Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Steven High, Lachlan MacKinnon, Andrew Perchard (dir.), The Deindustrialized World. Confronting Ruination in Postindustrial Places,

Toronto, UBC Press, 2017, 388 p.

Ouvrages | 19.11.2019 | Renaud Bécot
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Depuis plus d’une quinzaine d’années[1], une cohorte de chercheurs en histoire sociale et culturelle anglo-saxons façonnent les contours du champ de recherche original des Deindustrialization studies. L’ouvrage bénéficie ainsi d’une sédimentation historiographique, qui se reflète dans son sommaire. Ses trois parties portent respectivement sur « la vie dans et avec les ruines de l’industrie » en explorant la transformation des modes de vie des communautés ouvrières ; puis « les politiques urbaines de la désindustrialisation » sont étudiées en explorant l’éventail des mutations urbaines, entre marginalisation et gentrification ; enfin, le dernier tiers de l’ouvrage interroge « l’économie politique de la désindustrialisation », en soulignant les jeux d’échelles éclairant un phénomène global dont les manifestations varient selon les territoires.

L’ouvrage invite pourtant à repenser certaines prémices des Deindustrialization studies en proposant des choix épistémologiques forts. Les coordinateurs sont animés par une volonté de questionner la « nostalgie de la cheminée d’usine[2] ». Celle-ci est contestée par les auteurs réunis, qui sont nombreux à rappeler que leur position de chercheur est informée par leur trajectoire personnelle dans une région marquée par la désindustrialisation. Pour eux, l’esthétisation des ruines serait un processus caractéristique du regard posé par les classes supérieures sur les aires post-industrielles : l’observation serait présentiste, obscurcissant l’origine du déclin des activités productives. Pire, ce regard effacerait les classes populaires de l’histoire des territoires concernés. La fascination pour les ruines est ainsi présentée comme un geste de classe, le geste d’une classe qui célébrerait implicitement la destruction des capacités d’action du monde ouvrier.

Dès lors, les travaux anglo-saxons invitent à comprendre la désindustrialisation comme un processus dont les ramifications s’étendraient dans notre présent[3], en mobilisant les méthodes forgées dans un ouvrage qui a fait date dans l’histoire post-coloniale, en invitant à étudier les enjeux politiques et culturels qui accompagnent la formation des « débris d’empires ». L’historienne Ann Stoler proposait d’examiner les ruines, non comme des images figées à un instant précis, mais comme des processus dynamiques : « par définition, les processus de ruinification recouvrent des termes ambigus, désignant à la fois l’acte de ruiner, la condition d’être ruiné, et la cause de celle-ci. La ruinification est un acte commis, une condition à laquelle un individu est assujetti, et la cause de cette perte[4] ».

Cette proposition incite non seulement à saisir la pluralité des acteurs sociaux, mais aussi le caractère diachronique du processus dont la complexité est recouverte sous le terme de « désindustrialisation ». La force de l’ouvrage réside dans le fait que les auteurs réunis partagent pleinement ces choix épistémologiques.

Écrire l’histoire des désindustrialisations en étudiant les processus de ruinification dans la longue durée

Un atout majeur du livre consiste à profiter de la tradition historiographique écossaise d’histoire orale. Le premier chapitre est ainsi confié à Arthur McIvor, qui explore la manière dont « les voix des blessés, des malades ou des handicapés ont été évacuées des narrations plus vastes sur les luttes de classe » (p. 27). En reconstituant les récits de vie, il insiste sur la manière dont la désindustrialisation marque corporellement les travailleurs et travailleuses. Dans son sillage, l’enquête menée par Robert Storey en Ontario auprès d’anciens salariés prolonge la réflexion, soulignant que les années de déclin des activités industrielles sont un moment « d’accumulation du capital » pour des entreprises (p. 61) qui renforcent leur pression sur les salariés. En éclairant les effets physiques et psychiques de cette intensification, Robert Storey conclut que « l’une des grandes promesses des sociétés post-industrielles, selon laquelle le travail serait plus sûr, n’a pas résisté à l’épreuve du temps » (p. 60). Les salariés malades seraient « déjà des travailleurs désindustrialisés » (p. 62).

