Histoire@Politique : Politique, culture et société

Sources

Les papiers de Jean Zay. Nouvelles sources d’archives pour l’histoire du début du XXe siècle

Caroline Piketty
Résumé :

Les Archives nationales ont conservé et mis à la disposition du public le fonds Jean Zay (1904-1944), qui (...)

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Les Archives nationales ont été honorées d’accueillir les papiers de Jean Zay plus de soixante ans après son assassinat par des miliciens. Elles gardent déjà en dépôt les papiers de nombreux contemporains de Jean Zay, ainsi ceux de Léon Blum, Vincent Auriol, Georges Mandel ou Édouard Daladier, et elle vient de recevoir ceux de Jacques Chevalier et de Georges Bonnet qui éclaireront l’histoire de la première moitié du XXe siècle.

L’histoire des papiers de Jean Zay

Il n’est pas question ici de retracer la vie de Jean Zay (6 août 1904-20 juin 1944). Juif par son père, protestant par sa mère, franc-maçon, orateur charismatique, homme de droit et d’une grande culture, député du Loiret, Jean Zay a su convaincre le parti radical d’entrer dans le programme du Front populaire.

Départ d'une colonie de vacances en présence de Jean Zay ministre de l'Education nationale et des Beaux-arts. Juillet 1937. Archives nationales, 667 AP 136, n° 175
Départ d'une colonie de vacances en présence de Jean Zay, ministre de l'Education nationale et des Beaux-Arts, Juillet 1937, Archives nationales, 667 AP 136, n° 175.

Ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts de juin 1936 à septembre 1939, il démissionna de son poste pour « partager le sort de cette jeunesse française pour laquelle j’ai travaillé de mon mieux au gouvernement [1]  ». Jusqu’en mai 1940, il fit la guerre en qualité de sous-lieutenant, adjoint au colonel commandant le train de la IVe Armée. Le 19 juin 1940, avec l’accord du colonel Pointout, il quitta son unité pour aller à Bordeaux où les parlementaires étaient convoqués. Avec des parlementaires et des militaires convaincus de pouvoir constituer un gouvernement en Afrique du Nord, il s’embarqua sur le Massilia. Mais le 16 août 1940, il fut arrêté à Rabat par des gendarmes français. Après un simulacre de procès par le tribunal militaire permanent de Clermont-Ferrand, il fut condamné, le 4 octobre 1940, pour désertion en présence de l’ennemi, à la déportation pour une durée indéterminée. Durant ses mois de captivité, à Clermont-Ferrand, à Marseille, et surtout à Riom, il écrivit des lettres, des contes et des notes sur sa vie et son travail de ministre. Son œuvre la plus connue est ce que je pourrais appeler un testament, Souvenirs et solitude, si Jean Zay n’avait pas gardé jusqu’au bout la foi en l’avenir [2] . C’est à Riom que des miliciens vinrent le chercher le 20 juin 1944 pour l’assassiner dans un bois près de Cusset (Allier). Sa disparition fut tragique : victime d’un jugement inique, puis d’un assassinat ignoble, il a été recherché par ses proches des mois durant jusqu’à ce que des chasseurs trouvent par hasard sa dépouille en 1946. Identifié formellement en avril 1948, après l’arrestation de Charles Develle, son principal assassin, il put être enterré, le 15 mai 1948, à Orléans après avoir reçu un hommage solennel à la Sorbonne. L’un de ses amis, René Berthelot, directeur du conservatoire d’Orléans, reprit alors ses propres paroles prononcées à la mort de Maurice Ravel :

« Évoquer [Jean Zay], en dépit des pensées qui nous bouleversent en ce moment, ce sera, désormais et toujours, parler de choses légères et délicieuses, et proclamer, au-dessus du sort contraire, la pure souveraineté de l’intelligence [3] . »

