Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

Les socialistes français face au réformisme

Coordination : Mathieu Fulla et Emmanuel Jousse

Le syndical et le politique. Le cas du parti socialiste et de la FEN, des années 1970 au début des années 1990

Ismail Ferhat
Résumé :

À partir de l’examen du lien entre syndicalisme enseignant et socialisme, il s’agit de montrer l’ambiguïté d’une voie française (...)

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Introduction. Le socialisme français face au syndicalisme : une « social-démocratie incomplète » ?

Selon Alain Bergounioux et Gérard Grunberg, le socialisme français a différé des grandes social-démocraties européennes à plusieurs titres. La première divergence est idéologique : sensible au souvenir révolutionnaire et au maximalisme, il a moins bien accepté sa nature réformiste [1] . À cette spécificité s’ajoute un faible enracinement social, là encore distinctif par rapport aux autres partis socialistes. Cette absence de base de masse a fait défaut à la SFIO puis au PS pour engendrer un mouvement social-démocrate semblable à celui de nombreux pays européens, possédant des relais au sein du monde syndical et associatif. Pour reprendre un ouvrage récent, la « société des socialistes [2]  » est non seulement limitée en termes numériques, mais elle est de plus composée de personnes souvent directement ou indirectement liées à l’activité politique. L’image d’un milieu et d’une reproduction en vase (relativement) clos a été régulièrement mise en avant à la fois dans la littérature partisane et la bibliographie scientifique – les deux genres n’étant parfois pas séparés [3] . La constatation de la baisse tendancielle du nombre de militants du PS, du resserrement de leur profil et de l’éloignement vis-à-vis des couches populaires a marqué des études et essais récents, dont on peut citer quelques exemples [4] . Cette vision d’un « déracinement sociologique » a irrigué les analyses, voire les discours sur le socialisme français. On peut noter que le PS français lui-même a été un lieu de dénonciation de cette faiblesse, ses courants minoritaires (CERES [5] , Rocardiens, aile gauche) cherchant à susciter des rapprochements avec la société civile. Parmi ces faiblesses spécifiques, un point a souvent été évoqué, l’inexistence d’une base ou d’un relais syndical du socialisme français. Constituée parallèlement à la CGT, la SFIO a été privée d’une organisation professionnelle avec laquelle elle aurait pu s’assurer une base de masse. Plus encore, la montée du mouvement communiste a entraîné le basculement d’une majorité du monde ouvrier vers la CGT et le PCF, la scission de FO restant cantonnée dans les catégories intermédiaires du salariat (fonction publique, techniciens, secteur des services). Les espoirs de la SFIO [6] , qui a aidé les fondateurs de Force ouvrière en 1947, ont d’ailleurs été déçus par l’évolution vers l’apolitisme revendiqué de FO.

Pourtant, comme le souligne Gilles Morin dans un stimulant article [7] , les réseaux sociétaux de la SFIO, puis du PS ont été sous-estimés. Il cite en particulier les sociabilités laïques et enseignantes qui ont servi d’auréole d’influence pour le socialisme français. Certaines de ces exceptions ont été étudiées : les fédérations du Nord et du Pas-de-Calais ont été souvent prises comme des contre-exemples se rapprochant des modèles nord-européens, avec un dense enracinement sociétal et des effectifs militants élevés en regard du reste du parti socialiste.

Un autre exemple peut être évoqué avec le syndicalisme enseignant. Celui-ci a entretenu une relation forte avec les socialistes hexagonaux, du fait de la proximité militante, sociétale, culturelle et idéologique entre monde enseignant et socialisme français. Cette interpénétration entre ces deux champs s’est traduite par la relation étroite entre la SFIO, le PS et la plupart des organisations liées à l’Éducation nationale. Cette relation aux multiples entrelacements a connu un véritable pic du congrès d’Épinay à l’éclatement de la Fédération de l’Éducation nationale (FEN) [8] en 1992, suivi d’un déclin accéléré avec la crise des années 1997-1999. La FEN a été la force syndicale dominante du monde enseignant de l’après-guerre à 1992, offrant au parti socialiste une aire d’influence exceptionnelle, puisqu’une grande partie des militants et des dirigeants de la FEN se réclamaient du socialisme réformiste. Cela permettait un lien exceptionnel entre le champ enseignant et le PS, le taux de syndicalisation au sein de ce secteur étant jusqu’aux années 1990 très supérieur à la moyenne du salariat français. La FEN a été dominée par deux forces : le syndicat de l’enseignement primaire (le SNI, puis SNI-PEGC) et le syndicat des collèges et des lycées, le SNES [9] . Cette puissance syndicale a été, dans les années 1970, un enjeu fondamental pour le parti socialiste qui entamait son ascension à la suite du congrès d’Épinay. Dans sa progression, le PS cherchait les moyens de contrer l’influence du mouvement communiste dont l’influence au sein de la FEN a été un constant défi. De ce fait, des années 1970 aux années 1990, le syndicalisme enseignant a été l’enjeu d’une interaction entre syndicat et politique, dont on peut souligner trois aspects saillants : un lien privilégié entre champ socialiste et champ syndical ; la forte emprise politique et syndicale sur le groupe social syndiqué ; une culture politique réformiste unifiant les deux champs.

Cet article analyse la manière dont le parti socialiste et la FEN ont interagi, dans un modèle de relation entre champ socioprofessionnel et champ politique qui reste spécifique dans l’histoire du socialisme hexagonal, par son intensité et sa durée. Il souligne l’héritage d’une relation longue au seuil des années 1970, entre proximité et crises (I). Il s’intéresse ensuite à l’alliance stratégique entre les directions de la FEN et du PS durant les années 1970 (II). Puis il souligne le délitement des relations entre parti et syndicat du fait de l’expérience gouvernementale.

Les bases d’une relation aussi forte qu’ambiguë : quel état des relations entre FEN et PS au seuil des années 1970 ?

