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Comptes rendus
   

Sébastien Denis, Le Cinéma et la guerre d'Algérie, la propagande à l'écran (1945-1962)

Paris, Nouveau monde éditions, 2009, 479 p., DVD et vidéo inclus

Ouvrages | 20.07.2010 | Julie Champrenault
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© Nouveau monde éditionsLa problématique algérienne bénéficie aujourd’hui d’une grande visibilité dans le paysage médiatique français en raison des débats que suscite la sortie du film de Rachid Bouchareb, Hors la loi. Les conflits mémoriels sont ravivés mais occultent aussi la réalité de l’Algérie coloniale comme l’a souligné Benjamin Stora [1] . Mais si, comme l’avance ce dernier, le cinéma n’a pas encore su montrer l’Algérie réelle, le dernier ouvrage de Sébastien Denis, Le Cinéma et la guerre d’Algérie, la propagande à l’écran (1945-1962), issu de sa thèse de doctorat, semble, lui, être en mesure de répondre à la question posée par Marc Ferro : « De quelle réalité le cinéma est-il vraiment l’image ? [2]  »

Dès les premières lignes, l’auteur devance rapidement la déception de ses lecteurs et démythifie à dessein son étude. Ne cherchez donc pas le septième art dans ce livre dédié au cinéma de propagande, vous n’y trouverez que le cinéma support, l’utilisation de la technique cinématographique au service d’une politique et non d’une ambition artistique. Le cinéphile est ainsi averti mais l’historien apprécie, car la densité de la réflexion historique est à la hauteur d’un projet de recherche que l’auteur énonce en ces termes : « Étudier la manière dont l’État a utilisé le cinéma pour évoquer l’Algérie Française entre 1945 et 1962. [3]  »

Les Éditions du Nouveau monde nous proposent ici, en partenariat avec l’ECPAD [4] et le CNC [5] , un outil scientifique de grande qualité. Le texte s’accompagne ainsi d’un échantillon de films civils et militaires donnant à cette publication une portée pédagogique particulièrement efficace.

Une longue introduction nous permet de saisir la complexité et la richesse analytique de cet ouvrage auxquelles le titre choisi ne rend pas forcément toute sa mesure. Au fil d’une lecture qui se doit d’être très attentive, on saisit, en effet, la profondeur de la réflexion épistémologique et les vertus d’ouverture du point de vue géographique adopté par Sébastien Denis. Cet ouvrage nous parle de cinéma mais s’arrête aussi, par le détour de comparaisons et d’enrichissements thématiques nombreux, sur la radio, la photographie et les débuts triomphants de la télévision. Centré sur l’Algérie, il nous invite également à d’incessants et féconds allers-retours entre Alger, Paris, Ivry, Le Caire et même New York. Enfin, bien qu’aimantée par la guerre d’Algérie, cette analyse nous permet de dépasser les limites chronologiques communément admises et de revenir sur la décennie qui suit la Deuxième Guerre mondiale et les événements de Sétif.

Sébastien Denis a choisi de suivre un plan thématique et de rendre compte des différentes évolutions chronologiques dans chacun des quatre chapitres de son étude. Ce parti-pris, justifié par les conclusions concernant le passage très flou d’une propagande coloniale à une propagande guerrière, exige cependant de la part du lecteur une connaissance parfaite de la succession des événements, en Algérie mais également à l’échelle métropolitaine et internationale tant l’imbrication des enjeux coloniaux, nationaux et internationaux se révèle ici primordiale pour la compréhension des faits. Les deux premières parties s’arrêtent successivement sur les deux pans de la production de propagande : les films civils et les films militaires.

Avant de mener une analyse de contenu classique, l’auteur retrace avec une grande précision, et sans masquer le flou qui entoure certains protocoles, les mécanismes de production d’un cinéma très influencé par les commandes gouvernementales [6] . Toute la chaîne de création, de la première commande au montage, en passant par la genèse du scénario et la recherche de financements, est décryptée. Films de fiction, documentaires et actualités sont passés au crible d’une analyse à la fois politique et économique rendue possible par la consultation systématique d’archives officielles et privées multiples. L’étude successive des volets civil et militaire lui permet, par ailleurs, de mettre au jour une réelle continuité dans la politique de propagande française. Si la production militaire semble, à partir de 1954, prendre le relais d’une production civile dénuée de toute autonomie vis-à-vis des autorités coloniales, on constate cependant que les options de propagande (terme dont l’auteur revendique et justifie l’utilisation) n’évoluent pas du fait des événements de la Toussaint 1954. La politique culturelle de la France se poursuit ainsi, sans modification de grande ampleur, jusqu’à l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle et la progressive application de la politique d’autodétermination.

La singularité de l’espace algérien « à l’intersection du dedans et du dehors [7]  », administrativement français mais politiquement soumis, apparaît de manière flagrante dans la description du SCA, (Service cinématographique des armées), créé en 1948 pour compléter l’action du service cinématographique du gouvernement général et dont le rôle est redéfini en 1954 pour participer au volet « psychologique » de la guerre. Les films de propagande témoignent aussi de cette dualité, de cette hybridité. La rhétorique hésite sans cesse entre l’exaltation de l’exotisme oriental de l’Algérie, associée à la commémoration d’un passé marqué par les traces glorieuses de multiples civilisations, et la scansion de la modernité algérienne due à la présence séculaire de la France.

