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Comptes rendus
   

Tony Judt, Retour sur le XXe siècle. Une histoire de la pensée contemporaine,

traduit de l'anglais par Sylvie Taussig et Pierre-Emmanuel Dauzat, Éditions Héloïse d’Ormesson, 2010, 624 p.

Ouvrages | 18.03.2011 | Yaël Hirsch
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Editions Héloïse d'Ormesson, 2010Mort à l’âge de 62 ans d’une sclérose latérale amyotrophique [1] en août 2010, Tony Judt était un historien d’origine anglaise et directeur du Remarque Institute de la New York University, créé pour lui en 1995 par la veuve de l’écrivain Erich Maria Remarque. Il avait voulu être un intellectuel engagé, à l’image des grandes figures de la gauche française qu’il avait étudiées notamment dans Un passé imparfait (Fayard, 1992) et dans La responsabilité des intellectuels (Calmann-Levy, 1998). Publiée en 2008 aux éditions Penguin Press aux États-Unis, la collection d’essais Retour sur le xxsiècle est disponible en français depuis l’automne 2010 aux Éditions Héloïse d’Ormesson. Cette somme d’articles, parus entre 1994 et 2006 dans The New York Review of Books, The New Republic, The Nation, Foreign Affairs, The London Review of Books et Ha’aretz, ne contient pas néanmoins l’article le plus polémique de cet intellectuel revenu du sionisme : « Israel the alternative [2]  ». Tony Judt y décrivait l’État des Juifs comme un anachronisme et soutenait que la seule solution viable était de transformer le pays en État bi-national. Cet article a mis fin à sa collaboration avec The New Republic. D’autres articles polémiques, comme « Trop de Shoah tue la Shoah [3]  », sont également absents de cette anthologie, de même que les très beaux textes autobiographiques que Tony Judt avait écrits les deux dernières années de sa vie dans la New York Review of Books.

Néanmoins, Retour sur le XXe siècle est un concentré de la pensée de Tony Judt. Le livre met en avant la vivacité de sa plume et donne un aperçu conséquent des thèmes traités par l’historien depuis les années 1990. Parfois, le passage au français enlève un peu de son sel à la prose acérée de Tony Judt [4] , mais la traduction de Sylvie Taussig et de Pierre-Emmanuel Dauzat rend bien justice aux qualités littéraires des textes. Et même si l’on peut déplorer que le fort utile index de l’édition originale ait disparu dans la version française, la structure des éditions Penguin Press a bien été conservée, avec son efficacité : d’abord une série de portraits d’intellectuels du xxsiècle, puis une série d’essais plus généraux sur l’histoire et la mémoire de pays d’Europe, au cœur desquels la France ; celle-ci est suivie de textes sur les États-Unis, de la guerre froide aux années 2000, où Tony Judt analyse souvent la situation du pays dans lequel il vit et enseigne avec un recul « européen » ; enfin, le dernier texte, « Envoi : le retour de la question sociale » est une prise de position musclée en faveur de l’État providence.

Un modèle d’Histoire des idées

Retour sur le xx siècle est avant tout un plaidoyer pour une meilleure connaissance de l’histoire et plus précisément de l’histoire intellectuelle. Dans la droite lignée d’Isaiah Berlin [5] , Tony Judt estime en effet que les idées ont un impact majeur sur le cours des événements politiques. En un XXIe siècle qui enterre bien vite l’histoire et son sens, Tony Judt soutient qu’il est nécessaire de comprendre les idées qui ont circulé au xxsiècle par une analyse poussée des œuvres et des trajectoires des intellectuels qui les ont défendues : « Nous avons perdu contact non seulement avec les grands intellectuels du siècle passé, mais aussi avec les idées et les idéaux qui les animaient [6] . » Voyant dans les écrits intimes des intellectuels une source d’information précieuse car non censurée, Tony Judt donne une place de premier choix à l’étude des œuvres autobiographiques. Mettant ces textes privés en perspective, il démontre que l’histoire des idées est une boussole qui permet de comprendre la généalogie et donc les enjeux de notre monde : « De toutes nos illusions contemporaines, la plus dangereuse est celle qui sous-tend et explique toutes les autres. Et c’est l’idée que nous vivons une période sans précédent : que ce qui nous arrive est nouveau et irréversible, que le passé n’a rien à nous apprendre… si ce n’est pour le piller en quête de précédents utiles [7] . »

