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Redécouvrir Émile Boutmy

Ouvrages | 28.01.2013 | David Colon
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Anne Carrière - 2013Dans le livre qu’ils viennent de publier, Émile Boutmy. Le père de Sciences Po [1] , deux descendants du frère d’Émile Boutmy, François et Renaud Leblond, s’appuient sur des manuscrits inédits découverts dans un grenier familial pour proposer un portrait très original et novateur du fondateur de l’École libre des sciences politiques (ELSP).

Un libéral héritier de Rousseau

Le premier apport de cet ouvrage est la description de l’héritage familial et intellectuel d’Émile Boutmy. Né le 13 avril 1835, il descend d’une famille d’artistes et de musiciens au service des princes éclairés, et a été éduqué par son père, Laurent Boutmy, un professeur de français adepte des méthodes pédagogiques innovantes, selon les principes de l’Émile de Jean-Jacques Rousseau. À la mort de Laurent Boutmy, en 1850, Émile a pour tuteur son parrain, Émile de Girardin, lui aussi fervent rousseauiste, qui voit en lui un continuateur des idées pédagogiques de son père. Lauréat du concours général d’histoire, Émile Boutmy est toutefois contraint d’interrompre ses études universitaires après l’obtention de son baccalauréat, en raison d’une maladie des yeux. Il voyage alors à l’étranger, et fréquente assidûment les salons libéraux. À partir de 1865, il enseigne à l’école spéciale d’architecture du boulevard Raspail, où il établit une relation entre professeurs et élèves faite de dialogue et, selon le témoignage d’Émile Mayer, aime « à agir sur les cerveaux encore plastiques ». En 1866, Émile Boutmy suit Émile de Girardin dans l’aventure de La Liberté, où il se fait l’ardent défenseur des idées libérales.

La genèse d’un projet politique, intellectuel et pédagogique

Le second apport de cette biographie est constitué par trois manuscrits inédits, qui éclairent d’un jour nouveau le projet de l’École libre des sciences politiques (ELSP). Ils contredisent en effet la thèse, communément admise depuis au moins vingt ans, selon laquelle le projet de Boutmy aurait été nourri principalement par le modèle de l’université de recherche alors dominant en Allemagne. S’il était convaincu que l’université allemande avait vaincu face à l’Autriche à Sadowa en 1866, Boutmy, qui était hostile en 1870 à l’entrée en guerre et a été démobilisé à la suite d’une blessure, attribue à la défaite française des causes bien plus profondes, qui confèrent à ses textes une tonalité proche, à deux guerres d’écart, de celle de L’Étrange défaite de Marc Bloch. Dans son essai « Le Devoir et les Intérêts de la France », il écrit ainsi : « La vraie gloire d’un peuple n’est pas dans le nombre et l’intensité des forces brutales dont il dispose ; elle n’est pas davantage dans la haute moyenne de bien-être et de facile bonheur que l’organisation sociale assure à chaque citoyen. Elle est dans le nombre et le degré d’énergie des caractères, dans le nombre et le degré d’élévation des esprits. Et hausser le niveau de la moralité et de la culture générales ; sur cette surface affermie, dresser comme des statues quelques beaux exemplaires de l’intelligence et de la volonté humaine, voilà l’objet final auquel toute société doit tendre. »

Pour atteindre cet objectif, Boutmy songe d’abord, en janvier 1871, à créer un journal, qu’il veut intituler La Politique nouvelle. Persuadé que « tout homme convaincu qui veut exercer une influence sur ses concitoyens doit se servir de la presse », il entend y défendre la liberté de l’enseignement, alors accordée seulement à l’enseignement primaire et secondaire, dans le but de favoriser l’avènement d’une société plus démocratique : « Dans la société que nous entrevoyons (…) le type dominant n’est plus le bourgeois indifférent et paisible qui regarde du pas de sa porte passer la justice de l’État, et qui dans sa fureur d’abdication délègue jusqu’à ses vertus. Tout homme est journaliste, tout homme est orateur, tout homme est membre de plusieurs associations. Il n’y a pas de neutres. » Converti à l’idée républicaine, il affirme également que « La République digne de ce nom n’existe que lorsqu’elle est non seulement la propriété et la chose de tous, mais la tâche et l’œuvre quotidienne de chacun. »

Ces textes inédits éclairent ainsi le contexte intellectuel et politique dans lequel s’inscrit le projet de « faculté libre d’enseignement supérieur », qu’il soumet pour la première fois à son ami Ernest Vinet le 25 février 1871 après avoir lu La Réforme intellectuelle et morale d’Ernest Renan. Convaincu de la nécessité de doter la France d’élites nouvelles, recrutées sur le fondement de leurs capacités et de leur mérite, Boutmy, âgé seulement de 35 ans, renonce en effet au projet de journal au profit d’un projet plus ambitieux, la création de l’École libre des sciences politiques (ELSP).

Une École libre en bonne entente avec l’État, dotée d’un projet pédagogique innovant

Le récit de la création de l’ELSP, dont les statuts sont déposés le 2 septembre 1871 et dont le premier cours a lieu le 10 janvier 1872, nous ramène à des faits davantage connus. Toutefois, les auteurs mettent en lumière, grâce à une correspondance en partie inédite, l’action quotidienne du directeur Émile Boutmy jusqu’à sa mort, rue Saint-Guillaume, le 25 avril 1912.

