ouverte” est vendue en librairie ; c’est ainsi que nous les connaissons et devenons leurs camarades [73] . »

Ainsi, une large partie du milieu étudiant contestataire français a à l’esprit la « Lettre ouverte ». D’où sa présence sur différents stands au milieu de la cour de la Sorbonne en mai 1968.

Ainsi, malgré des contextes politiques opposés – démocratie en France, Etat policier totalitaire en Pologne – , et des revendications, motivations et espoirs dissemblables, un transfert de contestation s’est opéré entre Varsovie et Paris. Il y a donc eu non seulement contact, frottement véritable entre les deux champs étudiants contestataires français et polonais tout au long des années 1960, mais aussi une circulation culturelle concrète d’hommes, d’idées et de documents entre les deux milieux, à travers un « import-export intellectuel [74] » que le cas de la « Lettre ouverte au Parti ouvrier polonais » illustre bien. Finalement, ces liens précédemment noués vont former la base de la réception du mouvement de Mars polonais dans la contestation universitaire parisienne en 1968 et au-delà. En effet, la perception et la réappropriation du mouvement étudiant polonais de mars 1968 par les acteurs du Mai français se sont justement opérées à partir des cadres théoriques forgés par cette circulation franco-polonaise antérieure, notamment à travers la réinterprétation et la réédition de la « Lettre ouverte ». Mais plus précisément encore, ces transferts et contacts franco-polonais des années 1960 ont représenté l’embryon d’une rencontre plus nette et d’un soutien plus durable qui se développe une quinzaine d’années plus tard. C’est au milieu des années 1970 que la sympathie française pour les révisionnistes de l’Est se métamorphose en véritable culte des dissidents, engendré par la traduction du livre majeur d’Alexandre Soljenitsyne L’archipel du goulag en 1973. Cet « effet Soljenitsyne » ouvre une brèche qui fonde une critique de gauche antisoviétique et antitotalitaire, dont certains des anciens étudiants contestataires de Mai forment les avant-postes. Ces derniers se passionnent dès lors pour la dissidence est-européenne, et notamment polonaise, qui est marquée par la création en août 1980 du premier syndicat libre d’opposition, Solidarność, – fondé entre autres par des anciens étudiants contestataires varsoviens. Et c’est le soutien affiché de la gauche intellectuelle française à la dissidence polonaise – deux milieux issus de la contestation universitaire – qui vient en somme féconder ce qui, en creux, était à l’œuvre dans les années 1960.

Pour citer cet article :

Martha Kirszenbaum, « 1968 entre Varsovie et Paris : un cas de transfert culturel de contestation », Histoire@Politique. Politique, culture, société, N° 6, septembre-décembre 2008.

Notes :

Les grandes dates de Mai 68 sur KronoBase : http://www.kronobase.org/dates-mai-1968

[1] Pierre Grémion, Paris / Prague, La gauche face au renouveau et à la régression tchécoslovaques 1968-1978, Paris, Julliard, 1985.

[2] Gilles Martinet, « Les ambiguïtés de la gauche française face au Printemps de Prague », François Fejtö, Jacques Rupnik (dir.), Le Printemps tchécoslovaque 1968, Bruxelles, Editions Complexe, 1998, p. 226-227.

[3] Hervé Hamon, Patrick Rotman, Génération, 1. Les années de rêve, Paris, Points Seuil, 1998, p. 163.

[4] Pierre Goldman, Souvenirs obscurs d’un juif polonais né en France, Paris, Seuil, 1975.

[5] Hervé Hamon, Patrick Rotman, op. cit., p. 145.

[6] Yaïr Auron, Les Juifs d’extrême gauche en Mai 68, Paris, Albin Michel, 1998, p. 24.

[7] Ibid.

[8] Daniel Cohn-Bendit, Le grand bazar, Paris, P. Belfond, 1975, p. 11.

[9] Hervé Hamon, Patrick Rotman, op. cit., p. 145.

[10] Emmanuelle Loyer, Mai 68 dans le texte, Paris, Editions Complexe, 2008, p. 10.

