Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Chantal Metzger, La République démocratique allemande. Histoire d’un État rayé de la carte du monde,

Bruxelles, PIE Peter Lang, 2012, 385 p.

Ouvrages | 12.07.2012 | Emmanuel Droit
  • imprimer
  • version pdf
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

PIE Peter Lang, 2012D’emblée, le sous-titre du livre de Chantal Metzger sur l’histoire de la République démocratique allemande (RDA) – Histoire d’un État rayé de la carte du monde –interpelle le lecteur de par son ambiguïté : est-ce que l’auteur sous-entend qu’il n’y a rien de plus affreux que de voir un pays rayé de la carte parce que les vainqueurs de la guerre froide le considéraient comme criminel ? L’expression utilisée rappelle étrangement le titre d’un livre que l’historien allemand Rudolf von Thadden a consacré à sa Prusse natale en 1981 [1] et qui fut traduit en français en 1985 : La Prusse en question, histoire d'un État perdu. Le sous-titre du livre de Chantal Metzger a au moins le mérite de rappeler la dimension artificielle de la RDA, produit de la guerre froide créé le 7 octobre 1949 en réaction à la fondation de la République fédérale d’Allemagne en mai de la même année et disparu le 3 octobre 1990 par la volonté du peuple descendu entre autres dans les rues de Leipzig à l’automne 1989 et avec le consentement de l’URSS. Dans la foulée d’une réunification menée au pas de charge par le chancelier ouest-allemand Helmut Kohl, une « révolution archivistique » (Étienne François) a offert aux historiens allemands et étrangers une chance extraordinaire. À côté des témoins de ce « pays perdu » (Wolfgang Engler), ils pouvaient bénéficier d’un accès quasi complet aux archives de l’État, de l’ancienne police politique du régime (la Stasi), des partis et des organisations de masse.

Alors que le traitement scientifique de la dictature nazie constituait le champ d’expérience des historiens allemands, la RDA est rapidement devenue un objet d’études très prisé par les historiens du temps présent qui l’ont analysée à l’aune d’une grille de lecture totalitariste, sociale, socio-historique ou culturelle. Elle a suscité la création d’une fondation publique chargée du traitement de la dictature du SED (StiftungzurAufarbeitung der SED-Diktatur), des instituts de recherche (comme l’institut d’histoire du temps présent de Potsdam, le centre de recherches sur le totalitarisme Hannah Arendt de Dresde), des débats historiographiques et publics intenses en Allemagne autour de la Stasi et de ses collaborateurs officieux, des sites mémoriels (le mur de Berlin et son processus de patrimonialisation), du dopage dans le monde du sport. Mais la RDA suscite aussi l’intérêt des historiens anglo-saxons et français. Il existait dès avant 1989 une recherche sur la RDA mais la césure de 1989-1990 a contribué à un renouveau historiographique considérable incarné notamment en France par des historiens comme Sandrine Kott [2] mais aussi par des politistes (Jay Rowell), des ethnologues (Marina Chauliac), des germanistes (Jacques Poumet, Carola Hähnel-Mesnard, Myriam Renaudot).

Au terme de vingt années de recherches et de débats sur la nature du régime, les conditions de son développement, les raisons de sa stabilité et de son effondrement aussi soudain qu’inattendu, Chantal Metzger propose aux lecteurs français une synthèse de 385 pages dont l’ambition est de rendre compte des récents acquis de l’historiographie allemande et française.

On regrettera d’emblée l’absence quasi totale de référence à l’historiographie anglo-saxonne (mis à part l’ouvrage de John Torpey sur les intellectuels) qui a pourtant produit ces dernières années de remarquables travaux sur les questions du rapport à l’argent (Jonathan Zatlin [3] ), des universités (John Connelly [4] ), de la consommation (Eli Rubin [5] ), des femmes (Donna Harsch [6] ), des rapports entre pouvoir et société (Mary Fulbrook, Corey Ross [7] ) en RDA. Même si la bibliographie proposée par Chantal Metzger est très actuelle, riche et de qualité (encore que l’absence de figures aussi centrales que les historiens allemands Thomas Lindenberger, Dorothee Wierling et Alf Lüdtke soit problématique), il aurait été intéressant de proposer au public français un panorama historiographique plus complet sur la RDA.

Le livre de Chantal Metzger s’ouvre sur la politique internationale et se termine par la politique internationale. Elle rappelle à juste titre que l’histoire de la RDA « ne peut être étudiée en dehors du contexte international » (p. 14). Elle insiste aussi dès l’introduction sur la nécessité de ne pas réduire la RDA à une « parenthèse » (p. 11) de l’histoire allemande. Dès lors, il aurait été utile d’évoquer, même de façon rapide, l’héritage allemand du XIXe siècle. Enfant non désiré de Staline [8] , la RDA est aussi l’enfant désiré du socialisme allemand. La RDA s’enracine dans l’histoire du mouvement ouvrier allemand du XIXe siècle comme le montre la politique éducative, la question de l’émancipation de la femme... Dès lors, s’il est en effet incontournable d’étudier la préhistoire de la RDA (ce qui correspond à la première partie du livre intitulée « la zone d’occupation soviétique » et comprenant cinq chapitres couvrant les années 1943-1949), il aurait été également pertinent de réinsérer la RDA dans une histoire de longue durée.

Au terme de ces prodromes internationaux, Chantal Metzger adopte un plan chronologique qui s’articule autour de césures chronologiques. Pour chaque grande partie, elle a toujours le souci d’évoquer les évolutions intérieures (politiques, socio-économiques, culturelles) et internationales. La première grande césure est indéniablement 1961 et la construction du mur de Berlin qui clôt une décennie d’établissement du socialisme et d’optimisme dans le projet prométhéen de créer l’homme socialiste nouveau. Cet événement, de portée autant internationale qu’interne, constitue le deuxième acte de naissance de la RDA. La construction du Mur permet de sauver le régime, de le stabiliser, de l’inscrire dans la continuité et ainsi de viser à la reconnaissance internationale qui intervient dans les années 1970.

