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Comptes rendus
   

Julian Jackson, Arcadie. La vie homosexuelle en France, de l’après-guerre à la dépénalisation,

Paris, Autrement, collection « Mutations/Sexe en tous genres », n° 256, 2009, 368 p.

Ouvrages | 28.07.2011 | Florence Tamagne
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Spécialiste de la France des années 1940, l’historien britannique Julian Jackson ouvre ici un nouveau chantier de recherche et s’engage sur le terrain de l’histoire des homosexualités. L’ouvrage débute ainsi sur un court essai d’ego-histoire qui permet de mieux comprendre le cheminement qui l’a conduit à s’intéresser à Arcadie, revue et club « homophile » de la France de l’après-guerre, devenu, au temps de la libération sexuelle, le symbole de « l’homosexualité à papa », assimilationniste et réactionnaire. Pour Julian Jackson, qui fréquenta brièvement le club Arcadie à la fin des années 1970, celui-ci vaut mieux que sa légende noire. Surtout, alors qu’aux États-Unis notamment, l’histoire des gays et des lesbiennes des années 1950 et 1960 est en passe d’être renouvelée (George Chauncey travaille notamment à un ouvrage sur la question), il apparaît temps de se pencher sur l’histoire d’Arcadie, qui fut, avec la revue suisse Der Kreis/Le Cercle, dont elle s’inspira à ses débuts, la représentante la plus illustre du militantisme homophile en Europe et, comme le rappelle Julian Jackson, le mouvement homosexuel le plus important qui ait jamais existé en France. Cet ouvrage vient ainsi heureusement enrichir notre connaissance de l’histoire des homosexualités en France, un champ resté longtemps négligé, mais en plein épanouissement depuis les années 1990.

La valeur de l’ouvrage tient d’abord à ses sources. Julian Jackson a eu accès à un large fonds inédit, mis à sa disposition par le fondateur d’Arcadie, André Baudry, qui, blessé par les attaques dont il avait été l’objet, s’était exilé à Naples en 1982, après avoir mis fin à l’aventure de toute une vie. Son témoignage, unique et irremplaçable, est complété par les nombreux entretiens que l’historien a pu mener avec d’anciens collaborateurs ou adhérents d’Arcadie. Ce n’est pas le moindre mérite de Julian Jackson que de redonner une voix et une identité à des acteurs restés pour beaucoup anonymes. Cependant, si la revue a compté plus de deux cents collaborateurs, Arcadie, c’est d’abord André Baudry. Né dans un milieu bourgeois en 1922, cet ancien séminariste enseigne un temps la philosophie dans un établissement jésuite parisien et anime, l’été, des colonies de vacances pour de jeunes ouvriers des aciéries de Longwy. S’il apprécie ce mode de vie homosocial, il écrit aussi des romans et des essais, dans lesquels il expose sa vision de l’homosexualité. Bien intégré au réseau homophile européen, il publie notamment des articles dans Der Kreis. La revue suisse organise des réunions pour ses adhérents et, à partir d’octobre 1952, André Baudry décide de réunir les abonnés français dans son appartement de Paris. Bientôt, il envisage de fonder sa propre organisation, qui comportera, elle aussi, deux volets : une revue et un club.

La revue Arcadie paraît pour la première fois en janvier 1954. De présentation assez austère – les illustrations y sont très rares –, Arcadie propose surtout des articles à vocation sociologique ou scientifique sur l’homosexualité, des nouvelles, des poèmes et des petites annonces. La plupart des contributeurs usent de pseudonymes, comme Michel Duchein (« Marc Daniel »), employé aux Archives nationales et historien attitré de la revue. Rares sont les personnalités de renom qui acceptent de figurer dans la revue, même si on reconnaît quelques signatures : Roger Peyrefitte, Jean Cocteau, Daniel Guérin. Henri de Montherlant, Julien Green, Marcel Jouhandeau, sollicités, opposèrent une fin de non-recevoir. Bien peu de femmes, en dehors de l’architecte Simone Menez (« Simone Marigny ») et de l’écrivaine Françoise d’Eaubonne ; bien peu d’articles sur les femmes aussi. Cependant, en rupture avec l’image d’une Arcadie dominée par la bourgeoise catholique, Julian Jackson souligne que les contributeurs présentent une certaine hétérogénéité sociale. Bourgeois et bohèmes, catholiques et athées, personnalités de gauche ou conservateurs se côtoient au sein de la revue.

Les premières années d’Arcadie (« la période des catacombes ») sont marquées par les problèmes avec la justice. Dès mai 1954, la revue, qui compte environ 1 500 abonnés, est interdite de vente aux mineurs, assortie d’une interdiction d’affichage. En août 1955, Arcadie est poursuivie pour « outrage aux bonnes mœurs ». André Baudry est condamné en 1956 à une amende de 40 000 francs, les exemplaires confisqués sont pilonnés. En avril 1957 pourtant, Baudry élargit ses activités et crée le Club littéraire et scientifique des pays latins (Clespala). Situé dans le iiie arrondissement de Paris, il accueille, quatre jours par semaine, des abonnés de la revue, qui doivent en plus payer un droit d’entrée pour être admis. Différents services sont offerts aux membres : conférences, films, expositions, représentations théâtrales, et surtout des soirées dansantes où l’on peut danser entre hommes – ce qui est interdit dans la capitale. André Baudry réussit, en interdisant strictement l’entrée aux mineurs, en imposant des règles drastiques de « bonne conduite » à l’intérieur du club, à s’assurer l’appui de la police. Il supprime de même de la revue tout ce qui peut prêter à controverse, notamment les petites annonces. Il ne sera désormais plus véritablement inquiété, alors même que l’amendement Mirguet, voté en 1960, désigne désormais l’homosexualité comme un « fléau social » et aggrave les sanctions en cas d’outrage public à la pudeur impliquant des homosexuels.