Une proximité entre socialistes et enseignants n’ayant pas empêché les crises avant 1971

En 1971, l’interaction entre les socialistes et la FEN a connu un chemin complexe. Faisant le choix de l’autonomie en 1948 (c'est-à-dire refusant de choisir entre FO et la CGT), la FEN possède une majorité dite « autonome » elle aussi. Cette majorité possède une proximité idéologique, humaine et culturelle forte avec la SFIO (questions éducatives, laïcité, culture républicaine). La plupart des militants de la majorité « autonome » ont des liens d’affinité avec ce parti, voire une double appartenance d’organisation [10] . Certains passent d’ailleurs du champ syndical au champ politique, ayant, au propre et au figuré, « fait leurs classes » dans le syndicalisme enseignant. C’est le cas de Pierre Mauroy,  fondateur du syndicat de l’enseignement technique de la FEN (SNETAA [11] ) dans les années 1950, il devient ensuite cadre de la SFIO. Guy Mollet avait commencé avant-guerre une carrière au sein du syndicalisme enseignant. Cette imbrication est cimentée par la référence commune à la laïcité, une thématique réactivée avec la réapparition de la « question scolaire ». Après la Libération, l’enseignement catholique réclame de plus en plus un financement public – existant sous Vichy –, ce que ne peuvent accepter les organisations de gauche et de l’Éducation nationale. La FEN, son syndicat du primaire (le SNI), ainsi que la Ligue de l’enseignement, la FCPE [12] et les Délégués cantonaux de l’Éducation nationale, se regroupent dans le Comité national d’action laïque (CNAL) en 1953. Le CNAL devient un puissant groupe de pression laïque en France, actif lors des débats et manifestations entourant la législation de l’enseignement privé (loi Marie de 1951, loi Debré de 1958…).

Pourtant, les rapports entre la SFIO et le syndicalisme enseignant n’ont pas toujours été idylliques. Tout d’abord, le sécularisme militant de ce parti l’a fait s’opposer à la seconde force syndicale de l’Éducation nationale, le SGEN [13] (affilié à la CFTC, puis fer de lance de la constitution de la CFDT). La laïcité a été une barrière dans les relations entre SFIO et SGEN, alors même que ce syndicat fut au cœur du processus de déconfessionnalisation de la CFTC (par exemple avec Paul Vignaux, fondateur du SGEN). La FEN tint à priver le SGEN de tout débouché durable au sein du mouvement socialiste, y compris lors des débuts du PSU. Autre conséquence de la guerre scolaire – et cela n’est pas sans rappeler les débats autour de la « loi Savary » en 1981-1984 –, les choix stratégiques de la SFIO ont pu être en porte-à-faux avec son identité laïque. En effet, l’alliance avec d’autres forces politiques – avec le MRP, puis au sein du Front républicain – pousse les socialistes à modérer leur sécularisme militant une fois au pouvoir. La non-abrogation des lois Marie et Barangé sous le gouvernement de Guy Mollet a ainsi été durement reprochée par les militants de la FEN [14] . Surtout, la guerre d’Algérie a profondément déstabilisé les relations entre les deux champs. La FEN a été hostile à l’intensification de la répression menée par le Front républicain. Nombre de ses militants ont eu une attitude favorable à l’opposition interne à la SFIO, puis au PSA et au PSU à ses débuts. La présence de nombreux militants chrétiens au sein du PSU assèche rapidement ce capital de sympathie, mais les relations entre SFIO et FEN ont été fragilisées.

À partir du milieu des années 1960, la majorité fédérale commence à reculer, au profit de l’extrême gauche et surtout de la minorité communisante, dite Unité et Action, qui prend le SNES en 1967. Le graphique suivant [15] souligne l’effritement continu de la majorité fédérale entre le milieu des années 1960 et le milieu des années 1970. Cette baisse et la crise de la SFIO ont souvent été mises en parallèle par les observateurs.

 

Cet effritement relatif traduit la prise de contrôle de syndicats de l’enseignement secondaire ou supérieur par la tendance communisante Unité et Action. Dans le SNES, cette tendance comprend aussi des militants chrétiens de gauche ou socialistes (PSU, CIR) favorables à l’unité de la gauche et à l’alliance avec les communistes. C’était une menace pour la majorité de la FEN [16] , qui a craint de perdre le contrôle de la fédération, mais aussi la « défection » des socialistes alliés aux communistes au sein d’Unité et Action. En 1971, la direction de la FEN se sent menacée à la fois d’une mise en minorité et d’un appui politique suffisant – un mouvement socialiste fort –face à l’offensive de la minorité. Or, le congrès d’Épinay complexifie les relations entre le syndicat et le parti sur ces deux points.

Le congrès d’Épinay et le Programme commun : les racines ambiguës d’une alliance renouvelée

Au congrès d’Épinay, la FEN n’a pas présenté un front uni. Chaque courant en présence à Épinay pouvait se prévaloir d’appuis au sein de la Fédération. De plus, l’appareil fédéral a été prudent, refusant de s’impliquer dans les luttes internes au parti socialiste : à la séparation rappelée entre syndical et partisan s’ajoutait le poids des crises entre la SFIO et la FEN. En outre, il ne fallait pas insulter l’avenir, le congrès s’annonçant incertain. De fait, il n’y a pas de preuves d’une action coordonnée de la FEN au cours de celui-ci, malgré une sympathie probable pour Alain Savary [17] . Ainsi, parmi les soutiens de ce dernier se trouve Pierre Desvalois, ancien dirigeant du SNI passé à la direction du « nouveau » parti socialiste.

Pourtant, il ne faut pas en conclure que le congrès d’Épinay ait été accueilli dans l’indifférence du syndicalisme enseignant. En effet, le SGEN trouve après 1971 une situation favorable  au PS : c’est un bouleversement majeur, puisque la SFIO avait été très rétive envers la CFDT, malgré les contacts entre cédétistes – dont Paul Vignaux – et certains responsables socialistes. De plus, les rapports de force transformés au sein du PS, à Épinay, correspondent à une modification définitive de la structure des conflits au sein de la FEN elle-même. En effet, les partisans de la minorité Unité et Action sont nombreux au sein des mitterrandiens. C’est le cas de Louis Mexandeau – co-auteur du programme éducatif du PS, ministre des PTT en 1981 –, ou de sympathisants comme Jean Petite, secrétaire national du SNES. Le PS est, à l’issue du congrès d’Épinay par militants interposés, désormais lié aux deux grands courants de la FEN, ce que ne peut admettre la majorité fédérale. Or, celle-ci continue de reculer jusqu’en 1973. La signature du Programme commun de gouvernement est de ce fait favorablement accueillie par les militants Unité et Action (qu’ils soient mitterrandiens ou communistes). Dès septembre 1972, ils l’utilisent comme d’une arme contre la direction accusée d’être hostile à l’Union de la gauche [18] . Les attaques de la minorité de la FEN contre la majorité sont d’ailleurs relayées par le PCF, et son responsable éducation Pierre Juquin [19] .

