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Comptes rendus
   

Pascal Blanchard, Sandrine Lemaire et Nicolas Bancel (dir.), Culture coloniale en France de la Révolution française à nos jours,

Paris, CNRS éditions, 2008.

Ouvrages | 04.03.2009 | Amaury Lorin
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© CNRS EditionsLes mérites scientifiques d’études de cas précisément et dûment circonstanciées dans le temps et dans l’espace valent particulièrement pour l’histoire coloniale, champ de recherche profondément renouvelé cette dernière décennie, dans lequel trop d’essais historiques généraux (ou partisans) ont pu amener leurs auteurs à des considérations parfois malheureuses sur la colonisation, phénomène complexe envisagé trop souvent et bien à tort comme un mouvement uniforme. La somme (761 pages) proposée par l’ouvrage collectif Culture coloniale en France de la Révolution française à nos jours (Paris, CNRS éditions, 2008) sous la direction de Pascal Blanchard, Sandrine Lemaire et Nicolas Bancel (avec une préface de Gilles Boëtsch) et en collaboration avec le groupe de recherche Achac (association connaissance de l’histoire de l’Afrique contemporaine), sans doute appelée à faire date, consiste matériellement en la réunion du déjà bien connu triptyque Culture coloniale (La France conquise par son empire, 1871-1931) ; Culture impériale (Les colonies au cœur de la République, 1931-1961) ; et Culture post-coloniale (Traces et mémoires coloniales en France, 1961-2006), successivement paru sous la forme de trois ouvrages distincts dans la collection « Mémoires » des éditions Autrement, respectivement en 2003, 2004 et 2006.

Avec une longue introduction sur « La formation d’une culture coloniale en France » opportunément mise à jour à l’aune de la « guerre des mémoires » et un sommaire enrichi de quelques nouvelles contributions en amont - en particulier sur « Anti-esclavagisme, abolitionnisme et abolitions en France de la fin du XVIIIe siècle aux années 1840 » (Marcel Dorigny) et « Jalons d’une culture coloniale sous le Second Empire (1851-1870) » (Nicolas Bancel) -, ce nouveau volume « 3 en 1 », s’il apporte certes peu de neuf, n’altère en rien l’ampleur et l’intérêt historiographique de l’entreprise, bien au contraire : une ambitieuse histoire culturelle de la colonisation française contemporaine, de 1789 à nos jours, fruit d’un travail collectif entamé au début des années 1990 avec, en particulier, l’examen du poids de l’imaginaire colonial à travers celui de la production iconique coloniale. Si le souci d’exhaustivité (ou du moins d’élargissement de la variété des objets) a incontestablement prévalu sur celui de synthèse, les chercheurs, professeurs et étudiants s’intéressant aux complexes phénomènes coloniaux disposent désormais, avec ce recueil, d’un outil de travail richement documenté et pratiquement utilisable, finalement, comme le serait un dictionnaire encyclopédique : avec, en effet, pas moins d’une cinquantaine de contributions sous la forme de « chapitres-notices » et exergues organisés en cinq parties chronologiques (La formation d’une culture coloniale ; La conquête de l’opinion ; L’apogée impérial ; Vers la post-colonie ; Le temps des héritages), les auteurs brossent une fresque originale courant sur plus de deux siècles et, en traitant du fait colonial tel qu’il a été modelé par l’idéologie coloniale, parviennent en fin de compte à renverser les perspectives.

Car il s’agit bien de savoir comment la France a été colonisée par son empire (et, pour une fois, non pas le contraire). C’est bien encore, en d’autres termes, l’impact profond de cette culture dans notre pays marqué par un long passé colonial puis par une immigration de populations originaires des anciennes colonies venant avec leurs cultures, qui est ici en jeu. À condition d’oser déconstruire, préconisent les auteurs, parfois en des termes radicaux, l’histoire des relations culturelles entre la métropole française et ses anciennes colonies, afin de pouvoir mieux appréhender les formes, multiples, des dispositifs culturels et de l’appareillage mental qui furent à la fois des corollaires et des conditions de possibilité de l’expansion et de la domination coloniales de la France. Pour légitimer leurs lointaines conquêtes, la monarchie d’abord, l’Empire ensuite, la République enfin, ont massivement conçu, organisé et relayé auprès des Français une véritable culture coloniale, dont les auteurs annoncent d’emblée qu’il est impossible d’en livrer « une définition unique et totalisante » (p. 17). Ce concept pose bien plutôt, sous une forme nouvelle, l’analyse des dispositifs (juridiques, politiques, culturels, etc.) liés à la colonisation, ayant notamment joué un rôle dans la construction de notre relation aux « autres », en particulier avec ceux appartenant aux anciennes colonies et au monde non-occidental. D’où l’insistance des auteurs à souligner, ainsi que Jean-Pierre Rioux et Jean-François Sirinelli le font en définissant la « culture de masse » (La Culture de masse en France de la Belle Époque à aujourd’hui, Paris, Fayard, 2002), la « nature nécessairement polymorphe de la culture coloniale » (p. 17). Dès lors, le cinéma et le théâtre, le sport et l’école, la littérature et la presse, les arts (tous, sans exception), la publicité, la chanson, sans oublier l’armée, les comités coloniaux, les expositions, etc., se sont chargés de diffuser quêtes scientifiques, fascinations exotiques, fiertés patriotiques ainsi qu’intérêts économiques et politiques.

Alors que les trente ans du pionnier Orientalism d’Edward Saïd (1978) viennent d’être célébrés, ouvrage dans lequel on montra pour la première fois comment l’Occident avait construit l’Orient, et dans le prolongement de l’ouvrage fondateur de Raoul Girardet, L’Idée coloniale en France (1972), les auteurs de cette Culture coloniale en France rappellent à juste titre que chaque étape de l’entreprise coloniale française (valorisation, découverte, étude, « mise en valeur », décolonisation) fut accompagnée de dispositifs culturels propres, conjoncturels et adaptés, afin de faire, adéquatement ou non, « passer la pilule ». À l’heure où la France éprouve la difficulté de rassembler dans un destin commun des mémoires divisées, ce sont les grandes lignes de ce débattu et fameux « passé qui ne passe pas », ainsi que chaque sinueux méandre de la construction de ce qu’il faut bien appeler une utopie sans doute plus qu’une culture coloniale, que retrace, fort utilement, cette anthologie, de la première abolition de l’esclavage aux présents débats sur la « repentance ». En dépassant les affects et la subjectivité que l’étude du processus colonial peut encore parfois (voire trop souvent) provoquer, élaborée au prisme de féconds et courageux croisements disciplinaires pour confronter historiens, sociologues, politistes, économistes, démographes, anthropologues, etc., cette Culture coloniale, véritable plaidoyer pro domo, invite, au-delà du bilan d’étape qu’elle présente, à la constitution d’un domaine de recherche autonome, seule à même, prévient-elle, de combler le retard que l’école historique française tend à accuser en ce domaine sur d’autres pays, en particulier anglo-saxons. Si l’on regrettera une bibliographie non classée et surtout bien incomplète, ce n’est sans doute pas là le moindre mérite ni le moindre enjeu de cet important recueil de contributions que de rappeler, avec force, que le travail d’intégration de l’« Autre » à l’histoire sera, assurément, l’un des enjeux historiographiques majeurs de ces prochaines décennies.

Notes :

 

Amaury Lorin

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  • ISSN 1954-3670