Bien avant d’entrer aux Archives nationales, entre 2008 et 2010, les papiers de Jean Zay ont eu une histoire très vivante. D’abord et avant tout, Jean Zay et son épouse Madeleine, née Dreux (27 novembre 1905-19 septembre 1991), avaient la culture de l’écrit et de sa conservation. De plus, Jean Zay devait avoir conscience de participer à cette aventure extraordinaire du Front populaire et tenait à laisser des traces écrites de cette période inédite. Plus tard ses deux filles, Catherine Martin-Zay, née le 29 octobre 1936, et Hélène Mouchard-Zay, née le 27 août 1940, ont témoigné des mêmes qualités jusqu’au don qu’elles firent aux Archives nationales des papiers de leurs parents. Fils d’un journaliste remarquable, Léon Zay, et d’une institutrice, Alice Chartrain, Jean Zay apprit à lire et à écrire sous la direction vigilante de ses parents. Son éducation, son sens de la synthèse et de l’analyse, qu’il mania dès l’enfance avec brio et drôlerie dans un journal dénommé Le Familier qui en fit un tout jeune reporter de la Grande Guerre, ses études de droit ainsi que ses premiers travaux de journaliste et d’homme politique, tout le conduisit vers une vie dédiée à l’écriture et à l’art oratoire. La correspondance intense de Madeleine et Jean Zay, unis très tôt par un amour léger qui évolua au fil des épreuves vers un amour inconditionnel, atteste leur facilité d’écriture. D’où vient leur indéniable préoccupation de conserver envers et contre tout le moindre feuillet manuscrit ? D’un pressentiment face à leur avenir commun trop tôt écourté ? D’une culture propre à bien de leurs contemporains ? Ce qui est certain, c’est que la disparition tragique de Jean Zay redoubla chez sa veuve le souci de la conservation et de la mémoire. Si le mot n’était pas aussi connoté religieusement, je dirais que les papiers de Jean Zay ont fait figure de reliques dans la maison de Madeleine dès 1945, où s’installa peu après sa fille aînée.

Les différents appartements occupés par Jean Zay tant à Orléans qu’à Paris, ainsi que les années de guerre auraient dû porter atteinte à la préservation de ces papiers. Mais dès l’été 1939, avant de quitter le ministère, Jean Zay mit à l’abri les œuvres d’art qu’il avait acquises dans des châteaux du sud de la Loire. De même ses collaborateurs de la rue de Grenelle, et en particulier son directeur de cabinet, Marcel Abraham, mais aussi Serge Baret, le chef de son secrétariat particulier, et André Gimonnet, cet avocat orléanais très proche de Jean Zay, se préoccupèrent du sort de ses papiers [4] . Il n’empêche que sa double qualité de juif par son père et de ministre du Front populaire l’exposèrent au pillage de ses appartements. Son dernier appartement parisien, rue de Bourgogne, ainsi que son appartement orléanais virent le passage des Allemands : les dossiers du Commissariat général aux questions juives et du Service des restitutions et de la Commission de récupération artistique confirment ces pillages [5] . Mais on ignore encore aujourd’hui si les Soviétiques récupérèrent ensuite ce butin nazi, comme ils le firent par exemple pour les papiers de Léon Blum, de Georges Mandel ou de Victor Basch. En tous cas, dans les papiers restitués par les Russes à la France à la fin des années 1990, je n’ai pas trouvé la trace de documents ayant appartenu à Jean Zay.

Dans l’histoire des papiers de Jean Zay, il est remarquable de noter l’activité inlassable de son épouse, de sa sœur Jacqueline et de ses amis, qui, en lui rendant constamment visite dans sa prison de Riom, prirent le risque de faire sortir de sa cellule des documents importants. C’est ainsi que non seulement une des nouvelles, La Bague sans doigt, qu’il écrivit pendant son emprisonnement fut publiée dès 1942, mais que des notes manuscrites très précieuses sur son activité au ministère de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts passèrent dans la clandestinité et furent même reproduites dans Les Cahiers de l’Organisation civile et militaire [6] . L’exemple le plus frappant tient au manuscrit de Souvenirs et solitude, que Madeleine parvenait, en sortant de la prison, à cacher, feuillets par feuillets, sous le landau de sa fille cadette Hélène : il put être remis à René Juillard, éditeur à Sequana, et publié dès 1946 [7] .

Enfin, dès sa disparition le 20 juin 1944, son épouse veilla scrupuleusement à la conservation de ses papiers pour assurer sa défense dans les différentes procédures judiciaires qu’elle engagea contre les héritiers de Philippe Henriot. Elle entreposa dans une armoire italienne appartenant aujourd’hui encore à la famille les papiers personnels et publics de Jean Zay. À noter qu’à cette époque, la distinction entre la vie privée et les fonctions publiques est extrêmement floue : il est fréquent, et même normal, qu’un ministre détienne chez lui des dossiers importants qu’il juge nécessaires de garder par-devers lui. À la mort de Madeleine en 1991, sa fille aînée Catherine entreposa ce trésor familial dans une chambre à l’étage de la maison ancestrale. J’ai eu la chance de pénétrer dans cet espace qui attestait la ferveur indéfectible d’une fille pour ses parents.

