Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

La culture économique des hommes politiques à l'épreuve du pouvoir

Coordination : Robert Boyce et Sabine Jansen

Le ministre à l’école du boutiquier : Charles de Lasteyrie

Albert Kéchichian
Résumé :

Lors de son passage au ministère des Finances de 1922 à 1924, Charles de Lasteyrie ne parvint pas à enrayer la (...)

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Le comte Charles de Lasteyrie du Saillant, ministre des Finances de 1922 à 1924, ne jouit pas d’une renommée flatteuse dans les manuels d’histoire. « Pendant la Grande Guerre de 1914-1918, le gouvernement français a financé l'achat d'armements, de munitions et de fournitures logistiques grâce à des emprunts titanesques auprès de particuliers français et de banques étrangères, surtout américaines. En 1919, le traité de paix signé à Versailles prévoyait que les dommages de guerre devraient être payés à titre de réparations par l'Allemagne, jugée principale responsable du déclenchement du conflit. De 1922 à 1924 Charles de Lasteyrie dut arbitrer entre impôts et emprunts, entre dettes et réparations. » Le 26 mars 1924, il posa la question de confiance sur un enjeu technique sans avoir apprécié l’extension circonstancielle de sa majorité, entraînant la chute du gouvernement dont le chef Raymond Poincaré, absent de l’hémicycle, dut démissionner [1] . Quelques semaines plus tôt, Lasteyrie perdit tout crédit chez les opérateurs financiers et fut fortement contesté dans les milieux parlementaires, parce qu’il refusait d’engager une contre-offensive pour contrecarrer les attaques spéculatives sur le franc [2] . Réduisant la tourmente monétaire à une manipulation boursière par des financiers germaniques, Lasteyrie était persuadé que ses mesures d’austérité fiscale sauvegarderaient la confiance des épargnants souscrivant aux bons du Trésor [3] . Certain d’avoir assaini les finances publiques grâce aux majorations d’impôts du « double décime », le ministre des Finances attendait le rétablissement spontané des marchés monétaires et se refusait à envisager de gager un emprunt à l’étranger sur l’encaisse métallique de la Banque de France. C’est la mort dans l’âme que, le 9 mars 1924, Lasteyrie se rallia aux conditions mises par la firme américaine Morgan comme garantie du prêt de 100 millions de dollars, destiné à combattre la spéculation contre le franc [4] . La victoire du gouvernement français, lors de ce « Verdun financier [5]  », fut portée au crédit des banquiers qui jouèrent les éminences grises pour convaincre le président du Conseil Poincaré de contre-attaquer sans attendre [6] .

Né en 1877, pourvu d’une solide formation aux humanités classiques, Lasteyrie était diplômé de l’École nationale des Chartes (formant les archivistes-paléographes), à l’imitation de son père qui y professa avant et après son mandat de député [7] . Licencié en droit, il fut reçu au concours de l’inspection des Finances en 1902, puis quitta la fonction publique en 1909 pour rejoindre le secteur privé, dans divers conseils d’administration puis comme responsable de la succursale de la Land Bank au Caire [8] . Officier d’état-major au début de la Grande Guerre, il devint, le 10 novembre 1915, chef de cabinet de Denys Cochin, ministre d’État puis sous-secrétaire d’État aux Affaires étrangères chargé du Blocus dans les gouvernements Briand jusqu’en mars 1917, puis dans le gouvernement Ribot jusqu’en août 1917 [9] . Après le 11 novembre 1918, Lasteyrie fut désigné délégué du gouvernement français à la Commission d’armistice, puis secrétaire général de la Commission des réparations à la Conférence de la paix [10] . En novembre 1919, il fut élu député de la Corrèze sur une liste de Bloc national s’opposant à une liste radicale et à une liste socialiste. Inscrit au groupe de l’Entente républicaine démocratique à la Chambre, il fut, à partir de 1920, rapporteur général adjoint à la Commission du Budget, puis en 1921 rapporteur général du budget des « dépenses recouvrables ». Le 15 janvier 1922, Poincaré lui offrit le portefeuille des Finances dans son gouvernement [11] .

Quelle était la marge de manœuvre parlementaire de Lasteyrie ? Pouvait-il imposer le rétablissement de l’équilibre budgétaire par un relèvement de la fiscalité et des restrictions dans les dépenses publiques, en particulier la reconstruction des départements dévastés entre 1914 et 1918 et l’indemnisation des dommages de guerre ? Avant son engagement à la ligue nationaliste des Jeunesses patriotes [12] , Lasteyrie a toujours respecté la participation des assemblées représentatives à la confection des lois en symbiose avec les ministres. Dès janvier 1923, il avait proposé une hausse des prélèvements fiscaux de 20 %, mais le cabinet Poincaré lui refusa l’autorisation d’engager la responsabilité du gouvernement devant la Chambre des députés [13] . Condamné à gonfler la dette flottante en raison du rejet quasi unanime de toute mesure de consolidation impérative, Lasteyrie justifia cette politique d’expédients, sûr d’entretenir la confiance par des emprunts à court terme, dont les taux étaient de plus en plus avantageux pour les souscripteurs. L’État pouvait-il renier sa signature et trahir, par une consolidation forcée, la confiance des épargnants, au risque de ruiner les rentiers pour sauver les finances publiques ? Des signaux d’austérité fiscale pouvaient-ils suffire à décourager la spéculation monétaire ?

Spoliation fiscale ou ressources budgétaires de la puissance ?

Comment rester fidèle à ses préceptes doctrinaux, sans se fermer aux accommodements politiques rendant possibles les « diagonales parlementaires » des majorités circonstancielles en régime parlementaire [14]  ? Lasteyrie avait proclamé sa préférence pour les attitudes raisonnables et les compromis négociés, faisant acte de candidature à un portefeuille ministériel dans un cabinet concentrant les républicains de gouvernement. En avril 1921, préconisant des aménagements à la loi du 17 avril 1919 sur les sinistres de guerre, le député Lasteyrie fit un parallèle avec la crispation de la Chambre introuvable, sous la Restauration, car son refus d’amender la Charte de 1814 aurait entraîné la Révolution de 1830 : « Dans la vie, il ne faut jamais se montrer intransigeant [15] . » Par ses votes à la Chambre de 1919 à 1922, Lasteyrie se rangea parmi les députés de la Fédération républicaine les plus intégrés dans les « transactions délibératives », ou conciliations impulsées par des gouvernements s’appuyant sur des majorités larges quoique fluctuantes [16] . Après son retour à la Chambre des députés en 1928, Lasteyrie fut l’une des figures de proue de la tendance modérée de la Fédération républicaine, la plus ouverte aux conciliations du réalisme gouvernemental. Le 24 juin 1928, renonçant à ses espoirs de revalorisation du franc au pair de l’or, il apporta son soutien au gouvernement Poincaré et vota en faveur de la stabilisation du franc, consécration légale de la dévaluation de facto du franc de 80 %, contrairement à François de Wendel [17] . En juillet 1929, il influença plusieurs députés de l’Union républicaine démocratique, afin d’élargir le camp des partisans de la ratification du plan Young sur le règlement des dettes de guerre interalliées, pour éviter que Louis Marin n’imposât sa position intransigeante vis-à-vis des États-Unis [18] .

Lasteyrie a combattu l’institution d’un impôt progressif sur le revenu des personnes physiques avant 1914. Osant une analogie entre monarchie absolue et république parlementaire, Lasteyrie stigmatisait l’arbitraire qui serait inhérent à tout prélèvement assis sur les revenus de la personne physique, synonyme de spoliation inquisitoriale [19] . Asseoir les contributions sur les revenus variables du travail équivaudrait à saper la dynamique régissant la création de richesses. Pour permettre aux humbles laborieux d’accéder à leur tour à la possession d’un patrimoine émancipateur, il faudrait sauvegarder le patrimoine des riches. La modération fiscale serait la condition de la capillarité sociale. L’argument est des plus habiles en cette période de consolidation du pacte social républicain, fondé sur l’égalité des chances et la promotion par le travail et l’épargne [20] . L’impôt assis sur les signes extérieurs de richesses, les « quatre vieilles », est présenté comme le bouclier contre toute restauration de l’arbitraire régalien [21] .

Juste avant la Grande Guerre, lors d’une conférence donnée à l’École libre des sciences politiques, où il a été maître de conférences, Lasteyrie ferraille à nouveau contre Joseph Caillaux qui envisagerait de combattre la fraude fiscale en rendant obligatoire le dépôt en banque de titres ou valeurs étrangères :

« Ce système ne tendrait à rien moins qu’à supprimer dans certains cas la saisine héréditaire et à organiser l’envoi en possession obligatoire. […] Les feudistes du Moyen Âge soutenaient que toute personne venant à mourir se trouvait par là même dessaisie de tous ses biens ; ceux-ci, devenus vacants et sans maîtres, revenaient aux mains des seigneurs qui ne consentaient à les restituer aux héritiers naturels du défunt que moyennant le paiement d’un droit spécial dit de saisine. Pour éviter la perception de ces droits et des mesures vexatoires qui en résultaient, le Tiers État, après de longues luttes, a fini par faire admettre que la transmission des biens entre le défunt et ses héritiers ne souffrait aucune solution de continuité [22] . »

Dans une nation modelée par les références à la Révolution de 1789, il est très habile de discréditer un projet en agitant le spectre de la « féodalité » honnie. Cependant, au Moyen Âge, le droit de « saisine » s’appliquait d’une part aux fiefs nobiliaires que les seigneurs concédaient à leurs vassaux astreints à des services militaires, judiciaires et financiers, et d’autre part à la tenure que le seigneur remettait à son tenancier paysan contre des prestations en nature et/ou en espèces. La tenure noble, concédée en fief, imbriquait étroitement jouissance des revenus et responsabilités de puissance publique, notamment fiscales et judiciaires [23] . La nuit du 4 août 1789 a émancipé le serf de sa sujétion juridique, mais aussi le seigneur de ses obligations publiques. La terre n’est plus qu’un objet que son propriétaire peut vendre ou louer selon son bon vouloir ; elle n’est plus la contrepartie d’une charge d’utilité publique.

