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Comptes rendus
   

« Regards sur les ghettos »

(Mémorial de la Shoah, 13 novembre 2013 – 28 septembre 2014)

Expositions | 11.09.2014 | Audrey Kichelewski
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Mémorial de la ShoahL’exposition actuellement présentée au Mémorial de la Shoah à Paris s’inscrit dans les courants actuels de l’historiographie de la Shoah qui, après avoir – vainement ? – tenté d’écrire des synthèses impossibles et totalisantes sur le processus d’extermination des Juifs d’Europe, s’efforce de saisir au plus près le vécu intime des acteurs [1] – qu’ils aient été bourreaux, victimes ou témoins, pour reprendre la triade forgée par l’historien Raoul Hilberg [2] . Elle prolonge en outre un intérêt renouvelé pour l’histoire des ghettos, espaces concentrationnaires de relégation longtemps délaissés par une historiographie qui s’est d’abord concentrée sur les camps de travail et d’extermination. La récente Encyclopédie des ghettos durant la Shoah éditée en anglais par Yad Vashem en témoigne [3] .

L’exposition présente près de cinq cents photographies souvent peu connues des ghettos, prises pendant la Seconde Guerre mondiale. Ces images parviennent à capturer une partie de la diversité des sentiments éprouvés dans ces ghettos : instants fugaces d’insouciance, souffrance indicible mais perceptible dans l’image, effroi et désarroi devant un destin inconnu mais déjà ressenti comme irréversiblement tourné vers la mort.

Mais l’originalité de cette exposition est de faire réfléchir sur l’origine et la provenance de ces clichés. Elle s’inscrit en ce sens dans le droit fil de précédentes expositions « Mémoire des camps » (Hôtel de Sully, Paris, 2001) ou plus récemment « Filmer les camps » (Mémorial de la Shoah, Paris, 2010), qui prenaient soin de distinguer images de propagande nazie et clichés pris ou filmés clandestinement – distinction apparue assez tardivement comme fondamentale après une longue période où documentaires aussi bien qu’ouvrages scientifiques ne se souciaient guère de la provenance de leurs illustrations et de ce que celle-ci pouvait signifier [4] . Les photographies que l’on trouve dans cette exposition ont été pour partie réalisées de manière officielle – par la propagande nazie ou par des photographes juifs « officiels » des ghettos. D’autres furent prises de manière clandestine ou du moins non officielle, par des militaires allemands à des fins privées, par de rares témoins non juifs ayant pu pénétrer dans les ghettos et enfin par des Juifs eux-mêmes, photographes professionnels agissant en marge de leur activité officielle, tels que Henryk Ross et Mendel Grossmann à Lodz, à côté de clichés d’anonymes prisonniers du ghetto. Cette distinction est fondamentale sur le plan heuristique et pédagogique. Il est donc heureux que figure parmi les commissaires de l’exposition, à côté de l’historien Daniel Blatman, spécialiste de l’histoire des ghettos du point de vue des victimes juives, Judith Cohen, directrice des collections photographies à l’United States Holocaust Memorial Museum de Washington, qui apporte le point de vue de l’histoire de la photographie, et inscrit cette exposition dans le développement des études historiques qui élargissent leurs sources et leurs objets à la production et à la réception des images photographiques et filmiques [5] . L’intérêt porté et expliqué au visiteur du destin de ces photographies, lorsque leur parcours est connu, est à ce titre extrêmement précieux et novateur.

L’ambition de l’exposition est de croiser les différentes perspectives, regards donc, sur ce moment où les Juifs d’Europe centrale attendaient leur fin, enfermés et affamés par l’occupant nazi. S’y mêlent ainsi d’une part la propagande nazie visant à soutenir l’effort de guerre, notamment au moment de l’opération Barbarossa de l’été 1941 – le tournage des scènes manipulées de la vie du ghetto de Varsovie, qui se traduira par un film de propagande et un reportage photographique dans le Berliner Illustreite Zeitung en juillet 1941 en atteste ; d’autre part les efforts des photographes juifs des ghettos pour documenter leur propre destruction. Cette perspective croisée nous révèle finalement que les frontières ne sont pas aussi nettement définissables entre les auteurs des différents clichés : c’est ainsi que le regard d’effroi ou accusateur du Juif pris par le photographe de propagande nazie est parfois plus évocateur qu’un sourire fugitif capturé dans une photo de famille juive qu’on aurait tout aussi bien pu voir surgir dans un ouvrage de propagande nazie. En ce sens, le légendage photographique proposé pour nombre d’images s’avère par moment trompeur, ou du moins il surinterprète des intentions pas forcément évidentes ni connues de la part des auteurs identifiés.

