Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

Privé et public dans les pays communistes d'Europe centrale

Coordination : Sandrine Kott et Michel Christian

Entre production et reproduction : à propos du discours officiel sur les femmes tchèques dans les années 1950 et 1960

Marie Černá
Résumé :

Le trajet dessiné par les idéologues de l’émancipation féminine communiste, qui devait mener de la sphère privée familiale et domestique à la sphère publique du travail salarié, n’était (...)

  • imprimer
  • version pdf
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

L’émancipation de la femme était l’un des fondements de l’idéologie communiste. Dans cette vision émancipatrice, la femme serait libérée une fois pour toutes par l’abolition de la propriété privée en tant qu’instrument de la domination masculine, et par son introduction sur le marché du travail. Ce n’est qu’à travers sa participation à la production, impliquant un travail salarié, qu’elle acquerrait l’indépendance économique et sociale ainsi que l’égalité par rapport à l’homme.

Cette vision, élaborée et propagée par des idéologues tels que Engels ou Bebel [1] , fut mise en œuvre dans tous les Etats communistes. Elle donne une recette fort simple : il suffit que la femme quitte le ménage dont elle est esclave et qu’elle soit remplacée dans son rôle traditionnel par les services collectifs de l’Etat communiste, pour entrer dans la sphère publique du travail. Mais comme toutes les formules trop simples, elle se heurte à une réalité plus complexe. Pour suivre les péripéties historiques de ce projet émancipateur ainsi que le débat qui l’a accompagné, il faut ouvrir le champ à d’autres variables, dont l’importance change selon le contexte. Cela permet de confronter cette conception idéologique abstraite à ses modalités pratiques de mise en œuvre. Mais cela implique aussi de prendre en considération les angles morts de la question dite « féminine ». Ainsi, tout au long de la période communiste, l’enjeu des débats reste le rapport des femmes au travail ou bien la place des femmes au travail. Toutes les autres dimensions plus subtiles du problème des relations entre les sexes sont omises.

Les catégories de privé et de public jouent un rôle important dans ce débat. Pour le sens commun, qui oppose le privé, perçu comme la sphère domestique et familiale, au public, perçu comme la sphère du travail, il s’agit là d’un des classiques du débat sur l’émancipation des femmes. Mais le trajet esquissé par les idéologues de l’émancipation féminine communiste, qui menait de la sphère privée familiale et domestique à la sphère publique du travail salarié, ne s’est pas révélé linéaire ni dénué d’embûches.

La perception et la construction du privé ont ainsi connu plusieurs transformations, comme le montre manifestement le débat qui s’ouvre au début des années 1960 dans les pays tchèques. Ce débat sur la situation des femmes mères et salariées, qui est aussi un débat sur la place de la famille et sur celle de l’enfant au sein de la société, remet en question les orientations de la période précédente. Au début des années 1960, il apparaît que la question du travail comme instrument de l’émancipation féminine ne peut être séparée de celle de l’enfant et de la famille. C’est d’ailleurs la relation entre la femme et l’enfant qui est placée au centre du débat. La sphère privée, dont la femme socialiste devait se libérer, connaît une réhabilitation en tant que sphère essentielle à l’évolution correcte du jeune enfant.

On peut être frappé aujourd’hui par l’essentialisme avec lequel la relation mère-enfant, considérée comme « naturelle », est abordée dans ce débat. L’accent mis sur le lien biologique peut nous paraître conservateur et même contraire à l’émancipation des femmes. Il faut se garder cependant de plaquer nos propres catégories sur des réalités historiques parfois plus complexes. Mon but est ici de replacer le débat sur la place des femmes dans le contexte plus large du réformisme des années 1960, qui s’est construit en réaction à la décennie précédente. Il s’agit de déterminer quelles sont les circonstances de ce débat, ses acteurs principaux et leurs intérêts spécifiques. Cela peut nous aider à percevoir l’émancipation communiste des femmes comme la résultante de plusieurs forces économiques, politiques et sociales. Si le projet idéologique initial a bien joué un rôle important, il n’a en effet été ni homogène, ni figé. On peut aussi voir dans le débat des années 1960 une tentative pour réhabiliter la sphère privée et lui rendre une partie du sens dont la décennie précédente l’avait privée.

La solution communiste de la question féminine et sa mise en œuvre initiale

L'émancipation des femmes par le travail

Pour comprendre les enjeux du débat qui s’ouvre au début des années 1960, il convient de revenir aux années 1950, pendant lesquelles l’émancipation des femmes sur le modèle communiste a connu sa première mise en œuvre. Le régime communiste s’est en partie fondé sur sa manière de formuler la « question féminine ». La nouvelle position des femmes au sein de la société communiste devait devenir l’un des éléments de rupture avec le passé. Les communistes avaient formulé la « question féminine » de telle manière qu’en soutenant le communisme, on était censé soutenir également le bien-être des femmes. Dans la société tchèque de l’après-guerre, cette vision de l’émancipation des femmes par le travail correspondait en outre à des besoins réels, car il fallait compenser le manque de main-d’œuvre qui avait résulté de l’expulsion de millions d’Allemands de Tchécoslovaquie.

Dans un discours prononcé en 1947, Antonín Zápotocký, alors haut fonctionnaire communiste et futur président de la République, faisait l’aveu suivant : « oui, notre situation est tellement mauvaise que nous avons vraiment besoin du travail et de l’aide des femmes pour reconstruire la République. […] Votre participation au travail constitue la meilleure voie vers l’émancipation dans toutes les dimensions de la vie sociale. [...] Cette émancipation ne peut pas être atteinte par des lamentations, par des plaintes. On ne peut la réaliser qu’à la condition que les femmes prouvent que leur travail est devenu indispensable et qu’on ne peut pas s’en passer dans la reconstruction de notre économie [2] . » Le futur « président ouvrier » utilise la question féminine même avant 1948 dans une polémique entre les communistes et le Parti populaire tchécoslovaque (d’orientation catholique). Les femmes deviennent ainsi un enjeu, que les partis utilisent pour se distinguer les uns des autres. On voit que, dans le modèle émancipateur mis en œuvre par les communistes dès leur arrivée au pouvoir en 1948, les intérêts économiques et politiques ne font qu’un.