Le conflit n’est pas seulement syndicalo-politique car il implique de manière croissante des clivages pédagogiques épousant partiellement les autres lignes de faille de la Fédération. Au sein de la FEN, des programmes éducatifs opposés sont élaborés par les deux principaux syndicats, le SNI et le SNES. Le premier, sous l’animation de Guy Georges, qui dirige en 1976 le syndicat, établit à partir de 1969 le plan d’« École fondamentale [20]  ». Il prône la jonction entre école primaire et collège et l’unification des corps enseignants intervenant dans la scolarité obligatoire. Le SNES, qui s’oppose à ce projet, élabore plus tardivement, notamment sous l’impulsion du socialiste Jean Petite, un projet dit d’« École progressive », qui différencie l’école primaire, le collège et le lycée. Face à ces conflits, la direction de la FEN a besoin d’un allié politique pour contrer une minorité bénéficiant de relais au sein du PCF et du PS.

Schéma 2 : les principaux projets éducatifs au sein de la FEN dans les années 1970 [21]

Organisation (date de publicisation du projet)

SNI

(1971)

SNES

(1976-1983)

Équipe fédérale

de la FEN

(à partir de 1976)

Projet éducatif

École fondamentale

École progressive

École permanente

Descriptif

Une école unique couvrant la formation de 6 à 16 ans

Une formation progressive en trois tronçons (revenant aux primaire, collège, lycée)

Reprise de l’école fondamentale, enrichie par la formation professionnelle et continue

Conséquence pour les enseignants

Formés dans des écoles normales d’instituteurs réformées

Formation universitaire en 5 ans

Formés dans des centres pédagogiques spécifiques

La majorité de la FEN souhaite dès lors poursuivre vis-à-vis du parti socialiste une triple stratégie : obtenir un soutien face aux minorités de la fédération (en premier lieu Unité et Action, enraciné dans le secondaire), ne pas laisser la CFDT prendre le pas au sein du PS, et relayer ses propositions éducatives (l’École fondamentale) dans l’agenda socialiste. Pour le PS, la FEN possède plusieurs avantages : au cœur d’un réseau mutualiste et associatif puissant (regroupé dans le CCOMCEN [22] ) [23] , elle est un allié syndical incontournable, alors que Force ouvrière s’éloigne et que la CFDT est assimilée au PSU puis au courant rocardien. Elle est surtout sociologiquement, culturellement et idéologiquement proche, prônant un « socialisme [24]  » réformiste et laïque comparable à celui du PS. La reconnaissance par la Fédération de l’orientation « socialiste » de l’organisation est révélatrice. Elle renforce l’alliance entre les majorités de la FEN et du PS dans les années 1970, liant considérations stratégiques et culture politique commune.

Les années 1970 : l’âge d’or de l’alliance entre FEN et parti socialiste ?

Une alliance de plus en plus étroite entre les deux champs

Si les tensions nées des choix divergents lors du congrès d’Épinay ont pu perdurer, dès décembre 1971, le bureau national du PS souligne la fin des tensions les plus aiguës avec la FEN. L’intérêt stratégique réciproque explique largement ce choix : Jean Poperen et Gérard Jacquet, deux dirigeants socialistes opposés au congrès d’Épinay, défendent le soutien du PS à la majorité de la FEN. En parallèle, des militants du SGEN se rapprochent du parti socialiste, les Assises du socialisme de 1974 parachevant cette évolution [25] . Dans les années 1970, le parti socialiste est donc une force politique active dans une très large partie du syndicalisme enseignant. Le monde enseignant est de ce fait le seul secteur professionnel où le parti socialiste possède une telle influence syndicalo-politique. Celle-ci peut expliquer l’image de « parti de profs » du PS à partir des années 1970 et qui perdure, malgré les crises.

Du côté de la majorité de la FEN, et en particulier en son cœur, le SNI, cette alliance stratégique se traduit en 1973 par la création d’un mouvement regroupant à la fois des cadres syndicaux – dont le futur dirigeant de la FEN Yannick Simbron –, et des militants socialistes issus du CERES – dont Jacques Guyard, futur député-maire et secrétaire d’État à l’enseignement technique. Ce mouvement est intitulé École et Socialisme, qui élabore une revue [26] originale, traitant de questions politiques, syndicales et pédagogiques. Le but est pour la majorité de la FEN d’influencer le programme éducatif du parti socialiste – en le rendant favorable au projet d’École fondamentale – et d’autre part de contrer les socialistes d’Unité et Action. Une telle interpénétration entre le syndical et le politique est certes liée à la peur de la direction de la FEN vis-à-vis de la « sûreté » de son interlocuteur socialiste (lié au PCF dans le cadre du Programme commun, divisé sur la question des courants de la FEN). Mais elle démontre une évolution face à une pratique syndicale et politique ayant postulé la séparation stricte entre le syndicat et le parti. En effet, École et Socialisme, regroupant des cadres du PS et de la FEN, démontre l’interpénétration des deux. Elle va si loin qu’en 1975, certains membres d’École et Socialisme suscitent une nouvelle tendance au sein du SNES, qui s’intitule Unité et Rénovation. La frontière entre le syndical et le politique reste néanmoins prégnante : la création de cette tendance est doublement condamnée par le parti socialiste et la FEN. Cette tentative prouve cependant que la proximité entre les deux organisations est à double sens : si la FEN souhaite influencer le PS (programme éducatif, stratégie syndicale), celui-ci a les moyens d’intervenir – y compris par ses courant  – au sein de la fédération.

L’alliance ouverte entre les deux organisations est symbolisée par deux événements majeurs en 1974-1975. Le parti socialiste organise à Clichy-la-Garenne en mai 1975 les « journées des enseignants socialistes », largement consacrées à la stratégie du PS face à la FEN, ce qui ne manque pas de tendre les relations avec les communistes. L’Humanité accuse la FEN de devenir une « courroie de transmission » des socialistes [27] . D’autre part, l’accession d’André Henry à la tête de la FEN fin 1974 se traduit par un rapprochement accéléré entre les deux organisations. La rencontre entre les délégations de la FEN et du PS en mars 1975 montre la proximité des positions et l’alliance des deux appareils. La majorité de la FEN se reconnaît pleinement dans l’action du parti socialiste et notamment dans sa compétition avec le PCF. Elle influence les orientations prises par la Délégation nationale à l’Éducation nationale, la structure du PS dédiée aux questions éducatives depuis 1975. Cela se traduit par la reprise d’aspects de l’École fondamentale dans le programme éducatif du PS en 1977.

