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Le dossier

Jeune Europe, jeunes d'Europe

Coordination : Ludivine Bantigny et Arnaud Baubérot

Jeune Europe, jeunes d'Europe. Engagements militants et organisations de jeunesse face à la construction européenne

Arnaud Baubérot
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Jeune Europe : on peut penser que l’accolement de ces deux termes fleure bon l’oxymore. Le vieux continent pourrait-il retrouver sa jeunesse ? C’est en tout cas ce dont ont voulu se persuader bon nombre de militants de l’unité européenne. Dès les années vingt, en effet, au sentiment que l’Europe, épuisée par la guerre, est entrée dans sa phase de déclin, s’oppose la certitude qu’elle pourra trouver, dans le rapprochement des nations, les voies de sa régénération. Cette idée, à dire vrai, n’allait pas de soi. À la veille du conflit, l’enquête d’Agathon sur Les Jeunes Gens d’aujourd’hui [1] révélait un nationalisme débordant de dynamisme juvénile. Quatre années de conflit n’ont pas éteint cette flamme. L’âge du nationalisme n’est pas révolu et le bouillonnement européiste reste encore minoritaire. Il faudra attendre qu’un deuxième cataclysme, d’ampleur véritablement mondiale cette fois, change le continent en un champ de ruines et qu’un rideau de fer le divise en deux parties antagonistes pour que la construction de l’unité européenne passe véritablement de l’ordre des idées à l’ordre des faits. Il reste, néanmoins, que l’association de cette unité à un rajeunissement de l’Europe a été posée dès les années vingt et qu’elle va durablement constituer l’une des justifications.

Dans un premier temps, cette ambition de rajeunir l’Europe n’est pas l’affaire des jeunes eux-mêmes. Jean-Michel Guieu montre ici que le militantisme européiste des années vingt est d’abord le fait de notables d’âge plutôt mûr, animés d’une ferme volonté pacifiste. On ne s’étonnera pas, cependant, que la jeunesse ait pu être la cible privilégiée d’actions visant à réconcilier ou à rapprocher les peuples européens. À celle-ci l’on assigne parfois la responsabilité de réparer la faute commise par ses pères et de bâtir, sur les ruines, un continent nouveau. Plus encore, c’est dans le caractère utopique de l’unité européenne que la volonté de mobiliser les jeunes gens trouve sa source. Ceux que l’on considère comme les artisans du monde à venir doivent ainsi se préparer à honorer la tâche que leurs aînés leur désignent. L’appel à la jeunesse, lancé par Marc Sangnier depuis le congrès de Bierville de 1926, dont Olivier Prat retrace, à la fois, l’origine et la postérité, témoigne de cette confiance dans la capacité des jeunes à faire vivre l’idéal pacifiste et à préparer un avenir meilleur. Pourtant, cette association de la jeunesse au pacifisme et au progressisme est loin de recouper parfaitement la réalité. David Colon montre que, durant toute l’entre-deux-guerres, la sensibilité conservatrice et nationaliste domine encore parmi les étudiants catholiques qui fréquentent la conférence Olivaint. Et si l’on assiste, comme le souligne Jean-Michel Guieu, à la fois à un essor et à un rajeunissement du militantisme européen dans les années 1930, celui-ci reste cantonné, en France, aux cercles des jeunes intellectuels « non-conformistes ».

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le thème de l’unité européenne, étroitement lié à celui de la réconciliation franco-allemande, suscite l’intérêt d’une part plus large de la jeunesse. Dans les milieux démocrates-chrétiens, par exemple, cet intérêt apparaît de manière particulièrement nette. À la conférence Olivaint, où cette sensibilité domine désormais, la question européenne est amplement débattue jusqu’à la fin des années 1950. Selon Laurent Ducerf, l’Union internationale des jeunes démocrates chrétiens, dont la branche française est fondée dans la mouvance du Mouvement républicain populaire (MRP), se montre d’ailleurs plus entreprenante en ce domaine que la formation aînée dont elle est issue. Enfin, si le rôle joué par les organisations de jeunesse dans la dynamique de la construction de l’Europe demeure, à bien des égards, mal connu, Julien Fuchs s’attache ici à éclairer le sens et les modalités de leur engagement européen dans cette région à la fois particulière et emblématique qu’est l’Alsace.

