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Comptes rendus
   

À propos de l’exposition « Frontières » d’Yvan Gastaut et de Catherine Wihtol de Wenden

Musée national de l’histoire de l’immigration, 10 novembre 2015-29 mai 2016

Expositions | 25.02.2016 | Emmanuel Naquet
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Musée de l'histoire et de l'immigration, 2016Les « vagues de migrants », comme la presse et certains politiques nomment ces flux d’enfants, de femmes, d’hommes fuyant guerres et misère, tentant de trouver paix et dignité en Europe, mourant en Méditerranée entre les côtes du Maghreb, du Machrek ou du Proche-Orient, et celles de Gibraltar, de Lesbos ou de Lampedusa – 30 000 morts depuis 2000 –, s’imposent chaque jour davantage dans notre actualité. En fait, ces Syriens, Libyens, Érythréens, Irakiens, Afghans, tous ces Africains, foncièrement ceux du Sahel, et tous ceux qui passent, dans des conditions également très dures par les « routes des Balkans », posent avec acuité la contemporanéité des frontières, au-delà de la question même d’un nouvel espace Schengen et par-delà d’autres situations sur le Vieux Continent, comme celles des Ukrainiens fuyant les séparatistes pro-russes.

Sur cette problématique justement, l’exposition « Frontières » qui se tient au Musée national de l’histoire de l’immigration, du 10 novembre 2015 au 29 mai 2016, et le catalogue qui l’accompagne, nous offrent de courts et multiples éclairages sur la longue durée[1], en convoquant plusieurs sciences sociales qui reprennent, prolongent et approfondissent des analyses et des données peu ou prou connues, mais en jetant des regards croisés et complémentaires de politologues, de géographes, d’anthropologues, d’historiens, de démographes, de politistes.

À l’heure où le pré carré « naturel » de chaque discipline n’existe plus, l’ensemble, principalement centré sur la dialectique frontière-mobilités humaines, malgré un titre générique, délaisse toute la thématique des marquages, des passages, des filtres ou des obstacles, continus ou discontinus, chauds ou froids qui, rappelons-le, ne sont pas que politiques ou militaires, mais correspondent aussi à des tracés économiques, douaniers ou non tarifaires. Au contraire, Yvan Gastaut et Catherine Wihtol de Wenden ont fait le choix de mêler d’une part des documents variés, des cartes aux photographies, des passeports aux tampons à travers des pièces d’archives, et d’autre part des œuvres d’artistes venus de tous les horizons, sollicitées et commentées à l’occasion, ainsi que des témoignages en contrepoint (de migrants, de psychologues), avec des textes, des images fixes ou animées qui évoquent des combats pour la liberté d’aller et de venir, toujours inachevés. Et le catalogue, fort bien agencé et agrémenté d’une belle cartographie, en reproduit certains avec bonheur et, qui plus est, avec une qualité rare à signaler.

Ainsi retrouve-t-on des questionnements utiles sur les statuts et les natures de ce qui est davantage qu’une ligne de séparation plus ou moins consolidée et pérenne, doublant parfois la limite juridique entre deux souverainetés[2]. Ainsi relit-on des réflexions suggestives sur les murs-frontières, autrefois peu nombreux, qui ont toujours existé (Mur d’Hadrien, Grande Muraille de Chine, Lignes Maginot et Siegfried, Ligne verte de Chypre), mais qui se sont multipliés après 1989 et au temps de la troisième mondialisation – aujourd’hui une soixantaine totalisant plus de 20 000 km. Ainsi  réexamine-t-on des conclusions convergentes sur leur inefficacité pour repousser les persécutés, les soldats, les terroristes, en particulier après le 11-Septembre[3]. Pourtant, plusieurs sont en cours de construction, par exemple aux frontières de l’espace Schengen, refermant notamment la Suède, le Danemark, l’Autriche, la Slovénie, la Hongrie, la Bulgarie, la France.