L’historien insiste particulièrement sur les idées d’une période souvent peu ou mal étudiée du xxsiècle : la Guerre froide. Lorsqu’il réévalue la portée de l’œuvre du journaliste hongrois Arthur Koestler qu’on résume trop vite au Zéro et l’Infini (1940) pour mettre en lumière « Le dieu des ténèbres » (1949) qui offre « un aperçu de la vie et des opinions d’un enfant du siècle [8]  », Tony Judt marque bien combien les intellectuels de la Guerre froide ont été trop peu étudiés. Et lorsqu’il revient sur le livre majeur du philosophe polonais Leszek Kolakowski, Histoire du marxisme [9] , il prouve aisément qu’on ne peut pas « oublier » le marxisme, inextricablement lié à l’histoire intellectuelle moderne. Enfin, revenant sur la réalité historique de la Guerre froide, Tony Judt dénonce l’usage politique que certains historiens en font dans les années 1990. Chez John Lewis Gaddis, adoubé par le New York Times « chef de file des historiens de la Guerre froide [10]  », Tony Judt critique le triomphalisme pro-américain.

Un engagement rigoureux

Le travail critique de Tony Judt et son engagement pour la revalorisation de l’histoire des idées passe par une plume alerte et directe. Ainsi, de Gaddis, il n’hésite pas à dire : « Son livre contribue de façon significative à l’ignorance et aux erreurs largement répandues des Américains concernant la nature de la Guerre froide, la manière dont elle s’est terminée et son héritage déstabilisant et persistant aux États-Unis et à l’étranger [11] . » Tony Judt est parfois très dur, notamment à l’égard de Louis Althusser, qu’il présente comme un fou dangereux. Oublié en France, mais « malheureusement » encore étudié avec ferveur dans certaines universités américaines, Althusser est présenté comme une marionnette. Sans rentrer dans les méandres de la pensée du chantre marxiste de la rue d’Ulm, Tony Judt se demande « comment des gens intelligents et cultivés ont-ils pu se laisser avoir par cet homme [12]  ? ».

À l’occasion de la traduction anglaise d’une partie des Lieux de mémoire, Tony Judt élabore une critique acerbe du collectif dirigé par Pierre Nora : il met en cause la distinction trop rigide établie entre histoire et mémoire, et montre que le concept est fuyant, puisque absolument tout peut être considéré comme un lieu de mémoire. Convenant que la qualité des contributeurs de l’ouvrage fait de ce livre un monument, Tony Judt propose une lecture intéressante de cet ouvrage : il replace la production des « lieux de mémoire » dans le contexte de la France des années 1980 et montre que le livre peut être interprété comme un symptôme d’inquiétude. Alors que ce vieil État-nation qu’est la France a plus muté pendant les Trente Glorieuses que pendant le siècle qui les précédait, considérer avec Pascal Ory que la« gastronomie française » est un lieu de mémoire offrait une rassurante trame de continuité.

Si le regard critique sur Israël est représenté dans cette anthologie à travers l’essai « Le pays qui ne voulait pas grandir [13]  », c’est probablement envers son pays natal que Tony Judt est le plus virulent, lorsqu’il traite Tony Blair de « leader inauthentique d’un pays inauthentique [14]  » et lorsqu’il montre que « la capacité des Anglais à simultanément invoquer et nier le passé – à ressentir une véritable nostalgie pour un héritage factice – est […] unique ». S’il est critique, Tony Judt n’est jamais « paternalisant » : il cite les réponses faites à ses attaques, et argumente avec rigueur une opinion qu’il avance courageusement à la première personne. Surtout, Tony Judt déploie la même énergie et la même méthode dans la critique et dans la révérence. Certains intellectuels, comme Hannah Arendt, Edward Saïd ou Manès Sperber, bénéficient de toute sa sympathie, même si ceux-ci ne sont pas toujours « objectifs » dans leurs propres engagements, ni infaillibles dans leurs jugements. Et Tony Judt a l’honnêteté de souligner les failles et les incohérences de ses maîtres à penser. Chez Hannah Arendt, par exemple, il préfère les « brefs éclats journalistiques » et trouve son système philosophique boiteux : « Tantôt elle semble céder à l’innocente nostalgie du monde perdu de l’antique polis, tantôt elle montre de la sympathie pour une sorte de collectivisme syndicaliste [15] . »

