Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

« Roman Vishniac. De Berlin à New York, 1920-1975 »

(musée d’art et d’histoire du Judaïsme, 17 septembre 2014-25 janvier 2015)

Expositions | 09.02.2015 | Florent Le Bot
  • imprimer
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

Affiche de l'exposition. Droits réservés.L’exposition de photographies consacrée à Roman Vishniac au musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme (Mahj) à Paris, du 17 septembre 2014 au 25 janvier 2015, offre au visiteur un vrai moment de grâce. Roman Vishniac (1887, Russie – 1990, New York) est d’abord connu comme l’auteur d’un remarquable travail documentaire sur les communautés juives d’Europe de l’Est durant l’entre-deux-guerres. Publié en partie en 1983 dans A Vanished World[1], préfacé par Élie Wiesel, il fait de Vishniac le mémorialiste des shtetls de Lituanie, de Pologne, de Roumanie et des quartiers juifs de Varsovie, de Lódz et de Bratislava. Le livre resserre la focale sur des moments qui préludent à la catastrophe, instantanés fixant la fragilité d’une civilisation aux coutumes et aux pratiques spécifiques, bientôt détruite par le nazisme. Les portraits d’hommes en caftan, ou d’enfants étudiant la Torah deviennent des signatures propres à identifier le regard de Vishniac. L’ouvrage a connu un succès et une diffusion internationaux. Réédité quatorze fois et publié en six langues, l’édition française, Un monde disparu[2], est disponible dès 1984.

Toutefois, l’œuvre du photographe se révèle d’une amplitude et d’une richesse insoupçonnées jusqu’à récemment. C’est à l’historienne Maya Benton, qui a eu accès à la collection privée de la famille du photographe, que l’on doit cette découverte. Ce fonds photographique constitué de 20 000 clichés, enrichi de plusieurs milliers d’autres documents, résultant de près de soixante ans d’observation et de captation, est désormais déposé et conservé à l’International Center of Photography de New York[3]. L’exposition au Mahj présente quelque 220 de ces clichés organisés de manière chronologique et thématique, depuis les débuts de Vishniac à Berlin, alors que sa famille s’y installe en 1918 pour fuir l’antisémitisme russe (les rues de Berlin dans les années 1920, les stigmates urbains du nazisme dans les années 1930) jusqu’au New York de la guerre (« le visage de l’Amérique en guerre » à partir de 1941, l’entrée des femmes dans l’armée, l’impact de la guerre sur la vie des New Yorkais, les immigrants et les réfugiés, etc.) et de l’après-guerre (« la vie communautaire juive » à New York, les night-clubs, etc.), en passant par l’action des organisations juives de secours en Europe de l’Est, mais aussi en France (entre avril et septembre 1939, Vishniac y travaille comme photographe indépendant, tandis que sa famille s’efforce d’obtenir un visa pour les États-Unis) et des organisations sionistes aux Pays-Bas. Une section est également consacrée aux travaux en photomicroscopie et en microcinématographie. Reconnu comme un pionnier dans le domaine et recevant régulièrement des commandes d’institutions, de laboratoires et de scientifiques travaillant sur les micro-organismes et sur les phénomènes biologiques, Vishniac est devenu, dans les années 1950, professeur de biologie et de pédagogie de l’art. La recherche scientifique, l’enseignement et la photomicroscopie l’occupent jusqu’à sa disparition en 1990.

Le petit monde de la rue Krochmalna

« - Eh bien, que se passe-t-il donc dans le vaste monde ? demanda Shmuel.

C’est un grand monde composé de beaucoup de petits mondes, répondit Max, pas tellement sûr de ce qu’il dirait ensuite. »

La composition des photographies de Vishniac fait irrésistiblement penser à ce dialogue d’Isaac Singer Bashevis tiré du Petit monde de la rue Krochmalna[4]. Les regards qui s’égaient dans de multiples directions ; les sourires qui contrastent avec les regards graves, songeurs ou interrogateurs ; la pose assumée qui côtoie le mouvement et le flou ; le geste enveloppant peut-être protecteur ou, qui sait, menaçant. La photographie d’écoliers juifs de Mukacevo tend à faire mentir l’adage qui veut que l’on ne sache ni ce qui se passe avant, ni ce qu’il advient après l’instantané photographique : Vishniac sait capter les pleins et les déliés de la vie à l’œuvre.

© Mara Vishniac Kohn, Courtesy International Center of Photography. Écoliers juifs à Mukacevo, vers 1935-1938, Tchécoslovaquie. Droits réservés. © Mara Vishniac Kohn, Courtesy International Center of Photography. Écoliers juifs à Mukacevo, vers 1935-1938, Tchécoslovaquie. Droits réservés.  

De 1935 à 1938, Vishniak fait de nombreux voyages à Mukacevo, un centre important de l’apprentissage religieux pour les juifs de Tchécoslovaquie, de Hongrie et des Carpates. Mukacevo a été largement connu pour ses célèbres rabbins et ses yeshivas (écoles religieuses). Le cliché ici reproduit fait partie de cette série qui s’intègre dans une commande plus vaste. En 1935, la direction européenne de l’American Jewish Joint Distribution Committee –le Joint, la plus grande organisation juive d’entraide dans le monde – lui a confié la mission de photographier les communautés juives d’Europe orientale. Face à l’augmentation du chômage, à la montée de la misère, aux boycotts antisémites et aux restrictions qui limitent l’immigration, le Joint a besoin de nouveaux moyens logistiques pour distribuer les secours et de nouvelles méthodes pour collecter les fonds nécessaires. Les images photographiques, qui permettent une reproductibilité illimitée et bon marché, servent à illustrer des conférences, des brochures, des rapports annuels et des appels à la générosité dans toute l’Amérique et l’Europe occidentale. Au cours des années qui suivent, ces photographies jouent un rôle déterminant dans la communication du Joint tout en constituant le plus vaste témoignage visuel sur ces communautés séculaires. Elles permettent aussi de retrouver au cœur de Varsovie la rue Krochmalna, ses logements en sous-sol, ses familles pauvres, ses enfants cherchant hors de chez eux air et lumière, et ainsi rapprocher ces images des récits de Singer qui y passa lui-même son enfance. Il y a plein de petits mondes dans le monde de Roman Vishniac.