[11] Michel Espagne, Les transferts culturels franco-allemands, Paris, Presses universitaires de France, 1999, p. 4.

[12] Jean-François Sirinelli, « La France des sixties revisitée », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n° 69, 2001, p. 117.

[13] Entretien avec Barbara Toruńczyk, réalisé à Varsovie le 3 avril 2008.

[14] Daniel Cohn-Bendit, Nous l'avons tant aimée, la Révolution, Paris, Barrault, 1986, p. 201.

[15] Entretien avec Barbara Toruńczyk, réalisé à Varsovie le 3 avril 2008.

[16] Daniel Bertaux, Danièle Linhart, Beatrix Le Wita, « Mai 1968 et la formation de générations politiques en France », Le Mouvement social, n° 143, avril-juin 1988, p. 75-89.

[17] Entretien avec Barbara Toruńczyk, réalisé à Varsovie le 3 avril 3008.

[18] Hervé Hamon, Patrick Rotman, op. cit., p. 175.

[19] Michel Trebitsch, « Les circulations de la pensée critique de 1956 à 1968 », dans Geneviève Dreyfus-Armand, Robert Frank, Marie-Françoise Lévy (dir.), Les années 68 : le temps de la contestation, Bruxelles, Éd. Complexe, 2000, p. 70.

[20] Andrzej Friszke, « Desant komandosów. Zanim doszło do Marca ‘68 » [La descente des commandos. Avant mars 68], Supplément de Polityka, n° 8 (2642), 23 février 2008, p. 11.

[21] Bernard Brillant, Les clercs de 68, Paris, PUF, « Le Nœud gordien », 2004, p. 30-31.

[22] Jacek Kuroń, La foi et la faute, à la rencontre et hors du communisme, Paris, Fayard, 1991, p. 237.

[23] Ibid.

[24] Geneviève Dreyfus-Armand, Laurent Gervereau (dir.), Mai 68 : les mouvements étudiants en France et dans le monde, Nanterre, BDIC, 1988, p. 106.

[25] Daniel Cohn-Bendit, op. cit., p. 27.

[26] Jerzy Eisler, Polski rok 1968 [L’année polonaise 1968], Warszawa, Instytut Pamięci Narodowej (IPN), 2006, p. 66.

[27] Ibid.

[28] Geneviève Dreyfus-Armand, Laurent Gervereau, op. cit., p. 124.

[29] Entretien avec Adam Michnik, réalisé à Varsovie le 28 mars 2008.

[30] Jacques Sauvageot, Alain Geismar, Daniel Cohn-Bendit, Jean-Pierre Duteuil, La Révolte étudiante : les animateurs parlent, Paris, Seuil, 1968, p. 71.

[31] Cyril Bouyeure, L’invention du politique. Une biographie d’Adam Michnik, Lausanne, Les Éditions Noir sur Blanc, 2007, p. 72.

[32] Cité par Michel Trebitsch, « Les circulations de la pensée critique de 1956 à 1968 », dans Geneviève Dreyfus-Armand, Robert Frank, Marie-Françoise Lévy (dir.), op. cit., p. 71.

[33] Entretien avec Adam Michnik, réalisé à Varsovie le 28 mars 2008.

[34] Michel Espagne, op. cit., p. 4.

[35] Jerzy Eisler, op. cit., p. 60.

[36] Ibid.

[37] Alain Krivine, Ça te passera avec l’âge, Paris, Flammarion, 2006, p. 261.

[38] Witold Jedlicki, « Kajdany Ludwika Hassa » [Les chaînes de Ludwik Hass], Kultura, Paris, 1966, n° 4, p. 3-21.

[39] Entretien avec Bernard Conein, réalisé à Paris le 28 avril 2008

[40] Franciszek Dąbrowski, Piotr Gontarczyk, Paweł Tomasik (dir.), Marzec 1968 w dokumentach MSW [Mars 1968 dans les documents du ministère de l’Intérieur], Tom I, « Niepokorni », Warszawa, IPN, 2008, p. 27.