Pour terminer l’histoire de ces papiers, j’ajouterai deux éléments : une découverte fortuite, et les aléas des histoires familiales. En 1992, peu après la disparition de sa mère, Catherine Martin-Zay découvrit dans un des garages de la maison laissé vacant par le départ des derniers locataires, des liasses posées à même le sol, recouvertes de papier journal et pleines de documents remontant pour l’essentiel au Front populaire. Ces liasses, jamais ouvertes par quiconque depuis 1944, nécessitèrent des mesures de désinfection réalisées par les Archives nationales : le don des papiers de Jean Zay par ses deux héritières commença ainsi, dans l’urgence de leur préservation. Le second élément est plus délicat à évoquer de façon objective. J’ai dû faire une dizaine de déplacements à Orléans avant que l’ensemble du fonds Jean Zay n’entre aux Archives nationales. Les premières fois, ces visites tenaient plus du pèlerinage que de l’inspection d’archives. C’est ainsi que les papiers les plus intimes, la correspondance de Jean et de Madeleine, comme les photographies où inévitablement se conjuguent la sphère privée et l’espace public, ne m’étaient pas présentés. Non seulement j’en comprenais très bien les raisons, mais j’aurais été gênée de les parcourir en présence des filles de Jean Zay. Ce n’est qu’à l’extrême fin d’un travail commun, mêlant des compétences archivistiques et la mémoire familiale, qu’à ma grande surprise les filles de Jean Zay m’ouvrirent leurs boîtes les plus précieuses et décidèrent de les confier aux Archives nationales. Certes elles étaient essentiellement motivées par la mémoire de leur père et son histoire encore trop peu connue. Mais j’ai senti aussi chez elles le courage de s’en dessaisir au profit du patrimoine national pour éviter de couper en deux des traces exceptionnelles. Je ne saurais assez leur témoigner de ma gratitude pour la confiance qu’elles ont accordée aux Archives nationales. Ce don précieux était assorti de légitimes conditions : d’abord classer, inventorier et ouvrir au public dès l’année 2010 les papiers de leur père, ce qui fut fait par la publication en mai 2010 de l’inventaire et la tenue, le 8 juin 2010, d’une journée d’études réunissant hommes politiques, historiens et archivistes [8] . Ensuite, et l’opération est en cours, de numériser les photographies, la correspondance de leurs parents ainsi que les papiers de la guerre [9] . Pour toutes les raisons décrites ci-dessus, l’histoire des papiers de Jean Zay est bien une histoire vivante.

La description des papiers de Jean Zay [10]

Les papiers de Jean Zay constituent un ensemble remarquable de documents qui permettent d’aborder la personnalité et la carrière de Jean Zay sous de multiples facettes. Ils sont emblématiques de ce que l’on attend d’un fonds d’une personnalité de son envergure : les différents jalons de sa vie, de la naissance à sa disparition, en passant par son enfance et son milieu familial, sa formation à l’école, au lycée d’Orléans puis à la faculté de droit, son métier d’avocat, sa carrière de journaliste et d’homme politique au sein du parti radical, ses fonctions gouvernementales, son rôle dans la drôle de guerre, son internement d’août 1940 à juin 1944, sa disparition et enfin sa mémoire sont présents et retracés dans tous les supports archivistiques possible, écrits, figurés et audio-visuels. Au total, 150 cartons d’archives représentant 23 mètres linéaires de documents. À travers le prisme de Jean Zay, les années 1930 comme les années sombres sont éclairées de façon exceptionnelle.

Le classement des papiers de Jean Zay reprend le classement-type des fonds d’archives privées. En tête ont été placés les documents strictement personnels (sur l’enfance de Jean Zay, et ses liens épistolaires avec sa famille). Puis six parties chronologiques déroulent la carrière et la vie de Jean Zay, depuis sa profession d’avocat jusqu’à sa disparition le 20 juin 1944. Une partie thématique recouvre la période de juin 1944 à aujourd’hui, soit des enquêtes et procédures judiciaires liées à l’assassinat de Jean Zay jusqu’à la mémoire et le début de l’écriture de Jean Zay par ses premiers historiens. Enfin, pour des raisons spécifiques de conservation, trois parties typologiques rassemblent les photographies, les documents audio-visuels (négatifs, disques, films et cassettes vidéo), et les documents de grand format (revues, dessins et affiches).

