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Comptes rendus
   

Jean-Louis Margolin, L'armée de l'empereur. Violences et crimes du Japon en guerre, 1937-1945, et, Iris Chang, Le viol de Nankin,

Paris, Armand Colin, 2007, 479 p., et, Paris, Payot, 2007, 383 p.

Ouvrages | 04.07.2008 | Fabrice Virgili
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Deux ouvrages portant sur les crimes commis par l’armée japonaise ont été publiés au cours de l’année 2007. Dès la couverture, ils se distinguent, s’ils reprennent tous deux le rond rouge du drapeau japonais, l’un nous montre des victimes levant les bras, l’autre les bourreaux à l’œuvre exécutant des prisonniers à la baïonnette. Le premier est la traduction de l’ouvrage de la journaliste sino-américaine Iris Chang publié en 1997 sous le titre The Rape of Nanking : The forgotten Holocaust of World War II. La somme de Jean-Louis Margolin sur l’armée japonaise durant la guerre de 1937-1945 a été distinguée par le prix Augustin Thierry des 10e « Rendez-vous de l’Histoire de Blois ».

Le premier intérêt de ces deux ouvrages est d’excentrer l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Le théâtre d’Asie-Pacifique, appellation désormais préférée à « guerre du Pacifique » qui limitait le conflit à l’affrontement américano-japonais, est en effet mal connu du public francophone, mis à part Pearl Harbor, les kamikazes et Hiroshima. Pourtant les travaux n’ont pas manqué aussi bien au Japon, qu’en Australie, aux Etats-Unis et, plus récemment, en Corée et en Chine. Pour les auteurs, il y avait également nécessité de déplacer un regard trop européo-centré. La formule « holocauste oublié » renvoie à la centralité de la Shoah dans la mémoire de la guerre ; « l’Armée de l’Empereur » à l’étude novatrice d’Omer Bartov sur la Wehrmacht (L’Armée de Hitler. La Wehrmacht, les nazis et la guerre, 1999).

Les deux auteurs placent l’étude de la violence et de la cruauté au centre de leur travail. Pourquoi l’armée japonaise se comporta-t-elle avec une telle brutalité envers les combattants adverses, les prisonniers, les civils ? La question est commune, mais les réponses divergent. S’ils consacrent tous deux une partie de leur ouvrage à la mémoire de ces crimes dans le Japon d’après-guerre, Iris Chang se concentre sur le massacre de Nankin en décembre 1937 quand Jean-Louis Margolin englobe l’ensemble de la guerre menée par l’Empereur jusqu’en 1945. Chang pousse un cri pour révéler un massacre qu’elle considère injustement oublié. Marquée par le récit de ces atrocités lors de son enfance, elle a mené un travail d’enquête acharné, multipliant les entretiens, retrouvant des archives inédites et aussi précieuses que le journal de John Rabe, homme d’affaires nazi, qui à la tête de la zone de sécurité parvint à sauver des milliers d’habitants. À l’inverse, Jean-Louis Margolin s’appuie sur les très nombreux travaux publiés ces dernières années pour proposer une interprétation qu’il présente détachée des enjeux politico-nationalistes et de la « concurrence de victimes ».

C’est dans ce double décalage que réside l’intérêt d’une mise en perspective des deux ouvrages.

L’ouvrage d’Iris Chang commence par une étude du massacre selon trois angles différents. Ce qu’elle appelle l’effet Rashomon, inspiré du film de Kurosawa au cours duquel l’histoire du meurtre d’un samouraï et du viol de sa femme est racontée successivement par l’auteur, la victime, le témoin. Cette approche qui met en lumière les objectifs japonais, le vécu du massacre par la population, puis le rôle de quelques Occidentaux pour préserver une zone de sécurité qui a sauvé de nombreux habitants. Ainsi, les prisonniers de guerre et tout homme susceptible d’être un combattant sont systématiquement exécutés, le pillage et le viol des femmes sont commis à une échelle de masse, et le vainqueur s’arroge un pouvoir absolu de vie et de mort sur tout Chinois. Le plus effrayant demeure le récit de pratiques de cruautés qui ne peuvent être réduites aux excès de quelques hommes. Nankin connaît pendant près de six semaines après la prise de la ville un climat de mort et de terreur absolue. La seule, fragile mais précieuse, promesse d’échappatoire, est la zone de sécurité qui, avec à sa tête John Rabe, permet aux habitants pourchassés de se cacher, de trouver alimentation, soin et protection malgré les incursions de l’armée japonaise. Grâce à la présence des Occidentaux, ce qui se passe à Nankin fait rapidement la « une » de la presse internationale. Commence alors la deuxième partie du livre consacrée à la perception de l’événement, depuis son déroulement jusqu’à la fin du XXe siècle.