En sens inverse, le parti socialiste trouve dans la FEN une structure où milite une partie importante de ses adhérents syndiqués. La FEN et la CFDT sont de loin les deux syndicats les plus représentés parmi ceux-ci. Plus qu’une confédération minée entre « gauchistes » et pragmatiques menés par Edmond Maire, la majorité de la FEN et son réformisme affirmé – politique contractuelle dans la fonction publique, négociations sur la « revalorisation » des instituteurs à partir de 1978 – apparaissent à la majorité du PS comme une structure fiable en cas de victoire électorale. François Mitterrand en particulier donne à plusieurs reprises son appui à la politique de négociations de la FEN. L’anticommunisme de ses dirigeants trouve un écho croissant au sein du PS alors que l’Union de la gauche entre en crise, puis se brise en 1977. Les attaques d’André Henry contre le PCF et la minorité communisante de la FEN sont en phase avec son appréciation positive de l’action du PS. En sens contraire, le soutien de la FEN profite au PS, dans son affrontement avec le PCF lors des années 1978-1981.

Une alliance ambiguë ?

Indéniablement, la relation entre PS et FEN est unique, tant par l’interpénétration militante que par la convergence des choix proprement stratégiques des deux organisations. Pourtant, y compris lors du pic de cette alliance dans les années 1970, elle n’a pas évité contradictions et non-dits. L’indétermination originelle du congrès d’Épinay vis-à-vis de la FEN n’a pas été tranchée : il a toujours existé, après la victoire de François Mitterrand au sein du parti, des socialistes (Louis Mexandeau par exemple a été au moins jusqu’en 1975 un membre d’Unité et Action) qui se sont alliés aux communistes au sein de la FEN. Cette épine dans le pied des dirigeants de la FEN était d’autant plus douloureuse que beaucoup de ces socialistes étaient des mitterrandiens, en particulier les anciens de la CIR. De ce fait, la majorité de la FEN n’a pu les obliger à la rejoindre. Comment le sujet ne pouvait-il lui être sensible alors que Jean Petite, secrétaire général adjoint du SNES, combinait alliance avec les communistes dans son syndicat, et participation au Comité de campagne de François Mitterrand en 1974 ? La contradiction était d’autant plus insoluble, que le courant mitterrandien à la tête du PS était précisément le plus divers quant à l’engagement au sein des courants de la FEN. 

La surreprésentation du SGEN-CFDT au sein du parti socialiste a été un autre sujet de conflit. Qualifié « d’anomalie syndicale » par André Henry en 1976, empêchant aux yeux de la FEN l’unité corporative et revendicative du monde enseignant, critique parfois virulent de l’école républicaine après Mai 68, le SGEN a trouvé dans le parti socialiste des années 1970 un fort débouché politique. Certains militants importants du secteur éducatif du PS, comme Jean-Louis Piednoir, mathématicien et futur cadre de l’Éducation nationale, sont issus du syndicat. Or, cette influence – même si le SGEN est souvent opposé aux idées des syndicats dirigés par Unité et Action – est à plusieurs reprises critiquée par la majorité de la FEN. Le thème de la « surreprésentation du SGEN » au sein des militants et dirigeants socialistes est une des pommes de discorde entre les deux organisations. Pour résumer, le souhait de la direction de la FEN d’être l’interlocuteur unique du PS pour l’Éducation nationale est doublement contredit par la pluralité des engagements socialistes au sein de la FEN, ainsi que par la concurrence du SGEN en matière d’agenda éducatif. L’alliance entre syndicat et parti était incomplète dans les années 1970.

Enfin, les élections municipales de 1977 posent une question de plus en plus lancinante : que faire, en cas de victoire électorale, vis-à-vis de l’enseignement privé sous contrat ? La question avait déjà perturbé – avec la guerre d’Algérie – les relations entre FEN et SFIO au moment du Front républicain. Or, le vote de la loi dite « Guermeur » en 1977, du nom du député RPR, rallume la querelle scolaire. Cette loi, qui couronne une série de décisions législatives favorables au secteur éducatif privé, est violemment rejetée par la gauche et les organisations laïques [28] . Dans le même temps, le parti socialiste s’est installé progressivement après le congrès d’Épinay dans des régions (Bretagne, Ouest), qui possèdent un enseignement privé de masse. Les succès électoraux croissants du parti socialiste dans les années 1970 – qui sont une des bases de l’alliance entre FEN et PS – le mettent donc dans une situation complexe [29] . Les médias ne se sont pas privés de souligner le malaise du PS, coincé entre la FEN et ses succès électoraux, c'est-à-dire deux stratégies qui paraissent sur d’autres sujets concomitantes. Comment faire pour ne pas s’aliéner un allié sans gêner sa progression dans des régions à forte école catholique ? La question est d’autant plus complexe que le PCF lui-même alterne entre soutien aux positions de la FEN et séduction [30] vis-à-vis des chrétiens, au nom de l’alliance entre « ceux qui croyaient au Ciel et ceux qui n’y croyaient pas ». La volonté de ne pas froisser une base parfois imprégnée de culture catholique, et le souhait de se développer dans les régions occidentales de la France : le PS n’était-il pas aussi confronté à ce dilemme?

À l’ombre du pouvoir : l’expérience gouvernementale a-t-elle précipité l’éclatement de la relation entre FEN et PS ?

L’alliance à l’épreuve de l’alternance, 1981-1986

La prudence de la FEN vis-à-vis du Programme commun (d’où sa critique de l’endossement du texte par la CGT et la CFDT) s’expliquait par la crainte de se voir liée à une expérience gouvernementale [31] . De ce fait, l’appréciation du projet éducatif du parti socialiste est restée prudente, alors même que la majorité de la FEN s’était organisée pour influencer celui-ci.