Plusieurs enquêtes d’histoire orale éclairent aussi les incidences biographiques des fermetures d’usines. Jackie Clarke étudie le parcours des anciennes salariées de Moulinex à Alençon, alors que Andy Clarck expose les conditions de l’affirmation militante de salariées des industries du textile en marge des syndicats. Une contribution particulièrement originale due à Andrew Parnaby interroge les effets des fermetures d’usines sur la mémoire et la construction identitaire des enfants d’une ville industrielle.

La dernière question classique que proposent de rouvrir les coordinateurs porte sur la construction sélective d’une mémoire de l’ère industrielle dans les villes en mutation. Alors que le travail de Sylvie Contrepoix sur l’agglomération d’Évry éclaire la transformation productive d’un territoire économique devenu périphérique, les analyses de Cathy Stanton sur Boston démontrent que la disparition de l’industrie s’accompagne de la formation d’un groupe hétérogène de « travailleurs post-industriels » (artistes, designers, etc.) qui profitent du passé de la cité pour valoriser leurs propres travaux. Ce constat rejoint celui de Seamus O’Hanlon, selon lequel l’héritage industriel constitue un facteur de création de valeur immobilière à l’heure du renouveau urbain de Melbourne.

Les jeux d’échelles dans la politisation du déclin industriel : la traduction d’un phénomène global dans les espaces vécus

Dès 2003, Jefferson Cowie et Joseph Heathcott appelaient à la vigilance sur les jeux d’échelles en soulignant que « la désindustrialisation n’est pas l’histoire d’une seule localité (…) : ce fut un processus plus vaste, une transformation historique plus fondamentale[5] ». Dans The Deindustrialized World, la réflexion sur les échelles se révèle stimulante pour étudier les formes de politisations « territoriales » des conséquences sociales de cette mutation économique globale.

Andrew Perchard livre une étude sur la fermeture d’une usine d’aluminium dans les Highlands écossais, dont l’activité se déploie sur une courte période (1965-1982). Le principal apport de cette réflexion consiste à éclairer la manière dont le déclin industriel participe, localement, à la remise en cause du récit progressiste qui s’était imposé au cours des décennies de forte croissance. L’auteur démontre que « la désindustrialisation est devenue un motif important dans le langage de la nationalité » (p. 287). La réaffirmation récente d’un sentiment national, liée au renouveau d’un courant social-démocrate écossais, se présenterait comme une réponse populaire à la déception de « l’effondrement des certitudes du rationalisme scientiste, tel qu’il s’incarnait dans la planification modernisatrice » (p. 307). En poursuivant la réflexion sur les racines populaires du succès autonomiste, plusieurs contributions (Andy Clark, Jim Phillips) offrent une réflexion stimulante sur l’importance cardinale de la désindustrialisation pour saisir l’évolution politique de ce pays.

Par-delà le cas écossais, ces réflexions illustrent les processus de (ré)invention des identités qui purent apparaître comme des stigmates pendant l’ère industrielle, en raison de l’assignation de certains groupes sociaux à la réalisation des travaux les plus dévalorisés ou pénibles. Steven High étudie ainsi le mill colonialism au Canada, soulignant que cette forme d’exploitation se fondait à la fois sur l’usage intensif des ressources naturelles et sur une division ethnique du travail. Dans la mesure où « le pouvoir anglo-saxon était partie intégrante du mill colonialism » (p. 263), ce système se fondait sur le recours à une main-d’œuvre francophone et amérindienne, rendant invisibles ces derniers. En conséquence, l’auteur pointe le fait que « de nombreux problèmes sociaux qui gangrènent toujours les communautés Amérindiennes (…) peuvent se comprendre comme une composante de l’héritage empoisonné » de cette forme d’industrialisation (p. 278).

Enfin, l’article de Jim Phillips livre une réflexion sur les formes de politisations informelles, invitant à repenser ce que désignent les économies morales à l’heure de la désindustrialisation, c’est-à-dire la conviction selon laquelle les efforts consentis par les groupes ouvriers – en particulier pendant les périodes difficiles de la guerre – devraient leur garantir une sécurité de l’emploi (p. 318). Alors que cette assertion fut au fondement des revendications contraignant les pouvoirs publics à secourir des entreprises jusqu’aux années 1970, Jim Phillips souligne que la reconnaissance publique et politique de ces demandes devint plus difficile par la suite. L’auteur souligne finalement qu’en dépit des « différents contextes spatiaux et historiques, l’outrage moral ressenti par les communautés affectées par la désindustrialisation au cours de cet abandon les a unis au fil du temps, de même que les héritages sociaux et environnementaux » (p. 352).