Après 1945 vint le temps des procès et de la condamnation de plusieurs responsables par le Tribunal militaire international pour l’Extrême-Orient : à Tokyo pour les criminels de classe A, à Nankin pour ceux de classe B et C. Puis, la révolution communiste en Chine, la Guerre froide, l’éloignement de la guerre, laissèrent le souvenir du massacre de Nankin s’estomper. D’où la violence du propos d’Iris Chang, s’insurgeant face à l’oubli et la méconnaissance de l’événement aux États-Unis, et pire encore face à sa négation par certains auteurs et hommes politiques japonais. Les liens entre les criminels de guerre et les dirigeants du Parti libéral démocrate au pouvoir depuis la guerre, le poids de la droite nationaliste, justifient pour Iris Chang l’adresse au gouvernement japonais qui clôt son livre : « [le gouvernement] doit au moins présenter ses excuses officielles aux victimes, verser des réparations à ceux dont la vie a été saccagée et surtout porter à la connaissance des futures générations de citoyens japonais la vérité sur les massacres » (p. 328). Son engagement dans cette démarche réparatrice était au cœur de son identité sino-américaine. Au moment de son suicide en 2004, elle travaillait sur la « marche de la mort de Bataan » devenue le symbole des souffrances infligées aux prisonniers de guerre parmi lesquels plusieurs milliers d’Américains. Si l’on peut pointer un certain nombre d’approximations voir d’erreurs (rappelées par Robert Frank dans sa préface), Iris Chang offre non seulement un remarquable récit du massacre, mais propose une analyse et lui donne du sens.

De son côté, Jean-Louis Margolin a pour ambition première de combler les trop nombreuses lacunes à propos de cette « autre Seconde Guerre mondiale ». Il offre au lecteur, peu au fait de l’histoire de l’archipel, des repères forts utiles pour dépasser les clichés d’une violence immanente ou d’un esprit samouraï qui auraient imprégné toute la société, et pour tenter une histoire de la violence japonaise en guerre. Dans les trois premiers chapitres, il retrace l’apparition d’un hégémonisme croissant sur « l’Asie de l’Est » (les Japonais désignaient le conflit sous l’appellation de Guerre de la Grande Asie de l’Est, terme d’ailleurs repris plus tard par les courants révisionnistes) et les étapes de la construction d’un fascisme impérial. À défaut de parti unique, le pluralisme continue tout au long de la guerre, le régime s’appuyant sur trois piliers : « l’armée, l’empereur, le consensus » (p. 90). Consensus assuré il est vrai par le contrôle, social des associations de voisinage, les Tonarigumi, et polico-militaire du Kempeitai.

