Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

Historiographies étrangères de la Première Guerre mondiale

Coordination : Robert Boyce, Sabine Jansen, Pierre Purseigle, Marie Scot

Introduction

Robert Boyce, Sabine Jansen, Pierre Purseigle, Marie Scot

Le dossier, présenté aujourd’hui par la revue Histoire@Politique, est né d’une double volonté de ses coordinateurs : contribuer au centenaire de la Première Guerre mondiale en apportant une pierre à l’édifice de la connaissance de cet événement à bien des égards fondateur, et privilégier une approche historiographique différente, non hexagonale.

L’historiographie concernant la Grande Guerre sert, en effet, de révélateur aux lignes de fracture qui traversent les sociétés engagées dans le conflit et les enjeux de tous ordres qui en découlent. La lecture de l’ensemble des articles confirme que l’histoire est, selon le mot de Paul Valéry, « le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré » et que ses usages pèsent lourdement sur ses conditions d’élaboration.

L’état des historiographies étrangères de la Première Guerre mondiale dressé ici est certes partiel. Si les limites mêmes de l’exercice empêchent de proposer une vision globale des débats soulevés par la Grande Guerre, l’intérêt du panorama présenté dans les différentes études qui suivent, reste entier.


Austria-Hungary and the First World War

Alan Sked

Depuis quelques décennies, l’historiographie sur l’Autriche-Hongrie dans la Première Guerre mondiale s’est enrichie. Les raisons du déclenchement de la guerre par la monarchie des Habsbourg continuent de faire débat, mais avec quelques révisions : ce n’est pas tant la crise des nationalités qui a conduit les responsables politiques à choisir la guerre que leur agenda propre, soutenant les buts de guerre allemands et poursuivant eux-mêmes des buts de guerre propres, tout en sous-estimant les risques de conflit. D’importantes contributions se sont penchées sur les relations austro-hongroises et austro-allemandes, sur la conduite de l’État en temps de guerre, sur le commandement et sur les performances des armées impériales terrestres (plutôt désastreuses) et navales (étonnement bonnes), sur les politiques d’occupation des territoires envahis par l’armée, sur l’expérience des prisonniers de guerre austro-hongrois détenus par l’ennemi. Les travaux sur les aspects économiques, politiques, sociaux et culturels de la guerre et sur ses conséquences se multiplient. Bien que le cas austro-hongrois soit plutôt négligé par l’historiographie occidentale, la littérature la plus récente sur l’Empire est de premier ordre et apporte énormément à notre compréhension du conflit en général.


La Grande Guerre : un angle mort de l’histoire allemande ?

Nicolas Patin

En Allemagne, la mémoire du Second conflit mondial et de la « Solution finale » a rejeté la Grande Guerre au second plan. Il existe pourtant une historiographie riche sur la question, qui a pour spécificité sur le long terme de valoriser l’histoire politique et diplomatique, dans le sillage du long débat sur les causes de la guerre, la responsabilité spécifique de l’Allemagne dans le déclenchement du conflit et la polémique autour des œuvres de Fritz Fischer. Depuis les années 1970, et surtout à partir des années 1990, s’est développée une nouvelle historiographie, fondée sur l’histoire sociale et culturelle de la guerre, autour de thématiques comme celles de l’expérience de guerre des simples soldats (Kriegserfahrung), de la survivance des formes de violence dans l’après-guerre et de la mémoire clivée du conflit dans la société weimarienne. Ces objets ont été favorables à des comparaisons transnationales et à l’écriture d’une histoire européenne du conflit. Mais le succès des livres traitant de la question des causes de la guerre rappelle qu’en Allemagne les questions d’histoire politique et diplomatique restent prépondérantes, celles soulevées par l’histoire sociale et culturelle ne s’adossant pas, comme en France ou en Angleterre, à une forte demande mémorielle.


L’historiographie italienne face à la Grande Guerre : saisons et ruptures

Marco Mondini

Après 1945, la traditionnelle perspective nationaliste sur la Grande Guerre tombe en disgrâce, ce qui ne signifie pas que l’historiographie soit marquée tout de suite par une rupture. Le débat scientifique sur 1915-1918 dans l’Italie républicaine est caractérisé par ses liens avec les saisons de la vie politique : les années de « la contestation » (après 1968) coïncident avec un renouvellement générationnel et thématique du champ des historiens. Le cadre des nouvelles recherches s'organise au début des années 1990 grâce à un nouveau paradigme qu'on appelle l'« historiographie de la dissidence » (ou historiographie de gauche). Au cours des années 2000, l’avènement d'une nouvelle génération d'historiens et les changements du contexte social et politique italien ont atténué le poids militant des études sur la Grande Guerre. En revanche, l’importance de celle-ci dans le débat scientifique et public est marginale.