Il serait pourtant trompeur de croire que la priorité accordée au travail pour émanciper les femmes était un projet uniquement et purement communiste. C’était aussi un cheval de bataille du vaste mouvement des femmes constitué après 1945 [3] . Ce dernier avait renoué avec la riche tradition d’un mouvement structuré et bien développé avant 1939. La situation spécifique de l’après-guerre donna naissance à deux grandes entités : le Front national des femmes (Národní fronta žen), qui regroupait des représentantes des quatre partis principaux, et le Conseil des femmes tchécoslovaques (Rada československých žen), qui abritait sous son toit des personnes, mais aussi une multitude d’associations et de sociétés. Leur intérêt couvrait un large champ politique et social : il s’agissait d’harmoniser le travail et la vie de famille mais aussi d’encourager les femmes au travail. Après la prise du pouvoir par les communistes en 1948 et le putsch interne au sein du Conseil des femmes tchécoslovaques, cette organisation déclara très vite son soutien et son dévouement au nouveau régime. Elle se transforma dès 1950 en une Union tchécoslovaque des femmes (Československý svaz žen). Cette organisation monolithique, épurée de toute opposante réelle ou supposée à l’idée communiste, devint ainsi l’unique organisation représentante des femmes tchécoslovaques, chargée de propager le projet émancipateur communiste.

Mais le développement du travail féminin correspondait aussi à une évolution générale des comportements : l’entrée massive des femmes dans la sphère publique par le biais du travail – notamment dans l’enseignement – était acceptée comme quelque chose de plus en plus normal. L’entrée des femmes dans la sphère professionnelle n’était pas subite et concernait surtout la jeune génération, beaucoup de femmes restant dans les années 1950 au foyer sans que cela soit considéré comme quelque chose d’anormal. Je reviendrai plus loin sur cette double dimension de la perception des femmes. Sans sous-estimer la persistance des stéréotypes à l’égard des femmes dans leur nouveau rôle [4] , on peut affirmer qu’il existait dans le cas tchèque une autonomie du statut de la femme, officiellement soutenue par le régime et en même temps socialement bien acceptée. C’est ce qui apparaît par exemple à la lecture des témoignages que l’on trouve dans de nombreux récits de vie de femmes de la génération d’après-guerre, qui parlent de leur éducation et de leur activité professionnelle comme de quelque chose allant de soi [5] . Le « succès » de la mobilisation des femmes pour le travail peut aussi s’illustrer par des chiffres : en 1960, environ 60 % des femmes en âge de travailler exercent un emploi.

Une fois le régime communiste installé, la propriété privée supprimée et une grande masse de femmes entrées sur le marché du travail, la question féminine perd son existence officielle au cours des années 1950 et ne réapparaît qu’au début de la décennie suivante. Les aléas de l’Union des femmes tchécoslovaques, supprimée en 1952 et rétablie en 1967, sont d’ailleurs à l’image de la place plus ou moins grande accordée par le régime au débat sur la place des femmes dans la société tchèque.

Le privé et le public dans la conception communiste de l’émancipation des femmes

Il existe une interprétation assez rigide selon laquelle, au nom d’un idéal de vie collective, la sphère privée aurait été vidée de son contenu par le régime communiste et par conséquent strictement séparée de la sphère publique [6] . Cela est sans doute vrai dans de nombreux domaines tels que la propriété privée ou l’emploi.

Certes, le modèle émancipateur communiste prévoyait clairement que les femmes devaient quitter la sphère privée pour se libérer de leurs entraves et pour acquérir la liberté et l’autonomie que seule la sphère publique, notamment le travail salarié, pouvait leur donner. L’Etat communiste ne s’est d’ailleurs pas contenté de proclamations idéologiques. La loi sur la famille de 1949 annule en effet le statut de chef de famille qui donnait à l’homme une position décisive au sein de la famille et du couple. Ainsi le contrôle du mari sur sa femme est officiellement supprimé, les deux partenaires du couple ayant désormais les mêmes droits et devoirs. Cette loi était progressiste pour l’époque et le régime communiste ne se priva pas de la mettre en avant pour prouver qu’il avait véritablement démocratisé les rapports entre hommes et femmes. Il ne faut toutefois pas oublier que cette loi avait été préparée avant 1948 par le Conseil des femmes. Une preuve de plus que l’Etat communiste ne s’établissait pas uniquement contre la société mais qu’il s’appuyait sur d’autres courants pour les utiliser à son profit.

Dans ce modèle d’émancipation, tous les travaux revenant traditionnellement aux femmes au sein du couple – soin du ménage et soin du couple – étaient perçus comme un fardeau gênant et sans raison d’être, qui devait être retiré des épaules des femmes et pris en charge par des services publics et des institutions collectives. Le privé devenait ainsi un frein à l’émancipation des femmes, mais aussi au progrès social en général. D’un point de vue communiste, la sphère privée avait en outre toujours quelque chose de suspect, puisqu’elle était liée à l’intérêt privé petit-bourgeois et donc au conservatisme. Et ceux – ou celles, car il s’agit le plus souvent de femmes – qui persistaient dans ces représentations jugées dépassées devenaient suspects eux aussi, bien qu’éventuellement éducables. Le personnage emblématique, et la cible de toutes les critiques pendant cette période, c’est l’individu qui « reste dans son coin », ne s’intéresse qu’à sa famille et refuse de reconnaître les « intérêts supérieurs de la société ». Cette image du privé correspond bien aux représentations idéologiques du projet communiste telles que les affiches et l’art propagandiste les donnent à voir.

Mais il y a aussi un autre niveau du discours et de l’action politique qui est peut-être moins lié à un projet futur qu’à la réalité quotidienne. Sans être moins idéologisé, il traite quand même de la famille et du travail ménager, quoique d’une façon différente. Ainsi, on parle de libérer la femme des travaux ménagers, mais aussi d’évaluer ces travaux à leur juste valeur. La loi sur l’assurance nationale de 1948 prend par exemple en compte les femmes au foyer en leur donnant le droit à la retraite. Cette loi est interprétée dans la presse comme une mesure qui « pour la première fois considère le travail de la femme au foyer comme une profession [7] ». A côté des efforts faits pour atteindre l’égalité entre hommes et femmes, le régime entretient donc des asymétries qui vont traverser toute la période communiste : ainsi l’obligation d’avoir un emploi ne concerne pas les femmes mariées, qui peuvent rester légalement au foyer ; de même, le congé de maternité n’est vraiment prévu que pour les femmes, les pères en étant strictement exclus.

A côté de la nouvelle fonction de la femme au travail dans la sphère publique, son ancienne fonction au sein de la famille persiste donc. La sphère privée par excellence, celle de la famille, est symboliquement et pratiquement beaucoup moins atteinte qu’on ne pourrait le penser. Cela apparaît manifestement dans le management des travaux ménagers : malgré les proclamations et les efforts faits pour construire un réseau de services publics et d’institutions éducatives collectives, une part importante du travail nécessaire au foyer reste à la charge des familles tout au long des années 1950. Les raisons de ce phénomène sont diverses : il y a le manque objectif d’infrastructures, mais aussi une désaffection manifeste de la part de la population. On constate donc une certaine continuité avec le passé : d’après une enquête réalisée en 1963 [8] la majorité de femmes employées ayant un enfant âgé de douze à dix-huit mois se repose sur l’aide de la grand-mère [9] , ce qui montre que même si la femme quitte le ménage pour travailler, celui-ci reste géré de façon traditionnelle par une autre femme, toujours dans le cadre de la sphère privée.