La deuxième partie constitue le cœur de l’ouvrage. Le récit de la guerre menée par le Japon montre à quel point le non-respect des conventions internationales, la mise à mort des captifs, la torture, le massacre ou la réduction en esclavage des civils ne sont pas des exceptions mais des pratiques répandues et répétées jusqu’à devenir la norme. « La longue traînée de sang », comme est intitulé le chapitre 6, pourrait pratiquement s’appliquer à l’ensemble de l’ouvrage. La politique d’éradication de la guérilla menée dès 1940 en Chine et connue sous le terme des « trois tout », tout tuer, tout brûler, tout détruire, donne une idée des pratiques mises en œuvre. C’est une géographie de la terreur qui se dessine tout au long de l’ouvrage. Les massacres de Nankin (1937), Singapour (1941) et Manille (1945), les marches forcées de Bataan ou Sandakan, les chantiers meurtriers du chemin de fer Thaïlande-Birmanie (connus par l’image d’Épinal du pont de la rivière Kwaï), « les centaines et milliers d’Oradour » de Chine ou des Philippines, les expérimentations médicales de l’unité 731 en Mandchourie, les suicides de masse, volontaires et contraints, des civils de Saïpan et d’Okinawa, les viols et la mise en prostitution forcée de dizaines de milliers de femmes, la propagation de l’héroïne en Chine occupée, les mutilations omniprésentes, les cas d’anthropophagie, dont furent entre autres victimes des centaines de prisonniers australiens en Nouvelle-Guinée : une litanie qui recouvre la totalité du théâtre des opérations et offre une vision effrayante de la guerre menée par l’Armée de l’Empereur. De précieuses études de cas complètent utilement ce panorama des formes de l’oppression japonaise. Les romusha : travailleurs attirés par des promesses mensongères, puis traitées comme des esclaves et dont les taux de décès pouvaient atteindre 30 à 40 % soit bien davantage que ceux des prisonniers de guerre (p. 338). Le sort des Juifs d’Asie orientale, inquiets des tentatives allemandes de convaincre les Japonais de la nécessité d’une politique antisémite, regroupés à Shanghai, Hongkou ou Java puis manifestement oubliés (p. 319). Le sook ching, c’est-à-dire l’épuration politique de tout adversaire potentiel. À Singapour, au moins 5 000 personnes furent ainsi exécutées dans la deuxième semaine de février 1942.

Enfin, dans les deux derniers chapitres, Jean-Louis Margolin retrace les « méandres de la mémoire japonaise » et de ses voisins. Sans prendre la forme d’un réquisitoire, l’auteur montre la difficulté pour le Japon de reconnaître son passé, tiraillé entre « une chape de plomb pacifiste qui étouffe toute réflexion réelle sur la guerre » et le révisionnisme radical de la droite nationaliste. Il souligne également comment, parmi les pays voisins, l’accusation à l’encontre des crimes de guerre japonais a connu un renouveau récent, s’invitant dans les relations politico-diplomatiques de la région. Tout en renvoyant un peu rapidement les revendications mémorielles chinoises et coréennes à de l’agitation nationaliste, féministe et victimaire, Jean-Louis Margolin pointe les profondes différences entre tous les voisins du Japon, les jeux de la mémoire, de l’histoire et des affaires.

Trois aspects méritent une comparaison plus resserrée : le nombre des victimes, le sens des atrocités, la lecture des violences sexuelles.

Le nombre d’abord, et soulignons-le d’emblée, toute discussion à son sujet prend une dimension fortement polémique. En effet, « 300 000 » est le nombre gravé sur le mémorial de Nankin devenu « officiel ». Tout dénombrement qui se situe en deçà se trouve suspecté de vouloir réduire ou pire nier l’importance du massacre. Le débat scientifique n’a que peu d’espace, broyé qu’il est par les enjeux diplomatico-politiques et par la concurrence des mémoires. L’enjeu est, d’un côté, de parvenir à un nombre nettement au dessus des autres villes martyres du conflit, de montrer le caractère extraordinaire de l’agression japonaise contre le Chine, de l’autre de faire rentrer Nankin dans l’ordre de grandeur d’Hiroshima, Nagasaki ou Tokyo, renvoyant les deux anciens adversaires dans une sorte d’égalité victimaire.

Il est difficile d’échapper à cette tension, d’autant que faute d’archives nouvelles, le débat ne peut être qu’une discussion autour des données connues, une exégèse dont chaque choix a une incidence sur le dénombrement final. Les deux auteurs présentent l’un comme l’autre la plupart des propositions statistiques qui vont de 30 000 à 430 000 victimes, mais se retrouvent à l’opposé de l’évaluation quantitative du massacre. Alors qu’Iris Chang se rapproche des estimations les plus élevées, autour de 400 000, Jean-Louis Margolin évalue entre 50 000 et 90 000 le nombre des morts. Pourtant ce désaccord paraît secondaire. En premier lieu parce que comme le plupart des scrutateurs de cet événement, à l’exception des quelques négationnistes au Japon, Chang et Margolin s’accordent sur le caractère massif des mises à mort. En second lieu, parce que l’imprécision quantitative n’empêche pas d’étudier le déroulement de l’événement, de réfléchir aux conditions de sa mise en œuvre et d’en saisir l’importance et le sens.