La seconde grande césure correspond à 1971 et à la passation de pouvoir entre Ulbricht et Honecker validée par Moscou. Celle-ci ouvre une période où le SED mise sur sa politique sociale pour légitimer le socialisme réellement existant auprès de la population tout en permettant à la Stasi de perfectionner son système de surveillance et de contrôle de la société. Les deux dernières parties du livre se livrent à un examen minutieux de l’effondrement de la RDA et du processus de réunification étudié avant tout sous l’angle des relations internationales.

Au-delà de la qualité des informations factuelles données, le lecteur pourra être parfois surpris par la reprise sans recul de certaines thèses, comme celle par exemple de Klaus-Dietmar Henke sur « la Stasi aux commandes de l’État grâce à son rôle de manipulatrice » (p. 71) ou des expressions connotées politiquement comme « État-SED » utilisée sans guillemet. Il aurait fallu interroger ces positions (celle de Henke renvoie clairement à une interprétation totalitariste du régime) ou ces expressions, d’autant que des chercheurs comme Jens Gieseke [9] ont montré que la Stasi n’a jamais été un « État dans l’État » et qu’elle n’a été qu’un instrument aux ordres du bureau politique du SED.

Sur le plan de la forme, il est vraiment regrettable que le travail de lectorat de la maison d’édition Peter Lang n’ait pas été davantage soigné. Un certain nombre de coquilles laissées dans les notes de bas page (et parfois dans le corps du texte) pourront irriter un lecteur averti [10] .

Au final, ce livre a le mérite de proposer une synthèse très utile, complémentaire de la récente histoire sociale de la RDA par Sandrine Kott [11] . Il laisse tout de même un sentiment d’inachevé et de flou surtout au regard de la production historiographique actuelle. Au-delà de la qualité factuelle de l’ouvrage, on peine à voir se dégager un fil conducteur. On a parfois l’impression que l’immense travail de synthèse qui mérite d’être salué a empêché un retour réflexif sur l’histoire de cette dictature. Au fond, le lecteur n’obtient pas réellement de réponse à cette question centrale : comment expliquer la « stabilité énigmatique » de ce régime ? De surcroît, en raison de sa facture très classique, cet ouvrage ne permet pas de penser l’histoire de la RDA comme relevant d’une histoire intégrée de l’Allemagne depuis 1945, d’une histoire du Bloc de l’Est (en dépit de passages factuels sur les liens entre la RDA et le COMECON), voire de ce que fut la modernité socialiste face au système capitaliste.

Dès 2003, Jürgen Kocka plaidait pour que l’histoire de la RDA élargisse son horizon réflexif et s’insère dans des jeux d’échelles plus larges. Le livre de Chantal Metzger rappelle la façon dont on écrivait l’histoire de la RDA dans les années 1990 à l’instar des ouvrages d’Hermann Weber. Appelé à être un instrument de travail utile, il témoigne aussi de prometteuses possibilités d’innovation encore à explorer dans le futur.

Notes :

[1] Rudolf von Thadden, Frage an Preußen : zur Geschichte eines aufgehobenes Staates, Munich, Beck Verlag, 1981. Traduit de l'allemand par Hélène Cusa et Patrick Charbonneau, Arles, Actes Sud, 1985.

[2] Sandrine Kott, Le communisme au quotidien. Les entreprises d'État dans la société est-allemande, Paris, Belin, 2001.

[3] Jonathan Zatlin, The Currency of Socialism: Money and Political Culture in East Germany, Cambridge, Cambridge University Press, 2007.

[4] John Connelly, Captive University: The Sovietization of East German, Czech, and Polish Higher Education, 1945-1956, University of North Carolina Press, 2000.

[5] Eli Rubin, Synthetic Socialism: Plastics and Dictatorship in the German Democratic Republic, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 2008.

[6] Donna Harsch, Revenge of the Domestic: Women, the Family, and Communism in the German Democratic Republic, Princeton, Princeton University Press, 2008.

[7] Mary Fulbrook, Anatomy of a Dictatorship: Inside the GDR, 1949-1989, Oxford, Oxford University Press, 1995 ; Corey Ross, The East German Dictatorship: Problems and Perspectives in the Interpretation of the GDR, Londres, Arnold, 2002.

[8] Wilfried Loth, Stalin ungeliebtes Kind. Warum Moskau die DDR nicht wollte, Munich, DTV, 1994.

[9] Jens Gieseke, Die Stasi 1945–1990, Munich, Pantheon Verlag, 2011.

[10] « Aufszeichnungen » (p. 13), « Hanover » (p. 34), « Freier Deutsche Gewerkschaftsbund » (p. 39), « Arbeiter-und-Bauern-Staates » (p. 63), « Psychoanalytisch Untesuchungen » (p. 71), « NeueKurs » (p. 91 et 99), « in den beidendeutschen Gesellschaft » (p. 127), « Konsumentwirkung » (p. 154), « Produktionaufgebot » (p. 154), « Neueökonomisches System » (p. 154), « Inoffiziele Mitarbeiter » (S. 199), « Lebensstandart » (p. 246)…

[11] Sandrine Kott, Histoire de la société allemande au XXe siècle, tome III : La RDA (1949-1989), Paris, La Découverte, 2011.

Emmanuel Droit

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • Histoire@Politique aux Rendez-Vous de l'Histoire de Blois - samedi 12 octobre 2019
  • « La République italienne et la nation » samedi 12 octobre 2019, de 16h15 à (...)
  • lire la suite
  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670