En outre, les représentants du régime n’ont en fait jamais contesté l’importance de la famille au sens traditionnel (celui de la famille nucléaire). Dans un discours de 1948, Václav Kopecký, ministre de l’Information, déclare ainsi : « La famille, la maternité, le mariage sont pour nous les choses les plus sacrées. Elles ont bien tort, ces sociétés bourgeoises hypocrites qui essayent de prouver que notre régime, notre gouvernement, notre ordre équivalent à un relâchement des engagements moraux, de la famille et du mariage. On verra à quel point nous traitons strictement les relations morales et à quel point nous sanctifions moralement la famille, le mariage, la maternité, alors que le capitalisme a en réalité détruit la famille, démoralisé le mariage et profané la maternité [10] . »

Un peu plus loin, Kopecký parle de la nécessité de « créer un nouvel idéal féminin, à côté de celui de la femme au foyer : une femme travaillant dans l’industrie, une femme constructrice, créatrice, et qui contribue à une meilleure vie du peuple ». Sans s’attarder sur le lexique à tonalité religieuse, on relèvera simplement dans ce discours un mélange typique de conservatisme et de progressisme. Il ne s’agit en aucun cas de nier les valeurs traditionnelles liées à la sphère privée et à la famille, mais plutôt de projeter leur renaissance dans la nouvelle société.

De même, la femme « publique » ne remplace pas la femme « privée » : elle est placée « à côté » de cette dernière. En fait, même au niveau de la représentation officielle, la femme des débuts de la période communiste ne cesse pas d’osciller entre sphère publique et sphère privée, dans leurs sens traditionnels. On peut d’ailleurs trouver des situations similaires dans d’autre pays qui passent aussi par cette étape de la « construction du socialisme [11] ». Plusieurs images de femmes socialistes coexistent donc pendant cette période : la femme au travail, indépendante et libérée de tous les liens traditionnels telle qu’elle est décrite par Petr A. Bílek [12] , n’est pas un modèle exclusif. Ces images de propagande qui avaient pour but d’attirer les femmes vers une activité salariée coexistaient avec des images de femmes mères représentant la lutte contre la guerre. La figure de protectrice de la paix puise sa force dans le pouvoir « traditionnel » des femmes de protéger et de soigner. Les femmes « qui donnent la vie » étant selon cette logique naturellement prédestinées à défendre la paix (équivalent à la vie) contre la guerre (équivalent de la mort).

Ces deux fonctions ne doivent pas être envisagées de manière séparée. En fait, elles apparaissaient fréquemment comme une double caractéristique de la femme lorsque celle-ci travaillait. Dans la presse de cette période, on peut ainsi trouver des portraits de femmes qui soit occupent un poste important (docteures, juristes, cheffes de coopératives, agricultrices), soit exercent une profession traditionnellement masculine, preuve de leur émancipation au sein de la nouvelle société. Mais dans ces portraits, les attributs de leur nouveau statut ou métier coexistent très souvent avec des images qui les montrent dans leur famille, entourées de leurs enfants au sein d’un foyer parfaitement entretenu. Elles sont présentées à la fois comme des travailleuses habiles, énergiques et responsables mais aussi comme des ménagères et des mères soigneuses. Les pères et les maris sont soit absents, soit dans une position où leur femme s’occupe d’eux.

On ne peut pas dire que l’idéal nouveau de la femme omette complètement la sphère privée et la maternité, ni que la famille devienne un endroit semi-clandestin dont on cesse de parler publiquement ou que le privé et le public soient toujours en contradiction. On dirait plutôt que, dans le domaine des représentations, ces deux sphères fusionnent et se renforcent mutuellement. Les deux sphères sont présentées dans une relation de coopération, qui se veut dialectique : les femmes peuvent travailler pour le bien de la société parce que la société s’occupe d’une partie de leurs obligations privées ; c’est grâce aux services éducatifs collectifs que la mère peut revenir du travail sans être inquiète et réaliser le bonheur de la famille ; c’est grâce aux ménagères qui soignent et nourrissent la population que les gens deviennent de bons citoyens et de bons travailleurs.

C’est justement parce qu’il entre dans cette dialectique que le double rôle des femmes n’est pas problématisé publiquement. Les intérêts des femmes, des enfants et de la société ne sont pas, selon l’image officielle, en contradiction : les services collectifs d’éducation sont présentés comme ayant des effets bénéfiques aussi bien pour les femmes que pour les enfants, car ils sont sûrs, professionnalisés, hygiéniques. Le seul problème est d’offrir suffisamment de crèches, d’écoles maternelles, de cantines d’école. C’est un problème d’ordre simplement technique.

Alors que la sphère privée est présentée dans ces images comme faisant partie intégrale de la construction du socialisme et du progrès social, elle est d’un autre côté vidée de tout sens pour elle-même. Ces images statiques évitent l’expérience vécue des acteurs, leurs émotions, pour se conformer à l’optimisme obligatoire de l’époque. La dimension problématique de l’émancipation féminine est presque entièrement repoussée de l’image publique du privé.

Les années 1960 ou la réapparition de la question féminine

La question démographique : un nouveau front

Au début des années 1960, les contradictions jusqu’ici refoulées apparaissent entre les différents rôles de la femme salariée. Elles commencent à faire l’objet d’une discussion publique menée à plusieurs niveaux : presse, art, films documentaires, littérature spécialisée. Je me suis concentrée sur un débat qui a eu lieu dans l’hebdomadaire culturel et politique Literární noviny (Journal littéraire), considéré comme l’un des symboles et l’un des principaux acteurs de cette période de « détente », par la façon dont certains sujets y sont abordés, discutés et définis. L’orientation du journal permet de percevoir la problématique dans le contexte plus large de la mouvance réformiste et critique des années 1960 [13] . Les acteurs qui participent au débat sont surtout des experts, mais on prête attention également à la voix des profanes (lettres de lecteurs, reportages) ou des semi-profanes (journalistes qui expriment leurs avis). Ce qu’ils ont tous en commun, c’est qu’ils réagissent de façon critique au projet communiste originel d’émancipation féminine et le remettent en question en montrant ses aspects négatifs.

Vers la fin des années 1950, un problème nouveau est formulé : la baisse de la natalité [14] . C’est justement le point de départ de tout le débat sur les femmes et les enfants, typique de cette période. La question de la natalité pose un cadre pour définir des problèmes et chercher des solutions parce que la chute de la natalité est directement mise en relation avec l’emploi des femmes et avec leur nouvelle situation en général.

Cet aspect du débat est d’ailleurs significatif : la question féminine ne surgit au premier plan qu’en lien avec un autre problème défini au niveau officiel. Cela avait déjà été le cas dans les années 1950 avec la priorité donnée à la satisfaction des besoins en main-d’œuvre. Dans les années 1960, c’est la baisse de la natalité qui inquiète désormais les représentants de l’Etat.