Lasteyrie impute à une surenchère démagogique au Parlement la taxation sur les successions, qu’il récuse comme « spoliation », « lois injustes », auxquelles les pères de l’Église dénieraient tout caractère d’obligation [24] . Paul Leroy-Beaulieu est même convoqué pour justifier la « légitime défense » de celui qui dissimulerait ses revenus face à une fiscalité exagérée [25] . La répression de l’évasion fiscale attenterait ainsi aux libertés individuelles, car la France serait « terre de toutes les libertés, des libertés fiscales comme des libertés politiques [26]  ». L’auteur se fonde sur l’étymologie de « franc » qui signifie « de naissance non serve », puis « libre de toute charge fiscale [27]  ». Le polémiste tombe le masque lorsqu’il révèle ses préjugés élitistes :

« [Les Français] répugnent à l’impôt personnel, global et progressif, si dangereux dans une démocratie où le pouvoir est aux mains de la masse qui ne paye aucune contribution directe [28] . »

En 1928, Lasteyrie revient à la charge contre l’impôt sur le revenu, dont le « but [serait] politique » : « donner satisfaction à une clientèle électorale et non point remplir les Caisses du Trésor [29]  ». Les majorités de gauche seraient ainsi asservies aux revendications catégorielles de leur base électorale. Lasteyrie n’en veut pour preuve que « ces hauts salaires payés aux ouvriers des établissements militaires » pendant la Grande Guerre [30] . En fait ces concessions salariales visaient non seulement la pérennisation de la paix sociale pendant le conflit, mais préfiguraient également un nouveau type de relations sociales fondées sur la concertation institutionnalisée pour l’ensemble des entreprises [31] .

Ce type de compromis progressiste, pouvant légitimer une redistribution fiscale, est à l’opposé de la conception pondératrice que Lasteyrie attribue à l’impôt. Dans sa conférence de 1927, il fustige l’accroissement des prélèvements : « L’État va dévorer ainsi la matière imposable [32] . » Les impôts ne doivent pas entraîner de perturbation dans un ordre social dont la stabilité repose sur des agriculteurs piliers de l’inviolabilité de la propriété privée [33] . En pleine tourmente monétaire au printemps 1924, les transactions foncières conserveraient leur stabilité, sans être affectées par le cours du change [34] . Certains syndicats de tendance insurrectionnelle appelleraient à une grève de l’impôt, selon les dires du ministre Lasteyrie qui, en mars 1922, décide des saisies-arrêts sur les salaires en fonction des dispositions d’une loi de 1808 [35] . Dès le 14 avril 1920, le député Lasteyrie vitupère une « grève de l’impôt » chez les ouvriers, tandis qu’il exalte l’honnêteté fiscale des industriels, des commerçants et des bourgeois en général, tous ceux qu’il situe « de notre côté [36]  ».

Le ministre des Finances trouve bien des justifications pour préserver d’un contrôle tatillon les détenteurs de capitaux, même ceux qui frauderaient le fisc. Le coût de ces contrôles lui paraît disproportionné par rapport au surcroît de recettes fiscales à escompter [37] . En outre des enquêtes, perçues comme inquisitoriales, risqueraient de se révéler inopérantes, voire nocives [38] . En 1925, le Cartel des gauches projette de taxer les valeurs mobilières à 15 %, suscitant l’indignation de Lasteyrie, qui n’est plus député après son échec aux élections législatives de 1924 mais qui milite à la Ligue républicaine nationale :

« Depuis les temps mémorables du tiers consolidé et des assignats, les partis politiques s’étaient astreints à maintenir la rente en dehors de leurs discussions ! En déchirant les engagements les plus solennels de l’État, en portant atteinte à l’immunité sacrée de la rente, le Cartel va porter un coup terrible au Crédit public [39] . »

Une telle mesure impliquerait que le gouvernement de Cartel n’honore pas la signature de la France [40] . Or la « dévalorisation du franc » a déjà, en grande partie, ruiné les rentiers puisque, selon Lasteyrie, la rente à 3 % qui valait 105 francs en 1914 ne vaut plus, en 1925, que 47 francs-papier, soit 9 francs-or [41] . Et Lasteyrie de s’exclamer : « Quelle iniquité [42]  ! » De telles manipulations lui paraissent particulièrement néfastes pour la pérennité de l’ordre social :

« Celles qui seront touchées, ce seront les classes moyennes, les meilleures et les plus intéressantes de la société actuelle [43] . »

Pourquoi l’impôt sur le revenu rapporterait-il si peu ? Selon Lasteyrie, il ne bénéficierait certes pas du même consentement que l’income tax britannique, mais pâtirait de la désorganisation des administrations fiscales par la guerre : la moitié des contrôleurs des contributions ont été mobilisés entre 1914 et 1918 et les autres auraient passé la moitié de leur temps « à faire des dégrèvements [44]  ». En 1920, il manquerait, au ministère des Finances, cent treize rédacteurs sur cent trente-neuf ainsi que 10 % des percepteurs [45] . La Cour des Comptes, débordée, serait incapable de vérifier, à elle seule, les comptes des marchés de guerre, ce qui rendrait vitale la création de « commissions judiciaires régionales [46]  ». Bref, le député Lasteyrie préconise, en avril 1920, une véritable réorganisation de l’administration centrale du ministère des Finances : augmentation du nombre de contrôleurs, de percepteurs et de rédacteurs, regroupement des quinze chefs de service autour de trois grandes directions (dépenses, recettes, trésorerie) [47] . Devenu ministre, il a effectivement réorganisé l’administration centrale du ministère des Finances par le décret du 28 juin 1923, jamais abrogé et base de toutes les restructurations survenues depuis lors [48] . Avant de se rallier en janvier 1923 au double décime (hausse de 20 % sur tous les impôts), Lasteyrie se laisse persuader par ses services qu’une meilleure organisation administrative suffirait à augmenter les recettes, en mai 1922 [49] . Pour un libéral conservateur, le gouvernant efficace n’est pas l’innovateur vibrionnant, mais le continuateur pondéré. Il y aurait plus de sagesse à gérer qu’à créer. Toutefois suffit-il d’administrer pour gouverner ?

Lasteyrie doit affronter une situation d’exception : le financement par l’emprunt de la reconstruction des départements dévastés par la guerre dans l’attente du paiement des réparations par l’Allemagne. La République de Weimar ne verse qu’une faible partie de l’indemnisation financière imposée par le traité de Versailles [50] . Le gouvernement français a donc le choix entre quatre solutions, tranchées ou combinées : une substantielle hausse des impôts, une réduction drastique des dépenses liées à la reconstruction, une prise de gage territorial en Allemagne pour la contraindre à verser les réparations, ou une perpétuation de la dette flottante dans l’attente de paiements allemands et dans l’espoir qu’aucun incident ne vienne ruiner la confiance des épargnants. Les deux premières solutions achoppent à un interdit social, tant la nation unanime s’oppose à de nouveaux sacrifices puisqu’elle a déjà payé ce terrible impôt du sang qui lui a donné la victoire. Les deux dernières solutions ont été essayées simultanément, mais leur concomitance s’est révélée contradictoire. La diplomatie du coup de force dans la Ruhr a échoué du fait de la déficience des ressources financières [51] . L’endettement endémique fut le maillon faible d’une politique de la coercition se proclamant intégralement souveraine, car il a offert un flanc découvert à la spéculation contre le franc. Quelle fut la responsabilité spécifique de Lasteyrie dans cet effondrement ?

Il a proposé une hausse des impôts de 20 % (le double décime) dès janvier 1923 au début de l’occupation de la Ruhr. Une telle mesure d’austérité avait quelque chance de désamorcer toute spéculation sur le franc, car un moindre déficit du budget global aurait diminué le poids de la dette flottante et aurait éloigné la trésorerie du plafond de la circulation fiduciaire tel que l’imposait la convention signée avec la Banque de France en 1920. Mais, en février 1923, le Conseil des ministres n’autorisa pas Lasteyrie à engager la responsabilité du gouvernement pour l’imposer aux députés, qui le contraignirent alors à recourir à l’émission de bons du Trésor, bombe à retardement pour les finances publiques [52] . Il fallut bien se résoudre au double décime un an plus tard, mais au plus profond d’une tourmente monétaire qui priva cette majoration de toute efficacité comme gage de rigueur budgétaire. Le sacrifice vint trop tard pour constituer un signe suffisamment crédible aux yeux des opérateurs sur les marchés monétaires.