Face aux menaces que font peser sur son projet de nombreux détracteurs, Boutmy entreprend dès le milieu des années 1870 d’établir des rapports réguliers avec le gouvernement républicain afin d’obtenir le soutien des autorités tout en préservant la liberté de l’ELSP. À l’issue de négociations parfois tendues, un accord de compromis est établi avec Jules Ferry : l’École, qui forme bientôt l’essentiel des membres des grands corps, est placée sous le patronage de l’État, un comité de perfectionnement paritaire règle l’emploi des subventions versées par celui-ci, et Émile Boutmy est nommé membre du Conseil supérieur de l’instruction publique. Le don par la duchesse de Galliera d’un million de francs-or permet au même moment à Boutmy d’acquérir l’hôtel de Mortemart et de renforcer ainsi l’indépendance de son École vis-à-vis de l’État.

Pendant trente-cinq ans, Émile Boutmy exerce une autorité sans partage sur son École, et choisit lui-même ses professeurs, sans condition de diplôme universitaire : « L’une de nos forces, écrit-il, est que la plupart de nos professeurs ne sont pas seulement des professeurs, qu’ils sont mêlés au monde et aux affaires, et qu’ils ne vivent pas en insulaires au milieu de leurs livres et de leurs manuscrits. En groupant autour d’eux d’autres hommes distingués, nous nous donnons le moyen de rajeunir et de renouveler l’esprit de l’école, d’y créer un large foyer de lumière et de retarder le moment où toute association humaine devient une coterie. » Soucieux de permettre l’accès des « classes moyennes » aux principaux postes de la haute fonction publique et de la diplomatie, alors souvent monopolisés par la noblesse, il oriente dès 1873 son École vers la préparation des concours administratifs. Obnubilé par la nécessité de former des étudiants à la fois cultivés, socialement diversifiés et ouverts sur le monde, il met en place un système de bourses, un enseignement des langues et accueille d’emblée plus de 15 % d’étudiants étrangers. Les conférences de méthode que Boutmy crée et confie à des personnes engagées dans les métiers auxquels prépare l’École, s’inspirent non pas du modèle allemand du séminaire de recherche, mais de la pédagogie interactive inspirée par la méthode mutualiste et la méthode Jacotot qui avaient été importées en France par Laurent Boutmy.

Un directeur attaché à la réussite des étudiants

L’ouvrage révèle enfin la grande proximité qu’Émile Boutmy a entretenue jusqu’à sa mort non seulement avec les enseignants et les salariés de l’École, mais aussi et peut-être surtout avec les élèves, qu’il voyait régulièrement et encourageait constamment. Comme en témoigne Lucien Lévy-Bruhl, recruté à l’âge de 28 ans pour assurer un cours d’histoire des idées politiques, « jamais il n’était las de recevoir les élèves, de dresser, avec ceux qui l’en priaient, le plan de leurs études, d’assister à leurs examens, de lire leurs travaux écrits ». Boutmy a, en effet, constamment cherché à faire progresser ses étudiants et à développer chez eux l’esprit d’initiative en même temps que le goût du progrès et de la modernité. Il a, au demeurant, poussé l’ensemble de l’École à exercer sa responsabilité sociale, en prenant part à la création du « musée social », ce lieu d’études et de sensibilisation aux questions sociales, ou en s’engageant en faveur d’Alfred Dreyfus. En 1899, il propose même, dans un ouvrage qui a fait date, une réforme complète du Baccalauréat, alors l’apanage des enfants des milieux les plus aisés, afin d’y promouvoir la réussite des élèves les plus talentueux indépendamment de leur origine sociale. Il prévoit ainsi de mettre en œuvre les méthodes actives, d’élargir l’offre d’enseignements, et de doter chaque lycée d’un directeur des études, recruté parmi les meilleurs enseignants, et ayant pour tâche de guider, accompagner et soutenir les élèves, et de développer leurs facultés d’initiative : « L’instruction, écrit-il, doit proposer d’inculquer à l’élève l’art de bien apprendre et la passion de bien savoir, de faciliter la libre manifestation de sa vocation intellectuelle et le libre développement de ses originalités natives ; de tremper sa volonté par un exercice réfléchi et par un commencement d’habitude de la responsabilité. » Boutmy, en d’autres termes, voulait étendre le plus largement possible l’expérience qu’il menait à l’École des sciences politiques.

Le livre de François et Renaud Leblond multiplie les allers-retours entre le XIXe siècle et le XXIe siècle, au risque parfois de s’abstraire du contexte politique et social dans lequel évoluait leur aïeul. La confusion entretenue jusque dans le titre de l’ouvrage entre l’ELSP et Sciences Po les conduit à faire abstraction des évolutions profondes de la société française et du monde universitaire depuis 1912. Il n’en reste pas moins qu’ils font, avec un grand talent, la démonstration de ce que Sciences Po doit à Émile Boutmy, qui était porté dans son entreprise universitaire par une « volonté indomptable ». Ils démontrent surtout comment Sciences Po a su rester ou redevenir – jusqu’à Richard Descoings – fidèle à l’esprit de son fondateur : « Curiosité pour les systèmes politiques étrangers, goût pour les "vues générales", dialogue permanent entre enseignants et étudiants, exigence de diversité dans le recrutement, tout ou presque, à Sciences Po, écrivent-ils, nous ramène à la figure d’Émile Boutmy. »

Notes :

[1] François et Renaud Leblond, Émile Boutmy, le père de Sciences Po, Paris, Anne Carrière, 2013, 230 p.

David Colon

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  • ISSN 1954-3670