Ces deux intérêts d’Etat offrent deux perspectives différentes sur la question des femmes. La première met l’accent sur leur rôle public sur le marché du travail tout en omettant les problèmes réels dans la sphère privée, qui reste cependant importante au niveau du vécu. La seconde prend surtout les femmes en considération à travers leur rôle de mère. A côté de l’idéologie communiste émancipatrice surgit une question nouvelle : la question démographique. Le contexte dans lequel la question féminine fait sa réapparition au début des années 1960 influence le choix des problèmes et la manière dont ils seront pris en considération.

En 1961, se tient un colloque de démographes à l’issue duquel on décide de lancer une recherche tchéco-polonaise intitulée « La femme mariée dans la famille et au travail ». Un article qui en résume les résultats de manière détaillée affirme qu’« un des objectifs de la politique démographique est celui de l’équilibre entre l’emploi des femmes et leur maternité. Jusqu’à présent, on a surtout réussi à réaliser la première partie de la tâche [15] . » Cette recherche, qui trouve en partie son origine dans la baisse de la natalité, a délimité pour assez longtemps l’horizon du débat sur la position des femmes dans la société. Elle aboutit à le réduire à une question d’harmonisation entre vie professionnelle et vie privée, en présupposant que cette question ne concerne que les femmes.

L’enjeu originel du débat est un enjeu démographique : que faire pour augmenter la croissance démographique ? En cherchant les causes de la baisse de la natalité, on découvre des problèmes non thématisés jusque-là : celui de la surcharge de travail qui pèse sur les femmes salariées et celui de la prise en charge des enfants dans les institutions collectives. Ces problèmes deviennent progressivement des questions autonomes : on problématise publiquement ce que les années 1950 avaient laissé à la solution privée.

Acteurs et enjeux du débat

Parmi les acteurs qui contribuent à reformuler les termes du débat par rapport à la période précédente, on trouve des experts (médecins, psychologues, psychiatres), des responsables politiques, des journalistes, mais aussi de simples profanes.

Voix d’experts

La position dominante des experts, médecins mais aussi psychologues ou psychiatres, s’explique sans doute par la renaissance de ces sciences en Tchécoslovaquie au début des années 1960. Ces sciences affirment agir pour le bien de la population, en s’appuyant sur des faits jugés « naturels », comme par exemple le lien entre la mère et l’enfant.

Les interviews accordées par des médecins aux journalistes de Literární noviny montrent à quel point les pratiques et les objectifs économiques et idéologiques du régime socialiste dans les années 1950 sont désormais dénoncés [16] :

« Docteur Vojta : Ce qui serait le plus bénéfique c’est d’abord le congé de maternité et ensuite seulement l’éducation collective.

Rédactrice : Qu’est-ce qui est donc le plus important pour la population ?

Docteur : Vojta: Que les gens se marient, qu’ils aient des enfants tôt, qu’après le premier enfant vienne rapidement un second. [...] Les femmes devraient commencer à avoir des enfants entre l’âge de dix-neuf et vingt-quatre ans. [...] Il y a des raisons biologiques et sociales qui justifient une maternité précoce. Le deuxième enfant devrait suivre le premier dans un intervalle de deux ans. [...] On peut remettre beaucoup de choses à plus tard, mais pas la procréation des enfants. [...] Dans certains cas, les femmes sont même "surveillées" par des gynécologues. Du point de vue de leurs chefs, cela peut se comprendre parce qu’ils ne pensent qu’à satisfaire les exigences du plan et les congés de maternité compliquent la situation. Mais ils devraient réfléchir à plus long terme. On ne devrait pas être si pressé. Il faut surtout évaluer et reconnaître l’importance de la fonction maternelle pour la société. S’il n’y avait pas de gens – donc pas de forces productives –, il n’y aurait pas non plus de rapports productifs. On devrait exiger que le rythme et le progrès de la construction économique donnent aux familles la possibilité d’avoir un nombre idéal d’enfants.

Rédactrice : A combien ce nombre s’élève-t-il ?

Docteur : Vojta: A trois au moins. »

Non seulement les experts définissent de façon autoritaire le bien de la population, mais ils critiquent aussi certaines réalités du régime. C’est la science qui est censée désormais défendre la subjectivité individuelle contre un système considéré comme aliénant, ou plutôt c’est elle qui fait de cette subjectivité quelque chose qu’il devient légitime de défendre. Dans une lettre, un lecteur écrit par exemple : « Pourquoi ne parle-t-on pas publiquement de ce que la psychologie a découvert depuis longtemps, à savoir que l’enfant doit être attaché à une seule personne jusqu’à l’âge de trois ans [17] ? »

Les articles renvoient à des recherches sociologiques. On invite les médecins, les psychologues et les démographes à participer à la discussion dans laquelle ils définissent le problème et en proposent la solution. Ils le font en diagnostiquant la situation comme une déviation par rapport à un état « naturel » ou « normal » des choses. Ce motif de la « reconstitution » est représentatif de l’esprit réformiste des années 1960. On peut d’ailleurs observer dans d’autres domaines cette tendance à vouloir retourner en deçà du moment après lequel les choses se sont gâchées, que ce soit le début du communisme en 1945 ou en 1948 ou même la première république. Dans cette perspective, les années 1950 deviennent une sorte d’aberration sur la voie qui mène à la société communiste.

C’est d’un point de vue scientifique que l’éducation collective est remise en question et que l’on accentue l’importance des liens familiaux, notamment le lien entre la mère et l’enfant [18] . Dans une série d’articles sur la situation des enfants dans les institutions collectives, une journaliste, citant de nombreux experts, affirme ainsi : « Il faut se rendre compte qu’il s’agit d’un énorme expérimentation sociale sur laquelle nous n’avons encore l’assurance d’aucune base scientifique [19] . »

C’est aussi par cet appel aux experts que l’on creuse un fossé entre le passé et le présent, c’est-à-dire surtout entre les années 1950 et les années 1960. C’est la science qui devrait garantir que les besoins émotionnels et individuels ne soient plus sous-estimés au nom d’un système impersonnel : « On ne peut par encore dire exactement à quel moment on devrait commencer à mettre l’enfant à la crèche. Cette question n’a pas encore été étudiée scientifiquement [20] . » Le même article cite à peu près cinq docteurs et psychiatres. Il décrit une expérimentation qui étudie les nourrissons d’un orphelinat en les comparant à ceux qui sont élevés dans une famille. On utilise une approche qui se veut strictement scientifique pour montrer que les nourrissons privés de mère souffrent. Dans ces articles, le rôle de la mère est particulièrement souligné. Seule elle peut assurer les bons progrès d’un enfant.