En 1923, plusieurs stratégies s’opposent au sein du gouvernement et des hauts fonctionnaires, pour déterminer les objectifs de l’occupation de la Ruhr. Lasteyrie contribue à convaincre Poincaré de limiter l’occupation à une prise de gage territorial pour imposer un chantage politique. Il juge totalement extravagante toute implication directe de la France dans la gestion monétaire d’une Rhénanie travaillée par le séparatisme, ce que suggérait le plan inspiré par Jacques Seydoux au ministère des Affaires étrangères [53] . Aspirant à discréditer cette stratégie qu’il juge aventureuse, le ministre des Finances conteste tout profit financier à cet illusoire butin que constituerait une montagne de billets allemands dévalués [54] . Le rapport de forces militaires, favorable à la France, devrait suffire à venir à bout de la mauvaise volonté des Allemands dans le paiement des réparations [55] . Lasteyrie préconise une politique extérieure fondée sur l’imposition de la volonté du plus fort au plus faible : il entend faire triompher les calculs réalistes des intérêts de puissance sur les règles juridiques régissant les traités et négociations diplomatiques [56] . Pourquoi un libéral conservateur a-t-il renversé son ordre classique des priorités pour préférer la volonté politique aux transactions économiques ? À ses yeux les préjudices, subis par la France, la placeraient dans son bon droit, si elle envisageait des ponctions directes sur les richesses allemandes : attribution à la France de propriétés sur des « mines fiscales », participation imposée à certaines affaires industrielles, émission d’emprunts en France dont le service serait garanti par la valeur du charbon livré par l’Allemagne [57] .

En revanche, Lasteyrie refuse de tirer les conséquences de la projection de puissance en Allemagne, dès qu’il s’agit des finances publiques de la France. À ses yeux, la situation d’exception ne doit pas déborder dans la gestion ordinaire de la Trésorerie française. Il s’oppose à toute combinaison financière qui impliquerait une quelconque garantie monétaire de la France à un embryon d’institut d’émission rhénan [58] . Lasteyrie confesse que l’anémie financière de la France ébranle toute défense unilatérale de ses intérêts dans le monde [59] . Il s’oppose à tout usage généralisé du franc sur la rive gauche du Rhin, au nom de la charge insupportable que cela entraînerait pour le Trésor français [60] . Si l’occupation devait dégénérer en gestion directe, l’État français devrait prendre à sa charge de tels frais d’administration que le Mouvement général des Fonds ne pourrait plus rembourser les avances à la Banque de France et se rapprocherait dangereusement du plafonds de la circulation fiduciaire fixé par la Convention avec l’institut d’émission français :

« Je me suis opposé à la circulation du franc en Rhénanie. Je n’ai pas voulu faire d’inflation indirecte. On n’aurait pas de gages à donner à la Banque de France. Des mesures de ce genre auraient une répercussion sur notre change. Cependant des francs circulent en Rhénanie. Ce n’est que de l’inflation forcée : 2 ou 3 ou 400 millions, chiffres que je donne en l’air. Mais alors, ne fait-on pas une certaine émission, me dit-on ? Il y a les Bons de Transports de la Régie. Ce sont des tickets semblables à ceux de la Cie des Omnibus. Il y en a pour 25 millions. Ils sont remboursables, non en francs, mais en transports. Ces bons suppléent à la monnaie divisionnaire. On les achète avec des marks. Ce n’est qu’une petite monnaie d’appoint [61] . »

Lasteyrie s’efforce de convaincre les députés qu’il n’existe aucun risque de création monétaire déguisée, tant que ces bons de transports ne supplantent pas le mark comme instrument de paiement courant en Rhénanie. Si tel devait être le cas, cette quasi-monnaie deviendrait inéluctablement convertible en francs, entraînant la monnaie française dans un cercle vicieux inflationniste. Lasteyrie met en garde le chef de la Mission financière française à Düsseldorf :

« Il vous a semblé qu’il y avait tout intérêt à limiter la circulation effective des billets de la Banque de France. Mais cet avantage ne saurait compenser le grave danger qu’il y aurait à consacrer, sous forme d’un paiement en bons de transport des dépenses du Trésor, le caractère de monnaie véritable de ces derniers instruments. Il n’est pas douteux que, si le Trésor faisait d’une manière courante ses paiements en francs-transport, il lui deviendrait tôt ou tard impossible de refuser le remboursement en francs des bons de la Régie. Ce serait la totalité des émissions de la Régie qui recevrait ainsi une assimilation complète avec les billets de la Banque de France. Pour éviter le décaissement de ces derniers billets, le Trésor français se trouverait responsable d’une circulation fiduciaire beaucoup plus étendue [62] . »

Lasteyrie parvient à convaincre Poincaré de renoncer au plan de Coblence, qui prévoyait la garantie du franc à une nouvelle monnaie rhénane, en raison de la prévisible hostilité de la Grande-Bretagne. De même, le ministre des Finances empêche la création d’un thaler rhénan gagé sur l’or, pour éviter de porter préjudice au franc détaché de sa valeur-or depuis la Grande Guerre [63] .

Le déficit budgétaire rogne les ailes du gouvernement, à tel point que Lasteyrie refuse de dépenser entre 400 et 500 millions de francs pour remettre en activité les usines de la Ruhr [64] . La logique comptable à court terme de Lasteyrie prive l’occupation de la Ruhr des moyens monétaires d’une ponction financière rentable sur le moyen terme. Le ministre des Finances considère qu’il serait insensé d’introduire une monnaie nouvelle sur un territoire sans frontières fixes ni statut politique déterminé. Ainsi l’essor du mouvement séparatiste rhénan lui semble devoir être le préalable et non la résultante d’une réforme monétaire impliquant la France [65] . Cette prudence libérale implique un renoncement de la puissance régalienne à établir les règles qui instituent le marché. Comment les investisseurs privés pourraient-ils prendre des risques, si la puissance souveraine n’octroyait pas au système financier sa garantie, la seule qui puisse fonder en dernière instance les garanties bancaires ? Lasteyrie refuse la garantie de l’État français à une régie rhénane des chemins de fer, au motif qu’il n’y voit pas de rentabilité immédiate et qu’il craint un gros déficit sur le court terme. Ipso facto les établissements financiers français, craignant un risque trop grand, se retirent du projet [66] . L’occupation de la Ruhr a créé une situation exceptionnelle, à laquelle Lasteyrie n’a voulu répondre que par des procédés ordinaires. La force militaire a été sapée par la pusillanimité financière.

Alors que la France doit faire face à des charges budgétaires écrasantes et à une dette publique explosive, son grand argentier ne se soucie que de rester fidèle aux conventions signées par les gouvernements successifs avec la Banque de France, afin de ne pas dépasser le plafond autorisé pour la circulation fiduciaire et de rembourser à tout prix les avances au Trésor effectuées par l’institut d’émission. Lasteyrie communie au songe consensuel d’un retour à l’équilibre de la Belle Époque par une purge déflationniste. Mais comment concilier déficit budgétaire pérennisé, dette flottante croissante et dogme déflationniste intangible [67]  ? Dès le 14 novembre 1922, le directeur du Mouvement général des Fonds, Jean Parmentier, prévient son ministre que ces trois paramètres sont inconciliables et que leur concomitance constitue une bombe à retardement pour la trésorerie [68] .

Le 15 janvier 1924, Lasteyrie et Poincaré présentent un train de mesures administratives et budgétaires, dont la majoration fiscale du « double décime » et un renforcement du contrôle sur les opérations de change [69] . Le 17 janvier, ces dispositions d’austérité sont assorties d’un projet de délégation des pouvoirs législatifs au gouvernement, sous la forme de décrets-lois, en vue d’économies administratives. Pour forcer la main aux parlementaires, le gouvernement Poincaré pose la question de confiance et impose un équivalent de vote bloqué en assimilant le vote positif au ralliement à la bannière électorale du Bloc national autour de Poincaré [70] . La hantise de la banqueroute a donc contraint Lasteyrie à se rallier à cette perturbation temporaire des transactions, tant marchandes que délibératives, qui forment la colonne vertébrale du dogme libéral.

Éthique du débiteur ou nœud coulant de l’endettement ?

Durant les premiers mois de 1922, le ministre des Finances du deuxième gouvernement Poincaré peut se croire à l’abri des embarras de trésorerie du fait de l’abondance de souscriptions aux bons du Trésor [71] . Lors de son arrivée rue de Rivoli, Lasteyrie estime disposer du crédit nécessaire pour oser rendre sa liberté au marché des rentes : l’effet immédiat est de faire monter les cours, du moins dans un premier temps [72] . Mais, vers le milieu de 1922, la « reprise des affaires » impose aux entreprises des besoins de liquidités et conduit les créanciers du Trésor à demander le remboursement des bons de la Défense nationale arrivés à échéance plutôt que leur conversion, si bien que Lasteyrie ne peut éviter des décaissements qu’en recourant à des emprunts à plus long terme et à des taux d’intérêt plus élevés, dérive qui exerce de fortes pressions à la hausse sur le change comme sur les prix [73] .