Un tournant environnemental des Deindustrialization Studies 

Les études sur la désindustrialisation ont longtemps nourri une défiance tacite quant à la pertinence d’intégrer la question environnementale. Certaines contributions rappellent que le « vert » a parfois été synonyme de requalification urbaine et de dépossession pour les communautés ouvrières. Les coordinateurs invitent à dépasser cette conception d’une relation univoque entre désindustrialisation et environnement, insistant sur le fait que ce phénomène représente « la perte du travail, mais aussi la cessation de la pollution et d’autres menaces sur la santé » (p. 9).

À un premier niveau, leur refus de céder à l’esthétisation des ruines s’inscrit dans la lignée de Tim Strangleman invitant à réévaluer les « voix critiques » de l’industrialisation, « afin que la nécrologie industrielle et la mémorialisation soient informées par une vaste contextualisation des populations et des communautés, des cultures, et des valeurs qui furent constitutives de ces espaces de travail[6] ». Pour Lachlan McKinnon, la signification même de l’objet de cette fascination doit être interrogée :

« la fumée multicolore est souvent présentée comme un personnage avec ses propres droits. Elle joue de nombreux rôles : elle est parfois pensée comme un tueur en série, en apportant des résidus de poussières cancérigènes (…) ; dans d’autres cas, elles sont des nuisances, un mal nécessaire avec lequel il faut composer pour le maintien des emplois (…). La manière dont la fumée est représentée signale la façon dont l’ordinaire était structuré » (p. 69).

L’auteur livre alors une étude fine de l’articulation des revendications sanitaires et environnementales des salariés et des riverains des hauts fourneaux de Sydney (Canada). Malgré l’hostilité du syndicat local, cette coalition mène une démarche d’épidémiologie populaire, invitant à repenser le dilemme entre « emploi et santé » (p. 81) comme une stratégie discursive masquant les rapports de pouvoir entre salariés et employeurs.

Un second niveau d’intérêt pour la dimension écologique des désindustrialisations se trouve sous la plume d’auteurs qui plaident pour une approche matérielle du phénomène. En explorant la reconfiguration des anciennes périphéries productives des villes américaines, Andrew Hurley construit par exemple une typologie des reconfigurations spatiales de ces aires selon leurs évolutions démographiques et les flux matériels qui président à leurs transformations.

Pour conclure, les auteurs livrent une postface dense, soulignant que des recherches restent à mener, et pointent ainsi deux directions. La première est de nourrir ces études des évolutions récentes de l’histoire de la consommation en les éclairant par les évolutions concomitantes des groupes ouvriers, des cultures de consommation et de la place de l’industrie dans nos sociétés. La seconde est d’envisager une histoire des désindustrialisations plus attentive aux flux matériels générés par les délocalisations. Bien que cette proposition reprenne une vieille antienne de l’historiographie environnementale, celle-ci semble méconnue des éditeurs, tant la démarche pourrait se rapprocher de chantiers récents[7]. Il n’en reste pas moins qu’au terme de cet ouvrage particulièrement riche, les intentions historiographiques esquissées promettent de fructueux renouvellements des études sur la désindustrialisation.

Notes :

[1] Dans la foulée de Jefferson Cowie, Joseph Heathcott (dir.), Beyond the Ruins : the Meanings of Deindustrialization, Ithaca, ILR Press, 2003.

[2] Tim Strangleman, « ‘‘Smokestack Nostalgia,” “Ruin Porn” or Working-Class Obituary: The Role and Meaning of Deindustrial Representation », International Labor and Working-Class History, 84, 2013, p. 23-37.

[3] C’est aussi la démarche du récent dossier coordonné par Marion Fontaine et Xavier Vigna, « La désindustrialisation, une histoire en cours », 20 & 21. Revue d’histoire, n° 144, 2019.

[4] Nous traduisons. Ann Stoler, Imperial Debris. On Ruins and Ruination, Durham, Duke UP, 2013, p. 11.

[5] Jefferson Cowie, Joseph Heathcott, Beyond the Ruins…, op. cit., p. 2.

[6] Tim Strangleman, art. cit., p. 33.

[7] Christopher Sellers, Joseph Melling, Dangerous Trade : Histories of Industrial Hazard across a Globalizing World, Philadelphie, Temple UP, 2012.

Renaud Bécot

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  • ISSN 1954-3670