L’originalité de la première partie (papiers personnels, 667 AP 1 à 12) tient à la correspondance croisée entre Jean Zay et Madeleine Dreux, qui commence dès 1923, se poursuivra au-delà de leur mariage en mars 1931, et sera particulièrement intense pendant la mobilisation de Jean Zay, de septembre 1939 à juin 1940, et surtout pendant sa captivité d’août 1940 à son assassinat le 20 juin 1944. Sa dernière lettre à son épouse, écrite le 19 juin 1944, alors qu’il vient d’apprendre son transfert de la maison d’arrêt de Riom à la maison centrale de Melun, est souvent reproduite :

« Voici la dernière étape, celle qui sera brève et au bout de laquelle nous nous retrouverons unis et tranquilles dans notre bonheur, avec nos filles. Elle était inévitable… Je pars plein de bonne humeur et de force. Je n’ai jamais été si sûr de mon destin et de ma route… ».

Mais cette lettre n’est qu’un exemple parmi des milliers de courriers échangés. Pour Madeleine, la correspondance est essentiellement l’expression de liens affectueux et familiaux. Jean Zay utilise en revanche des registres différents, alliant l’histoire familiale à celle de la France. En juin 1939, le couple se rend aux États-Unis pour une visite officielle de l’exposition de New York. Un an plus tard, le 8 juin 1940, engagé dans la guerre et juste avant de quitter son unité pour rejoindre Bordeaux, Jean Zay s’exprime ainsi :

« Mon tout petit amour bien aimé, cette nuit, j’ai fait connaissance avec “mon nouveau front”, en allant surveiller l’exécution d’un transport de munitions, à proximité des Boches… Te souviens-tu, mon petit pouillot, qu’il y a un an nous étions à New York. Nous regardions de la fenêtre de l’Astoria les gratte-ciel[s] illuminés ; et ce soir je traverse des villages déserts de la Champagne… Mais ne te tourmente pas. »

La deuxième partie concerne la carrière d’avocat menée par Jean Zay de 1928 à 1936 (667 AP 13 à 21). Elle comprend 288 dossiers d’affaires. Au-delà de ses notes de plaidoirie qui attestent son talent oratoire et son sens de la synthèse, ces papiers illustrent le quotidien de gens en difficulté et la fougue avec laquelle Jean Zay les défend avec la conviction de soutenir des causes justes. Je pense que l’étude systématique de ces documents, ainsi que de ses dossiers d’interventions classés dans la troisième partie consacrée à son travail de député (667 AP 22 à 47), permettrait d’entrevoir déjà les prémices du Front populaire qui donna enfin la parole aux ouvriers, aux artisans et aux syndicats soutenus sans relâche par Jean Zay dès 1928. Ces papiers sont en effet comme un kaléidoscope de vies des années 1930, sur fond de chômage et d’anciens combattants, mais aussi un bouillon d’énergie et d’aspirations culturelles.

Les quatrième et cinquième parties recouvrent les fonctions gouvernementales de Jean Zay, sous-secrétaire d’État à la présidence du Conseil (667 AP 48 à 55), puis ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts (667 AP 56 à 114). C’est sans doute les parties les plus défaillantes du fonds. Certes on y trouve des correspondances précieuses adressées à Jean Zay par des écrivains, des artistes, des hommes de théâtre, de cinéma ou de l’opéra. Néanmoins les dossiers sur la réforme de l’enseignement traités par Jean Zay ne sont pas là, mais dans le fonds de son directeur de cabinet, Marcel Abraham. Plus surprenant encore est l’absence de papiers sur les grandes grèves de 1936, ou encore le silence des documents sur le contexte international et la montée des périls fascistes.

La sixième partie illustre la vie de Jean Zay mobilisé comme sous-lieutenant à l’état-major du Train de la IVe armée (667 AP 115 à 117). Ce court ensemble est à compléter par les correspondances citées plus haut et datées de la drôle de guerre. Il contient également des dossiers attestant que Jean Zay suit la situation politique tout en étant au front.

La septième partie consacrée à l’internement de Jean Zay à Clermont-Ferrand, à Marseille puis à Riom (667 AP 118 à 123) est certainement la partie la plus précieuse et la plus riche. Ces quatre années de captivité sont un temps de réflexion, de lecture, d’écriture et de solitude pour Jean Zay. Les diverses éditions de son œuvre principale Souvenirs et solitude ont permis au public de s’approcher de la personnalité et du courage hors du commun de Jean Zay, mais aussi de son épouse. Toutefois ses carnets sont encore méconnus malgré leur richesse exceptionnelle. Le 14 mars 1941, Jean Zay écrit :

« Le printemps commence à éclater. Dès 8 heures, ciel azuré et uni, soleil brillant sur la crête du mur, chants d’oiseaux. Autre genre de supplice : sensation qu’on vous a oublié,…le printemps est pour moi un bruit de coulisse. » Le lendemain, il poursuit : « Suis-je capable d’écrire ?... Étrange destinée : à 36 ans, [j’ai connu] une des c[î]mes du pouvoir et un des abîmes de la détresse. Étais-je fait pour cette destinée ou pour le calme et la vie ordinaire ? »

Carnet de Riom, mars 1941. Archives nationales, 667 AP 120, dossier 1.