À l’instar des autres organisations homophiles, Arcadie défend une vision réformiste de l’homosexualité. Cependant, à la différence d’organisations américaines comme la Mattachine Society ou les Daughters of Bilitis, qui s’inspirent du combat mené par les minorités ethniques, Arcadie ne se conçoit pas comme un mouvement politique ou militant. Son objectif est de lutter contre l’ignorance et le puritanisme en informant le public, d’où l’importance pour André Baudry, qui condamne l’efféminement, le travestissement, la promiscuité, de présenter une image « respectable » de l’homosexualité. Pour autant, André Baudry refuse la clandestinité, défend des valeurs de dignité et d’authenticité, et prône, à partir de 1970, de vivre sa sexualité « à visage découvert ». En dehors de Paris, néanmoins, l’isolement des homosexuel-le-s reste très fort, même si des délégués régionaux ont été désignés pour former des clubs Arcadie dans plusieurs villes de province. Cet idéal de vie, que Julian Jackson décrit comme « humaniste et libéral », se trouve cependant, à la fin des années 1960, marquées par les débats sur la révolution sexuelle, en décalage avec l’esprit du temps. Au sein même du club, certains membres supportent de moins en moins l’autoritarisme de Baudry. Un groupe, mené par Anne-Marie Fauret et Françoise d’Eaubonne, qui réclamaient la création d’une section féminine, fait sécession début 1971. Le FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire) s’impose alors comme le représentant d’un nouveau militantisme homosexuel, provocateur et engagé. Si le FHAR ignore largement Arcadie, les GLH (Groupes de libération homosexuelle), qui en prennent le relais et s’engagent pour certains aux côtés des gauchistes, n’auront de cesse de dénoncer en Arcadie l’incarnation de l’ordre bourgeois.

Pourtant, c’est dans les années 1970 qu’Arcadie connaît sa plus grande audience. La revue, qui n’est plus interdite d’affichage à partir de 1975, compte alors entre 15 000 et 25 000 abonnés ; André Baudry, qui est désormais invité sur les plateaux de télévision développe ses contacts, en France et à l’étranger. Arcadie s’engage même sur le terrain politique, exigeant la fin des discriminations liées à l’orientation sexuelle (notamment en ce qui concerne l’âge de la majorité sexuelle) et envisageant, en précurseur, de demander le droit à l’adoption pour les couples homosexuels. La question de la sexualité enfantine est d’ailleurs l’objet d’un long débat, que Julian Jackson restitue avec nuance et précaution. Pour autant, le développement du Marais, avec ses multiples lieux de rencontre rend le club Arcadie de plus en plus archaïque. La revue, quant à elle, est concurrencée par des nouvelles publications beaucoup plus modernes, comme Gai Pied, qui est lancé en avril 1979. André Baudry décide d’arrêter Arcadie en juin 1982, prenant les adhérents par surprise. Le 4 août 1982, l’article 331.2 est abrogé, supprimant les discriminations portant sur l’âge de la majorité sexuelle.

Julian Jackson a réussi son pari : reconstituer une histoire oubliée, réévaluer le bilan d’Arcadie. Pour cela, il importait de resituer Arcadie dans le contexte qui était le sien, celui d’une France de l’après-guerre soucieuse d’un « retour à la normale », qui passait par la réaffirmation des normes de sexe et de genre. Il importait aussi de rompre avec les idées préconçues et de revenir à la source même : la revue, les causeries (le « mot du mois») délivrées par André Baudry, les souvenirs des témoins. L’image d’Arcadie apparaît ainsi transformée, loin de la réputation de haine de soi qui lui fut longtemps accolée. Certes on a parfois l’impression qu’il s’agit pour Julian Jackson, à travers ce qui apparaît, à bien des égards, comme une réhabilitation du mouvement homophile, de dénoncer, en filigrane, certains topoï du militantisme gay radical des années 1970, en particulier l’injonction du coming out. Pour autant, il nous invite à repenser ce qui est ou fut pensé, à un moment donné, comme conservateur ou révolutionnaire, non seulement d’un point de vue politique, puisque les mouvements homophiles et radicaux partageaient nombre de points communs, mais aussi d’un point de vue individuel. Ainsi remarque-t-il (p. 19) : « Il se peut que pour certains, le fait de vivre une double vie ait permis un sentiment de bonheur, voire de pouvoir, et non de honte. »

Notes :

 

Florence Tamagne

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  • ISSN 1954-3670