Histoire@Politique : Politique, culture et société

Comptes rendus
   

Noëlline Castagnez et Gilles Morin (dir.), Pierre Bérégovoy en politique,

Paris, L’Harmattan, 2013, 237 p.

Ouvrages | 03.09.2013 | Gérard Grunberg
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L'Harmattan, avril 2013Issu d’un colloque consacré à Pierre Bérégovoy, l’ouvrage collectif dirigé par Noëlline Castagnez et Gilles Morin constitue un apport indéniable à la connaissance de l’ancien Premier ministre de François Mitterrand. Pierre Bérégovoy avait peu fait l’objet jusqu’ici de publications sérieuses. Seule sa fin tragique avait attiré sur lui une large attention. Cet ouvrage vient combler une lacune. Il montre que Pierre Bérégovoy, qui n’apparaît pas comme un personnage politique de premier plan jusqu’au second septennat de François Mitterrand, a joué néanmoins un rôle notable dans l’histoire du socialisme français sous la Ve République. Le livre éclaire, à une exception près sur laquelle nous reviendrons, l’ensemble des facettes de cet homme politique socialiste, offrant un portrait réussi de sa personnalité comme de son activité politique.

L’ouvrage est intéressant à plus d’un titre. Il décrit d’abord un profil et un itinéraire politiques atypiques au sein du personnel politique de la gauche française. Ni haut fonctionnaire, ni député jusqu’en 1986, ni chef de courant, ni idéologue, ce fils d’immigré russe, ouvrier, autodidacte, militant socialiste et syndicaliste FO, anti-communiste et anticolonialiste, a toujours eu la passion de la politique. Il devra sa lente ascension à une ambition tenace, à sa connaissance du mouvement syndical, à sa maîtrise des dossiers économiques et sociaux et à son expérience du fonctionnement des organisations. Lieutenant de François Mitterrand, il apparaît, dans ses confrontations avec les rocardiens ou avec les communistes, de même que dans les conflits internes au Parti socialiste, comme un redoutable et efficace homme d’appareil. Sa nomination comme Secrétaire général de la présidence en mai 1981 s’éclaire à la lumière de ces aptitudes variées.

Ne pouvant jouer les premiers rôles, son parcours, apparemment sinueux, fut cependant guidé par la recherche obstinée d’un leader capable de reconstruire la gauche non communiste, de conquérir le pouvoir et de gouverner. Homme de fidélité, ses attachements successifs à Pierre Mendès France, qui lui donna la passion de l’économie, à Alain Savary puis finalement à François Mitterrand illustrent les difficultés durables de la gauche non communiste à se reconstruire et à reconquérir une crédibilité sous la Ve République. L’ouvrage replace ainsi un trajet politique individuel dans l’histoire mouvementée et chaotique de cette gauche depuis l’échec du mendésisme, de celui de la SFIO puis de celui du PSU jusqu’à la victoire de François Mitterrand.

Enfin, ce livre apporte, à travers l’étude du rapport malheureux au pouvoir de Pierre Bérégovoy, des éléments précieux à la connaissance du fonctionnement du pouvoir mitterrandien, pouvoir partisan et pouvoir d’État. Il éclaire notamment la manière dont le Président utilisait les hommes et femmes qui l’entouraient ainsi que les fautes commises par lui de ce point de vue au cours du second septennat. Frustré à deux reprises du poste de Premier ministre avant de l’obtenir trop tard, en 1993, Pierre Bérégovoy a finalement souffert du traitement que lui a réservé François Mitterrand. Nommé Premier ministre dans une situation très difficile, il ne pourra empêcher le désastre électoral des élections législatives de 1993. De ce point de vue, sa carrière politique aux côtés de François Mitterrand apparaît comme un bon révélateur du fonctionnement du système mitterrandien.

Homme honnête, Bérégovoy sera victime cependant de son absence de prudence et de sa faiblesse dans ses relations personnelles au sein du système mitterrandien. Ayant le sentiment d’être abandonné par le Président et son entourage lorsqu’éclata l’affaire du prêt consenti par Roger-Patrice Peulat, « livré aux chiens », se reprochant la lourde défaite de la gauche et torturé par la culpabilité, il se suicidera quelques semaines après cet échec.

L’ensemble des contributions de grande qualité, rédigées par des historiens très qualifiés, présente entre elles une remarquable complémentarité. On regrettera d’autant plus que l’action de Pierre Bérégovoy comme ministre des Finances puis comme Premier ministre n’ait pas fait l’objet d’une contribution particulière, même si les directeurs de l’ouvrage reconnaissent d’emblée avoir privilégié l’homme en politique et non au pouvoir. Cette action a, en effet, constitué un élément central du tournant économique du pouvoir socialiste dans le sens de la rigueur économique, de la libéralisation financière et de l’accélération de la construction européenne dans les années 1980 et 1990. Que ce tournant ait été critiqué ou applaudi, il constitue l’un des chapitres principaux de l’action gouvernementale du second septennat et le nom de Pierre Bérégovoy apparaît ici au premier plan. Malgré ce manque assumé, cet ouvrage constitue un apport réel à l’histoire du socialisme sous la Ve République, attestant l’intérêt de disposer de recherches sérieuses consacrées à des personnages de second plan ayant joué néanmoins un rôle politique significatif. Ouvrage d’historiens, il éclaire à sa manière le dénouement tragique de l’« affaire Bérégovoy » en insistant sur la triple injustice dont l’ancien Premier ministre a été la victime, injustice à l’égard de l’homme, injustice à l’égard du chef de gouvernement et injustice à l’égard du militant socialiste. Une contribution également à l’histoire mémorielle en quelque sorte.

Gérard Grunberg

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  • ISSN 1954-3670