Carnet de Riom. Mars 1941. Archives nationales, 667 AP 120, dossier 1.

Plus loin, le 6 juin 1944, Jean Zay note pour son 1 391e jour de captivité :

« Débarquement de Cherbourg au Havre ; grande nervosité dans la maison ; chants ; surveillance accrue, etc. L’affût des nouvelles… La nuit, sommeil difficile. Mot de Mad[eleine] : Hélène a eu sa dernière piqûre ; Cathou est [en classe de] 4ème [11] . »

Comment mieux exprimer l’entrelacement des soucis familiaux et des angoisses de la guerre ?

La huitième partie (667 AP 124 à 129) va de la disparition de Jean Zay au début du XXIe siècle, en suivant les procédures judiciaires menées par Madeleine Zay pour la réhabilitation de son époux, les différents hommages qui lui seront rendus, ainsi que les correspondances des premiers historiens de Jean Zay.

Des trois dernières parties, c’est celle consacrée aux photographies familiales ou officielles (667 AP 134 à 142) qui est la plus intéressante. Celle qui représente Jean Zay entouré d’enfants partant pour leur première colonie de vacances symbolise cet été enchanté par le Front populaire. Les autres reflètent les différentes facettes de la vie et de la personnalité de Jean Zay : sa passion pour les fêtes foraines, les avions, les bateaux, les sports d’hiver, les vacances à la mer, le théâtre populaire, les banquets publics et les défilés dans les rues des villes du Loiret. Autant d’images qui devraient attirer les jeunes historiens.

Usages et « més-usages » des papiers Jean Zay : leur intérêt pour la recherche en histoire contemporaine

Jean Zay est encore largement méconnu du public malgré les travaux de ses premiers historiens dès le début des années 1960. On pourrait d’ailleurs s’interroger sur cette méconnaissance, voire sur l’oubli qui recouvre son existence.

Avant leur entrée aux Archives nationales, ses papiers ont été consultés à Orléans, au domicile de Madeleine Zay, puis de Catherine Martin-Zay.

La première approche biographique de Jean Zay est celle de Marcel Ruby : La vie et l’œuvre de Jean Zay [12] est publiée en 1969 à la suite d’une thèse d’État soutenue deux ans auparavant. Ce travail est non seulement l’œuvre d’un pionnier, mais il est unique en son genre, car Marcel Ruby avait rassemblé les témoignages des contemporains de Jean Zay, comme Vincent Auriol, René Berthelot, ou Édouard Herriot, encore vivants vingt ans après sa disparition. De plus il avait été guidé par Madeleine Zay et Alfred Rosier, ancien chef de cabinet de Jean Zay et secrétaire de l’Association des amis de Jean Zay et de Marcel Abraham. Malheureusement Marcel Ruby n’a pas conservé les textes de ses entretiens qui seraient très précieux aujourd’hui.

Après Marcel Ruby, de nombreux historiens ont été accueillis par Madeleine Zay et ses filles. Pascal Ory [13] a concentré son travail sur le Front populaire, Olivier Loubes [14] et Pierre Girard [15] se sont approchés de la personne de Jean Zay. Cependant c’est Antoine Prost [16] qui a livré la meilleure synthèse de la vie et de l’œuvre de Jean Zay en préfaçant la réédition de Souvenirs et solitude.

La journée d’études consacrée à Jean Zay, le 8 juin 2010, à l’occasion de la publication de l’inventaire de ses papiers a lancé plusieurs pistes de recherche. Robert Paxton a présenté les carnets tenus par Jean Zay à Riom en encourageant les jeunes historiens à les étudier en profondeur : il y a en effet un travail de croisement à réaliser entre ces carnets, où Jean Zay multiplie les informations personnelles et familiales, et Souvenirs et solitude, qui est davantage une réflexion politique, et sans doute serait-il très éclairant de publier ces carnets avec un appareil critique. Julian Jackson [17] s’est intéressé aux lettres écrites par Jean Zay à son épouse durant la drôle de guerre : lui aussi invite les chercheurs à utiliser ces sources pour éclairer une guerre encore trop méconnue de l’intérieur. Pierre Girard a examiné les discours de Jean Zay qui reflètent un gros travail préparatoire, conservé sous forme de multiples manuscrits, et un vrai talent oratoire. Anne Simonin a étudié le procès de Clermont-Ferrand en complétant les dossiers du fonds Jean Zay par les archives de la Justice militaire conservées au Blanc (Indre) et insista sur la radicalité de la condamnation prononcée contre Jean Zay.