Cette recherche accorde également une large part à l’histoire sociale et militaire et au concept de culture de guerre. Si les hommes du SCA, réalisateurs, preneurs de son, monteurs, ne participent pas de manière directe aux affrontements, ils sont cependant enrôlés pour défendre l’Algérie française et appuient le développement d’une guerre psychologique entraînée par le contexte de guérilla et le nécessaire contrôle des populations, bien plus important que celui des territoires. Les entretiens menés auprès de ces anciens combattants originaux nous renseignent ainsi sur les méthodes, les réussites et les échecs de la guerre psychologique en Algérie dont le cinéma est un support important mais parfois inadapté.

S’écartant de l’analyse institutionnelle et technique, le troisième chapitre s’attache à la portée esthétique et sémantique des films de propagande. Images et discours diffèrent selon les supports utilisés et selon les publics visés mais quelques points de convergence sont avancés et démontrent que la propagande cinématographique est paradoxalement beaucoup plus bavarde que visuelle. L’auteur confesse d’ailleurs sa frustration de cinéphile quant à la sous-utilisation du cinéma en tant que média multiforme. L’écho de la voix off est ici beaucoup plus important que la portée des images bien souvent passe-partout et dont l’agencement et le montage ne semblent refléter aucune préoccupation esthétique. Si le ton de Jean-Charles Carlus (précurseur du documentaire touristico-économique en Algérie) se charge souvent de lyrisme et d’emphase, les plans visuels que sa voix accompagne sont peu audacieux et souvent interchangeables.

Se pose également ici la question de la place des « événements » auxquels on a longtemps refusé le titre de « guerre » dans ces films tournés entre 1954 et 1962. Comment montrer la guerre quand on refuse de la nommer ? Comment filmer le conflit quand on ne parle que de « pacification » ? Ces questions irriguent l’ensemble de la recherche menée et aboutissent à une conclusion ferme : la guerre d’Algérie ne fut pas filmée dans sa réalité. Si l’action de pacification des militaires français est largement mise en scène et diffusée, comme en témoigne notamment dans le DVD le film sur les compagnies de hauts parleurs et de tracts, l’ennemi, qui « est à la fois nulle part et partout [8]  », est complètement absent de la pellicule. Les résultats des exactions de l’Armée de libération nationale sont portés à l’image mais les fellaghas sont des hommes fantômes. Seuls les films d’instruction, destinés à la formation des militaires français, et majoritairement consacrés à la présentation des techniques de contre-guérilla, font allusion à la réalité des combats, même si certaines images sont censurées ou autocensurées pour maintenir le moral des troupes et la confiance en l’institution militaire. La grande absente de ces films est donc la torture.

La dernière partie est consacrée à la diffusion et à la réception de ce cinéma. Un constat s’impose : celui de l’échec commercial de la plupart des films documentaires tournés qui ne sont que très peu diffusés et ne font pas l’objet d’une exploitation réelle, concurrencés, notamment, par la télévision. Mais ces films connaissent un destin qui, bien que secondaire, n’en est pas moins important, dans les circuits pédagogiques, et sont ainsi largement visionnés par la jeune génération.

L’auteur conclut ainsi sur un échec : l’échec d’une propagande à travers les faiblesses du SCA qui ne sut pas adapter son discours aux cinq catégories de public concernées par les rapports France-Algérie entre 1945 et 1962 : les métropolitains, les Européens d’Algérie, les musulmans d’Algérie, les musulmans de France et les militaires. L’échec d’un média, le cinéma, qui, trop lourd et trop cher, ne sut pas répondre aux exigences nouvelles d’une stratégie de « public relations » élaborée aux États-Unis et que la France découvrit durant le conflit algérien.

De quelle réalité le cinéma est-il ici l’image ? D’une réalité bien plus complexe que ce que la simple étude des pellicules et des bandes-son aurait pu nous offrir, d’une réalité reconstruite grâce à un précieux travail opéré sur les sources filmiques et enrichi d’une étude approfondie des archives personnelles, civiles et militaires. La thèse de Sébastien Denis nous propose ainsi une vision complexe de ces années 1945-1962 où se jouèrent, à la fois, la redéfinition des équilibres internationaux et l’élaboration d’une nouvelle politique de l’image.

Notes :

[1] Benjamin Stora, « Le cinéma en France et la guerre d’Algérie : résoudre l’absence de l’autre », Mediapart, 15 mai 2010.

[2] Marc Ferro, Cinéma et histoire, Paris, Gallimard, 1993, 1ère édition 1977.

[3] Sébastien Denis, Le Cinéma et la guerre d’Algérie, la propagande à l’écran (1945-1962), Paris, Nouveau monde éditions, 2009, p. 11.

[4] Établissement de communication et de production audiovisuelle de la défense.

[5] Centre national du cinéma et de l’image animée.

[6] Émanant tant de Paris (du ministère de l’Information et du ministère des Affaires étrangères) que d’Alger (gouvernement général de l’Algérie).

[7] S. Denis, Le Cinéma et la guerre d’Algérie…, op. cit., p. 7.

[8] L’Armée et le drame algérien, film de 1957.

Julie Champrenault

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  • ISSN 1954-3670