Le lien biologique, et même animal, entre la mère et l’enfant est quelquefois souligné au point que l’on s’interroge sur la position des mères intellectuelles chez lesquelles ce lien corporel et émotionnel est apparemment gêné par l’activité de leur cerveau. Le corps et l’esprit sont ainsi mis en opposition :

« Il apparaît que la surcharge des capacités mentales des femmes, en particulier celles dont l’emploi exige une tension nerveuse exceptionnelle (stress mental), est en contradiction avec une maternité fructueuse. Selon une recherche réalisée à Prague, les intellectuelles représentent la moitié de femmes stériles. [...] La tension causée par la responsabilité et par le travail intellectuel supprime la production de lait maternel. [...] Les femmes intellectuelles manquent, à la différence des femmes simples, du lien instinctif avec leur enfant qui a un effet bienfaisant sur les bébés et les nourrissons [21] . »

De manière frappante, la référence de cette citation est particulièrement floue – nous n’apprenons rien de plus précis sur la façon dont cette « recherche » a été menée. Cela n’empêche pas l’auteure de l’article (elle-même intellectuelle et mère à la fois) de l’utiliser comme une réalité donnée sans la remettre en question un seul instant.

Švejcar, célèbre pédiatre tchèque, va plus loin encore dans l’invocation de la mère. Selon lui, seule la mère peut satisfaire les besoins instinctifs du nourrisson : « c’est une affaire végétale, instinctive et nécessaire à la survie de l’espèce, innée aux mères de tous les animaux. […] Cette tâche importante d’apporter à l’enfant la vie émotionnelle ne peut pas être accomplie par le père. Son rapport à l’enfant est plutôt rationnel, il manque de ce besoin instinctif de protéger l’enfant jusqu’au sacrifice de soi et de la capacité à comprendre parfaitement ses besoins. Le rôle du père est indirect. Il influence positivement l’enfant en influençant positivement la mère. La mère est remplaçable par une autre femme [22] . »

Une digression dans les années 1950

Il serait difficile de s’imaginer que les scientifiques aient découvert l’importance des liens familiaux juste au moment où ce thème fait son apparition dans le débat public des années 1960. Pour mieux comprendre la position des experts, il faut faire une autre petite digression dans les années 1950. Même ici, on trouve des voix d’experts (surtout de médecins) qui s’expriment sur l’éducation des enfants et sur les institutions collectives d’éducation. En fait, on ne peut pas dire que les experts de la décennie précédente contredisent leurs successeurs. C’est plutôt toute une optique qui est différente. Dans l’optique des médecins des années 1950, certains problèmes n’ont tout simplement pas d’existence. L’enjeu principal des années 1950 est d’assurer le soin et l’éducation (du point de vue hygiénique, sanitaire et nutritionnel) des enfants dont les mères travaillent. C’est cela qui fait l’atout des institutions collectives, qui sont capables d’offrir ces conditions. La presse est pleine d’images et d’articles qui montrent avec fierté les crèches et les écoles maternelles comme une conquête de la société communiste. Elles sont présentées dans un contexte de pénurie générale (d’où l’accent mis sur la nourriture correcte) et de transition du capitalisme vers le socialisme (ce sont souvent d’anciennes villas bourgeoises ou allemandes confisquées qui servent aux enfants) [23] . Au niveau plus général, les médecins parlent de statistiques selon lesquelles la population infantile voit sa taille et son poids moyens augmenter et sa mortalité baisser – ce sont des preuves que le niveau de vie s’améliore et des signes avant-coureurs de la société nouvelle. Dans ce discours progressiste orienté vers des qualités telles que la santé et le bien-être physique mesurable par des catégories statistiques, il n’y a pas de place pour les expériences ou les sentiments personnels. Cet aspect subjectif n’entre dans le débat public que plus tard, quand les circonstances permettent d’en parler.

Un problème sans nom

D’un certain point de vue, les années 1960 permettent de faire dans le domaine des enfants et de leurs position dans la société ce que Betty Friedan a fait aux Etats-Unis pour une partie des Américaines : exprimer à haute voix quelque chose qu’on connaît, qu’on vit et ce qu’on ressent mais dont on ne parle pas pour maintes raisons. Ainsi l’une des protagonistes du débat sur les femmes et les enfants, la journaliste Helena Klímová, formule ce problème sans nom à la tchèque, quand elle écrit dans la préface de son livre sur la position des enfants au sein de la société que « la question de l’enfant est pourtant aujourd’hui une des questions principales, quoique tacite [24] ».

Dans son livre qui consiste en partie en un recueil de reportages et d’articles également publiés dans Literární noviny, elle soutient l’idée que la société de son époque fonctionne au détriment des enfants et de leurs besoins. Helena Klímová fait justement ce que le discours de la décennie précédente évitait soigneusement : elle visite l’environnement dans lequel de nombreux enfants passent la plupart de leur temps : écoles, écoles maternelles et même écoles maternelles hebdomadaires ou orphelinats. Elle décrit l’atmosphère, le bruit, le manque d’espace libre et les émotions, dont la tristesse, qui résultait de l’éducation collective.

Elle décrit au public ses expériences perçues et plaide pour une éducation moins rigide. Ses efforts s’inscrivent dans une démocratisation plus générale des années 1960 qui rend possible – même de manière limitée – l’expression des intérêts de certains groupes particuliers.

Cette orientation vers le corps privé, la subjectivité, les liens « naturels », que l’on peut observer dans des proclamations d’experts popularisées par les journalistes, est à un autre niveau accompagnée et renforcée par d’autres « voix » du débat, qui s’intégraient avec elles dans l’esprit réformiste de l’époque.

L’intérêt d’Etat

La participation active au débat du secrétaire du comité d’Etat pour les questions démographiques montre que la position des femmes et la solution satisfaisante de leur double rôle deviennent un intérêt d’Etat [25] . Le secrétaire affirme qu’il faut améliorer les conditions des mères au travail, prolonger le congé de maternité, résoudre la question du logement [26] et augmenter le nombre de crèches et d’écoles maternelles. Tout cela pour garantir que la population croisse à nouveau. C’est justement le problème démographique qui permet à ce haut fonctionnaire de parler de la surcharge des mères employées, ce qui rend plus audibles certaines voix problématisant la situation des mères employées et de leurs enfants.