Depuis l’ouverture au public des papiers de Jean Zay, plusieurs demandes d’autorisation ont été favorablement instruites. La plus importante émane d’une réalisatrice, Catherine Bernstein, secondée par Dominique Missika : leur documentaire sera diffusé cet hiver [18] sur une chaîne publique. Les autres portent sur des sujets très variés : les procès de Riom et de Clermont-Ferrand, la culture populaire de la fin des années 1930, l’histoire du sport… Au-delà de ces recherches, pour lesquelles les sources complémentaires sont multiples [19] , il me semble important que les dossiers d’interventions du député qu’était Jean Zay soient dépouillés de façon systématique, car il est rare d’avoir une telle documentation pour cette période tant décriée de la fin des années 1930 [20] . Apparaîtrait sans doute le rôle d’un homme très proche de ses concitoyens, sensible à leurs difficultés quotidiennes, efficace ou, quand il ne parvient pas à l’être, honnête, poursuivant cette mission de 1932 jusqu’à juin 1940. Une telle étude serait difficile, mais elle pourrait être abordée sous l’angle de la micro-histoire en prenant quelques cas particuliers. Dans un autre registre, la personnalité du père de Jean Zay, Léon, est méconnue : son histoire est pourtant importante à Orléans dès l’affaire Dreyfus ; ses talents de journaliste ont certainement influencé son fils ; enfin il a vécu ses dernières années dans la culpabilité d’avoir transmis sa judaïté à son fils qui était, selon lui, emprisonné par sa faute. Il est mort juste après la disparition de Jean Zay, ne supportant certainement pas le poids de cette culpabilité. De façon plus large, Jean Zay mériterait aujourd’hui une biographie : c’est un défi délicat, mais, au vu des sources rassemblées, il peut être relevé. Pour ouvrir encore davantage les pistes de recherche, les Archives nationales mettent à la disposition des chercheurs des fonds parallèles à celui de Jean Zay, axés sur le Front populaire ou les années sombres, ceux de Georges Mandel, de Léon Blum, et poursuivent leur mission de collecte. C’est un travail de longue haleine que de rassembler ces documents en persuadant les familles d’aujourd’hui de remettre aux Archives nationales les papiers de leurs parents. Mais d’un fonds à l’autre, ce travail progresse, et tout laisse à penser que les historiens auront bien du grain à moudre dans les années à venir.

En conclusion, la remise des papiers de Jean Zay aux Archives nationales donne un élan nouveau à la recherche. Gageons que cet homme qui « alliait la sagesse à la fermeté et à une certaine intrépidité audacieuse » et en qui tout « respirait la noblesse de la pensée, le désintéressement, la loyauté, le courage, l’amour du bien public » [21] attirera de jeunes chercheurs. Trop largement oublié jusqu’à aujourd’hui, même si bien des collèges et des rues portent son nom, il mérite désormais de retrouver sa place dans l’histoire de France, son rôle dans la politique conjointe de l’éducation et de la culture, pour ces années enchantées qu’il a traversées et remplies de son énergie, comme pour ces temps tragiques dont il a été une des victimes sanglantes. Les bourreaux de ces temps de guerre « ne peuvent pas imaginer la lumière et la volonté que nous communiquent nos morts [22]  ».

Pour citer cet article : Caroline Piketty, « Les papiers de Jean Zay. Nouvelles sources d’archives pour l’histoire du début du XXe siècle », Histoire@Politique. Politique, culture, société, n° 16, janvier-avril 2012, www.histoire-politique.fr

Notes :

[1] Lettre ouverte au président du Conseil, Édouard Daladier, 3 septembre 1939.

[2] Jean Zay, Souvenirs et solitude, introduction et notes d’Antoine Prost, témoignages de Jean Cassou, Léon Blum et Pierre Mendès France, Paris, Belin, 2010. Souvenirs et solitude a été publié pour la première fois en 1946 par les Éditions Julliard, puis en 1987 et 1994 (Éditions Talus d’approche), en 2004 (Éditions de l’Aube) et en 2010 (Belin).