Les deux auteurs conviennent qu’il s’agit d’un massacre de masse et qu’il a concerné la quasi-totalité des prisonniers de guerre chinois, mais la différence principale tient à la place des victimes civiles, majoritaires chez Iris Chang, beaucoup moins nombreuses pour Jean-Louis Margolin. On en vient donc au sens des violences commises à Nankin, mais aussi dans l’ensemble du théâtre Asie-Pacifique. Et là, se pose véritablement un problème pour le lecteur, car il est finalement très difficile de savoir quelle explication est proposée par Jean-Louis Margolin tant il use d’un effet de balancier dans l’atténuation/dénonciation des événements qu’il décrit. L’on apprend ainsi combien le massacre de Singapour, contrairement à celui de Nankin, avait été soigneusement organisé (p. 224), puis quatre pages plus loin que Nankin avait été relativement organisé par rapport au massacre de Manille (p. 228). Il évoque alors la « délicate question d’une culture de guerre nippone » et d’un « racisme japonais ». Alors qu’il règle son sort aux travaux pionniers de John Dower (p. 165), dont il réfute la place accordée au racisme comme explication des violences pratiquées par les Japonais et les Américains (War Without Mercy, 1986), il mentionne en de multiples occasions le racisme et le mépris envers les adversaires et les populations soumises. Trop souvent, les atrocités sont décrites comme le fruit d’un comportement individuel, tout en y voyant à d’autres instants, « une horreur qui vient de loin ce sont l’armée entière, le système politique et dans une certaine mesure la société nippone du temps » (note 29, p. 225). Enfin après avoir dénoncé la fertile imagination chinoise pour décrire les atrocités (p. 191), l’usage des expressions « folie meurtrière » (p. 228) « brutalité gratuite » (p. 313), « atrocité babylonienne » ou « démoniaque » (p. 250-251), « pulsions spontanées » (p. 284), « sadisme » (p. 231), s’ils font frémir le lecteur n’apportent aucune explication sur les motifs de telles pratiques. L’analyse du massacre de Nankin montre combien les atrocités sont négligées dans l’analyse. S’il réfute à la fois l’interprétation minimaliste d’une simple rupture de la discipline et celle d’un massacre génocidaire, l’on a du mal à trouver une explication intermédiaire. Ainsi, le massacre des prisonniers serait une volonté d’anéantissement après la bataille de l’armée adverse, celui des civils un problème de manque de soutien logistique, dont « l’avantage secondaire » aurait été de terroriser la population chinoise (p. 213). Comment expliquer dans ces conditions que ces impératifs militaires se sont traduits par autant de cruauté et pendant au moins six semaines ?

À l’inverse, Iris Chang, par le choix même du titre, Le Viol de Nankin, tient à souligner combien l’action de l’armée japonaise fut délibérément terroriste. Les formes même du massacre, les mises à mort de groupes par noyades ou mitraillages, mais également individuelles à l’arme blanche, la répétition d’actes de mutilation et le caractère massif et prolongé des viols, tout cela montre selon elle une volonté de punir les Chinois et d’imposer un rapport de force effrayant. Comme facteur d’explication, elle reprend l’idée proposée par Yuki Tanaka d’un « transfert d’oppression », c’est-à-dire un report amplifié sur l’ennemi des vexations, humiliations et brutalités subies lors de la formation militaire (p. 317). Celle-ci, amplifiée par la dimension sacrée du rapport hiérarchique et le racisme envers l’ennemi, explique dans le contexte déjà violent de la conquête militaire l’action meurtrière des combattants japonais.

Ajoutons que Nankin constitue également un précédent à cette échelle. Non seulement la prise de Shanghai, un mois auparavant ne fut pas le théâtre d’un tel massacre, mais les conflits précédents de ce début du XXe siècle n’avaient pas connu d’événement similaire. De plus, la prise de Nankin est celle de la capitale. Ni Bruxelles en août 1914, Belgrade en octobre 1915, ou Addis-Abeba en mai 1936 n’ont subi pareilles atrocités lors de leur conquête.