L’arrivée au pouvoir du PS en 1981 est accueillie favorablement par l’ensemble des tendances de la FEN (extrême gauche comprise). Les relations entre elles s’apaisent d’autant plus que des ministres communistes entrent au gouvernement. Des anciens de la FEN arrivent aux affaires : Pierre Mauroy, mais aussi André Henry lui-même, qui passe directement du syndicat au gouvernement. Ce passage est d’ailleurs diversement apprécié au sein de la Fédération, qui craint une assimilation entre elle-même et le pouvoir. Or, la FEN est incapable d’imposer ses militants au sein des cabinets. Au contraire, elle craint l’influence du SGEN-CFDT dont un des militants, Jean-Louis Piednoir, prend la tête du secteur Éducation du parti socialiste entre 1981 et 1984. L’influence de ce syndicat et de la « deuxième gauche » semble d’ailleurs si importante dans le cabinet d’Alain Savary que les dirigeants de la FEN s’en émeuvent. Jusqu’en 1983, la FEN se reconnaît globalement dans la politique du gouvernement. Elle ne proteste pas contre les réformes menées par Anicet Le Pors au sein de la fonction publique, qui affaiblissent la représentativité syndicale de Force ouvrière (la FEN restant première de la fonction publique). Cette évolution est lourde de conséquences, car André Bergeron, secrétaire général de FO, n’a de cesse de chercher à restaurer son influence chez les fonctionnaires, une base traditionnelle de sa confédération. La FEN proteste modérément contre les tournants de la rigueur en 1982-1983. Elle est surtout divisée sur la politique scolaire à mener : de durs conflits internes surviennent sur la question des instituteurs enseignant en collège (les « PEGC ») dont le gouvernement Barre avait arrêté le recrutement mais que la gauche a relancé. En effet, les PEGC, syndiqués par le SNI, étaient un élément central du maintien de la majorité socialisante au sein de la FEN, ce que ne pouvait accepter Unité et Action et le SNES. Ces affrontements syndicalo-pédagogiques se multiplient. Ils s’étendent aux « missions » mises en place par Alain Savary (Mission Prost pour le lycée, Mission Legrand pour le collège, Mission de Peretti pour la formation des enseignants). Les affrontements entre SNI et SNES se cristallisent avec pour point de divergence stratégique, pédagogique et syndical le premier cycle du secondaire. Quel enseignant (instituteur ou professeur) doit enseigner en collège ? Au final, la FEN apparaît donc impuissante à influencer de manière unitaire et cohérente les politiques éducatives, le SGEN-CFDT étant crédité d’une capacité d’attraction plus forte, ainsi son influence dans la mise en place d’une de ses thématiques, les politiques éducatives prioritaires [32] .

Cette incapacité à peser sur la politique éducative du gouvernement à majorité socialiste se traduit encore plus dans la « question scolaire », dossier sensible pour le gouvernement socialiste de 1981 à 1984. En effet, François Mitterrand est prudent sur les tensions autour du sujet, sensibles dès avant 1981. Il affirme plusieurs fois vouloir « convaincre, non contraindre ». Son programme est officiellement celui d’un grand service public éducatif (le SPULEN [33] ) intégrant les établissements sous contrat. Alain Savary propose à deux reprises, lors du conseil des Ministres du 4 août 1982 [34] , puis sous la forme d’un projet de règlement le 20 octobre 1983 [35] , une solution de compromis abandonnant les propositions du PS, avec l’appui de la présidence, ainsi que de la direction du parti [36] . Cette solution propose un renforcement du contrôle public sur les établissements privés, ainsi qu’une architecture complexe décentralisant radicalement le système éducatif. Elle est violemment rejetée par la FEN, ainsi que par les organisations laïques, qui craignent autant l’abandon des promesses du PS (la nationalisation des établissements sous contrat) qu’une décentralisation éducative poussée. La minorité communisante Unité et Action est sensiblement moins hostile à la modération de la démarche d’Alain Savary sur la question scolaire [37] . De fait, comme le soulignent Véronique Aubert, Alain Bergounioux, Jean-Paul Martin et René Mouriaux [38] , la FEN a sous-estimé sa faiblesse dans l’opinion publique, là où la direction socialiste a rapidement compris l’évolution de l’opinion vers « la liberté de choix ». Ici, la FEN s’est heurtée à la transformation du PS en parti de pouvoir, abandonnant dès 1981 ses engagements en faveur de la nationalisation de l’enseignement privé (qui étaient aussi ceux de la FEN), dès lors qu’ils étaient en porte-à-faux avec l’opinion. Les dirigeants socialistes, Alain Savary en tête, avaient en effet mesuré l’impopularité du projet, au travers de sondages. A contrario, la mobilisation des partisans de l’école privée a été sous-estimée, voire niée par la FEN. Le retrait en juillet 1984 du projet Savary, déjà en deçà de l’aspiration des organisations laïques, précipite la défaite de la FEN. Sur le sujet identitaire de la laïcité, elle n’a pas été capable d’imposer un programme qui était pourtant initialement celui du PS lui-même.

Cette défaite laisse selon l’expression du secrétaire général Jacques Pommatau (1981-1988) « KO debout » les militants de la FEN [39] , et accélère la crise de l’organisation. En effet, c’est l’ADN laïque de l’organisation qui est remise en cause. Cependant, il faut souligner que le retrait du projet d’Alain Savary était dans la suite d’autres échecs. Le projet d’École fondamentale n’avait pas été appliqué, les réformes pédagogiques menées ont été plutôt portées au crédit du SGEN. Le projet idéologique de la FEN était doublement en échec : son identité laïque subit le retrait du projet Savary, son programme éducatif n’est pas appliqué dans ses axes forts.

Cet échec est concomitant d’une régression numérique de la FEN. Touchée par la désyndicalisation, elle voit dans les années 1980 une modification des rapports de force entre SNI, qui voit ses effectifs fondre, et le SNES, lui aussi touché par la désyndicalisation mais qui la compense en partie par la massification de l’enseignement secondaire. Le tableau suivant souligne la modification progressive des rapports de force, qui menace la prééminence de la majorité socialisante (liée à la puissance numérique du SNI).

 Évolution des effectifs de la FEN, du SNI et du SNES, comparaison des chiffres pour les années 1979 et1989

Surtout, le compromis dans le syndicalisme français depuis l’après-guerre (la FEN comme représentante légitime de l’Éducation nationale) a souffert des modifications de représentativité au sein de la fonction publique (réformes d’Anicet Le Pors). Jusque-là, les deux confédérations FO et CGT avaient globalement respecté – à défaut de l’apprécier – la dévolution du champ de syndicalisation de l’Éducation nationale à la FEN. Ce compromis fondait l’originalité et la représentativité de la FEN, même si des voix à FO s’étaient déjà montrées critiques de ce choix qui la privait d’une grande partie de la fonction publique.

Dès 1984, quelques mois après la crise scolaire, Force ouvrière rompt ce consensus et relance la syndicalisation des personnels enseignants en son sein. FO présente des listes aux élections professionnelles de l’Éducation nationale de décembre 1984, face à une FEN déstabilisée par la défaite du camp laïque. Si l’effet de cette offensive est variable (fort dans le secondaire, plus limité dans le primaire), il montre que la « forteresse enseignante » est affaiblie. De plus, FO prône un projet éducatif traditionnaliste, qui n’est pas sans rappeler la rhétorique de Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de l’Éducation nationale. Réhabilitation du savoir et idéalisation de « l’école républicaine » en sont les idées-forces. Le climat idéologique régnant sur les questions éducatives change en 1984, avec la multiplication de libelles à succès, par exemple celui de Jean-Claude Milner, De l’École [40] , qui visent certes le SGEN-CFDT, mais touchent aussi la FEN. En son sein, Monique Vuaillat, désormais dirigeante unique du SNES, porte l’offensive contre une fédération accusée de soutien au gouvernement socialiste. Les accusations de complaisance sont d’autant plus fortes que les dirigeants de la FEN, notamment Jacques Pommatau et surtout Yannick Simbron (dirigeant de la FEN de 1988 à 1991), restent modérés dans leurs critiques de la « rigueur » après le tournant de 1983. Selon Laurent Batsch [41] , la FEN apparaît – plus encore que la CFDT d’Edmond Maire – comme la structure syndicale « compréhensive » envers la majorité socialiste, privilégiant la négociation aux formes plus revendicatives d’action.

