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Comptes rendus
   

John Prados, La guerre du Viet Nam,

Paris, Perrin, 2011, 833 p. (index, cartes, photos).

Ouvrages | 11.05.2012 | Pierre Brocheux
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Perrin 2011Aux États-Unis, la Vietnam War est le sujet de milliers (probablement plus) d’ouvrages : livres, articles, films, bandes dessinées, jeux vidéos. En France, les publications sont, pour ainsi dire, inexistantes, les éditions Perrin ont donc pris l’heureuse initiative de faire traduire et d’éditer ce livre récent (il est sorti en 2009 aux Presses universitaires du Kansas). Le récit-analyse de John Prados se situe dans un champ historiographique où, depuis plusieurs décennies, s’affrontent les « orthodoxes » selon lesquels la guerre ne pouvait pas être gagnée, et les « révisionnistes » qui affirment le contraire et parfois plus : ainsi Walt Rostow, conseiller du président Lyndon B. Johnson, pour qui la guerre avait été gagnée parce qu’elle avait préservé les autre pays asiatiques de l’emprise du communisme.

L’auteur revient à la guerre franco-vietnamienne d’Indochine – là où les États-Unis avaient mis le doigt dans l’engrenage – mais il ne conduit pas son exposé de façon classique et linéaire, c’est ainsi que son premier chapitre démarre en avril 1971 où il fait le récit de la manifestation des vétérans américains contre la guerre portée au sud du Laos par l’offensive sud-vietnamienne. Pour ne pas réécrire une énième histoire de la guerre, il poursuit en « scannant » des thèmes qui ont été déjà étudiés : les présidents américains qui se sont succédés après Franklin Delano Roosevelt face à la question indochinoise et notamment Lyndon B. Johnson et sa décision « d’escalade » dans l’intervention américaine, le tournant de 1968 (l’offensive du Nouvel An), la politique de Richard Nixon et de son conseiller Henry Kissinger, les contradictions internes de la République vietnamienne et de son armée (et nouveauté : les débats sur la tactique et la stratégie au sein de l’état-major nord-vietnamien) L’auteur y ajoute un volet personnel en donnant une place non négligeable au mouvement anti-guerre aux États-Unis, mais dans la nébuleuse de la mouvance anti-guerre, il s’attache plus spécifiquement à l’organisation Vietnam Veterans against the War (VVAW) dont il fit lui-même partie. Ses critiques n’ont pas manqué de relever l’insertion dans le récit de son expérience personnelle qu’ils taxent de subjectif et de partial tandis que l’auteur lui donne le statut et la justification de témoignage engagé.

John Prados cherche à démontrer que la guerre ne pouvait pas être gagnée par les Américains pour deux raisons principales : l’exagération de l’importance stratégique du Vietnam dans la guerre froide et en regard de ce fait, l’État sud-vietnamien était très faible. En dépit des moyens financiers et militaires mis en œuvre pour le Nation Building, les gouvernants américains aveuglés par leur anticommunisme voulurent ignorer que les adversaires étaient porteurs reconnus de l’idéologie nationale unitaire. Ce qu’ils prenaient pour la Nation Building n’était qu’un State Building sur des fondations fragiles pour ne pas dire inexistantes.

Pour ce retour à une histoire globale de la guerre par une démarche originale et par des chemins de traverse, John Prados possédait un acquis de connaissances et de réflexions sur la guerre du Vietnam. Il s’y intéressa dès 1960 et en 1983, il publia son premier ouvrage sur L’opération Vautour, intervention envisagée au moment du siège de Dien Bien Phu. Il poursuivit par de nombreux autres livres (par exemple les opérations clandestines de la CIA) et articles basés non seulement sur le dépouillement d’archives mais aussi sur de nombreuses enquêtes.

Cependant, l’atout qui semble déterminant est l’accès aux archives du National Security Council dont il eut la charge du classement et de la conservation. Avec le temps une documentation de première main fut rendue accessible : le plein effet des évènements produits après-coup, la déclassification, la loi sur les libertés de la recherche documentaire, la rédaction des mémoires-justifications, la libération des voix des participants et des témoins ont été un grand profit pour l’auteur. Sans compter ce que le présent suggère à l’historien, en l’occurrence l’intervention armée américaine en Irak.

C’est également après-coup que l’insertion dans le récit de l’expérience anti-guerre de l’auteur apparaît pertinente parce qu’elle rend compte de l’importance accordée par les gouvernants américains à l’opinion de leurs concitoyens : elle dévoile une véritable guerre (on est tenté de la qualifier de guerre civile) à travers la multiplicité des moyens (parfois sans scrupules : infiltrations, usages de faux, mises en scène provocatrices, passages à tabac) mis en œuvre par le FBI et la police des États, la magistrature, pour contrer voire supprimer la contestation. Toutefois les efforts déployés n’ont pu empêcher le scandale du Watergate.

En tant que démonstration selon laquelle les États-Unis ne pouvaient gagner la guerre et en dépit de la masse documentaire très riche et bien brassée, le livre peut ne pas emporter la conviction des lecteurs, néanmoins c’est un très bon livre, bien traduit, parfaitement lisible. J’ajoute que la notice bibliographique de vingt et une pages (p. 787-808) et les notes de références souvent explicites en font un bon guide de recherche pour qui veut aller plus loin dans la connaissance du sujet.

Pierre Brocheux

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  • ISSN 1954-3670