Lors de ses auditions par la Commission du Budget de la Chambre en mai 1922, Lasteyrie repousse le spectre d’une consolidation forcée, qui imposerait aux créanciers de l’État la conversion de leurs titres remboursables à court terme en titres à long terme. Il récuse de même toute nouvelle convention avec la Banque de France quant au remboursement des avances au Trésor [74] . En libéral consciencieux, Lasteyrie attend un rétablissement spontané du marché de l’argent pour entreprendre un redressement des finances publiques. L’assainissement durable implique conversion, voire consolidation, le ministre en convient volontiers dans le cadre confidentiel de l’audition parlementaire. Mais Lasteyrie se refuse à forcer la main aux créanciers du Trésor, par crainte d’effaroucher des épargnants potentiels, et de se priver des ressources indispensables pour servir les intérêts de la dette publique et rembourser les avances à la Banque, sans jamais dépasser le plafond imposé à la circulation fiduciaire. Le ministre se refuse à des mesures arbitraires, car unilatérales, pour assainir les finances publiques, comme une consolidation forcée par loterie :

« Une pareille opération conduirait purement et simplement l’État à renier sa signature [75] . »

Plus les circonstances sont adverses, plus Lasteyrie limite sa marge de manœuvre à un accompagnement des marchés censés se rétablir spontanément :

« Si nous étions dans des circonstances normales, si j’avais pu faire une opération d’ensemble, je l’aurais faite. Mais de l’avis de tous les techniciens – j’ai consulté tout le monde et l’avis a été unanime – l’opération d’ensemble de consolidation est actuellement impossible. Quand sera-t-elle possible ? Je n’en sais rien. Mais je suis toujours maître de mes bons, […] un moment donné une circulation de bons trop importante, je n’ai qu’à baisser le taux de l’intérêt [76] . »

L’automaticité des mécanismes de la profession bancaire garantirait l’efficacité des mesures de simple accompagnement. Il faudrait même attendre un « terrain assaini » pour rétablir la liberté d’exportation des capitaux :

« Si je croyais la chose possible, je la ferais, mais je voudrais la présenter comme une opération de détail et dire qu’elle est simplement une consécration d’un état de fait [77] . »

L’État ne devrait être que le témoin juridique des ajustements spontanés entre ses besoins de trésorerie et le volume de liquidités disponible chez les particuliers et les établissements financiers. La norme ne devrait être édictée que par les contractants privés et non par la puissance publique.

Dès mars 1923, l’accroissement des besoins financiers du Trésor contraint Lasteyrie à emprunter davantage et à des conditions de plus en plus onéreuses. Le ministre en est réduit à relever les taux d’intérêt des bons de la Défense nationale, car « son compte d’avances à la Banque de France ne lui laissait qu’une marge de quelques centaines de millions de francs [78]  ». Lasteyrie confesse devoir s’incliner devant les calculs mesquins [79] . L’État devrait s’abstenir de toute mesure risquant d’être ressentie comme inquisitoriale par les contribuables. Et le ministre de donner en exemple le projet de Maurice Bokanowski relatif à des coupons détachables pour les déclarations des revenus de valeurs mobilières, actions et obligations. Lasteyrie refuse ce qui inciterait à la fraude fiscale ou à l’évasion de capitaux :

« Le carnet [de coupons] […] atteindra exclusivement les petits contribuables, paysans, ouvriers, petits rentiers, petits commerçants. […] Quant aux gros capitalistes, ils pourront aller toucher leurs coupons à l’étranger, ce que ne peuvent faire les cuisinières et les ouvriers [80] . »

La concordance des intérêts des nantis et des petits fait entrer en consonance le libéral conservateur avec l’ensemble des républicains de gouvernement [81] .

Lors du débat d’austérité fiscale à la Chambre, le 14 février 1924, Lasteyrie invoque les parangons du libéralisme rallié à la République, Léon Say et Maurice Rouvier :

« L’effort à faire au cours des années qui vont venir consistera à essayer de réduire les intérêts de cette dette, qui risquent d’absorber tout notre budget, toutes nos recettes. Cette politique de conversion, ce n’est pas par des amputations, ce n’est pas par des « tiers consolidés » que jamais la France l’envisagera. Nous répudions de toutes nos forces et de toute notre énergie toutes mesures de ce genre. Quelles que soient ces difficultés, la France fera toujours honneur à sa signature. (Applaudissements au centre, à droite et sur divers bancs). L’allégement des charges de notre dette, nous l’obtiendrons par une politique financière de revalorisation du franc, qui nous permettra de pratiquer, dans l’avenir, des conversions. Cette politique financière, c’est la politique de Léon Say, de Rouvier, c’est celle que la Troisième République, au lendemain de ses malheurs de 1871, a pratiquée avec tant d’abnégation et de patriotisme. (Applaudissements au centre et sur divers bancs à gauche) [82] . »

Certes, le ministre des Finances en 1871-1873, Léon Say, parvint à convertir le tribut de guerre, que Bismarck avait imposé au traité de Francfort, grâce aux ramifications internationales de la banque Rothschild [83] . Mais Say n’avait pas à faire face à une dette flottante aussi massive que les gouvernements de Bloc national, épée de Damoclès d’autant plus redoutable que les émissions de bons de la Défense nationale n’avaient pas été suspendues après 1919 et « constituaient une sorte de circulation en puissance [84]  ». Au temps de Say, la dette publique se montait à 11,3 % du produit intérieur brut [85] , alors que la dette publique à la fin de 1923 se montait à 168 % du PIB [86] . Pour pouvoir solliciter des emprunts de conversion à plus longue durée et à taux d’intérêt plus faibles, l’État est censé devoir offrir aux épargnants un cadre monétaire qui leur garantisse la valeur en franc-or 1914 de leur créance. Mais une telle mesure présenterait un coût vertigineux pour le Trésor, car elle impliquerait de réévaluer la dette publique du montant inverse de la dévalorisation du franc papier par rapport au franc-or sur le marché des changes, soit en février 1924 une multiplication par presque quatre en francs constants ! Aucun député de gauche n’a pris la parole pour dénoncer une politique de classe, servant les intérêts de la bourgeoisie rentière. En effet, Lasteyrie s’est placé sous les auspices de deux idéaux consensuels sous la IIIe République : la garantie de la valeur de l’épargne par la stabilité des signes monétaires comme réserves de valeur, la domestication de la puissance publique par des citoyens récusant le dérogatoire et l’arbitraire. Les intérêts des créanciers de l’État sont tenus pour légitimes, car ils sont la garantie d’un progrès social fondé sur l’effort de prévoyance individuelle. Les nantis ne seraient pas les seuls à être lésés ; les petits aussi pâtiraient d’une dévaluation déguisée de leur créance envers le trésor public. De fait, la France de la Belle Époque comptait plus de deux millions de détenteurs de titres de rente [87] . La pérennité de l’ordre social républicain semblait mériter que le gouvernement lui sacrifiât l’assainissement des finances publiques et les ressources de financement des investissements productifs.

Le mot même de « déflation » est revendiqué par le député Lasteyrie dès 1920 :

« Évidemment, je ne viens pas demander une brusque diminution de l’émission de la Banque de France. Il est certain qu’une déflation trop rapide, pour me servir d’un barbarisme à la mode, aurait des inconvénients économiques sérieux [88] . »

L’ancien inspecteur des Finances et directeur de banque d’affaires est tout à fait conscient du risque de contraction brutale de l’activité économique en cas de politique monétaire excessivement restrictive.

La définition de la valeur métallique du franc est un enjeu capital pour l’État censé en faire l’occasion d’un arbitrage entre les divers intérêts catégoriels. La stabilisation du franc ne devrait pas entraîner le sacrifice des épargnants aux intérêts des investisseurs :

« Il faudra trouver le point d’équilibre entre des intérêts contradictoires : une revalorisation excessive compromettrait l’activité économique du pays, porterait atteinte au rendement des impôts – par contre une revalorisation insuffisante imposerait aux classes moyennes, aux retraités, aux épargnants des sacrifices inadmissibles. La France doit s’efforcer de pratiquer une politique de juste milieu [89] . »

Le député Lasteyrie ne dissimule nullement sa préférence pour une revalorisation qui se rapproche, autant que possible, du pair de l’or, sans toutefois y revenir sous peine d’asphyxier le monde de la production industrielle. En 1927, il espère encore un arbitrage un peu plus favorable aux épargnants, afin de dévaloriser le moins possible leurs créances. En 1928, par solidarité avec le gouvernement d’Union nationale de Poincaré, il est néanmoins obligé de voter la stabilisation de jure au montant atteint de facto du « franc à quatre sous », dévalorisé de 80 % par rapport au franc-or de 1914 :

« Est-ce à dire que les républicains nationaux l’aient votée [la stabilisation] d’enthousiasme ? En aucune façon. Bien au contraire, il nous a été profondément pénible d’admettre la déchéance définitive de notre monnaie, de reconnaître officiellement la dévaluation du franc à 0,20. Comment aurions-nous pu méconnaître les conséquences fâcheuses de l’opération sur le sort si digne d’intérêt des petits rentiers, des petits retraités, de tous ces braves gens qui, aux heures de crise, n’avaient pas hésité à faire confiance à l’État et à lui apporter leurs économies [90] . »

Le modèle de la Grande-Bretagne, seule puissance à avoir osé restaurer l’étalon-or, lui semble digne d’admiration, malgré son coût économique et social [91] . En effet de 1919 à 1929, la Grande-Bretagne a souffert d’une grave récession économique engendrant plus d’un million de chômeurs, alors qu’en France une monnaie faible et l’inflation ont stimulé une croissance de l’économie réelle engendrant le plein emploi [92] .