Écrire l’histoire du Déluge. Histoire et expérience britanniques de la Grande Guerre

Pierre Purseigle

La Première Guerre mondiale demeure, cent ans après le déclenchement du conflit, au cœur du récit national britannique et continue de provoquer des débats virulents. Dans ce contexte, l’historiographie de l’expérience britannique du conflit se distingue par un dynamisme et une ouverture disciplinaire renforcés par l’internationalisation de ce champ d’étude. La recherche se concentre désormais sur l’adaptation de la société et de l’armée britanniques aux conditions nouvelles de la guerre industrielle. Trois questions majeures traversent donc la production scientifique : celle de la transformation de l’appareil militaire britannique ; la mobilisation de la société et de l’économie de la Grande-Bretagne ; l’impact et les legs de la Grande Guerre outre-Manche.


Canada and the British Commonwealth in the Great War: an Historiographical Review

Robert Bothwell, Susan Colbourn

Actuellement, il n’existe aucun récit unanimement partagé de l’engagement du Canada dans la Première Guerre mondiale. Pourtant le rôle du Canada dans le conflit a donné lieu à une littérature riche et variée. Les analyses se sont concentrées sur le rôle de la guerre – moment clé de l’émancipation du pays de son statut de colonie britannique – dans la fabrique de la Nation canadienne. Une puissante histoire militaire a rendu compte des succès et des échecs militaires sur les champs de bataille en les liant à l’avènement de la Nation. À l’instar des autres historiographies nationales sur la Première Guerre mondiale, l’histoire sociale et culturelle de la guerre a donné lieu récemment à de nombreux travaux, traitant de sujets tels que la réponse nationale à l’épidémie de grippe espagnole ou les efforts de soutien aux soldats et à leurs familles. Des études comparées mettent en regard l’effort de guerre canadien et celui des autres nations du Commonwealth, même si ce champ pionnier mériterait d’être davantage exploré. Il existe néanmoins un vrai enjeu, autour de l’existence de deux récits déconnectés et de deux thèmes distincts de l’historiographie, que sont les expériences de guerre du Canada anglais et du Canada français.


What Did It All Mean? The United States and World War I

Jennifer Keene

 Si la mémoire de la Première Guerre mondiale s'est effacée aux États-Unis après la Seconde Guerre mondiale, les historiens ont néanmoins continué à explorer tous les aspects de l'expérience américaine de la Grande Guerre. La personnalité et l'action de Woodrow Wilson en faveur de l'entrée en guerre des États-Unis puis de l'établissement de la paix tiennent une place importante dans l'historiographie américaine de la Grande Guerre. Les historiens ont également étudié la contribution des États-Unis à l'effort de guerre mais aussi l'efficacité et l'impact de la mobilisation américaine dans la guerre totale. La manière dont la guerre a transformé la société américaine et les relations internationales est un thème qui parcourt l'ensemble des études historiques cherchant à définir ce qu'a représenté la Grande Guerre pour les États-Unis.


La Première Guerre mondiale en Pologne : simple prodrome à l’indépendance nationale ?

Stephan Lehnstaedt

L’article propose un panorama de la recherche sur l’histoire polonaise durant la Première Guerre mondiale et s’intéresse, en particulier, à la question des nationalités ainsi qu’à celle de l’occupation par l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie. La littérature générale sur le sujet est plutôt clairsemée et dans une large mesure le front Est durant la Grande Guerre est une terra incognita. Depuis la chute du rideau de fer, l’historiographie polonaise s’est surtout focalisée sur l’indépendance et la construction nationale, à travers une histoire politique et diplomatique. Dans ce contexte, les conflits du direct après-guerre étaient certes analysés, mais sans que cela ne remette en cause l’idée selon laquelle la Pologne n’avait même pas participé à la Grande Guerre, puisqu’il n’y avait pas d’État polonais, et ceci malgré le fait que presque 2,5 millions de Polonais servirent dans les armées des trois Empires orientaux. Une littérature détaillée est disponible sur les plans allemands concernant la Pologne, mais ce n’est pas le cas pour l’occupation austro-hongroise. Il existe de même des manques importants, en ce qui concerne l’histoire culturelle, l’histoire des Empires ou encore l’histoire du quotidien, des mentalités et des perceptions. Une des questions les plus intéressantes qu’il reste à poser est celle de l’inscription des années 1914-1918 dans un contexte plus large, depuis la politique de colonisation jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, du point de vue des occupants comme de celui des occupés.