Dans une discussion, le secrétaire propose entre autres de prolonger le congé de maternité et de donner aux mères la possibilité de travailler à temps partiel [27] . A nouveau, on observe que certains aspects pratiques de l’économie socialiste et planifiée sont contestés, cette fois par un haut fonctionnaire de l’Etat. Celui-ci s’exprime au nom de la qualité de vie qui, avec la crise démographique, devient une catégorie pertinente dans les décisions et les proclamations politiques : « En ce qui concerne le travail à mi-temps cela va dépendre de la décision de chaque entreprise, de sa capacité à préparer et à organiser le plan. Cela va sans doute causer des difficultés au début mais cela ne devrait pas nous décourager. (...) Jusqu’ici ce travail (au sein de la famille) reste financièrement non mesurable ; mais de même qu’on doit cesser d’évaluer le niveau de vie par des voitures, de même on doit évaluer l’éducation des enfants selon une autre perspective que celle des indicateurs économiques [28]

Cette argumentation selon laquelle on devrait réévaluer le travail au sein de la famille et donner aux femmes ayant des enfants en bas âge la possibilité de rester au foyer ou de travailler à temps partiel correspond assez bien au discours réformateur économique. Celui-ci reconnaît en effet le suremploi comme l’un des facteurs qui influence négativement la productivité de l’économie. Libérer un certain nombre d’employés (qui seront donc des femmes) pour qu’ils puissent s’occuper de leur famille semble être une solution favorable du point de vue des économistes réformateurs. Définie comme la « double charge » ou encore comme l’impossibilité de remplir son rôle de mère ou de se réaliser comme femme dans sa vie privée, la question féminine semble ainsi résolue.

Héroïnes du quotidien

Le journal essaie même de se faire l’intermédiaire de l’expérience de femmes « réelles », en publiant des lettres de lecteurs ou de lectrices ou bien encore des reportages sur leur vie et leur travail au quotidien. L’image ainsi renvoyée de la situation des femmes en général ne ressemble guère aux images optimistes et radieuses de la décennie précédente. Sous les yeux des lecteurs, c’est un défilé de femmes surchargées et fatiguées par leur travail dans l’industrie, des femmes qui à cause de leur double charge ne connaissent pas de repos, coincées qu’elles sont entre les exigences de leur famille et leurs ambitions professionnelles.

Ces témoignages font des femmes des figures héroïques, même si cette fois, il s’agit davantage d’un héroïsme de nécessité : les femmes ne cessent pas de représenter la force et la solidité ; elles soutiennent les autres et se débrouillent dans n’importe quelle situation. La double ou même la triple journée représente une situation normale, pénible mais qui ne va pas sans leur donner une certaine assurance [29] .

 

On voit qu’au cours de ces deux décennies, la définition de la question féminine évolue selon les intérêts de l’Etat et son rapport au passé. Je ne veux pas dire que l’Etat en définissant son intérêt soit le seul à définir la question féminine. Il définit plutôt le cadre dans lequel le débat se déroule et dans lequel certaines « voix » sont plus audibles que d’autres. Plusieurs perspectives sont donc possibles, tout en restant sous le toit d’un régime communiste. D’ailleurs, bien que le cadre d’interprétations de la question des femmes ait changé au cours des années 1950 et 1960, le régime communiste n’a jamais remis en question ni leur fonction privée, ni leur fonction publique.

Le débat des années 1960, en mettant l’accent sur le rôle maternel des femmes et sur les difficultés des femmes employées, semblait assez favorable à l’idée de renvoyer au foyer au moins une partie de la population féminine. Pourtant, l’emploi des femmes est resté l’un des principaux buts du régime. Chaque fois que celui-ci a pu être ou sembler menacé, des voix se sont élevées pour le dénoncer. Elles ont toujours pu s’appuyer sur l’un des piliers idéologiques de la société communiste qui fait de l’emploi des femmes un but positif en soi [30] . Mais d’un autre côté, le partage traditionnel des tâches persiste au sein de la famille, la femme restant la figure la plus importante dans l’éducation et le soin des enfants. Le débat des années 1960 n’a fait que renforcer cette norme.

Le conflit potentiel entre les deux rôles de la femme est assez vite identifié et les tentatives pour harmoniser ces deux sphères se retrouvent notamment dans la politique sociale à destination des femmes. Les deux sphères, celle de la reproduction et celle de production, impliquent des droits et des devoirs qui ont la force de l’évidence, qu’elle soit biologique dans un cas ou historique dans l’autre. L’état communiste ne voulait se passer ni de l’une ni de l’autre. Le modèle qui se met en place à partir du début des années 1970 apparaît donc comme une synthèse. Il consiste à augmenter la durée du congé de maternité jusqu’à deux ans [31] , ce qui correspond à une reconnaissance du statut de mère, tout en augmentant progressivement le taux d’emploi des femmes. La décision que le régime prend en 1971 de rallonger le congé de maternité ne saurait donc s’interpréter seulement dans le cadre de la « normalisation » et de la destruction des acquis du printemps de Prague alors en cours. Elle s’inscrit bien plutôt comme un effet à retardement du long débat qui prend ses racines au début des années 1960.

Pour citer cet article :

Marie Cerna, "Entre production et reproduction : à propos du discours officiel sur les femmes tchèques dans les années 1950 et 1960", Histoire@Politique. Politique, culture, société, N°7, janvier-avril 2009.

Notes :

[1] Les conceptions théoriques du marxisme classique sur les femmes sont résumées de façon plus ou moins détaillée dans  la plupart des textes sur les femmes dans les sociétés socialistes : par exemple Hilda Scott, Does Socialism Liberate Women? Experiences from Eastern Europe, Boston, Beacon Press, 1974. Sharon L. Wolchik, Alfred G. Meyer (dir.), Women, State, and Party in Eastern Europe, Durham, Duke University Press, 1985. Barbara Einhorn, Cinderella Goes to Market. Citizenship, Gender and Women’s Movement in East Central Europe, London, Verso, 1993. Sandrine Kott, Le communisme au quotidien. Les entreprises d’État dans la société est-allemande, Paris, Belin, 2001, p. 231-269. Eva Fodor, « Smiling Women and Fighting Men. The Gender of the Communist Subject in State Socialist Hungary », Gender & Society, Vol. 16, N° 2, 2002, p. 240-263.

[2] Antonín Zápotocký, Buď čest práci našich žen! Výbor z projevů [Honneur au travail de nos femmes ! Choix de discours], Praha, Práce, 1956, p. 9-11.

[3] Eva Uhrová, « Národní fronta žen » et « Rada československých žen » dans http://www.feminismus.cz/fulltext.shtml?x=720276 (consulté le 20 août 2008).

[4] Ce problème dans sa dimension pratique est analysé en détail pour la réalité de l’entreprise est-allemande par Sandrine Kott, Le communisme au quotidien. Les entreprises d’État dans la société est-allemande, Paris, Belin, 2001, p. 259-266.

[5] Pavla Frýdlová (dir.), Všechny naše včerejšky. Paměť žen [Tous nos autrefois. Souvenirs de femmes], Praha, Nadace Gender studies, 1998. Pavla Frýdlová (dir.), Ženská vydrží víc než člověk. Dvacáté století v životních příbězích deseti žen [La femme supporte plus que l’homme. Le XXe siècle dans le récit de vie de dix femmes], Praha, Nakladatelství Lidové noviny, 2006. Pavla Frýdlová (dir.) Ženám patří půlka nebe [La moitié du ciel appartient aux femmes], Praha, Nakladatelství Lidové noviny, 2007.