Selon Lasteyrie, les coûts de production ne pourraient rester compétitifs qu’à condition de comprimer inflexiblement les salaires. En 1920 à la Chambre des députés, il préconise très sérieusement des restrictions aux importations d’« objets de luxe » présumés : les automobiles, mais aussi les bonbons et la confiture [93]  ! Lasteyrie veut préserver ce monde de l’échoppe, de la boutique et des champs, pour ses vertus de frugalité et de parcimonie :

« Quelle a été dès lors la différence entre les échéances du Cartel et celles du Bloc National ? La différence, c’est qu’au temps du Bloc National, nous n’avons jamais parlé de nos échéances. Nous avons agi comme des commerçants qui prennent leurs dispositions pour faire face comme ils le peuvent à leurs fins de mois, mais qui se gardent bien d’en faire connaître le montant. Je me suis personnellement toujours refusé à donner des précisions sur les échéances de nos dettes extérieures, car si le public avait su qu’à une date déterminée j’avais à payer tant de livres ou de dollars la spéculation se serait emparée du renseignement et aurait provoqué un mouvement de tension des changes [94] . »

Si, avec le recul, Lasteyrie déclare s’être conformé à ce code du boutiquier pendant son passage au gouvernement, c’est qu’il escomptait en retour une attitude bienveillante des détenteurs de capitaux. Une pareille harmonie de valeurs entre créanciers privés et débiteur public est censée garantir le renouvellement automatique des souscriptions aux bons, préservant par là même le Trésor public de tout décaissement massif ou dépassement du plafond de la circulation fiduciaire :

« Je ne fais aucune difficulté pour reconnaître la supériorité des emprunts à long terme : mais nous n’avions pas le choix. Depuis la fin de 1920, le public se refusait obstinément à souscrire à des opérations à lointaine échéance ; il ne voulait que des bons à court terme. […] Si nous nous étions refusés à suivre les désirs du public, nous n’aurions pu placer aucun de nos emprunts et l’œuvre de reconstitution des régions libérées aurait été immédiatement arrêtée faute de capitaux. […] Malgré cette dette flottante, [84 milliards de francs] presque aussi considérable que celle de la France, l’Angleterre a pu ramener la livre au pair de l’or. Pourquoi ? C’est que, en Angleterre, le crédit de l’État est chose sacrée et que jamais aucun parti politique ne s’est permis d’y porter atteinte [95] . »

Il suffirait donc à la puissance publique de respecter les intérêts pécuniaires de ses créanciers pour se garantir de toute panique, à chaque échéance où se renouvelle la souscription de ses titres :

« D’ailleurs dans un pays qui vit sous un régime normal, l’existence d’une dette flottante est beaucoup moins dangereuse qu’on ne se le figure communément [96] . »

En boutiquier, pondéré Lasteyrie dénonce les dérives prométhéennes des États-Unis, dont la crise de 1920 ne s’expliquerait pas par une politique monétaire trop restrictive, mais par un afflux d’or excessif :

« Le pays devenu trop riche a moins travaillé, a moins produit [97] . »

La logique des vases communicants s’appliquerait à tous les biens, même au métal précieux :

« L’or a perdu une partie de sa valeur. […] C’est une des conséquences de la hausse générale des prix. […] Les pays qui n’ont pas assez d’or, ou qui n’en ont plus, ont émis du papier en surabondance et ce papier a perdu sa valeur. Mais dans les pays comme les États-Unis, il y a actuellement trop d’or, et la loi de l’offre et de la demande a joué. L’or étant trop abondant a perdu une partie de sa valeur et nous assistons au phénomène de sa dévalorisation. (Applaudissements) La dévalorisation des métaux précieux s’est produite à toutes les époques après toutes les guerres [98] . »

La monnaie, métallique ou fiduciaire, ne serait ainsi qu’une marchandise comme les autres. Son cours évoluerait au gré des variations de l’offre par l’institut d’émission et de la demande par les entreprises et les ménages. Les transactions monétarisées ne sont toutefois pas seules à déterminer la valeur d’une monnaie, selon Lasteyrie adepte de la conception réaliste ou métalliste. La définition métallique de la monnaie est le fil directeur de la thèse de l’École des Chartes, soutenue en 1899 par le jeune Charles de Lasteyrie, sur le temporel de l’abbaye Saint-Martial de Limoges au Moyen Âge et sous l’Ancien Régime :

« On a constaté depuis longtemps que, du XIIe siècle à nos jours, le marc, c’est-à-dire un poids constant d’argent fin pesant 245 grammes, a servi à fabriquer un nombre de pièces d’une livre de plus en plus considérable. La livre a donc diminué de valeur, à mesure qu’elle renfermait une moins grande quantité de métal fin, et le numéraire a été proportionnellement déprécié. Ces variations du régime des monnaies ont eu pour conséquence d’amener une hausse, considérable et progressive, des prix de toutes les marchandises. Mais, comme le taux des salaires augmentait dans les mêmes proportions, le prix de la vie renchérit surtout en apparence, et les classes commerçantes ou laborieuses n’eurent en réalité pas à souffrir de l’avilissement des espèces monétaires. Il n’en fut pas de même des rentiers, quelle que fût leur position sociale, qu’ils fissent partie de la noblesse, du clergé ou de la bourgeoisie, ils furent gravement atteints [99] . »

La monnaie n’aurait ainsi pour fonction que de surmonter les coûts de transaction. Sa valeur serait essentiellement intrinsèque. Les tripotages de l’aloi par les monarques du Moyen Âge et de l’Ancien Régime sont mis en parallèle avec la stabilisation Poincaré dévaluant le franc de 80 %, puisque leurs conséquences sociales seraient identiques pour les rentiers, appauvris car spoliés. La rente serait légitime du fait de sa contribution à la stabilité sociale :

« Les cens représentaient sans doute dans le haut Moyen Âge la part du propriétaire dans la récolte d’un champ ou dans le revenu d’une maison. Ils étaient payables soit en argent, soit en nature, et frappaient ce que Ricardo et les économistes appellent la rente foncière. Mais, dans l’un et l’autre cas, ils n’avaient pas été établis d’une façon arbitraire ; ils étaient proportionnels ou à l’étendue du terrain ou à la valeur de l’immeuble [100] . »

La doctrine financière de Lasteyrie se ramène à une théorie « fétichiste » de la valeur : la richesse des épargnants dépendrait de la définition métallique de l’unité de compte. La garantie de la richesse face aux aléas des prix résiderait donc dans l’or, donné pour le fondement ultime de toute valeur. L’ancien inspecteur des Finances et responsable d’une banque d’affaires convient certes que le développement industriel exige une création monétaire à proportion de la création de biens et de services. Le ministre boutiquier n’en est pas pour autant disposé à sacrifier la finance à l’industrie. Faut-il pour autant sacrifier le trésor public sur l’autel de ses créanciers ?

Des gages fiscaux contre la spéculation monétaire ?

Dès ses premiers discours à la Chambre comme député en 1920, Lasteyrie a professé l’articulation entre « question fiscale » et « question des changes » dans le règlement de la « question financière » [101] . Le député modéré pose une équation entre emprunts, impôts et monnaie. Le cours du franc résulterait-il donc de la combinaison de deux paramètres : poids de la dette publique et rendement des ressources fiscales ? Affirmer pareille causalité en public pourrait donner crédit aux Anglo-saxons dénonçant des Français désinvoltes car réticents aux sacrifices fiscaux et laxistes face à leur dette flottante. C’est pourtant ce que laisse entendre le jeune député, qui n’est pas encore confronté aux responsabilités ministérielles et qui ne semble pas bien mesurer l’impact symbolique de certains aveux sur les anticipations des opérateurs financiers. À ce moment, Lasteyrie ne fait pas du taux de change la « résultante » de la « spéculation », en dépit de « certaines opérations inopportunes » de courtiers de change non français ou « de bien fraîche date [102]  ». La dépréciation du franc aurait ainsi pour ressort fondamental le manque d’« effort fiscal » : retard d’une année dans la perception de l’impôt et recours excessif aux emprunts [103] . Au 1er janvier 1920, l’engrenage inflationniste s’expliquerait par la circulation de 37 milliards de francs de billets et le fardeau de 46 milliards de bons du trésor, soit une épée de Damoclès d’un montant de 83 milliards :

« Nos bons du Trésor, surtout les bons à court terme, peuvent être considérés comme de véritables billets de banque à intérêt [104] . »

Peu après son entrée au gouvernement, Lasteyrie met en garde Poincaré contre la tentation de recourir à un emprunt à l’étranger pour rétablir le cours du franc, solution qui lui paraît illusoire tant que ne sont pas réunies les conditions préalables à un assainissement financier durable :