L’historiographie russe (et soviétique) de la Grande Guerre

Alexandre Sumpf

L’historiographie russo-soviétique de la Grande Guerre s’est surtout traduite dans des mémoires et des publications de documents – et beaucoup reste encore à écrire : les archives russes conservent un massif documentaire impressionnant, encore sous-utilisé et mal connu par les historiens russes qui bénéficient pourtant d’un accès privilégié aux sources. Depuis que ce conflit s’est embrasé, sa lecture a suivi une voie propre, mais a aussi coïncidé à certaines époques avec les tendances observables à l’échelle européenne, comme le pic de la vague pacifiste à la fin des années 1920. La prépondérance de l’histoire militaire, de l’appréciation des humeurs populaires et de la bienfaisance brossent un tableau assez figé de l’évènement et des phénomènes sociaux et économiques qui lui sont associés. Même en comptant avec les études occidentales sur le sujet, on ne peut que constater l’insuffisant apport des connaissances sur ce front singulier à la compréhension d’ensemble de la Première Guerre mondiale, et la faiblesse de l’innovation méthodologique. Cela tient sans doute à la rareté des travaux russes aujourd’hui, soviétiques hier, sur l’histoire générale du conflit, exception faite des enjeux liés aux relations diplomatiques. Les historiens de cette nation ont redécouvert le front russe, pas le sens de cette guerre pour le XXsiècle au-delà de la question cruciale de la révolution.


L’impact de la Première Guerre mondiale en Asie centrale : des révoltes de 1916 aux enjeux politiques et scientifiques de leur historiographie

Cloé Drieu

S’appuyant sur les sources scientifiques, idéologiques et artistiques, cet article traite des historiographies soviétiques et post-soviétiques des révoltes de 1916 en Asie centrale et occidentale. Les soulèvements de 1916 représentent un moment crucial de l’histoire de l’Asie centrale moderne. Ils trouvent leurs origines dans la Grande Guerre et ont donné lieu à des interprétations déformées et à des mythes en raison de l’instrumentalisation idéologique soviétique et marxiste, puis des agendas politiques propres aux nations nées de la désagrégation de l’Union soviétique. Il faut donc à présent dé-idéologiser l’événement et le réintégrer au champ de recherche élargi de la mondialisation de la Première Guerre mondiale, en étudiant en quoi la nature du conflit change en fonction du lieu et de la géographie.


Historiographie turque de la Première Guerre mondiale sur les fronts ottomans : problèmes, enjeux et tendances

Alexandre Toumarkine

La Grande Guerre dans l’Empire ottoman pose des cadrages chronologique, géographique et thématique originaux et heuristiques : une guerre de dix ans (1912-1922), une multiplicité de fronts et une centralité de la violence contre les populations civiles. Mais l’historiographie turque de la Première Guerre mondiale présente des caractéristiques structurelles qui contribuent à expliquer son isolement et son développement contrarié. Elle a longtemps été cantonnée à une histoire militaire et diplomatique classique, quasi-monopole des historiens militaires et focalisée sur la victoire des Dardanelles et le rôle qu’y joua Mustafa Kemal. Son prisme strictement national, et nationaliste, a mal rendu compte de ses dimensions impériales. Ce repli sur soi a été accentué par le négationnisme turc du génocide arménien. Pourtant, une prise en compte récente des spécificités du théâtre ottoman, associée au timide développement d’une approche socio-économique de la guerre et à une critique inédite du militarisme, ont permis une réelle ouverture et un approfondissement. Ceux-ci ont été facilités par un contexte de libéralisation et dopés par la formation de nombreux étudiants turcs à l’étranger. Cette mutation n’est pourtant pas suffisante pour contrer les crispations mémorielles et l’instrumentalisation de l’histoire de la Grande Guerre à des fins de mobilisation idéologique.


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  • ISSN 1954-3670