Le souci d’accompagner ces images de sources contemporaines des faits, comme les chroniques d’Hillel Seidman ou de Chaim Kaplan dans le ghetto de Varsovie, ou encore des extraits des archives collectées dans toute la Pologne par l’historien Emmanuel Ringelblum et son équipe au cœur même du ghetto de Varsovie, enrichit notre connaissance sur ces espaces de relégation que constituaient les ghettos. Mais si ces documents contextualisent les photographies dans leur ensemble, leur mise en regard avec l’une ou l’autre des photographies n’est pas toujours appropriée et induit une lecture, un regard porté sur le cliché qui peut parfois s’éloigner de l’intention initiale de l’auteur.

Regards sur les ghettos ne précise pas l’étendue géographique concernée par ces clichés. Or, si les ghettos ont couvert toute une partie de l’Europe centrale et orientale, on peut regretter que les photographies se concentrent presque exclusivement sur les ghettos situés sur le territoire de la Pologne occupée, sans que le visiteur sache si cette focale est due à l’absence de sources pour les autres ghettos – notamment ceux situés plus à l’Est, en Ukraine et en Biélorussie –, ou à la marginalisation persistance de ces « terres de sang » dans l’historiographie de la Shoah, longtemps centrée sur la Pologne et dont les analyses et les regards se sont pourtant déplacés à l’Est depuis une vingtaine d’années, notamment grâce l’ouverture des archives ex-soviétiques. 

En complément très appréciable à cette exposition, les nombreuses rencontres organisées par le Mémorial avec des historiens et des conservateurs permettent d’apporter quelques éclairages et réponses aux multiples questions qui ne manquent pas de se poser au visiteur. Le volumineux catalogue édité pour l’occasion reprend pour l’essentiel les textes de l’exposition et fournit des explications supplémentaires bienvenues. Pour conclure, cette exposition, en dépit des quelques réserves que l’on peut émettre quant à la mise en valeur des photographies par les légendes ou au déséquilibre dans la géographie des ghettos exposés, est un outil précieux tant sur le plan pédagogique pour qui s’intéresse à l’histoire de la Shoah en Europe centrale et plus particulièrement à la vie dans les ghettos, que sur le plan méthodologique en proposant une analyse des conditions de production, de circulation et de réception des images de ces ghettos – éléments fort utiles aussi bien pour l’histoire de la photographie que dans le cadre d’une histoire renouvelée des acteurs durant la Seconde Guerre mondiale.

Notes :

[1] Pour des exemples de grandes synthèses sur la Shoah, voir Yehuda Bauer, A History of the Holocaust. New York, Franklin Watts, 1982, Deborah Dwork et Robert Jan van Pelt, Holocaust : A history, New York, W.W. Norton, 2002 ; Israel Gutman (dir.), The Encyclopedia of the Holocaust, New York, Macmillan, 1990. Pour des récits micro-historiques sur l’expérience vécue des acteurs, voir notamment Christopher Browning, Des hommes ordinaires. Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la « Solution finale » en Pologne, Paris, Les Belles Lettres, 1994 (1e éd. américaine, 1992) et Saul Friedländer, L'Allemagne nazie et les Juifs (traduit de l’anglais, tome 1 : Les années de persécution, 1933-1939 Paris, Le Seuil, 1997 ; tome 2 : Les années d'extermination, 1939-1945, Paris, Le Seuil, 2008).

[2] Raoul Hilberg, Exécuteurs, victimes, témoins : La catastrophe juive (1933-1945), traduit de l’anglais par Marie-France de Paloméra, Paris, Gallimard, 1994.

[3] The Yad Vashem Encyclopedia of the Ghettos during the Holocaust, Jerusalem, Yad Vashem, 2009.

[4] Pour une réflexion sur l’évolution historiographique du statut de l’image de la Shoah, voir notamment Christian Delage et Anne Grynberg (dir.), « La Shoah : images témoins, images preuves », Cahiers du judaïsme, n° 15, 2003.

[5] Sur ces thématiques, deux ouvrages pionniers à signaler : Barbie Zelizer, Remembering to Forget. Holocaust Memory through the Camera’s Eye, Chicago et Londres, University of Chicago Press, 1998 et Toby Haggith, Joanna Newman (dir.), The Holocaust and the Moving Image: Representations in Film and Television Since 1933, Londres et New York, Wallflower Press, 2005.

Audrey Kichelewski

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  • ISSN 1954-3670