Reste qu’il y a murs et murs, entre simple volonté de signifier le partage de territoires souverains, par exemple entre le Maroc et l’Algérie, ou la Tunisie et la Libye, et ambition souvent unilatérale de distinguer, de manière continue ou non, deux espaces, « la frontière résultant du droit, le mur du pouvoir[4] ». De fait, si certaines barrières tombent – « le Mur de la honte » – et des réunifications s’opèrent (le Yémen, quelques mois avant l’Allemagne, le Vietnam bien auparavant)[5], certaines démarcations sont érigées pour la sécurité, comme entre les deux Corées, entre l’Inde et le Pakistan, entre la Cisjordanie et Israël, ou à Jérusalem[6]. Quelles qu’elles soient, elles cherchent à mettre en place une protection par un quasi-isolement, souvent sans y réussir, car elles sont plastiques, poreuses, transgressables et donc dépassables, entre franchissements par des clandestins et commerces illégaux en tout genre, avec même l’établissement de zones grises. Ainsi, malgré tous les efforts de cloisonnement, la bande de Gaza n’est pas une enclave, mais elle est reliée par des tunnels souterrains.

Pour autant, le « no limit » n’existe pas et l’intangibilité non plus. L’illustrent les divisions de la Tchécoslovaquie et du Soudan, comme a contrario les rêves d’une Grande Serbie, voire le projet d’un État islamique à cheval sur l’Irak et la Syrie. À une échelle et dans un registre différents, les 450 camps de déplacés d’Europe forment de véritables ghettos et montrent des lignes de partition inégalitaire et discriminatoire, entre quasi-gated communities et « hors-lieux » ou « dehors », pas toujours provisoires[7].

Cela dit, si notre monde est « plein », pour reprendre la formule du médiéviste Georges Duby, il n’est ni aplati, ni lisse, et les obstacles, des hots spots et des zones d’attente des aéroports, en amont du phénomène, aux centres de rétention et aux « jungles » comme à Calais, en aval, rappellent qu’il est clairement aujourd’hui plus facile de sortir d’un pays que d’entrer dans un autre[8]. La libéralisation des échanges – avec la doxa sans-frontiériste qui l’accompagne –, la globalisation financière qui fait croire à un effacement des frontières, l’idéal d’universalisme et de libre circulation que portent les droits de l’Homme, de la Déclaration de 1948 à la Convention de 1990, le quasi-« village global » que permet l’internet, nonobstant les fractures numériques, les échanges culturels au-delà des aires de civilisation, mais encore la dilution ou l’impuissance d’États à contrôler les flux, matériels ou immatériels, des États au demeurant interdépendants, toutes ces réalités participent à rebattre les cartes d’un monde où les fragmentations sont là, à divers niveaux, avec même des tentatives de replis identitaires[9].

Dans ce registre, malgré des mouvements complexes, changeants, massifs, et en raison d’une pression migratoire plus forte depuis les « printemps arabes » et les guerres en Afghanistan et en Syrie, la liberté d’aller et de venir est circonscrite. En effet, des territoires restent enclavés, voire démarqués, des migrants demeurent en transit, avec des effets induits : outre le développement d’une économie souterraine dite « circulation »[10], caractérisée par des trafics ou des vols de papiers, d’objets, de corps, s’observent des réactions et des injonctions qui peuvent paraître contradictoires, entre politique sécuritaire et rejet xénophobe d’une part, et avènement du libéralisme et développement du cosmopolitisme d’autre part.

Alors, un retour des frontières ? Certainement une réaffirmation et donc une redécouverte, le diplomate et géographe Michel Foucher insistant sur le fait que chaque phase de mondialisation a conduit à des consolidations territoriales et à un « arpentage systématique du monde[11] » – la balkanisation du monde a induit 30 000 km de frontières depuis la chute du « rideau de fer ». Mais la notion de frontières recouvre de nouvelles significations, car si nous sommes passés de 51 États, à la création de l’ONU en 1945, à 193 membres aujourd’hui, les bornages ne se réduisent pas à des enveloppes étatiques ; ils revêtent un caractère mixte, politique, culturel ; ils se déploient, se déplient, se délocalisent sous des formes nombreuses : agences (Frontex) ou systèmes européens (programme d’enregistrement des voyageurs [RTP], passage automatisé rapide aux frontières extérieures Schengen [PARAFES], base de données Eurodac ou fichier de surveillance Eurosur), avec des externalisations du contrôle migratoire via des partenariats[12].

