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Comptes rendus
   

Anja Klabunde, Magda Goebbels. Approche d'une vie,

Paris, Tallandier, 2006 pour la traduction française, 414 p.

Ouvrages | 04.03.2008 | Marie-Bénédicte Vincent
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Cette biographie de Magda Goebbels (1901-1945), qui se présente sous la forme peu académique d’une succession de scènes de vie contextualisées (un choix inspiré par le travail de l’auteur, réalisatrice de documentaires télévisés), a le mérite de révéler au public français le parcours étonnant et finalement mal connu de la première dame du Troisième Reich. L’intérêt est double. D’une part la question posée dans l’introduction, celle de savoir comment une femme intelligente et cultivée a pu succomber au fanatisme nazi, rejoint la grande question de l’histoire allemande contemporaine. D’autre part, le statut officiel de Magda Goebbels comme épouse et mère exemplaire de sept enfants (dont six avec le ministre de la Propagande du Reich) et la façon dont Hitler s’immisce dans la vie privée de cette famille « vitrine », renseignent sur le fonctionnement au sommet du régime nazi.

Le parcours de Madga peut être divisé en deux volets, avant et après sa rencontre avec Goebbels en février 1931. Pour l’avant-1931, deux points appellent le commentaire. D’abord les liens étroits et affectifs de Magda avec le judaïsme dans sa jeunesse : sa mère, Auguste Behrend, employée de maison à Berlin, a caché son statut de fille-mère avant d’épouser le père présumé de Magda, l’ingénieur Oskar Ritschel qui ne reconnaît pas l’enfant. Trois ans après, les époux divorcent et Auguste se remarie avec un commerçant juif, Richard Friedländer, qui donne son nom à Magda. Curieusement, c’est à la demande de Ritschel, qui travaille à Bruxelles, que Magda est envoyée à cinq ans dans un pensionnat de cette ville, avant que ne la rejoignent sa mère et son beau-père. La famille Friedländer doit cependant quitter Bruxelles en août 1914 quand la guerre éclate. Cette fuite dans des conditions difficiles marque beaucoup Magda, âgée de 12 ans. Arrivée à Berlin, Magda se lie d’amitié avec une camarade de classe, Lisa Arlosoroff, qui partage son déracinement. La famille Arlosoroff, juive, a fui l’Ukraine en 1905 par crainte des pogroms et rejoint Berlin à l’été 1914. Magda fréquente beaucoup les Arlosoroff et fait la connaissance du frère de Lisa, Victor, un élève brillant et un sioniste enthousiaste (il fera une carrière politique de premier plan en Palestine, jusqu’à son assassinat en 1933 dans des circonstances mystérieuses qui impliquent peut-être l’Allemagne nazie). Magda, conquise, fréquente le groupe de lycéens « Libération de Sion » et, quand Victor entre à l’université, participe aux récoltes de dons pour les juifs de l’Est. Elle aurait même porté en pendentif l’étoile de David. Mais rien ne permet d’affirmer que Magda ait été la maîtresse de Victor. Reste que ses liens avec les Arlosoroff sont profonds. En 1924, Magda, déjà mariée, revoit Victor et Lisa qui veulent émigrer en Palestine. A la gare, elle leur aurait dit qu’elle les suivrait peut-être un jour ! (témoignage d’un proche de Lisa)

Pourquoi Magda bascule-t-elle alors dans le nazisme ? Si l’auteur ne répond pas de manière satisfaisante à cette question, deux explications sont toutefois avancées dans le livre. La première est d’ordre social : l’adhésion au nazisme serait motivée par la recherche de prestige et de sécurité pour une femme issue d’un milieu mal défini. Le désir d’entrer dans la bonne société s’exprime en effet dès la sortie de Magda du lycée en 1919 : son unique souhait est d’entrer dans un pensionnat « chic ». C’est lors d’un trajet en train vers Holzhausen (Basse-Saxe) où elle a été acceptée, qu’elle rencontre l’industriel Günther Quandt, âgé de 39 ans, veuf et fortuné, qui s’éprend d’elle. Flattée et désireuse de s’assurer une situation confortable, Magda accepte de l’épouser en 1920. Mais pour entrer dans cette vieille famille protestante, Magda doit renoncer à son nom juif, ce qui montre bien la force des préjugés antisémites chez les élites allemandes conservatrices. Son père Oskar Ritschel accepte de la reconnaître avant le mariage avec Quandt, célébré en janvier 1921. Un fils naît de cette union en 1921, Harald, le seul enfant de Magda qui survivra à la guerre.