Au-delà de ces formes particulières de militantisme, qui restent malgré tout minoritaires, la mobilisation de la jeunesse constitue un enjeu de taille pour les artisans de l’unité européenne. Évoquant différentes initiatives prises par les tenants du fédéralisme, Ludivine Bantigny rappelle que celles-ci prennent sens dans le cadre de la compétition que se livrent les blocs de l’Est et de l’Ouest. Cet élan faiblit cependant à la fin des années 1950. Alors qu’une série de traités donne une forme institutionnelle au rapprochement des États d’Europe occidentale, la jeunesse cesse d’être un enjeu de mobilisation. Si les bouleversements culturels des années 1960 et le bouillonnement de 1968 semblent lui redonner une place de choix dans les préoccupations des instances européennes et susciter une production foisonnante d’expertises sur les jeunes, Ludivine Bantigny souligne l’indigence des réalisations concrètes. Ce sont plutôt, selon elle, la crise et la montée du chômage des jeunes dans les années 1980 qui sont à l’origine d’une multitude de programmes visant à l’intégration de la jeunesse à un projet européen qui se dessine, désormais, en termes essentiellement économiques.

La question d’une éventuelle conscience européenne de la jeunesse traverse ce rapide panorama et reste, à bien des égards, insaisissable. Aussi insaisissable, d’ailleurs, que ce vaste groupe social que l’on désigne par le terme de « jeunesse » et qui ne cesse de révéler l’immense variété de ses visages. S’il a pu exister un militantisme européiste animé par des jeunes gens, force est de constater qu’il n’a joué qu’un rôle secondaire dans la construction de l’unité européenne. On peut alors se demander si les discours associant jeunesse et Europe n’ont pas, avant tout, été un moyen que se sont donné les artisans de cette unité pour se convaincre qu’ils œuvraient à la préparation d’un avenir radieux. Certes, le processus d’unification de l’Europe n’est pas encore achevé et parmi l’actuelle jeunesse se trouvent ceux qui lui imprimeront la marque de leur génération. Toutefois, alors que le continent jouit d’un cadre institutionnel solide et que la paix semble durablement acquise entre les peuples qui le composent, l’on peut se demander si l’Europe est encore capable de susciter autre chose qu’une adhésion de principe, sans flamme et sans enthousiasme. Le vieux continent vieillirait-il de nouveau ?

Les articles qui sont rassemblés ici sont le fruit d’une journée d’étude tenue à l’université de Paris-Est Créteil, en janvier 2009. L’initiative en revient au groupe de travail « Jeunes, générations et transmissions » du Centre d’histoire de Sciences Po Paris, qui, depuis 2004, s’intéresse à la manière dont les jeunes et la jeunesse peuvent être appréhendés comme objets d’histoire. Ses travaux ont porté, tout d’abord, sur la formation des identités juvéniles, les formes de sociabilités et les pratiques sociales propres à la jeunesse à l’époque contemporaine, et ont conduit à la publication d’un ouvrage dirigé par Ludivine Bantigny et Ivan Jablonka, Jeunesse oblige. Histoire des jeunes en France, XIXe-XXe siècle (Paris, PUF, 2009). Le groupe de travail a ensuite choisi d’orienter sa réflexion en direction des processus de transmission et de filiation, notamment politiques. Deux manifestations ont constitué les temps forts de son programme de travail : outre la journée d’étude présentée ici, un colloque intitulé « Hériter en politique. Filiations, transmissions et générations politiques (Europe, XIXe-XXIe siècles) », s’est tenu à Sciences Po Paris en juin 2009 et dont les actes seront prochainement publiés.

Notes :

[1] Agathon [pseudonyme d’Henri Massis et Alfred de Tarde], Les Jeunes Gens d’aujourd’hui, Paris, Plon, 1913.

Arnaud Baubérot

Arnaud Baubérot est maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Paris-Est Créteil Val-de-Marne (UPEC). Ses travaux portent sur l’histoire de la jeunesse et sur l’histoire du rapport à la nature, à la fin du XIXe et dans la première moitié du XXe siècle. Depuis 2007, il assure, avec Ludivine Bantigny, la responsabilité du groupe de travail « Jeunes, générations et transmissions » du Centre d’histoire de Sciences Po Paris. Il a publié Histoire du naturisme. Le mythe du retour à la nature (Presses universitaires de Rennes, 2004), co-dirigé Le Scoutisme entre guerre et paix au XXe siècle (L’Harmattan, 2006) ainsi que Urbaphobie. La détestation de la ville aux XIXe et XXe siècles (Bière, 2009).


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  • ISSN 1954-3670