Sous l’effet d’une démultiplication des acteurs de l’Histoire aux fonctions multiformes, des institutions internationales (Organisation internationale des réfugiés et Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, à titre d’illustrations) aux sociétés civiles (organisations non gouvernementales comme Migreurop), des firmes transnationales aux réseaux mafieux et/ou terroristes, les frontières sont contestées, repoussées, transformées, effacées, en tout cas dans certaines têtes[13].

Ainsi, entre constitution d’interfaces (la façade Atlantique américaine), de marchés communs (Union européenne ou Mercosur en devenir), voire de régions transfrontalières (les groupements européens de coopération territoriale), les frontières éloignent et rapprochent, fusionnent et différencient, rassemblent et éclatent, sont concrétisées ou invisibles. Que l’on songe ici à l’espace Sarre-Lor-Lux[14], aux diasporas d’Asie, mais encore à la Mexamerica avec, dans la droite ligne des thèses de Kenechi Ohmae sur non pas l’effacement, mais le dépassement des cloisonnements – c’est une division régionale du travail inscrite dans la mondialisation que nous voyons apparaître, avec ces villes-jumelles que sont les dyades nord-américaines permettant des brassages culturels et, paradoxalement, le maintien d’une « border », malgré ou à cause des Accords de libre-échange nord-américains (ALENA), avec 12 000 gardes nationaux[15].

On l’aura deviné, voilà une mise en images et en textes bienvenue, aux options judicieuses qui interrogent la méthode géoéconomique et géopolitique, y compris en termes de représentation en s’arrêtant aux frontières oubliées pour certains, ou à l’omniprésence de la porte pour d’autres. Au croisement du récit du passé et de l’histoire du temps présent, relevant pour certains d’engagements avec des « essais » –, c’est ainsi que sont présentées les contributions –, procédant de manière multiscalaire, l’exposition et le livre qui la reprend et la décline offrent des points de passage utiles sur les frontières, en mettant l’accent sur leur ambivalence, voire leur ambiguïté géopolitique.

Cependant, sans attendre des développements sur les futurs réfugiés climatiques, l’exposition aurait pu s’écarter de focales très européocentrées[16], et même polarisées dans la quatrième partie sur la France[17]. On aurait ainsi aimé une démarche davantage globale – cf. la question des délimitations maritimes dans le Pacifique ou l’Arctique, qui interrogent les zones économiques exclusives et plus largement une territorialisation des intérêts chinois ; bref, un parcours qui aurait plus pensé à la césure Nord-Sud, cette métafrontière à réétudier entre parcellisations économiques et fractalisations sociales, aux fractures dans les Suds, en partie dues à l’artificialité des frontières héritées de la colonisation, aux replis identitaires dans les sociétés dites avancées. Autant de fronts pionniers à venir…

Notes :

[1] Yvan Gastaut et Catherine Wihtol de Wenden (dir.), Frontières, Paris, Magellan & Cie et Musée national d’histoire de l’immigration, 2015.

[2] Voir, entre autres, les travaux sous la direction de Jean-Marc Dorel (Les murs et le droit international, Paris, Pedrone, 2010), et ceux de Wendy Brown (Murs. Les murs de séparation et le déclin de la souveraineté étatique, Paris, Les Prairies ordinaires, 2009).

[3] Alexandra Novosseloff, « Les murs-frontières dans le monde », dans le catalogue.

[4] Serge Sur, « Vie, mort et résurrection des murs », dans Jean-Marc Dorel (dir.), op. cit., p. 196.

[5] Voir la mise au point d’Anne de Tinguy, « L’ouverture du rideau de fer : l’Europe réunifiée », dans le catalogue.