L’expérience gouvernementale du PS a donc certes mis à l’épreuve sa relation avec la FEN, mais elle a surtout précipité l’affaiblissement idéologique, matériel et stratégique de la Fédération. Concurrencée par d’autres forces syndicales, ayant perdu une importante bataille sur ce qui constitue sa culture – la laïcité –, elle subit d’autant plus la désyndicalisation qu’elle représentait jusque-là un cas très spécifique en France – avec la police par exemple – de syndicalisation de masse. Les deux organisations ont une divergence structurelle inverse : affirmation du statut gouvernemental pour le PS – qui n’exclut pas malaise interne et fluctuation des effectifs [42]  –, affaiblissement multiforme pour la FEN.

La relation entre FEN et parti socialiste : entre tentative de « recomposition syndicale » et crise croissante de la Fédération (1986-1992)

La défaite électorale de la gauche en 1986 entraîne l’arrivée de René Monory au ministère de l’Éducation nationale. Celui-ci prend une décision fondamentale pour les équilibres au sein de la FEN, la suppression du recrutement des PEGC. Cette décision entraîne le repli du SNI sur l’école primaire, le SNES pouvant à terme syndiquer tous les enseignants du secondaire. De plus, René Monory tente d’établir un nouveau statut, le « maître-directeur », un directeur d’école aux pouvoirs renforcés. Ces réformes affaiblissent la majorité de la FEN, confrontée à partir de 1986 à l’émergence de nouveaux mouvements sociaux (mouvements étudiants face aux réformes universitaires, SOS Racisme, coordinations de salariés sous le gouvernement de Michel Rocard) sur lesquels elle a peu de prise. La chute des effectifs se poursuit, affectant l’ensemble des syndicats de la FEN.

Cet effritement pousse la Fédération à éviter ce qui lui apparaît être l’erreur de 1981, l’absence d’un contrat de gouvernement avec la majorité socialiste. Elle trouve dans le nouveau secrétaire national du PS à l’Éducation, Laurent Fabius, un interlocuteur favorable à une telle négociation. Celui-ci a pu mesurer, en tant que Premier ministre, l’attitude modérée de la FEN. De même, le soulignant, lors du congrès de La Défense en 1991, il souhaite renforcer les liens avec le monde syndical. Entre 1986 et 1988, une équipe issue du SNI, avec le soutien de la direction de la FEN, négocie avec le secteur Éducation du PS un véritable agenda politique. Celui-ci comprend une transformation du système éducatif, avec l’égalité des corps enseignants du primaire et du secondaire (la « revalorisation »), ainsi qu’une transformation du métier enseignant (« travailler autrement »). Cette discussion montre la proximité entre les majorités du parti et du syndicat, qui convergent dans un réformisme affiché n’excluant pas des évolutions fortes du modèle éducatif hexagonal [43] . Les propositions débouchent sur une prévision d’effort budgétaire important (près de 40 milliards de francs) qui justifie une modification des métiers de l’Éducation nationale pour la direction de la FEN. Parallèlement, celle-ci s’intéresse à ce qu’elle qualifie de « recomposition syndicale », idée lancée par son secrétaire général Jacques Pommatau en janvier 1986. Face à la CGT qui suit le durcissement du PCF, la direction de la FEN prend contact avec les syndicats de la fonction publique restés autonomes (FASP pour la police, SNUI pour les impôts [44] ) ainsi qu’avec certains dirigeants de FO et de la CFDT. En effet, en 1986-1988, la succession ouverte d’André Bergeron et d’Edmond Maire suscite des conflits internes intenses. Certains candidats en lice permettent à la majorité de la FEN d’imaginer un rapprochement des syndicats réformistes face à la CGT. Au sein de FO, la majorité de la FEN soutient Roger Pitous, face à l’autre prétendant à la direction, Marc Blondel.

Les opposants à la direction fédérale, Unité et Action en tête, dénoncent une entreprise de constitution d’un syndicat social-démocrate, lié au PS et abandonnant le terrain revendicatif [45] . En l’état actuel des archives, rien ne prouve que le parti socialiste ait participé à l’opération tentée par la FEN ; il est probable qu’il y ait été favorable. Les deux stratégies, partisane et syndicale, se différencient, malgré des résonances autour de la constitution d’un pôle syndical réformiste. La direction de la FEN fait donc un triple pari stratégique durant les années 1986-1988 : elle suppose la victoire électorale de la gauche et une recomposition du champ syndical français avec le regroupement des syndicats réformistes (dont la FEN, la CFDT, et une partie au moins de FO), et enfin elle postule que les résultats des négociations entre FEN et PS engagent le futur gouvernement de gauche. Si le premier pari se réalise, les deux autres ne le sont pas. En effet, l’arrivée de Marc Blondel en février 1989 à la tête de FO marque un coup d’arrêt à la recomposition syndicale. Si Jean Kaspar (à la tête de la CFDT de 1988 à 1992) et Nicole Notat qui lui succède en 1992 maintiennent les liens avec la FEN, ils restent réservés sur le projet de pôle réformiste, dont l’opportunité semblait se réduire.

D’autre part, l’arrivée au ministère de l’Éducation nationale de Lionel Jospin, en conflit désormais ouvert avec Laurent Fabius pour la succession de François Mitterrand, rend caduques les négociations entre FEN et PS. Lionel Jospin ne souhaite ni appliquer le plan de son rival, ni prendre position en faveur de la majorité de la FEN (deux positions étant liées, tant cette dernière apparaît « fabiusienne ») [46] . Son refus de relancer le recrutement de PEGC modifiés en « professeurs des collèges » satisfait le SNES, mais est un choc pour la majorité de la FEN. Cette décision, acquise en février 1989 pour le ministre de l’Éducation nationale, est une manière de se dégager des enjeux internes de la FEN, et de prendre le contre-pied des propositions fabiusiennes. Or, la fin du « professeur des collèges » condamne la direction socialisante de la FEN à perdre le contrôle de la Fédération : le SNI, en chute libre en termes d’effectifs, n’a plus un poids suffisant pour offrir une majorité stable à la FEN. Privé des enseignants de collège, il est en effet inexorablement condamné à être rattrapé par le SNES, dont le champ de syndicalisation progresse (cf. schéma n° 3). Paradoxalement, c’est un gouvernement à direction socialiste qui précipite la crise de la FEN, notamment en fixant un rapport de force démographique défavorable à la majorité socialisante (expansion du secondaire, disparition assumée des PEGC). Après 1989, le SNI est le dernier syndicat enseignant soutenant la majorité de la FEN.