Alliant rigueur intellectuelle et prises de position marquées, Tony Judt était probablement l’un des derniers intellectuels « universels » du xxie siècle, au sens de Michel Foucault [16] . Se risquant parfois sur des terrains où il n’était pas spécialiste comme l’histoire de la Roumanie ou de la Belgique au xxsiècle, et n’hésitant pas à défendre des idées politiques fortes, comme celle du rôle moteur de l’État providence dans la prospérité des pays européens, Tony Judt a toujours eu le courage de traiter des sujets actuels et brûlants. Mais, comme le prouvent chacun des essais de Retour sur le xxe  siècle, c’est toujours riche de ce que l’histoire lui a appris qu’il s’est risqué à prendre position.

Tant du point de vue de la forme que de la méthode, ce livre est un modèle unique d’histoire des idées. Et certaines de ces idées offrent un terrain de recherche de premier choix aux historiens et aux politistes. La rigueur, l’implication et la liberté de ton que Tony Judt déploie pourraient bien convertir de nouveaux disciples à la discipline de l’engagement. Ce derniers feraient alors mentir l’auteur quand il dit que notre XXIe siècle est celui de la « disparition » des intellectuels [17] .

Notes :

[1] Pour un bel hommage à Tony Judt en français, voir le blog de Pierre Assouline, La République des Lettres, daté du 9 août 2010 : « Pour saluer Tony Judt » :

http://passouline.blog.lemonde.fr/2010/08/09/pour-saluer-tony-judt [lien consulté le 8 février 2011].

[2] The New York Review of Books, octobre 2003 : http://www.nybooks.com/articles/archives/2003/oct/23/israel-the-alternative/ [lien consulté le 8 février 2011].

[3] Le Monde diplomatique, juin 2008 : http://www.monde-diplomatique.fr/2008/06/JUDT/15982 [lien consulté le 8 février 2011].

[4] Par exemple, le titre "Eric Hobsbawm and the Romance of Communism" est traduit par « Eric Hobsbawm et le roman du communisme », quand la romance à laquelle pense Tony Judt semble plus proche d’une bluette que d’une œuvre. Pour son article sur Camus, Tony Judt avait conservé la citation d’Hannah Arendt : "Albert Camus, The best man in France", alors que les traducteurs ont préféré : « Albert Camus "le meilleur en France" ». De même, dans l’essai « Le silence des agneaux : l’étrange mort de l’Amérique progressiste », les traducteurs « oublient » de transposer en français le goûteux commentaire : "It is the liberals, the who counts. They are, as it might be, the canaries in the sulfurous mine shaft of modern democracy" Reapparaisals, Reflections on the Forgotten Twentieth Century, New York, The Penguin Press, 2008, p. 392).

[5] « Les idées […] deviennent parfois incontrôlables et peuvent exercer un pouvoir irrésistible sur les foules trop surexcitées pour prêter l’oreille à la raison. » Isaiah Berlin, « Deux conceptions de la liberté », Éloge de la liberté, trad. Jacqueline Carnaud et Jacqueline Lahana, Paris, Calmann-Levy, 1988, p. 168

[6] Tony Judt, Retour sur le XXe siècle, Une histoire de la pensée contemporaine, traduit de l'anglais par Sylvie Taussig et Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris, Éditions Héloïse d’Ormesson, 2010, p. 32

[7] Ibid., p. 38.

[8] Ibid., p. 47.

[9] Seuls deux volumes sur trois ont été traduits en français, chez Fayard (1987).

[10] John Lewis Gaddis, The United States and the End of the Cold War: Reconsideration, Implications, Provocations, New York, Oxford University Press, 1992, et The Cold War: A New History, New York, Penguin Press, 2005.

[11] Ibid., p. 543.

[12] Ibid., p. 166.

[13] Ha’aretz, mai 2006.

[14] Ibid., p. 316.

[15] Ibid., p. 127.

[16] Michel Foucault, « La fonction politique de l’intellectuel », Dits et Ecrits III, 1976-1979, Paris, Gallimard, 1994, p. 110.

[17] Ibid., p. 28.

Yaël Hirsch

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