[3] Discours prononcé par Jean Zay en l’honneur de Ravel, Archives nationales, 667 AP 60, dossier 3. Le fonds Jean Zay est conservé par la section des Archives privées des Archives nationales et coté 667 AP. Actuellement à Paris, il sera conservé au Centre des archives de Pierrefitte-sur-Seine, comme tous les fonds publics et privés contemporains, dès l’ouverture de ce centre au public, prévue au cours du premier semestre 2013. Attention : en raison du déménagement des archives à Pierrefitte-sur-Seine, la consultation des fonds sera, par roulement, suspendue pendant trois mois. Le calendrier du déménagement sera annoncé sur le site des Archives nationales dès le printemps 2012.

[4] Les papiers de Marcel Abraham, conservés par la section des Archives privées des Archives nationales dès 1958 et cotés 312 AP, sont étroitement complémentaires du fonds Jean Zay.

[5] Voir les dossiers du Commissariat général aux questions juives et du Service de restitution (Archives nationales, AJ 38 1306 et 6424) et les dossiers de la Commission de récupération artistique (Archives du ministère des Affaires étrangères, dossier 33592).

[6] Voir Benoît Verny, « Jean Zay et la Résistance », Antoine Prost (dir.), Jean Zay et la gauche du radicalisme, Paris, Presses de Sciences Po, 2003, p. 209-224.

[7] Voir Archives nationales, Papiers Jean Zay, 667 AP 121.

[8] Caroline Piketty, Éric Landgraf, Pascal David et Stéphane Le Flohic, Papiers Jean Zay 667 AP. Répertoire numérique détaillé, Paris, Archives nationales, mai 2010. Les actes de la journée d’études seront prochainement mis en ligne sur le site internet des Archives nationales (www.archivesnationales.culture.gouv.fr/chan/).

[9] Actuellement les 1 200 photographies et les trois carnets écrits à Riom sont numérisés.

[10] La consultation et la reproduction de ce fonds d’archives sont soumises à l’autorisation des deux filles de Jean Zay. La procédure de demande est simple et rapide : le chercheur remplit un formulaire de demande d’autorisation, qu’il trouve en salle de lecture des Archives nationales ou sur le site internet des Archives nationales, et l’adresse à la section des Archives privées. Celle-ci le transmet aux ayants droit puis communiquera leur réponse au chercheur. Cette procédure n’excède pas six semaines. En cas de demande de reproduction, le chercheur doit préciser s’il souhaite faire des reproductions pour son usage personnel (reproduction à titre privé) ou en vue d’une publication ou d’une diffusion. Enfin, les opérations de numérisation demandées par les filles de Jean Zay sont en cours de réalisation : elles peuvent momentanément interrompre la consultation des documents. C’est le cas, au moment où cet article est rédigé, de l’ensemble des photographies.

[11] Voir 667 AP 120, dossier 1.

[12] Marcel Ruby, La vie et l’œuvre de Jean Zay, Paris, Impr. Beresniak, Marcel Ruby éd., 1969.

[13] Pascal Ory, La Belle illusion. Culture et politique sous le signe du Front populaire, Paris, Plon, 1994.

[14] Olivier Loubes, « Jean Zay, une résistance déplacée ? Parcours de reconnaissance 1940-199… », colloque de Toulouse, « La Résistance et les Français, histoire et mémoire », décembre 1993. Olivier Loubes, « Jean Zay, une résistance déplacée », dans Jean-Marie Guillon et Pierre Laborie (éd.), Mémoire et histoire : La Résistance, Toulouse, Privat, 1995. Olivier Loubes, « D’un drapeau l’autre. Jean Zay (1914-1940) », Vingtième siècle. Revue d’histoire, n° 2001/3, 2001. Olivier Loubes, « Jean Zay, ou le destin brisé du Front populaire », L’Histoire n° 309, mai 2006. Olivier Loubes, L’École et la Patrie. Histoire d’un désenchantement. 1914-1940, Paris, Belin, 2001.

[15] Pierre Girard, « Jean Zay entre Jeunes-Turcs et Jeunes radicaux », Bulletin de la Société d’histoire moderne et contemporaine, 1995/1-2.

[16] Voir ci-dessus note 2.

[17] Julian Jackson, The Popular Front in France: Defending Democracy, 1934-1938, Cambridge, New York, Cambridge University Press, 1988. Julian Jackson, La France sous l’Occupation (1940-1944), trad. par Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris, Flammarion, 2004.

[18] Avant-première le 7 décembre 2011.

[19] Pour les sources complémentaires, voir Caroline Piketty et alii, Papiers de Jean Zay…, op. cit., p. 45-52.