« Il me paraît indispensable de marquer plus fortement qu’un emprunt extérieur ne peut avoir sur la stabilité monétaire d’un pays un effet durable aussi longtemps que n’auront pas été réalisés : 1) La cessation de l’inflation. 2) L’effort sérieux vers l’équilibre budgétaire par la compression des dépenses et l’énergique application d’un régime fiscal vigoureux. 3) La répression des abus en matière d’exportation de capitaux et de placement à l’étranger du produit des exportations. Dès lors, si l’État n’a pas atteint ce stade de sa restauration financière, il ne saurait être question de laisser à sa disposition, sous prétexte de rétablir son change, une partie notable du produit d’un emprunt extérieur. […] Toutefois, il me paraîtrait possible d’indiquer que, même alors, pour certains pays, la stabilisation définitive ne pourra être obtenue que grâce à la disposition d’un actif en or ou en devises étrangères, actif leur permettant de faire face, pendant le premier temps, à des paiements exceptionnels à l’extérieur. Dans le cas où cet actif ne pourrait être constitué avec les ressources de l’État intéressé ou de ses nationaux, un emprunt extérieur devra être envisagé [105] . »

Deux ans avant le « Verdun financier » contre les spéculateurs, Lasteyrie rejette toute contre-offensive sur le marché des changes par le recours à une béquille bancaire étrangère. Si les données fondamentales des finances publiques sont saines ou en cours d’assainissement, la monnaie nationale ne courrait aucun danger de spéculation à la baisse.

Le ministre des Finances sait pourtant que le cours d’une monnaie résulte des anticipations effectuées par les opérateurs financiers. Mais il reste persuadé que ces évaluations relèvent essentiellement d’appréciations objectives quant aux données fondamentales des finances publiques, et non pas de croyances mimétiques sur la circulation d’un mistigri dont la matérialisation dévoile subitement la réalité de la liquidité. En mai 1922 à la Commission du Budget de la Chambre, lors d’un débat sur l’opportunité de restaurer l’étalon-or, Lasteyrie révèle quel rôle il reconnaît aux paris sur le marché des changes :

« M.  Bokanowski [rapporteur général] dit que c’est la question du problème monétaire qui se pose. Notre représentant à Gênes aurait dit qu’on devait s’orienter vers la parité de l’or : est-ce exact ? C’est d’ailleurs bien l’opinion de la Banque raisonnant in abstracto. M. le ministre : "Je crois que vous avez été mal informé : M. Vicœur [ ?] n’a protesté que contre une proposition de stabilisation automatique. Pour des pays comme la France, une pareille politique ne conduirait qu’à la banqueroute. La tenue de nos changes dépend de l’opinion qu’a l’étranger de notre crédit : à ce point de vue, l’Angleterre et les États-Unis nous ont donné des témoignages réconfortants. Je ne demande pas que subitement le franc papier revienne à la valeur du franc or. Ce serait la catastrophe. Notre politique doit être une politique de déflation extrêmement lente. C’est le sens des instructions données à M. Vicœur [ ?]" [106] . »

Lasteyrie est tout à fait conscient du rôle décisif des anticipations effectuées par les financiers anglo-saxons, mais il reste persuadé de la sagesse de leurs estimations. Entre gens de bonne compagnie, il ne saurait y avoir de méprise quant à la signification des signaux envoyés. Le crédit du Trésor français serait ainsi d’autant plus solide et durable que le ministre des Finances aliénerait sa liberté de recourir à des mesures d’exception.

Après son départ du gouvernement et son échec aux élections législatives de mai 1924, Lasteyrie a imputé implicitement la crise monétaire à la démagogie électoraliste qui aurait empêché les gouvernements de Bloc national de réaliser les réformes d’assainissement financier, par un « frein au gaspillage des deniers publics [107]  ». L’austérité budgétaire lui semblait indispensable du « point de vue technique [108]  », mais improbable du point de vue politique : « Le problème financier est dominé, conditionné par le problème politique [109] . » Un an après la chute du gouvernement, qu’il a malencontreusement provoquée, Lasteyrie prend quelques distances avec la délibération parlementaire, préfigurant son engagement à la ligue nationaliste des Jeunesses patriotes. Seule la fermeté du gouvernement aurait pu impulser les mesures d’abnégation fiscale, « pour les imposer au Parlement et les faire accepter par le pays [110]  ». La confiance dans la volonté gouvernante reposerait sur trois paramètres : la répression inflexible des organisations révolutionnaires, la collaboration de toutes les classes par une politique impartiale d’intérêt national et la restauration du principe d’autorité contre « les empiétements du Parlement sur l’exécutif [111]  ».

Lasteyrie tient-il la monnaie pour une simple marchandise, qui ne différerait des objets inertes à consommer que parce qu’elle servirait d’unité de compte et d’instrument de circulation ? La monnaie ne serait alors pas recherchée pour elle-même, mais comme étalon égalisant les valeurs intrinsèques conférées aux diverses marchandises. Le ministre récuse toute légitimité aux interventions asymétriques et discrétionnaires de l’État dans la détermination du prix des biens ou du cours du change. Il conçoit son rôle comme celui d’un notaire qui se limiterait à enregistrer des transactions librement négociées par les partenaires économiques. Mais qui édicte les normes de l’échange marchand ? Si la monnaie n’est que le véhicule neutre de ces transactions, elle n’est recherchée que comme unité de compte et instrument de circulation. Et si la monnaie avait pour principale fonction de garantir la liquidité des richesses ? Et si l’argent servait d’abord à garantir les acteurs économiques contre les aléas du marché [112]  ? En pareil cas, ce n’est pas le crédit qui témoignerait de la confiance, mais c’est la croyance en la confiance qui garantirait le crédit.

Lasteyrie reconnaît pourtant le poids des anticipations des opérateurs financiers sur le cours du franc, de même que leurs répercussions sur le niveau des prix :

« Comme si l’ascension continue des changes n’avait pas, sur le mouvement des prix, une influence bien supérieure à celle d’une augmentation d’impôts ! […] Lorsqu’une surtaxe d’un décime ou d’un double décime est instituée, on proteste ; mais, quand la livre ou le dollar monte de 50 %, comme au cours de ces derniers mois, n’en résulte-t-il pas, sur le prix de toutes choses, de l’alimentation, du vêtement, des objets de première nécessité, une hausse bien plus considérable [113]  ? »

Lasteyrie ne considère donc nullement que la monnaie soit neutre dans les échanges marchands, du fait même de ses incidences incontestables sur le mouvement des prix. Un dérèglement des changes pourrait même provoquer un blocage des relations commerciales :

« Il existe une solidarité économique certaine, indéniable entre les nations [114] . »

Le ministre des Finances assume donc parfaitement l’interdépendance économique et financière entre les pays, mais pas au point de consacrer n’importe quelle manœuvre des opérateurs financiers. Les attaques de financiers étrangers contre le franc ne reposeraient ainsi sur aucun fondement budgétaire ou financier, mais traduiraient des pressions diplomatiques à l’encontre de la puissance occupante dans la Ruhr [115] . Avec le recul, Lasteyrie fustige même « la finance internationale », « ces établissements d’origine germano-américaine », qui auraient tenté de soumettre la France à « une véritable vassalité financière » en la chassant de la Ruhr et en lui forçant la main dans la question des dettes interalliées [116] . Mais si les ennemis de la France refusent de jouer le jeu du boutiquier, pourquoi continuer à faire parade de ce code du ministre « commerçant » ? Si l’État français est en guerre avec une certaine « finance internationale », est-il possible de la vaincre en recourant aux procédures ordinaires d’accompagnement des marchés ? Lasteyrie semble persuadé qu’une guerre financière peut être gagnée par les habituels signaux attestant l’assainissement des finances publiques :

« Comment se fait-il qu’au moment où notre situation financière et économique s’améliore d’une façon indiscutable, nous ayons en même temps un change qui se détériore ? N’y a-t-il pas une sorte d’antinomie certaine entre l’amélioration certaine de notre situation, de l’autre entre la défaveur qui semble peser sur notre change ? […] Le franc n’est pas aujourd’hui coté à sa valeur réelle, il est sous-estimé, et vous allez voir qu’il l’est, non pas pour des raisons financières ni économiques, mais uniquement pour des raisons d’ordre moral, j’allais dire psychologique [117] . »

Le ministre réduit les anticipations mimétiques à des rumeurs malveillantes, l’appât du gain à la mauvaise foi. Une simple campagne d’information est censée suffire à dissiper la méprise des opérateurs de bonne foi, abusés par des spéculateurs hostiles à la diplomatie française :

« Pour tout esprit sincère et impartial, c’est presque déconcertant et cela ne peut s’expliquer que par la poussée que nous recevons de l’étranger. Nous assistons à une véritable offensive contre le change, offensive très savamment menée. […] Entre le 10 et le 20 novembre, mon directeur du mouvement des fonds et moi, nous avons reçu de sept ou huit banques étrangères, anglaises et américaines et même de représentants de succursales de banques étrangères à Paris, des demandes de renseignements tout à fait stupéfiantes sur notre situation. On a paru découvrir à ce moment que nous avions un budget des dépenses recouvrables, que nous empruntions pour l’alimenter, que nous avions des bons de la défense nationale et, sous l’influence d’une propagande hostile à nos idées, on a travaillé à semer la panique et le trouble dans les esprits [118] . »