Enfin, ne peut-on voir dans les combats, la victoire, et la participation collective aux exactions, une expérience qui soude les groupes de combattants, vient clore en quelque sorte le processus de formation commencé lors du service militaire ? Ces transgressions, commises en commun, ne fondent-elle pas des escouades de guerriers aguerris et sans pitié ?

La place consacrée aux violences sexuelles du point de vue du récit mais surtout de leur sens est centrale pour Iris Chang, non parce qu’elles sont plus graves que les autres, mais parce qu’elles sont un des marqueurs de la violence de l’agression commise par le Japon contre la Chine. Au contraire, Jean-Louis Margolin ne leur accorde pas de signification particulière. Loin de les négliger, il en fait à plusieurs occasions le récit, mais toujours avec un balancement équivoque. « La chasse aux femmes » (p. 194), explique-t-il, se traduisit par moins de viols qu’on a pu le penser et pourtant quelques pages plus loin il évoque une « orgie de violence sexuelle » (p. 206). Il y voit surtout des viols « d’initiative individuelle, désorganisés, parfaitement tolérés par la hiérarchie, mais face auxquels les soldats étaient seuls, sans couverture particulière, et bien sûr sans obligation de résultat » (p. 211). Pourtant, à Nankin comme ailleurs, des femmes, chinoises, philippines, hollandaises, indonésiennes, furent massivement et souvent collectivement violées, les auteurs n’étant qu’exceptionnellement punis. On est loin de quelques crimes sexuels isolés ou d’un « butin de guerre » laissé à la disposition des soldats. L’image d’un ennemi méprisé, doublée d’une misogynie constitutive d’une partie de la société japonaise ainsi que l’univers militaire, transformaient les femmes ennemies en corps à posséder. La conquête, la victoire, l’affirmation du pouvoir, passent aussi par la prise des femmes de l’adversaire. Leur assassinat, leur mutilation, leur viol, leur mise en prostitution, en constituent différentes modalités. Parmi elles, la question des « femmes de réconfort » est devenue, comme le rappelle justement Jean-Louis Margolin, un véritable enjeu entre le Japon et la Corée d’où elles provenaient pour beaucoup. Mais, l’on comprend mal qu’il réduise le phénomène à un simple prolongement du système prostitutionnel, probablement identique « partout au monde où l’on trouve des militaires » (p. 365). « Mal nécessaire peu cher payé » (p. 362), « but d’ordre public » (p. 363), fonctionnement des bordels sur un mode « libéral et décentralisé » (p. 365) : non seulement Jean-Louis Margolin se démarque encore une fois vigoureusement d’un certain nombre d’auteurs ayant travaillé sur le sujet — dont l’historien japonais Yuki Tanaka (Japan’s comfort Women, 2002) qu’il croit d’ailleurs être une femme — mais il ne voit pas quel sens peut avoir pour une population conquise le recrutement contraint de dizaines de milliers de femmes afin d’assouvir la sexualité des occupants. L’on peut regretter l’absence de la grille de lecture du genre dans l’analyse de la violence de l’Armée impériale. Non qu’elle soit la clé de toute explication, comme peuvent faire semblant de croire ceux qui sont rétifs à sa prise en compte, mais parce qu’elle permet d’envisager les violences faites aux civils autrement que comme « des dégâts collatéraux » (p. 197), de voir dans l’organisation du système des femmes de réconfort autre chose que le « redéploiement de la prostitution asiatique ». Et cela n’est en rien contradictoire avec la proposition en toute fin de volume de rechercher davantage du côté du totalitarisme et du colonialisme d’autres explications aux violences commises par l’Armée de l’empereur.

Ces deux ouvrages riches donnent de la matière et suscitent le débat. L’analyse de la violence en temps de guerre, les usages politiques de l’histoire, la place du genre, les méandres de la mémoire, le triptyque guerre-totalitarisme-colonialisme, tous ces thèmes sont proposés au réexamen par l’apport d’un déplacement de terrain vers l’Asie-Pacifique. La comparaison prometteuse doit se poursuivre. Souhaitons que d’autres travaux, traduits ou nouveaux y contribuent.

Notes :

 

Fabrice Virgili

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  • ISSN 1954-3670