Le parti socialiste lui-même, balkanisé durant la période 1988-1993 – avec pour point d’orgue le congrès de Rennes en 1990 – n’est plus capable de structurer ses rapports avec une FEN en crise. L’affrontement entre fabiusiens et jospiniens pousse chaque courant à chercher le soutien d’une fraction de la fédération. Le délitement de la FEN, qui se traduit par l’augmentation du nombre de syndicats hostiles à la direction, se précipite. L’absence de soutien politique et l’échec du pari syndical (la « recomposition ») encouragent les dirigeants de la FEN dans une stratégie de radicalisation : le SNES – ainsi que le syndicat des professeurs de sport SNEP – est exclu de la FEN en 1992. Alors que le PS reste divisé par le congrès de Rennes, la Fédération de l’Éducation nationale perd près de 40% de ses adhérents lors des départs et exclusions de 1992, une saignée dont elle ne se remet pas. C’est la fin de la relation entre le PS et la FEN en tant que première force syndicale du monde enseignant, puisqu’elle est rapidement supplantée par la nouvelle Fédération syndicale unitaire (FSU), fondée par les exclus et les démissionnaires de la FEN. L’année 1993 est à ce titre symbolique : à l’effondrement électoral du parti socialiste lors des élections législatives répond la défaite de la FEN aux élections professionnelles de décembre face à la FSU.

Conclusion

Si l’on voulait conclure de manière provocatrice, c’est moins l’absence de liens entre parti et syndicat qui a joué dans la relation entre PS et FEN (et sa crise) que l’intensité de ceux-ci du congrès d’Épinay à l’éclatement de la Fédération. Les deux organisations ont divergé sur cette période : en 1971, un PS encore faible matériellement et politiquement avait besoin d’une FEN riche, puissante et en situation de quasi-monopole dans son domaine de syndicalisation. Vingt ans plus tard, le tableau s’est inversé : la FEN a perdu une partie importante de ses troupes, mais aussi de sa capacité d’influence, là où le PS est devenu un parti de gouvernement. Ce rapport de forces a lourdement pesé sur les interactions qui ont existé entre champ partisan et champ syndical. En 1992, la FEN en crise n’avait plus les moyens d’imposer ses vues au parti socialiste, resté largement en dehors de la crise de la fédération.

De plus, la relation, malgré – ou du fait ? – de son intensité, a été tardivement définie. Dans les années 1970, PS et FEN partageaient des références communes (plan Langevin-Wallon, laïcité, culture politique républicaine au sens large) sans conceptualiser l’alliance entre les deux organisations, qui étaient liées à une stratégie commune. C’est après l’expérience gouvernementale de 1981-1986 qu’est esquissée une alliance plus formalisée. Le souhait tardif de certains dirigeants du PS d’avoir un relais syndical se heurtait à la désyndicalisation du salariat français [47] . Entre tentation sociale-démocrate (un syndicat correspondant à un parti) et convergences stratégiques bien comprises, les raisons profondes de l’alliance ont évolué entre deux champs de force, la proximité historique qui n’avait pas besoin d’être explicitée et la stratégie organisationnelle. Au final, le PS a donné la priorité à sa constitution en tant que parti de gouvernement, qui primait le maintien de la relation avec la FEN. Sur les sujets cruciaux de la relation (programme éducatif, laïcité scolaire, clivages corporatifs entre enseignants), le parti socialiste a privilégié des solutions affaiblissant la majorité de la Fédération, dont la cohésion était sa reconnaissance dans le socialisme réformiste. Ce n’est pas le moindre des paradoxes qui ont présidé aux rapports de la FEN et du PS.

Annexe : La FEN, un rapide descriptif

La FEN est la principale organisation de l’Éducation nationale et de la Fonction publique de 1946 à 1992. Elle regroupe jusqu’à une cinquantaine de syndicats, sur près de huit ministères. Son pic de syndicalisation se situe en 1976, à près de 550 000 adhérents. La FEN s’est transformée progressivement dans les années 1990 en UNSA (Union nationale des syndicats autonomes). Les principaux syndicats sont pour la période 1971-1992 :

  • le Syndicat national des instituteurs (SNI) devenu SNI-PEGC en 1976 ;
  • le Syndicat national de l’enseignement secondaire (SNES) ;
  • le Syndicat national de l’enseignement technique (SNETAA) ;
  • le syndicat national de l’enseignement supérieur (SNESup) ;
  • le Syndicat national des agents de l’Éducation nationale (SNAEN).

La FEN est structurée en tendances qui organisent la démocratie et le pluralisme internes :

  • la tendance majoritaire dite « autonome », puis Unité, Indépendance et Démocratie (UID) à partir de 1971, de tendance socialisante ;
  • la tendance « Unité et Action » (le nom apparaît en 1967), de tendance communisante mais comprenant de nombreux non-communistes ;
  • la tendance « École émancipée », d’extrême gauche. Elle éclate après 1968 entre les partisans de la LCR et partisans de l’OCI ;
  • d’autres tendances comme « Autrement » spécifique à l’enseignement technique (syndicat SNETAA) et « Rénovation syndicale » (pro-PSU) ont existé.

Pour citer cet article : Ismail Ferhat, « Le syndical et le politique. Le cas du parti socialiste et de la FEN, des années 1970 au début des années 1990 », Histoire@Politique. Politique, culture, société, n° 13, janvier-avril 2011, www.histoire-politique.fr

Notes :

 [1] Alain Bergounioux, Gérard Grunberg, L'ambition et le remords. Les socialistes français et le pouvoir (1905-2005), Paris, Fayard, 2005.

 [2] Rémi Lefebvre, Frédéric Sawicki, La Société des socialistes, Paris, Édition du Croquant, 2006.

 [3] Pour un exemple d’une analyse à cheval entre champ partisan et champ scientifique, cf. Hugues Portelli, Le Socialisme français tel qu’il est, Paris, PUF, 1980.