Comment convaincre des opérateurs étrangers que l’engrenage de l’endettement peut être freiné puis inversé ? Toute la responsabilité du ministre des Finances consiste à lancer des signaux de rigueur budgétaire suffisamment crédibles pour briser la spéculation à la baisse. Mais le projet de loi, déposé en janvier 1924, contenait-il des mesures suffisamment drastiques pour anéantir les rumeurs de laxisme budgétaire et d’insouciance financière ? La complexité de ses modalités techniques n’était-elle pas contradictoire avec une délibération parlementaire suffisamment rapide pour voter le texte dans l’urgence et décourager la spéculation contre le franc ? Le ministre impute la responsabilité de l’échec de ces mesures d’austérité à la lenteur de leur examen par les assemblées parlementaires [119] . Mais, si ce projet avait pour fonction de désamorcer la spéculation sans délai, pourquoi le gouvernement ne s’est-il pas limité à des mesures strictement budgétaires seules à même de représenter un signal intelligible et fiable pour les opérateurs financiers étrangers ? Pourquoi avoir alourdi ce texte de réformes structurelles comme la remise en cause du monopole des allumettes et la délégation au gouvernement du pouvoir de légiférer sous la forme de décrets-lois ? Or le Parlement de la IIIe République fonctionnait comme un tribunal de la Raison en matière de bien public. Les chambres ne pouvaient, sans se discréditer et se dessaisir, trancher, sans débat approfondi et donc prolongé, de questions aussi vitales pour la préservation des services publics et l’équilibre entre les pouvoirs publics.

Le ministre des Finances et nombre de parlementaires connaissent pourtant parfaitement les mécanismes bancaires rendant possible cette offensive monétaire. M. de Tinguy rappelle que les spéculateurs vendent souvent des francs qu’ils ne possèdent pas encore [120] . Chassaigne-Goyon attire l’attention sur l’ampleur de la masse de manœuvre que forment les « francs flottants », mis en dépôt par des étrangers dans des banques françaises, et dont le taux d’intérêt à l’achat constitue le « déport [121]  ». En effet, la panique a été exacerbée du fait des achats à terme de valeurs-or sur le marché français par les spéculateurs, en vue d’obliger les vendeurs français à se couvrir par l’achat des devises étrangères [122] . Les spéculateurs pouvaient ainsi acheter à terme des francs moins cher qu’ils n’en avaient vendu au comptant. Lasteyrie reconnaît volontiers que l’institution d’une cotation à terme a facilité la tâche aux spéculateurs, mais déclare n’avoir pu résister aux pressions des manieurs d’argent désireux de faciliter leur commerce des promesses :

« Vous savez si l’on a insisté pour que j’établisse une cotation à terme ? J’ai longtemps résisté avec mes services qui estimaient que cette mesure serait de nature à faire apparaître des déports. Enfin la Chambre du Commerce extérieur ayant insisté de son côté, disant que cette cotation était pratiquée dans un grand nombre de pays étrangers, nous avons fini par l’organiser. Mais j’estime personnellement que son résultat n’a pas été très heureux [123] . »

Pourquoi Lasteyrie aurait-il refusé la cotation à terme, puisqu’il considère la monnaie comme une marchandise au même titre que les biens et les services de l’industrie et du commerce ? Les incantations à la circonspection seraient l’ultime recours du ministre aux abois :

« Personnellement, je suis, évidemment, hostile aux cotations multipliées comme au cours moyen qui a donné lieu à de grands abus. En fait, le public est toujours renseigné par la fixation du prix haut et du prix bas. Mais nous sommes un peu dans la situation d’un malade qui, ayant la fièvre, passerait son temps, si j’ose dire, à se mettre le thermomètre là où vous savez… (rires). Or, nous faisons cela toutes les cinq minutes [124]  ! »

Les appels au calme ne sauraient rassurer les entrepreneurs devant se protéger contre le risque du change. Les diatribes contre les spéculateurs ne sauraient dissuader les financiers étrangers de réaliser de considérables gains grâce à leurs paris sur la baisse du franc.

Lasteyrie connaissait l’arsenal des techniques bancaires, mais refusait de s’en servir comme d’une arme politique. Savoir n’est pas pouvoir. Encore faut-il vouloir. Le ministre a cru pouvoir administrer les finances publiques, en s’appuyant sur sa connivence professionnelle avec les manieurs d’argent. En se dessaisissant de ses attributs régaliens, il était persuadé de s’attirer les bonnes grâces du monde bancaire. Il avait la conviction de pouvoir toujours compter sur la bienveillance des opérateurs financiers, puisqu’il les autorisait à faire leurs affaires à leur guise, sans que l’État rompe unilatéralement ce pacte des boutiquiers. L’appât du gain se laisse-t-il toutefois entraver par ce code de la pondération et de la circonspection ? Les petits arrangements du temps ordinaire n’ont plus cours en situation d’exception.

Pour citer cet article : Albert Kéchichian, « Le ministre à l’école du boutiquier : Charles de Lasteyrie », Histoire@Politique. Politique, culture, société, n° 16, janvier-avril 2012, www.histoire-politique.fr

Notes :

[1] Édouard Bonnefous, Histoire politique de la Troisième République, tome III : L’après-guerre (1919-1924), Paris, Presses universitaires de France, 1968 (1ère éd. 1959), p. 419.

[2] Stephen Schuker, The End of French Predominance in Europe. The Financial Crisis of 1924 and the Adoption of the Dawes Plan, Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 1976, p. 105-110.

[3] Raymond Philippe, Le Drame financier de 1924-1928, Paris, Gallimard, 1931, p. 32.

[4] Stephen Schuker, op.  cit., p. 110.

[5] L’expression est de Maurice Bokanowski, citée par Bonnefous, op. cit., p. 406.

[6] Stephen Schuker, op. cit., p. 110.

[7] Jean Jolly, Dictionnaire des parlementaires français. Notices biographiques sur les ministres, députés et sénateurs français de 1889 à 1940, Paris, Presses universitaires de France, p. 2142.

[8] Ibid.

[9] Ibid.

[10] Ibid.

[11] Id., p. 2143.

[12] Jean Philippet, Le Temps des ligues. Pierre Taittinger et les Jeunesses patriotes (1919-1944), thèse de l’Institut d’Études politiques de Paris, 1999, Annexes, p. 170.

[13] Stephen Schuker, op. cit., p. 47.

[14] Nicolas Roussellier, Le Parlement de l’éloquence. La souveraineté de la délibération au lendemain de la Grande Guerre, Paris, Presses de Sciences Po, 1997, p. 9-48.

[15] Charles de Lasteyrie, Pour la défense des finances françaises, tome I : 1920-1923, Paris, Plon, 1925, p. 99 (débat à la Chambre des députés du 12 avril 1921).

[16] Nicolas Roussellier, op. cit., p. 139, 148, 154.

[17] Jean Vavasseur-Desperriers, Culture, structures, stratégie d’une organisation de la droite parlementaire entre les deux guerres : la Fédération républicaine de 1919 à 1940, thèse de doctorat d’État de l’université de Lille III, 1999, tome II, p. 343.

[18] Ibid., p. 347-349.

[19] Charles de Lasteyrie, L’impôt sur le revenu sous l’Ancien Régime, extrait de la Revue des Deux Mondes du 1er avril 1910, Typographie Philippe Renouard, 19 rue des Saints-Pères, 1910, p. 19.

[20] Serge Berstein, « La politique sociale des Républicains », dans Serge Berstein et Odile Rudelle (dir.), Le Modèle républicain, Paris, Presses universitaires de France, 1992, p. 192-202.

[21] Ibid., p. 35.

[22] Charles de Lasteyrie, « L’évasion fiscale et le mouvement international des capitaux », dans Angel Marvaud et Henri de Peyerimhof (dir.), Intérêts économiques et rapports internationaux à la veille de la guerre, Paris, Alcan, 1915, p. 231-232.

[23] Éric Bournazel et Jean-Pierre Poly (dir.), Les Féodalités, Paris, Presses universitaires de France, 1998, p. 150-183 et 396-403.

[24] Charles de Lasteyrie, « L’évasion fiscale », op. cit., p. 250.

[25] Ibid.

[26] Ibid., p. 251.

[27] Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, 1993, tome I, p. 827.

[28] Charles de Lasteyrie, « L’évasion fiscale », op. cit., p. 251.

[29] Charles de Lasteyrie, La politique financière, Conférence prononcée le 26 novembre 1927, brochure de propagande de L’Écho de Paris pour la campagne électorale de 1928, Collection jaune, t. VI, p. 8-9.

[30] Ibid.

[31] Adrian Rossiter, Experiments with Corporatists Politics in Republican France 1916-1939, PhD Oxford University, Nuffield College, 1986, p. 15-33.

[32] Charles de Lasteyrie, La Politique financière, op. cit., p. 9.

[33] Ibid.

[34] Archives nationales (Arch. nat.), C 14682, Commission du Budget de la Chambre des députés, 10 mars 1924.