La seconde explication est conjoncturelle : à la suite de l’échec de son mariage avec Quandt et son divorce en 1929, Magda s’ennuie. Elle est courtisée par plusieurs hommes, dont Herbert Hoover, le neveu du futur président des Etats-Unis rencontré en voyage. Mais sa vie sentimentale ne la comble pas. Elle aurait adhéré par « spleen baudelairien » (p. 129) au nazisme. On mesure la légèreté de cette explication, qui laisse dans l’ombre les aspects idéologiques. D’après le témoignage de sa mère, Magda aurait été initiée aux idées nazies au sein du sélect Nordischer Ring, un club privé où elle subit l’influence de Viktoria von Dirksen, une aristocrate fascinée par Goebbels. Ayant vu pour la première fois Goebbels lors d’un meeting au palais des sports de Berlin en 1930, Magda s’engage dans la cellule du NSDAP de son quartier de Berlin-Westend, y dirige le groupe féminin local, achète Mein Kampf et étudie le programme nazi. Après les élections de septembre 1930 qui marquent la percée nazie, Magda postule à la direction régionale du parti (Gauleitung) de Berlin. Elle est engagée comme secrétaire au service des archives de la presse grâce à ses compétences linguistiques et fait son apparition dans le Journal de Goebbels le 7 novembre 1930. Elle y est décrite comme une « superbe femme qui organise [ses] nouvelles archives personnelles ». Le Journal date du 15 février 1931 le début de leur relation amoureuse. Le 31 mai 1931, Magda et Goebbels promettent de s’épouser quand ils auront « conquis le Reich ».

Dans la seconde phase de sa vie, Magda fait partie du cercle intime de Hitler. Elle rencontre pour la première fois le Führer en août 1931, lors d’un thé à l’hôtel Kaiserhof : la fascination est réciproque. La scène a été rapportée par le général Otto Wagener, qui dirige la section d’économie politique du NSDAP, dans son journal remis en 1946 aux Britanniques. Hitler lui aurait dit que Magda pourrait jouer un rôle important dans sa vie comme « part féminine de son travail ». Wagener conseille alors à Magda de se marier avec Goebbels. Le mariage est célébré le 19 décembre 1931 avec Hitler pour témoin, malgré l’opposition des proches de Magda. Si le passé de Magda semble connu de la presse (un journal titre : « Le petit chef nazi épouse une juive ») et perturbe Goebbels, Magda, elle, semble avoir tiré un trait sur sa jeunesse. Elle a rompu avec son beau-père Friedländer qui sera arrêté en 1938 et déporté à Buchenwald (où il meurt en février 1939). Et elle refuse en 1933 une rencontre avec Victor Arlosoroff, devenu entre-temps chef du département politique de l’Agence juive en Palestine, qui vient à Berlin pour obtenir de meilleures conditions d’émigration pour les juifs.

Magda a accepté dès le départ son rôle officiel dans le Troisième Reich qui la flatte. Son appartement de la Reichskanzlerplatz à Berlin devient un quartier général de Hitler, qui trouve chez les Goebbels une sorte de famille de complément. Depuis la nomination de Goebbels comme ministre de l’Information et de la Propagande du Reich le 13 mars 1933, Magda est très préoccupée de son image publique. Elle s’exprime pour la première fois à la radio le 14 mai 1933, jour de la fête des mères. Elle va incarner pour le régime la mère idéale, celle qui donne à Goebbels six enfants (Helga en 1932, Hilde en 1934, Helmut en 1935, Holde en 1937, Hedda en 1938, Heide en 1940). On a beaucoup glosé sur la signification de la première lettre de ces prénoms, certains y voyant un hommage à Hitler. Cette interprétation n’est toutefois pas partagée par l’auteur, qui y voit au départ une simple coïncidence, transformée par la suite en jeu familial. Reste que par vanité, Goebbels a fait filmer la vie quotidienne de la famille dans ses différentes propriétés et l’a diffusée aux actualités cinématographiques. Magda devient un personnage public, destinataire de nombreuses lettres qui la poussent à mettre en place un secrétariat privé, signe de sa popularité. Considérée comme première dame du Reich, elle figure aux côtés de Hitler lors des Jeux olympiques de Berlin de 1936. Hitler se déplace personnellement pour son 35e anniversaire en novembre 1936. On sait cependant peu de choses sur l’adhésion de Magda à l’idéologie nazie. Elle ne manifeste en tous cas pas d’empathie pour le sort des juifs et n’exprime aucune critique (à l’exception de son dégoût face au projet Lebensborn, qui prévoyait d’organiser selon des critères raciaux la conception et l’éducation d’enfants engendrés par des SS).