 [4] Henry Rey, La Gauche et les classes populaires. Histoire et actualité d’une mésentente, Paris, La Découverte, 2004.

 [5] CERES : Centre d’études, de recherche et d’éducation socialiste.

 [6] Alain Bergounioux, Force ouvrière, Paris, PUF, 1982.

 [7] Gilles Morin, « Les socialistes et la société française. Réseaux et milieu », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n° 96, octobre-décembre 2007, p. 47-62.

 [8] La FEN est la principale organisation de l’Éducation nationale et de la Fonction publique de 1946 à 1992. Elle regroupe jusqu’à une cinquantaine de syndicats, sur près de huit ministères. Pour plus de détails sur sa composition, cf. le descriptif figurant en annexe.

[9] SNI : Syndicat national des instituteurs ; SNI-PEGC : Syndicat national des instituteurs-Professeurs d’enseignement général de collège ; SNES : Syndicat national de l’enseignement secondaire.

 [10] La majorité de la FEN interdisait le cumul des mandats électoraux et syndicaux, mais n’interdisait pas des activités partisanes aux militants et élus syndicaux actifs.

 [11] SNETAA : Syndicat national de l’enseignement technique action-autonome.

 [12] FCPE : Fédération des conseils de parents d’élèves. Fédération de parents d’élèves proche de la gauche, née en 1947 avec le soutien du SNI.

 [13] SGEN : Syndicat général de l’Éducation nationale.

 [14] Entretien avec Guy Georges, secrétaire général du SNI de 1976 à 1983, 17.07.2009.

 [15] Données tirées par Guy Brucy, Histoire de la FEN, Paris, Belin, 2003.

 [16] Henri Aigueperse et Robert Chéramy, Un syndicat pas comme les autres : le SNI, Paris, Sudel, 1990.

 [17] Cf. notamment les témoignages recueillis lors du colloque Alain Savary, publiées dans Serge Hurtig (dir.), Alain Savary : politique et honneur, Paris, Presses de Sciences Po, 2002.

 [18] Conseil national de la FEN du 8 septembre 1972, dans Enseignement public (revue de la FEN), n° 1, septembre 1972 (cf. notamment l’intervention de Daniel Renard, militant Unité et Action et membre du PCF).

 [19] Déclaration de Pierre Juquin (cité par Le Monde, 20 octobre 1973).

 [20] Le projet d’École fondamentale est défendu par le SNI ainsi que par une large partie de la majorité socialisante de la FEN. Cependant, au sein du SNES et du SNESup, des militants Unité-Indépendance-Démocratie (UID) étaient réservés sur ce projet.

 [21] Tiré de Guy Brucy, op. cit.

[22] CCOMCEN : Comité de coordination des œuvres mutualistes et coopératives de l’Éducation nationale.

 [23] Rappelons ainsi que l’actuel siège du parti socialiste rue Solferino était auparavant celui par la FEN.

 [24] Déclaration d’André Henry (secrétaire général de la FEN, 1974-1981 puis ministre du gouvernement de Pierre Mauroy) pour la majorité fédérale, l’Enseignement public, n° 3, novembre 1973.

 [25] Jacques Ozouf, « la bataille des enseignants », Nouvel Observateur, 26 novembre 1973.

 [26] Revue Ecole et Socialisme n° 1, décembre 1975. Le directeur de publication est René Teulade, dont le parcours est révélateur. Cadre de la FEN, il devient ensuite sénateur du PS.

 [27] L’Humanité, 23 Mai 1975.

 [28] Henry Rey, La gauche et les classes populaires. Histoire et actualité d’une mésentente, Paris, La Découverte, 2004.

 [29] Guy Brucy, op. cit.

 [30] Cf. par exemple le témoignage autobiographique de Pierre Juquin, De battre mon cœur n’a jamais cessé, Paris, L’Archipel, 2006.

 [31] Cf. l’intervention de James Marangé, secrétaire général de la FEN (1967-1974) au Conseil national de la FEN du 8 septembre 1972, dans Enseignement public (revue de la FEN), n° 1, septembre 1972.

 [32] Cf. la circulaire EN n° 81-238 du 1er juillet 1981 « relative à la création des zones d'éducation prioritaire ».

 [33] SPULEN : Service public unique et laïque de l’Éducation nationale.

 [34] « Communication du ministre de l’Éducation nationale, conseil des ministres du 4 août 1982 », Centre d’histoire de Sciences Po, Archives Alain Savary (3SV).

 [35] Projet du 19.10.1983, Centre d’histoire de Sciences Po, Archives Alain Savary (3SV).

 [36] Communiqué du PS, 20.10.1983, Centre d’histoire de Sciences Po, Archives Alain Savary (3SV).

 [37] Catherine Arditti, « La direction du SNES tentera de concilier rénovation du système éducatif et revendications des personnels », Le Monde, 29 mars 1983.

 [38] Véronique Aubert, Alain Bergounioux, Jean Pierre Martin, René Mouriaux, La Forteresse enseignante. La Fédération de l’Éducation nationale, Paris, Fayard, 1985.

 [39] Jacques Pommatau, « La FEN et la gauche au pouvoir, 1981-1986 », Cahiers du centre fédéral, n° 17, 1996, p. 81-112.

 [40] Jean Claude Milner, De l’École, Paris, Verdier, 1984.

 [41] Laurent Batsch, La FEN au tournant, de l’autonomie à la recomposition, Montreuil, La Brèche, 1987.

[42] Henri Rey, Françoise Subileau, Les Militants socialistes à l'épreuve du pouvoir, Paris, Presses de la FNSP, 1991.

 [43] Philippe Bernard, « la FEN veut unifier l’enseignement et le corps enseignant de la maternelle à la terminale », Le Monde, 5 février 1988.

 [44] FASP : Fédération autonome des syndicats de police ; SNUI : Syndicat national unifié des impôts.

 [45] Interview de Monique Vuaillat par Philippe Bernard, Le Monde, 4 avril 1987.

 [46] Lors du congrès de Rennes, les deux anciens secrétaires généraux de la FEN, André Henry (1974-1981) et Jacques Pommatau (1981-1988), soutiennent la motion portée par Laurent Fabius.

 [47] Jacques Ion, La fin des militants, Paris, Édition de l’Atelier, 1998.

Ismail Ferhat

Ismail Ferhat est agrégé d’histoire, et prépare une thèse à l’IEP de Paris sur le parti socialiste et le monde enseignant entre 1971 et 1992.

Mots clefs : syndicalisme ; enseignants ; parti socialiste SFIO ; social-démocratie ; éducation.

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