Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Christine Bard, Ce que soulève la jupe. Identités, transgressions, résistances

Paris, Autrement, 2010, 170 p.

Ouvrages | 04.05.2010 | Élodie Nowinski
  • imprimer
  • version pdf
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

© AutrementLe travail de réflexion sur la jupe que propose Christine Bard dans son dernier ouvrage paru aux Éditions Autrement s’est construit, ainsi qu’elle nous l’affirme, en parallèle d’une autre étude à paraître sur le pantalon. La remarque n’est ni anodine ni purement anecdotique puisqu’elle nous invite à suivre Christine Bard dans sa réflexion poussée sur le genre du vêtement en tant qu’objet, mais aussi sur son aspect politique. L’ouvrage sur la jupe propose donc un examen très complet, depuis l’origine du mot lui-même, jusqu’aux jupes désormais masculines qui, d’après l’auteure, semblent gagner du terrain.

« Grâce à Olympes de Gouges, grâce à Madeleine Pelletier, les femmes en France ont aujourd’hui la liberté de se poser cette question futile au réveil : jupe ou pantalon ? » Voilà le postulat. Car nous le savons toutes (tous ?), cela ne fut, bien entendu, pas toujours le cas. La jupe, du moins depuis l’époque moderne, représente dans l’habillement un élément premier de distinction de sexe/de genre. Comme le rappelle fort justement Christine Bard, le vêtement n’est jamais vécu comme un objet neutre. Il est socialement construit et socialement genré. On en veut pour preuve, évidemment, la construction sociale et genrée totalement différente sous des latitudes non occidentales ; mais également le changement de signification de la jupe en France même, au sein de communautés où elle apparaît actuellement comme une revendication, un droit spécifique que certaines femmes et filles demandent. Ainsi, de la revendication du droit de l’abandonner pour porter des pantalons, les femmes, aujourd’hui, en viennent à revendiquer le droit de la porter…

Et c’est bien là tout le paradoxe d’une histoire de l’objet jupe. On ne peut en faire l’histoire qu’en recherchant comment les femmes ont voulu la raccourcir, la fermer, s’en défaire… En un mot, la transformer en pantalon ! Et pourtant, nous, femmes, portons encore des jupes, plus que jamais d’ailleurs, si l’on regarde l’histoire très récente de la mode et des collections de couture comme de prêt-à-porter. Des fashionistas perfusées de Vogue ou de Elle aux jeunes filles de lycées créant des Journées de la jupe et du respect, notre société post-féministe remet la jupe au cœur du débat vestimentaire en en faisant un symbole de plus en plus complexe d’une féminité et d’une liberté qui, pour autant, n’ont plus grand-chose à voir avec les combats des décennies passées. De fait, l’histoire de l’objet jupe est une histoire complexe puisqu’il s’agit d’analyser le changement de signification contenu et apporté à un objet. Et tout l’intérêt de l’ouvrage de Christine Bard est de retracer ce glissement de signification de la jupe, depuis les premiers combats féministes jusqu’à ceux des Ni putes ni soumises aujourd’hui.

Le nœud gordien, dans cette affaire de chiffon, est bien entendu formel. La forme même de la jupe, ouverte, pose évidemment la question de la disponibilité, de l’accessibilité au sexe féminin. Christine Bard rappelle dès le début de l’ouvrage que ce point est longtemps essentiel dans le débat jupe contre pantalon pour femme. À cette ouverture du vêtement féminin correspond aussi l’harnachement des sous-vêtements, du corset aux porte-jarretelles, qui entravent la femme et en font un être faible physiquement, parce que privé de mobilité. À cette femme devenue objet correspond l’homme de la « grande renonciation » de John Carl Flügel, ce bourgeois tout de noir vêtu qui orne sa femme devenue un bien ostentatoire, à défaut de s’orner soit même, travail et sérieux obligent dans le nouveau monde industriel… Mais la révolution des dentelles gronde et, à l’évolution sociale des femmes du premier XXe siècle, correspondent des revendications bien légitimes de changement et d’adaptations de vestiaires de la part des femmes.

Si l’auteure passe assez vite sur les évolutions de vestiaire de la première moitié du siècle, c’est sans doute pour mieux mettre en avant les évolutions plus récentes et la complexification de l’objet jupe dans notre société contemporaine. En effet, le tournant semble s’opérer dans la décennie 1960 au cours de laquelle deux objets changent radicalement de signification : jupe ET pantalon. Entre la mini, de Mary Quant à Courrèges, et le pantalon des féministes, toujours problématique pour cause d’ordonnance de 1800 interdisant le pantalon aux femmes en France, c’est la conception même du vêtement comme forme naturellement – essentiellement – genrée qui est mise en question. Et, à travers cela, c’est le corps féminin et son rapport à la mode qui est au cœur du problème. En effet, comme le rappelle Christine Bard « rien n’est moins naturel que le corps de mode [1]  ». Ce corps est travaillé par la culture et « tandis que pour les hommes, la cosmétique et le vêtement tendent à effacer le corps au profit de signes sociaux de la position sociale, (…) chez les femmes, ils tendent à l’exalter et à en faire un langage de séduction [2]  ». Jupe ou pantalon, de toute façon, rien n’est neutre sur un corps de femme.