[41] Entretien avec Bernard Conein, réalisé à Paris le 28 avril 2008.

[42] Michel Espagne, op. cit., p. 27.

[43] Entretien avec Charles Urjewicz, réalisé le 13 mai à Paris.

[44] Entretien avec Bernard Conein, réalisé à Paris le 28 avril 2008.

[45] Pierre Bourdieu, « Les conditions sociales de la circulation internationale des idées », Les Actes de la recherche en science sociales, décembre 2002, n° 145, p. 3-8.

[46] Ibid., p. 5.

[47] Entretien avec Michel Grojnowski, réalisé à Paris le 18 juin 2008.

[48] Michel Espagne, op. cit., p. 9.

[49] Entretien avec Michel Grojnowski, réalisé à Paris le 18 juin 2008.

[50] Pierre Bourdieu, « Les conditions sociales de la circulation internationale des idées », op. cit., n° 145, p. 4.

[51] Ibid., p. 5.

[52] Jacek Kuroń, Karol Modzelewski, Lettre au Parti ouvrier polonais, Paris, François Maspero, Cahiers « Rouge », n° 4, 1969, p. VI.

[53] « Un exemple : ceux qui luttent contre la guerre du Vietnam réclament la libération des révolutionnaires Polonais », Quatrième Internationale, avril 1966, p. 4.

[54] Ibid.

[55] « Pologne : Dix ans après », Quatrième Internationale, septembre 1966, p. 6.

[56] Quatrième Internationale, octobre 1966, p. 6.

[57] Gérard de Verbizier, « Pologne, 1956, Hongrie 1956 », Avant-Garde Jeunesse, novembre-décembre 1966, n° 2, p. 14.

[58] Charles Berg, « Pour la construction de l’organisation révolutionnaire de la jeunesse », Révoltes, n° 3, décembre 1966, p. 3.

[59] Ibid.

[60] Jean-Jacques Marie, Balasz Nagy (dir.), Pologne-Hongrie 1956, Paris, Etudes et Documentation internationale, 1966, 386 p.

[61] Ibid., p. XXV.

[62] Ibid.

[63] Ibid. p. XXVI.

[64] De la misère en milieu étudiant : considérée sous ses aspects économique, politique, psychologique, sexuel et notamment intellectuel et de quelques moyens pour y remédier, brochure éditée par des membres de l'Internationale situationniste et des étudiants de Strasbourg, novembre 1966, 28 p.

[65] Emmanuelle Loyer, op. cit., p. 34.

[66] De la misère en milieu étudiant, op. cit., p. 20-21.

[67] Ibid., p. 26.

[68] Ibid., p. 28.

[69] Brochure de la Liaison des Etudiants Anarchistes / Cercle d’Etudes Libertaires, 10 janvier 1967, BDIC F°∆ 813/1-14.

[70] Jean-Pierre Duteuil, Nanterre 1965-66-67-68 : vers le Mouvement du 22 mars, Mauléon, Acratie, 1988.

[71] Jean-Pierre Duteuil, op. cit., p. 177.

[72] Ibid.

[73] Ibid.

[74] Conférence prononcée le 30 octobre 1989 pour l’inauguration du Centre français de l’université de Fribourg, réédité dans Pierre Bourdieu, « Les conditions sociales de la circulation internationale des idées », Les Actes de la recherche en science sociales, décembre 2002, n° 145, p. 3-8.

 

Martha Kirszenbaum

Martha Kirszenbaum est diplômée du double Master de recherche « Histoire et théorie du politique » à l'Institut d'études politiques de Paris et à l'Ecole doctorale de Sciences-Po. Elle est ancienne Visiting Student et Research Scholar à l'université de Columbia à New York, notamment au East-Central European Center. Elle a contribué à l'ouvrage 68 hors de France. Histoire et constructions historiographiques, publié chez L'Harmattan en 2008."

 

Mots clefs : 1968 ; Pologne ; transferts culturels ; mouvement étudiant ; Lettre ouverte au Parti ouvrier polonais.

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