[6] Par exemple Ladislav Holý, Malý český člověk a velký český národ [Le petit homme tchèque et la grande nation tchèque], Praha, Slon, 2001, p. 23-27, traduit de l’anglais par Zdeněk Uherek. The Little Czech and the Great Czech Nation (National identity and post-communist social transformation), Cambridge, Press Syndicate of the University of Cambridge, 1996.

[7] Vlasta, N° 12, 1948.

[8] Citée par Helena Klímová, Nechte maličkých přijíti…aneb civilizace versus děti? [Laissez les enfants venir à moi : la civilisation contre les enfants ?], Praha, Československý spisovatel, 1966, p. 127.

[9] Dans 44 % des cas, ce sont les grand-mères qui s’occupent des enfants contre 36 % pour les crèches. Je ne dispose pas de pareils chiffres pour les années 1950, mais on peut supposer – aussi sur la base des récits biographiques – que la grand-mère jouait un rôle au moins aussi important pendant la période de la construction du socialisme.

[10] Vlasta, N° 26, 1948.

[11] Sandrine Kott, Le communisme..., op. cit., p. 258 pour le cas est-allemand ; Eva Fodor, « Smiling Women and Fighting Men. The Gender of the Communist Subject in State Socialist Hungary », Gender & Society. Vol. 16, N° 2, 2002 pour le cas hongrois.

[12] Petr A. Bílek « „Plakaly spolu, plakaly hrdě.“ Emblematické redukce mateřství v ideologizovaném prostoru české poúnorové kultury » [Elles ont pleuré ensemble, elles ont pleuré fièrement. Les réductions emblématiques de la maternité dans le champ idéologique de la culture tchèque près 1948], dans Petra Hanáková, Libuše Heczková et Eva Kalivodová (dir.), V bludném kruhu. Mateřství a vychovatelství jako paradoxy modernity [Dans un cercle vicieux. Maternité et éducation comme paradoxes de la modernité], Praha, Slon, 2006.

[13] Ce débat est traité de façon claire et continue, notamment grâce au personnage de la journaliste Helena Klímová, qui s’en occupe pendant plusieurs années au cours desquelles elle fait des reportages et invite divers acteurs à exprimer leur avis.

[14] La natalité a baissé progressivement tout au long des années 1950 pour aboutir à 13,5 naissances pour 1 000 habitants en 1960 (par rapport à 21 naissances pour 1 000 habitants en 1950) devenant ainsi un des taux de natalité les plus bas d’Europe. Source : http://www.czso.cz/csu/redakce.nsf/i/obyvatelstvo_hu

[15] Helena Klímová, Jiří Prokopec, « Žena v množném čísle a v mnoha číslech » [La femme au pluriel et dans la pluralité de chiffres.], Literární noviny, tome 11, N° 40, 1962, p. 6-7.

[16] Helena Klímová, « Vy nechcete děti? » [Vous ne voulez pas d’enfants ?], Literární noviny, tome 11, N° 6, 1962, p.6-7.

[17] Literární noviny, tome 11, N° 13, 1962, p. 6.

[18] L’évolution de la pédiatrie tchécoslovaque des années 1960, la découverte de notions en provenance de l’Ouest comme l’« hospitalisme » ou l’« institutionalisme », ainsi que la reconnaissance publique de leurs effets négatifs sur l’évolution de l’enfant sont résumés par Hilda Scott, Does Socialism Liberate Women? Experiences from Eastern Europe, Boston, Beacon Press, 1974, p. 175-190.

[19] Helena Klímová, « Jako míšeňské jablíčko, jako z růže květ » [Comme une pomme d´api, comme une fleur de rose (NdA : référence à une chanson populaire)], Literární noviny, tome 12, N° 7, 1963, p. 1.

[20] Helena Klímová,  « Děti a denní jesle. Hovoří odborníci » [Les enfants et les crèches. Des experts s’entretiennent], Literární noviny, tome 12, N° 12, 1963, p. 6.

[21] Helena Klímová, « Být, či nebýt zaměstnaná » [Etre ou ne pas être employée], Literární noviny, tome 14, N° 22, 1965, p. 6-7.

[22] H. Klímová, « Děti a denní jesle... », op. cit.

[23] Cette image officielle présentant des crèches et des écoles maternelles modèles ne nous informe pas bien sûr sur la situation réelle dans la plupart de ces institutions. Ces conditions matérielles et hygiéniques peuvent elles-mêmes être une cible de critique interne, comme le montre le cas est-allemand à propos des crèches et des jardins d’enfants dans certaines entreprises pendant les premières années de leur fonctionnement. Sandrine Kott, Le communisme…, op. cit., p. 254.

[24] H. Klímová, Nechte maličkých..., op. cit., préface.

[25] L’importance du Comité d’Etat pour la population (Státní populační komise), créé en 1958 pour contrer la baisse de la natalité, en matière de politique et de planification en Tchécoslovaquie socialiste est analysée plus en détails par Alena Heitlinger, Reproduction, Medicine and the Socialist State, New York, St. Martins’s Press, 1987, p. 30-38. La comité a entre autres réalisé de nombreuses recherches sur les femmes et sur la famille. 

[26] Un sujet brûlant et un problème jamais résolu en Tchécoslovaquie socialiste.

[27] Si l’on résume les résultats pratiques de ce débat par les mesures prises, l’on voit que seule une partie des revendications a été suivie – celle du prolongement du congé de maternité. Il semble qu’imposer la réduction du temps de travail pour des femmes était plus compliqué que de les envoyer pour un temps limité en congé.

[28] H. Klímová, « Děti a denní jesle... », op. cit.

[29] Cette image de femmes fortes, parvenant à gérer en même temps beaucoup de tâches dans différents domaines, est illustrée par de nombreux récits de vie de femmes de plusieurs générations d’après-guerre. Cette nécessité, qui est en même temps une capacité, est l’un des facteurs par lequel on explique la réticence générale envers le féminisme occidental qui persiste toujours dans la société tchèque .

[30] A. Heitlinger, Reproduction, Medicine…, op. cit., p. 23.

[31] La durée du congé du maternité connaît plusieurs prolongements successifs : il est de 18 semaines en 1950, de 22 semaines en 1964 (avec la possibilité d’un congé sans solde jusqu’ à un an après la naissance de l’enfant), de 22 semaines en 1968 (avec la possibilité d’un congé sans solde jusqu’à deux ans après la naissance de l’enfant) ; en 1971, après le congé de maternité payé, les femmes ont droit à une rémunération jusqu’à ce que l’enfant ait deux ans.