La règle sociale pèse bien entendu de tout son poids sur le port de tel ou tel vêtement. L’auteure nous fournit ici de très bonnes informations et références sur les impératifs sociaux et politiques de l’habillement féminin, depuis les règlements d’entreprises interdisant ou autorisant jupes ou pantalons suivant des principes et des goûts plus ou moins légitimes, à la portée politique des vêtements des femmes de pouvoir, depuis Roselyne Bachelot jusqu’à, bien sûr, Ségolène Royal et Rachida Dati, championnes, semble-t-il, de la controverse et de la versatilité vestimentaires…

Mais, plus intéressants que ces éléments publics et connus, ce sont les développements sur les questions concernant les jeunes filles et, plus particulièrement, sur des jeunes issues des « quartiers » et des minorités plus ou moins visibles qui font l’un des intérêts majeurs de ce travail sur la jupe. Quand l’auteure, à travers de très nombreuses sources, parvient à questionner le nouveau rapport que les jeunes filles et les jeunes garçons entretiennent avec l’objet jupe (et, bien sûr, l’objet pantalon), on comprend que la question vestimentaire dépasse très largement le domaine de la mode, qu’elle devient une question presque strictement politique. À travers le combat et/ou les témoignages de certaines jeunes filles, on découvre que la jupe est devenue, dans certains cercles, un objet libérateur, un moyen de revendication, une convoitise de fille/femme voulant s’affranchir de l’accusation de « prostituée » qui menace toute porteuse de jupe, vécue ici en négatif du pantalon couvrant, cachant, dissimulant la féminité. Pantalon et voile font alors bon ménage pour occulter autant que possible le corps des femmes mais, par effet pervers, le rendent d’autant plus visible comme corps féminin dans un espace public où la Domination Masculine a totalement valeur de règle sociale.

Sans entrer dans le détail de la démonstration toujours très claire, on voit que la jupe, tout comme le pantalon, a distinctement changé de signification pour devenir une revendication d’un droit à la féminité emblématique des nouveaux enjeux contemporains de genre. Ce droit à la féminité, cependant, reste problématique : il « n’est pas défini par Ni putes ni soumises car il n’est pas définissable [3]  ». Christine Bard rappelle fort justement que « la seule instance qui se risque à le faire pour les apparences est la mode [4]  », et l’on regrette un peu dans cet ouvrage que cette question ne soit pas plus développée : comment l’image de mode influence-t-elle le discours et la pratique de ces jeunes filles portant la jupe par défit et, parfois, au risque de leur réputation voire de leur vie ? Et pour toutes les autres femmes, celles qui ont la chance d’évoluer dans des milieux a priori libérés des contraintes vestimentaires, comment répond-on aujourd’hui à la question liminaire de l’auteure : ce matin, jupe ou pantalon ?

Le chapitre conclusif de l’ouvrage, sur la jupe au masculin, nous apporte enfin, à défaut peut-être de nous convaincre de l’avènement prochain de la forme hors le vestiaire féminin, une différence de perspective sur l’objet jupe qui, finalement, renforce le propos de l’auteure, à savoir, quel est le genre de la jupe ? À travers ces exemples surprenant d’hommes « du commun » (ou presque) qui choisissent de porter la jupe, c’est bien le rappel du paradoxe intrinsèque de la forme vestimentaire comme définition du genre qui est suggéré. Mais c’est peut-être aussi la question de l’austérité continue, quoique remise en question ces dernières décennies, de l’habit masculin qui est posée par ces hommes en jupe. L’homme sortirait-il enfin de sa « grande renonciation » pour entrer dans le domaine réservé des femmes… la frivolité, l’apparence et l’ornement ? Ainsi donc, la grande surprise (et l’une des réussites) de cet ouvrage serait de poser des questions fondamentales sur la masculinité en parlant de cet objet si naturellement associé à la femme qu’est la jupe.

Christine Bard nous offre là une réflexion utile et souvent nouvelle sur un objet en apparence commun et l’on se prend à attendre avec impatience son prochain ouvrage sur le pantalon. En détachant la jupe des questions d’histoire de la mode ou des dimensions strictement esthétiques de l’objet, elle nous engage à une réflexion politique et sociale qui touche aussi bien la femme ministre que la jeune des « quartiers » et, finalement, soulève la question jamais résolue et toujours renouvelée de la féminité et de son exercice, tant dans sa revendication que dans son éventuelle négation. Enfin, il ressort de la lecture de l’ouvrage une question fondamentale et pourtant souvent reléguée au rang des frivolités : pourquoi et comment choisit-on ses vêtements ? Nul doute que les lecteurs de Ce que soulève la jupe se poseront la question, au moins dans les jours qui suivront.

Notes :

[1] P. 36. 

[2] P. 45, citation de Pierre Bourdieu dans La Domination Masculine, Paris, Le Seuil, 1998, p. 106.

[3] P. 111.

[4] P. 111.

Élodie Nowinski

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670