[6] Claude Quétel, Histoire des murs, Paris, Perrin, « Tempus », 2014.

[7] Voir les travaux de Michel Agier et son article « Habiter la frontière : camps, campements, ghettos », dans le catalogue.

[8] Renvoyons en l’espèce aux analyses de Pascal Dibie (Ethnologie de la porte, Paris, Métailié, 2012) et aux interrogations sur les notions de « seuil » et de « porte ».

[9] Se reporter aussi aux analyses de Régis Debray dans Éloges des frontières (Paris, Gallimard, 2010) qui entend « célébrer la frontière comme vaccin contre l'épidémie des murs, remède à l'indifférence et sauvegarde du vivant ».

[10] Cf. dans le catalogue, la contribution de Mehdi Alioua, « Vivre sur la route en attendant de passer la frontière : le cas des migrants subsahariens au Maroc ».

[11] Michel Foucher, L’obsession des frontières, Paris, Perrin, 2007, rééd. 2012, et sa contribution, « La réaffirmation des frontières », dans le catalogue. Il rappelle que, depuis la chute du Mur, « jamais il n'a été autant négocié, délimité, démarqué, caractérisé, équipé, surveillé, patrouillé ».

[12] Nous renvoyons à l’article de Claire Rodier, « L’Europe est en guerre contre un ennemi qu’elle s’invente », qui démonte les politiques européennes de migration fortement contradictoires et tendanciellement militarisées, avec un recours aux radars et capteurs en tout genre, aux drones, aux miradors, dénoncées par la coalition d’ONG Frontexit, dont la Cimade, la Fédération internationale des droits de l’Homme (FIDH), le Réseau euro-méditerranéen des droits de l’Homme, le Groupe d’information et de soutien des immigrés (GISTI) font partie, à compléter avec celui d’Olivier Cochard, « Aux frontières de l’Europe : l’hétérogénéité de l’enfermement des étrangers demeure », qui revient sur les modalités des rétentions.

[13] Voir la contribution documentée de Farida Soulah, « "Brûler" les frontières », dans ce même catalogue, sur les « harragas » qui détruisent leurs passeports tout en organisant leur départ de manière plus ou moins poussée.

[14] Cf. l’étude de cas dans l’ouvrage-catalogue de Denis Scuto et Arnaud Sauer, « Par-delà la frontière : les flux de travailleurs frontaliers dans l’espace Sarre-Lor-Lux (XXe-XXIe siècle) », relayée par celle de Stéphane Kronenberger sur les « populations partagées » de l’Est, toutes les deux élargies par l’article de Matteo Sanfilippo, « Les travailleurs frontaliers en Europe », néanmoins centré sur la Suisse qui accueille la moitié des frontaliers européens, dont majoritairement des Français, avec des réactions si ce n’est de rejet, à tout le moins de refus.

[15] Kenichi Omae, De l’état-nation aux états-régions, Paris, Dunod, 1996.

[16] Voir dans le catalogue les analyses suggestives de Catherine Wihtol de Wenden, « L’Europe, nouvelles frontières, nouvelles mobilités. Des droits d’entrée et de sortie inversés depuis un siècle », notamment sur « l’Europe-forteresse » et, sur les enjeux culturels, de Raimondo Cagiano de Azevedo et d’Angela Paparusso, « Les migrants acteurs d’une nouvelle frontière de l’Europe ».

[17] Avec des flashs sur Menton-Vintimille, Marseille ou Modane (Yvan Gastaut), ces postes-frontières redevenus réalités, sur les enjeux douaniers (Renata Pstrag et Éric Gili qui en retracent une histoire d’abord générale, puis circonscrite aux Alpes-Maritimes), sur les problématiques de passage (Philippe Hanus pour les Alpes sur le temps long et Victor Pereira sur l’immigration portugaise), et même, de manière décentrée, sur les « marges de la France, la Guyane » (Frédéric Piantoni).

Emmanuel Naquet

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  • ISSN 1954-3670