[20] Lors de la journée d’études, Jean-Pierre Sueur, sénateur du Loiret et ancien maire d’Orléans, a présenté l’intérêt de ces dossiers.

[21] Jean Zay, Souvenirs et solitude, op. cit., témoignage de Léon Blum, p. 521.

[22] Idem, témoignage de Jean Cassou, p. 518.

Caroline Piketty

Caroline Piketty est conservateur en chef du patrimoine à la section des Archives privées des Archives nationales.

Mots clefs : Jean Zay, Orléans, Loiret, parti radical, histoire politique, histoire culturelle, Front populaire, Vichy, antisémitisme.

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  •  « La politique scientifique en France au 20e siècle entre État (...)
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Comptes rendus

  • • Cyril Grange, Une élite parisienne : les familles de la grande bourgeoisie juive, 1870-1939,
  • Dans la lignée de ses précédents travaux, notamment Les (...)
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  • • Thomas Le Roux (dir.), Risques industriels. Savoirs, régulations, politiques d’assistance, fin XVIIe-début XXe siècle,
  • Cet ouvrage vient clore le programme « Histoire des risques (...)
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  • • Sébastien Ledoux, Le Devoir de mémoire. Une formule et son histoire,
  • Le livre de Sébastien Ledoux, issu d’une thèse de doctorat (...)
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  • • « Nous et les autres, des préjugés au racisme »
  • Du « Je est un autre » des poètes et des (...)
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  • • Pierre Birnbaum, Léon Blum. Un portrait,
  • Léon Blum fait partie non seulement du Panthéon de la (...)
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  • • Laurent Martin (ed.), Les Censures dans le monde: XIXe-XXIe siècle
  • This volume presents the papers delivered at a conference (...)
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  • • « Ciao Italia ! Un siècle d’immigration et de culture italienne en France (1860-1960)»
  • Ciao Italia ?, pour reformuler sans exclamation, mais de manière (...)
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  • • L’économie sociale, une histoire enfin accessible
  • La grande oubliée de l’histoire sociale ? L’histoire de l’économie sociale occupe une place marginale (...)
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  • • «Présumées coupables, XIVe-XXe siècles»
  • Ce sont à des homo criminalis « présumées coupables » que (...)
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  • • Face à l’histoire : retour sur l’exposition «Soulèvements»
  • En 1996, Jean-Paul Ameline organisait au Centre Pompidou une exposition (...)
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  • • « Gilles Martinet : un parcours intellectuel et politique à gauche »
  • Le colloque qui s’est tenu à Sciences Po le (...)
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  • • Julie Maeck, Matthias Steinle (dir.), L’image d’archives. Une image en devenir,
  • Les images d’archives ou dites d’archives sont omniprésentes dans (...)
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  • • Emmanuel Jousse, Les hommes révoltés. Les origines intellectuelles du réformisme en France (1871-1917)
  • Ce livre porte un titre un peu étrange, vite explicité par (...)
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  • • Max Schiavon, Mussolini, un dictateur en guerre,
  • Les grands dirigeants politiques ayant conduit leur pays en (...)
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  • • Olivier Feiertag, Michel Margairaz (dir.), Les banques centrales et l’État-nation. The Central Banks and the Nation-State,
  • La très active Mission historique de la Banque de France (...)
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  • Silence, directed by Martin Scorsese. On the Crossroads of History and Fiction
  • The Martin Scorsese film Silence is a fairly faithful (...)
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  • • Jean-Noël Jeanneney, Un Attentat. Petit-Clamart, 22 août 1962,
  • The writer Frederick Forsyth, formerly Paris correspondent for The (...)
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  • • Jean-Michel Guieu, Gagner la paix (1914-1929),
  • Le 11 novembre 1918, les Alliés, vainqueurs de la guerre, réagissent (...)
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  • • Caroline Rolland-Diamond, Black America. Une Histoire des luttes pour l’égalité et la justice,
  • A couple of years back I taught American History (...)
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  • • « Kollektsia ! Art contemporain en URSS et en Russie. 1950-2000 »
  • L’exposition « Kollektsia ! Art contemporain en URSS et en Russie. (...)
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  • • À propos de la parution de l’Histoire mondiale de la France
  • Je vous remercie cordialement de cette invitation[1] à rendre compte de l’Histoire mondiale (...)
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  • • Thibaut Rioufreyt, Les socialistes français face à la Troisième voie britannique,
  • Le livre de Thibaut Rioufreyt présente un double intérêt : (...)
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  • ISSN 1954-3670