Si les Goebbels affichent l’image d’une famille heureuse, leur mariage est en réalité miné par les nombreuses aventures de Joseph Goebbels dans le monde du cinéma. La fracture se produit en 1936 quand il rencontre à Babelsberg la jeune actrice tchèque Lida Baarova. Madga, très abattue, se console dans les bras de l’aide de camp et principal conseiller de Goebbels, Karl Hanke (ami d’Albert Speer). En 1938, elle finit par envisager le divorce et sollicite une entrevue avec Hitler. Mais Hitler refuse de donner son accord.  Lors d’une rencontre avec le Führer en octobre 1938 à Berchtesgaden, Magda accepte de rester avec Goebbels à la condition que Lida Baarova quitte l’Allemagne. La réconciliation des Goebbels est fixée sur pellicule le jour même et publiée dans les journaux le lendemain. Dans les faits, Magda poursuit sa relation avec Hanke. Un contrat de réconciliation est signé fin août 1939, à nouveau Hitler est témoin : cette fois, c’est Hanke qui est éloigné (comme Gauleiter de Silésie). Les Goebbels représentent l’unique cas où le Führer intervient personnellement dans une relation conjugale. Mais si Magda entre avec autant d’enthousiasme dans la Seconde Guerre mondiale, c’est pour oublier ses déboires conjugaux.

A partir de 1941, Magda fait preuve d’une grande lucidité sur sa situation. Goebbels a pour nouvelle maîtresse Ursula Quandt, divorcée de Herbert Quandt, l’ancien beau-fils de Magda ! Magda dit à son amie Ello que Goebbels est « la plus grande crapule qui ait trompé le peuple allemand ». Pour autant, on ne peut parler de prise de distance avec le nazisme. Les critiques exprimées par Magda – elle qualifie en public de « bêtise » le discours radiodiffusé de Hitler à Munich le 9 novembre 1942– restent limitées. Or Magda a eu connaissance de l’extermination des juifs et s’en est confiée à demi-mots à Ello. De manière générale, elle vit épargnée par les privations et les dangers dans sa propriété de Lanke, offerte à Goebbels par la municipalité de Berlin. A partir de Noël 1944, Magda sait que la guerre ne peut être gagnée et évoque le « suicide élargi » de sa famille, car ses enfants « sont trop beaux et trop bons pour le monde à venir ». Son projet choque tout le monde, Speer compris. Le 21 avril 1945, Goebbels conduit sa famille dans le bunker du ministère de l’Information et de la Propagande qui communique avec celui du Führer. Le 28 avril 1945, jour où Goebbels est nommé chancelier du Reich, Magda écrit à son fils Harald (prisonnier des Britanniques) : « Notre merveilleuse idée est en train de disparaître. (…) Nous n’avons plus qu’un but : la fidélité au Führer jusque dans la mort. » Le 1er mai 1945 (lendemain du suicide de Hitler), les Goebbels absorbent du cyanure, après avoir tué leurs six enfants.

Ce fanatisme demeure finalement assez mystérieux. On cerne mal le cheminement politique de Magda Goebbels, du sionisme au nazisme. La thèse du livre est qu’elle aurait espéré exister socialement à travers des hommes très différents, mais ayant pour point commun d’être tous influents au sein de leur champ, elle qui manquait d’idées personnelles et de charisme. Cette explication psychologique laisse quelque peu le lecteur sur sa faim.

Notes :

 

Marie-Bénédicte Vincent

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  • ISSN 1954-3670