Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Landry Charrier, La Revue de Genève. Les relations franco-allemandes et l'idée d'Europe unie (1920-1925)

Genève, Slatkine Éruditions, 2009, 368 p.

Ouvrages | 15.01.2010 | Jean-Michel Guieu
  • imprimer
  • version pdf
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

© Slatkine EruditionDans le champ déjà bien labouré des revues littéraires de l’entre-deux-guerres, Landry Charrier choisit dans cet ouvrage, issu d’une thèse de doctorat en études germaniques, de s’intéresser à une revue suisse dont le titre est certes bien connu, mais qui n’avait jusqu’à présent pas éveillé chez les chercheurs le même intérêt que ses consœurs françaises ou allemandes. La Revue de Genève constitue pourtant, durant la première moitié des années 1920, un intéressant laboratoire du rapprochement franco-allemand à une époque marquée par les haines réciproques des deux côtés du Rhin.

La revue vit alors sous l’influence de son fondateur et inspirateur, Robert de Traz (1884-1951), « personnage incontournable du paysage intellectuel romand » qui avait accompli après-guerre un « revirement idéologique spectaculaire », passant du nationalisme barrésien au cosmopolitisme incarné par la Société des Nations (SDN). C’est précisément l’adhésion de la Suisse à la nouvelle organisation internationale et le choix de Genève pour son siège qui décidèrent de Traz à fonder, en juillet 1920, cette nouvelle revue politico-intellectuelle qu’il allait dès lors porter à bout de bras, malgré les difficultés financières et au prix de sa santé, ce qui aboutit à son retrait de la direction dès l’automne 1924. À cette date, la revue était devenue une tribune jouissant d’une grande renommée, riche de quelques 600 collaborateurs (écrivains, journalistes, historiens, philosophes, critiques et hommes d’État). Elle avait été, par exemple, la première à donner une traduction française des travaux de Freud. Elle publiait également d’excellentes « chroniques internationales » rédigées par William Martin l’un des meilleurs experts en la matière.

De Traz envisageait son travail de médiation entre les peuples sur la base de la neutralité, laissant s’exprimer et se juxtaposer au fil des numéros les opinions les plus diverses, afin de susciter la contradiction et la reprise du dialogue. Gide dira que la revue constituait l’« un des rares îlots habitables » dans cette Europe ravagée par les tensions de toutes sortes consécutives à la Grande Guerre. Si Landry Charrier considère que les enquêtes et débats internationaux que de Traz organisa ne trouvèrent jusqu’à Locarno « aucun point de comparaison dans le paysage revuiste de l’époque », il souligne tout autant les « erreurs d’appréciation » de son fondateur, liées à ses origines intellectuelles, qui contrarièrent quelque peu l’œuvre de rapprochement franco-allemand qu’il jugeait prioritaire. Il publia ainsi fort maladroitement, dans le premier numéro de la revue, en juillet 1920, des extraits des mémoires du général von Kluck, célèbre pour avoir conduit les troupes allemandes jusqu’aux portes de Paris, ce qui amena de Traz, face à l’indignation suscitée, à rompre avec son attitude de neutralité et à défendre les thèses de l’Entente, se privant ainsi de la collaboration des intellectuels allemands les plus importants, à l’instar du romaniste Ernst Robert Curtius. En 1920 encore, il publia un texte de l’historien nationaliste Jacques Bainville sur la situation de « la France vis-à-vis de l’Allemagne », dont la fermeté éloigna de la revue les Allemands les plus « significatifs », de surcroît peu enclins à collaborer à un organe proche de la SDN et émanant d’une Suisse romande qui avait fait preuve d’une attitude pro-française pendant le conflit. En 1921-1922, de Traz se saisit de la publication du Génie du Rhin de Maurice Barrès pour lancer un nouveau débat sur l’avenir des relations franco-allemandes. Mais en faisant appel à des intellectuels plus intransigeants que modérés (Viktor Klemperer ou Pierre Mille), l’échange dégénéra en violente polémique ! De Traz eut recours, pour calmer les esprits, au journaliste romand Édouard Combat qui, en pleine crise de la Ruhr, tenta d’avancer des propositions de médiation concrètes, telle la constitution d’une Rhénanie démilitarisée. À la suite de l’échec d’une dernière tentative de conciliation – à l’automne 1923 – entre Georg Bernhard, rédacteur en chef de la Vossische Zeitung qui appelait la France à un « beau geste » dans l’affaire des réparations, et André François-Poncet qui mettait en cause la mauvaise volonté allemande, de Traz renonça aux confrontations directes faute de pouvoir aboutir à aucun réel compromis entre les points de vue allemand et français. La revue continua néanmoins de jouer un rôle important dans la connaissance des grands auteurs de langue allemande, notamment de Thomas Mann qu’elle contribua à réhabiliter auprès de l’opinion française après ses égarements nationalistes de la guerre.

Tout aussi fécond fut certainement le travail que la revue amorça en faveur du processus d’unification européenne. Fin 1922-début 1923, elle lança une grande enquête sur l’avenir de l’Europe, à laquelle participèrent, notamment, André Gide, Hermann von Keyserling ou Miguel de Unanumo. Cette enquête rencontra un certain retentissement car elle « secoua les consciences ». Les intellectuels sollicités furent unanimes à considérer que l’Europe était amenée à disparaître si elle ne se révélait pas capable d’une certaine union. De Traz était lui-même favorable à une fédéralisation des États européens, mais dans le respect de la multiplicité des cultures et de la primauté absolue des nations. Le fondateur de la Revue de Genève ne se départit jamais, en effet, d’un certain nationalisme que reflétait la formule longtemps portée sur la couverture de la revue : « Internationale sans être internationaliste »…

Au total, grâce à la mobilisation de sources variées, dont de nombreux documents d’archives inédits, l’auteur nous livre, dans une langue précise et raffinée, le portrait en action d’une revue et de son fondateur, impliqués dans une œuvre de médiation franco-allemande, dont les résultats, pour être mitigés, n’en ont pas moins utilement préparé les esprits à la détente qui devait marquer la seconde moitié des années 1920. À cette date, d’ailleurs, la médiation genevoise semblait perdre de son intérêt, le dialogue se faisant désormais directement entre les deux anciennes ennemies. La revue se consacra alors surtout aux aspects littéraires tout en se « romandisant » très nettement, avant de disparaître à la fin de 1930.

Jean-Michel Guieu

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670