Des clins d’œil à l’histoire (fonction de la vitesse d’obturation du cerveau)

La dimension de témoignage pour l’histoire de ces documents ne doit pas être négligée. La photographie prise depuis le balcon d’un immeuble d’une manifestation antisémite dans les rues de Varsovie – certains manifestants défilant le bras tendu à la fasciste – vient ainsi nous rappeler que, dès les années 1930, la Pologne est le théâtre d’un antisémitisme virulent qui débouche, à partir de 1935, sur le boycott des magasins juifs et sur de multiples exactions et violences antisémites. Un autre instantané, plus complexe à déchiffrer, nous montre à Berlin la vitrine d’une boutique spoliée à un juif, présentant un instrument pour mesurer les crânes et permettre de distinguer les « bons aryens » des juifs. Mara, la fille de Roman, alors âgée de 7 ans, pose sagement à côté de cette vitrine, indice de la volonté du juif Vishniac de composer une réponse pleine d’esprit à l’affichage de ces pseudos-théories scientifiques racistes. De manière pragmatique, il s’agit aussi de ne pas éveiller les soupçons alors que les juifs n’ont plus le droit de prendre de photos dans la rue. Révélant l’envahissement des artères de la capitale par l’idéologie nationale-socialiste, les images de Vishniac témoignent également de sa propre marginalisation – et de sa mise en danger – comme reporter et comme juif.

Cependant, Vishniac inscrit dans ses argentiques sa foi dans la vie et dans la possibilité de construire un avenir meilleur. C’est notamment ce qui se dégage de ses photos du Werkdorp Nieuwesluis aux Pays-Bas en 1939. Le gouvernement britannique continuant à imposer de stricts quotas d’immigration en Palestine, des centaines d’entre eux, en attente de visas, se retrouvent dans ce camp de préparation à la vie agricole en Palestine. En 1939, le Joint y envoie Vishniac en reportage. Le photographe donne de ces garçons et de ces filles une image idéalisée de « pionniers héroïques » charriant des pierres, construisant des échafaudages et tirant de concert sur des cordes de levage. Ces clichés, qui ressemblent à s’y méprendre à ceux, largement diffusés, des haloutzim (pionniers) dans la Palestine des années 1930, révèlent la souplesse et les facultés d’adaptation de Vishniac. Nous voyons là une série, à la fois ambitieuse et aboutie, réalisée dans un style radicalement différent de ses travaux antérieurs mais parfaitement adapté aux personnages athlétiques et industrieux, rappelant celles d’Alexandre Rodtchenko (1891-1956), photographe russe constructiviste, dont Vishniac pouvait connaître le travail. Toutefois, sombre contrepoint à l’optimisme de Vishniac, la Waffen-SS ordonne la fermeture du Werkdorp Nieuwesluis à la suite à l’invasion des Pays-Bas en mars 1941. Sur les 315 jeunes qui y séjournaient en mai 1940, 175 meurent dans des camps d’extermination.

À son arrivée à New York en 1941, Vishniac ouvre dans l’Upper West Side, à Manhattan, un studio spécialisé dans le portrait. Homme de ressources, il utilise ses relations dans le milieu des juifs immigrés russes et allemands pour avoir accès à des personnalités célèbres : Albert Einstein, Molly Picon – étoile du théâtre yiddish – et bien d’autres. Ces portraits d’artistes, d’intellectuels et de comédiens connus de tous vont asseoir sa notoriété et attirer vers son studio une large clientèle de danseurs, d’acteurs, de musiciens, d’artistes, d’intellectuels et de scientifiques, eux aussi émigrés. Vishniac braque également son objectif sur les night-clubs de la ville. Exposé ici pour la première fois, cet ensemble d’images dynamiques et subtilement composées mêle culture savante et culture populaire, avant-garde et divertissement. De tous ces clichés, nous retiendrons particulièrement le portrait de Marc Chagall en 1941. Le peintre russe de culture yiddish, passé par la France et désormais réfugié à New York, observe l’objectif légèrement de biais, le regard indéchiffrable, miroir insondable de l’œil qui le tient dans ses rets. Voir ainsi Chagall, c’est également apercevoir Vishniac qui promène son regard attentif sur « les petits mondes » qui l’entourent et l’habitent.

Notes :

[1]A Vanished World, Préface d’Elie Wiesel, Londres, Penguin Books, 1983.

[2]Parue aux éditions du Seuil.

[3] Le site de l’ICP présente une partie des photographies de Vishniac : http://vishniac.icp.org/exhibition/ [consulté le 3 décembre 2014].

[4] Isaac Bashevis Singer, Le petit monde de la rue Krochmalna, Paris, Folio, 2003, p. 26.

Florent Le Bot

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • • Vidéo de la table ronde « À l'Est, rien de nouveau ? Pour une histoire visuelle de la nouvelle Europe » aux Rendez-Vous de Blois (13 octobre 2018)
  • Si vous n’avez pas pu assister à la table ronde, « À l'Est, rien (...)
  • lire la suite
  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670