[35] Charles de Lasteyrie, Pour la défense des finances de la France, op. cit., p. 135-136.

[36] Ibid., p. 8.

[37] Arch. nat., C 14682, Commission du Budget de la Chambre des députés, 10 mars 1924, p. 7-8.

[38] Charles de Lasteyrie, Pour la défense des finances de la France, op. cit., p. 190, séance du 23 février 1923.

[39] Charles de Lasteyrie, La Question financière, Discours prononcé à l’Assemblée générale de la Ligue républicaine nationale le 14 novembre 1925, 12 p., p. 7.

[40] Charles de Lasteyrie, Pour la défense, op. cit.

[41] Ibid.

[42] Ibid.

[43] Ibid.

[44] Ibid., p. 9 et 10, séance de la Chambre du 14 avril 1920.

[45] Ibid.

[46] Ibid., p. 14.

[47] Ibid., p. 16.

[48] Les ministres des Finances de 1870 à nos jours, Paris, Éditions du ministère de l’Économie et des Finances, 1992, p. 97-98.

[49] Arch. nat., C 14670, audition de Lasteyrie par la Commission du Budget de la Chambre des députés, séance du 4 mai 1922, p. 5-6.

[50] Jean-Baptiste Duroselle, Histoire diplomatique de 1919 à nos jours, Paris, Dalloz, 1993, p. 62-70.

[51] Stephen Schuker, op. cit.

[52] Georges Lachapelle, Les Batailles du franc. La trésorerie, le change et la monnaie depuis 1914, Paris, Alcan, 1928, p. 82-83.

[53] Stanislas Jeannesson, Poincaré, la France et la Ruhr (1922-1924). Histoire d’une occupation, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 1998, p. 111.

[54] Note de Lasteyrie à Poincaré du 24 août 1923, citée par Jeannesson, op. cit., p. 111.

[55] Archives du ministère de l’Économie et des Finances [AEF], 1 A 388, Copie de la lettre de Lasteyrie à Poincaré, 10 avril 1923.

[56] Stanislas Jeannesson, op. cit., p. 272.

[57] AEF, 1 A 388. Lasteyrie à Poincaré, 10 avril 1923.

[58] Stanislas Jeannesson, op. cit., p. 317.

[59] Note de Lasteyrie à Poincaré du 22 août 1923, citée par Jeannesson, op. cit., p. 317.

[60] Stanislas Jeannesson, op. cit., p. 112.

[61] Arch. nat., C 14679, Audition de Lasteyrie par la Commission du Budget de la Chambre des députés, 14 novembre 1923, p. 17 et 18.

[62] AEF, 1 A 388. Copie de la lettre de Lasteyrie au chef de la Mission financière française à Düsseldorf, 29 octobre 1923.

[63] Stanislas Jeannesson, op. cit., p. 220.

[64] Ibid., p. 318.

[65] Note de Lasteyrie à Poincaré, 22 août 1923, citée par Jeannesson, op. cit., p. 318.

[66] Stanislas Jeannesson, op. cit., p. 365.

[67] Bernard Blancheton, Le Pape et l’Empereur. La Banque de France, la direction du Trésor et la politique monétaire de la France (1914-1928), Paris, Albin Michel, 2001, p. 201-218.

[68] Note de Jean Parmentier à Charles de Lasteyrie du 14 novembre 1922, citée par Georges Lachapelle, Le Crédit public, tome II, Paris, Berger-Levrault, 1932, p. 140-146.

[69] Georges Lachapelle, Les Batailles du franc, op. cit., p. 116.

[70] Nicolas Roussellier, Le Parlement de l’éloquence, op. cit., p. 241-246.

[71] Georges Lachapelle, Le Crédit public, tome II, op. cit., p. 137.

[72] Ibid., p. 136.

[73] Georges Lachapelle, Les Batailles du franc, op. cit., p. 81.

[74] Arch. nat., C 14 670, audition de Lasteyrie par la Commission du Budget de la Chambre, 4 mai 1922, p. 15-17.

[75] Arch. nat., C 14 682, 10 mars 1924, p. 6.

[76] Ibid., p. 128-129.

[77] Ibid., p. 130.

[78] Georges Lachapelle, Les Batailles du franc, op. cit., p. 84.

[79] Lasteyrie, Pour la défense des finances françaises, op. cit., p. 160. Intervention à la Chambre des députés le 23 février 1923.

[80] Ibid., p. 166.

[81] Serge Berstein, « La politique sociale des républicains », dans Serge Berstein et Odile Rudelle (dir.), Le Modèle républicain, op. cit., p. 189-195.

[82] Intervention de Lasteyrie devant la Chambre des députés le 14 février 1924, Journal officiel. Débats de la Chambre des députés, 14 février 1924, p. 731.

[83] Jean Garrigues, La République des hommes d’affaires (1870-1900), Paris, Aubier, 1997, p. 116-117.

[84] Georges Lachapelle, Le Crédit public, op. cit., p. 149.

[85] Michel Lescure, « Le manque de ressources : les années 1880-1935 », dans Maurice Lévy-Leboyer et Jean-Claude Casanova (dir.), Entre l’État et le marché. L’économie française des années 1880 à nos jours, Paris, Galllimard, 1991, p. 265.

[86] Bernard Blancheton, op. cit., p. 167.

[87] Michel Lescure, « Le manque de ressources », dans Lévy-Leboyer et Casanova, Entre l’État et le marché, op. cit., p. 258.

[88] Charles de Lasteyrie, Pour la défense des finances françaises, op. cit., p. 34.

[89] Charles de Lasteyrie, La Politique financière, Conférence de L’Écho de Paris de 1927, p. 56.

[90] Charles de Lasteyrie, La Situation financière de la France au début de 1929, Conférence du 9 mars 1929 pour L’Écho de Paris, brochure d’organisation et propagande, p. 5.

[91] Ibid., p. 5-6.

[92] Robert Boyce, The Great Interwar Crisis and the Collapse of Globalization, Basingstoke (UK), Palgrave Macmillan, 2009, p. 93 et 153.

[93] Charles de Lasteyrie, Pour la défense des finances françaises, op. cit., p. 36.

[94] Charles de Lasteyrie, La Situation financière de la France, op. cit., p. 26-27.

[95] Ibid, p. 25.

[96] Charles de Lasteyrie, La Politique financière, op. cit., p. 25.

[97] Charles de Lasteyrie, Pour la défense des finances françaises, op. cit., p. 35.

[98] Ibid., p. 64. Discours à la Chambre le 9 février 1921.

[99] Charles de Lasteyrie, L’Abbaye de Saint-Martial de Limoges. Étude historique, économique et archéologique précédée de recherches nouvelles sur la vie du saint, Paris, Picard, 1901, p. 76-277.

[100] Ibid., p. 279.

[101] Charles de Lasteyrie, Pour la défense des finances françaises, op. cit., p. 2, discours du 14 avril 1920 devant la Chambre.

[102] Ibid., p. 31.

[103] Ibid., p. 32.

[104] Ibid.

[105] AEF, 1 A 387. Copie de la lettre de Lasteyrie à Poincaré, 19 avril 1922.

[106] Arch. nat., C 14 670, audition de Lasteyrie devant la Commission du Budget de la Chambre, 4 mai 1922, p. 23-25.

[107] Charles de Lasteyrie, Pour la défense des finances de la France, op. cit., 1925, p. XII.

[108] Ibid., p. XI.

[109] Ibid.

[110] Ibid.

[111] Ibid.

[112] Telles sont les hypothèses sur la monnaie comme « fait social total », inspirées de Marcel Mauss et surtout de René Girard, présentées par Michel Aglietta et André Orléan, La Monnaie entre violence et confiance, Paris, Odile Jacob, 2002, p. 97-122.

[113] Charles de Lasteyrie, Pour la défense des finances françaises, op. cit., p. 157, discours à la Chambre du 23 février 1923.

[114] Ibid., p. 123, discours à la Chambre du 9 novembre 1921.

[115] Ibid., p. 189, discours à la Chambre du 23 février 1923.

[116] Charles de Lasteyrie, La Politique financière, op. cit., 1928, p. 44-45.

[117] Journal officiel, Débats du Sénat, 26 décembre 1923, p. 2108.

[118] Arch. nat., C 14 682, audition de Lasteyrie par la Commission du Budget de la Chambre, 4 mars 1924, p. 64-65.

[119] Arch. nat., C 14 682, 10 mars 1924, p. 1-2.

[120] Ibid., p. 165.

[121] Ibid., p. 156-157.

[122] Georges Lachapelle, Les Batailles du franc, op. cit. p. 122-123.

[123] Arch. nat., C 14 682, 10 mars 1924, audition de Lasteyrie par la commission de la Chambre, p. 151.

[124] Ibid., p. 153.

Albert Kéchichian

Albert Kéchichian est professeur agrégé d’histoire affecté à l’Institut d’Études de Paris. Sa thèse de doctorat a été publiée : Les Croix-de-Feu à l’âge des fascismes. Travail Famille Patrie, Seyssel, Champ Vallon, 2006. Il travaille à une histoire comparée des totalitarismes (communistes et fascistes) tant dans leurs genèses que leurs dynamiques.

Mots clefs : emprunts, déficit, épargne, rentiers, spéculation.

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