Marie Černá

Marie Černá a achevé une thèse de doctorat en sociologie à la faculté de sciences sociales de Prague. Elle appartient à un groupe de recherche de l’Institut d’histoire contemporaine de l’Académie des sciences consacré à la politique des cadres, aux pratiques de « vérification » et aux dossiers personnels en Tchécoslovaquie communiste. Un autre aspect de ses recherches porte sur les divers aspects de la « question féminine » sous le communisme.

Mots clefs : Pays tchèques ; femmes ; émancipation ; communisme ; (re)production.

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • • Entretien avec Jean-Claude Jacq, secrétaire général de l’Alliance française
  • Jean-Claude Jacq, vous êtes secrétaire général de l’Alliance française depuis 2001 (...)
  • lire la suite
  • • Pour une approche mondialisée de l'art. Le musée Beaubourg et le nouvel accrochage de la collection permanante : le nouveau regard. Entretien avec Catherine Grenier
  • Catherine Grenier, vous êtes conservateur au musée du Centre Georges Pompidou (...)
  • lire la suite

Comptes rendus

  • • « Le Parlementarisme de guerre en France et en Europe, 1914-1918 »
  • Dans le cadre de la commémoration du centenaire de la Grande Guerre par (...)
  • lire la suite
  • • « Architecture parisienne du Second Empire. Entre monumentalité et fonctionnalité » et « Architecture parisienne du Second Empire : la Fête impériale »
  • Depuis le 30 mai 2014 et jusqu’au 15 septembre, le musée d’Orsay (...)
  • lire la suite
  • D’une Vie à l’Autre ou la seconde histoire du Lebensborn nazi sous la guerre froide
  • Markus Wolf (1923-2006), l’ancien chef des services secrets est-allemands (...)
  • lire la suite
  • • « Paris 14-18. La guerre au quotidien. Photographies de Charles Lansiaux »
  • Entre le 15 janvier et le 15 juin 2014, la Bibliothèque historique (...)
  • lire la suite
  • • « 1925. Quand l’Art Déco séduit le monde »
  • L’exposition « 1925. Quand l’Art Déco séduit le monde » a été présentée (...)
  • lire la suite
  • Ida, de Paweł Pawlikowski
  • Né à Varsovie en 1957, Paweł Pawlikowski a quitté la Pologne pour (...)
  • lire la suite
  • • Robert Tombs, Emile Chabal (eds), Britain and France in Two World Wars. Truth, Myth and Memory,
  • For the past century Britain and France have (...)
  • lire la suite
  • • Michela Passini, La fabrique de l’art national. Le nationalisme et les origines de l’histoire de l’art en France et en Allemagne (1870-1933),
  • Les sciences humaines ont pour leur majeure partie fait l’objet depuis les (...)
  • lire la suite
  • • Peter Longerich, Goebbels,
  • La biographie de Joseph Goebbels de l’historien allemand Peter Longerich, (...)
  • lire la suite
  • • Samia El Méchat (dir.), Coloniser, pacifier, administrer, XIXe-XXIe siècles,
  • Rendre compte d’un tel livre est une gageure tant il touche à des (...)
  • lire la suite
  • • Xavier Boniface, L’Armée, l’Église et la République (1879-1914),
  • Xavier Boniface a rédigé il y a plus de dix ans un important (...)
  • lire la suite
  • • Maurice de Cheveigné, Radio libre, 1940-1945,
  • En deux cents pages minutieuses, fermes et parfois violentes, appuyées (...)
  • lire la suite
  • • Mathieu Béra (dir.), Émile Durkheim à Bordeaux (1887-1902),
  • À l’origine de l’ouvrage se trouve une exposition qui avait été présentée (...)
  • lire la suite
  • • Anne-Laure Anizan, Paul Painlevé. Science et politique de la Belle Époque aux années trente,
  • « Les grands hommes meurent deux fois : une fois comme homme, et (...)
  • lire la suite
  • • « Autour de Charles de Freycinet. Sciences, technique et politique »
  • Organisé à Montluçon par Fabien Conord, maître de conférences à l’IUT de (...)
  • lire la suite
  • • Laurent Jalabert (dir.), Gaullistes dans l’Ouest atlantique dans les élections législatives de 1958 à 1981,
  • Suivant l’exemple des politologues qui ont exploré en pionniers l’ancrage (...)
  • lire la suite
  • • Jenny Raflik-Grenouilleau, La IVe République et l’Alliance atlantique. Influence et dépendance (1945-1958),
  • L’ouvrage de Jenny Raflik-Grenouilleau constitue une excellente adaptation (...)
  • lire la suite
  • • Nicolas Palluau, La Fabrique des pédagogues. Encadrer les colonies de vacances 1919-1939,
  • Le sujet de l’ouvrage est plus large que ce que laissent supposer son (...)
  • lire la suite
  • • Michaël Bourlet, Yann Lagadec, Erwan Le Gall (dir.), Petites patries dans la Grande Guerre,
  • Réunis par Michaël Bourlet, Yann Lagadec et Erwann Le Gall, dix contributeurs (...)
  • lire la suite
  • • Carlo d’Este, Histoire du débarquement, janvier-juillet 1944,
  • Alors que le soixante-dixième anniversaire du débarquement en Normandie s’apprête (...)
  • lire la suite
  • Ce qu’ils savaient. Les Alliés face à la Shoah, film réalisé par Virginie Linhart
  • Que savaient les Alliés de la Shoah pendant la guerre ? s’interroge (...)
  • lire la suite
  • • Noëlline Castagnez, Laurent Jalabert, Marc Lazar, Gilles Morin, Jean-François Sirinelli (dir.), Le Parti socialiste unifié. Histoire et postérité,
  • Consacrer un livre au Parti socialiste unifié (PSU) n'était pas une tâche (...)
  • lire la suite
  • • « Bourdelle intime »
  • La parution du livre de Stéphanie Cantarutti sur Antoine Bourdelle[1], qui (...)
  • lire la suite
  • • « Fusillés pour l’exemple. Les fantômes de la République »
  • Le 1er octobre 2013, la Commission du centenaire présidée par (...)
  • lire la suite
  • • « Le PSF, un parti de masse à droite »
  • Les 30 et 31 janvier 2014 s’est tenu, au Centre d’histoire (...)
  • lire la suite
  • • Bibia Pavard, Si je veux, quand je veux. Contraception et avortement dans la société française (1956-1979)
  • Suivant une approche « globale » et « incarnée », l’ambition de (...)
  • lire la suite
  • • Rémi Dalisson, Les guerres et la mémoire,
  • Dans la lignée de ses précédents travaux consacrés aux fêtes et aux cérémonies (...)
  • lire la suite
  • • Amaury Lorin et Christelle Taraud (dir.), Nouvelle histoire des colonisations européennes, XIXe-XXe siècles,
  • Durant cinq ans, Amaury Lorin et Christelle Taraud ont animé un séminaire (...)
  • lire la suite
  • ISSN 1954-3670