Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

Historiographies étrangères de la Première Guerre mondiale

Coordination : Robert Boyce, Sabine Jansen, Pierre Purseigle, Marie Scot

L’historiographie russe (et soviétique) de la Grande Guerre

Alexandre Sumpf
Résumé :

L’historiographie russo-soviétique de la Grande Guerre s’est surtout traduite dans des mémoires et des publications de documents – et (...)

  • imprimer
  • version pdf
  • réduire la taille du texte
  • augmenter la taille du texte

En 1931, Winston Churchill écrivait, à propos de la guerre sur le front Est, qu’elle était inconnue [1]  : elle le reste en bonne partie, indéterminée qu’elle a longtemps été du point de vue de sa définition, de sa temporalité et de sa spatialité. Dans l’espace russo-soviétique, ce conflit a connu diverses dénominations signalant à la fois ses interprétations successives et les hésitations sur sa nature. En 1914, il était ainsi d’usage de le désigner comme Seconde Guerre patriotique – adjectif réservé depuis 1941 à la Seconde Guerre mondiale, ou « Grande Guerre patriotique ». D’ailleurs, dès la fin de 1914 cette référence à l’invasion napoléonienne de 1812 s’efface et s’impose le terme consacré en Occident de « Grande Guerre européenne ». Les bolcheviks, eux, la dénoncent d’emblée comme guerre « impérialiste », étiquette politisée qui perdurera tout au long du régime soviétique aux côtés de celle, plus neutre et historienne, de Première Guerre mondiale.

En introduction à son ouvrage de 2010, M. V. Os’kin juge que « le front Est (russe) n’a pas été le principal front pendant la Grande Guerre, contrairement à la Seconde Guerre mondiale [2]  ». La précision entre parenthèses a son importance : la mention de l’Est peut se déchiffrer comme un point de vue occidentalo-centré plutôt que comme fait géographique à l’échelle européenne. Il ne saurait en tout cas convenir aux Russes, qui se battaient en 1914-1918 sur ce qu’ils nommaient le front Ouest (avec ses sections Nord et Sud). La définition de ce front comme « russe » représente une bonne alternative à cette terminologie insatisfaisante : pour la Triplice, il servait à différencier les deux zones de combat et à désigner son unique adversaire en Europe orientale ; en outre, exception faite de 40 000 hommes envoyés en France et à Gallipoli [3] , les troupes du tsar ont croisé le fer sur cette seule ligne de front. Le terme que je propose comporte aussi des angles morts : l’armée impériale comptait nombre de non-Russes, et toutes les batailles se sont déroulées avant la fin 1917 hors de la Russie proprement dite.

La perception de la Grande Guerre se voit compliquée en URSS, puis en Russie, par cet évènement majeur, mondial, radical qu’a été la double révolution de 1917, en particulier le coup d’État bolchevique du 24 octobre/7 novembre. Plongée dans l’ombre d’un autre conflit, la guerre civile, qui plus est vraiment « mondial » (Américains, Japonais, Français, Britanniques y ont pris part), la Première Guerre mondiale n’a pas fait l’objet d’une censure en URSS, au contraire. On la situe volontiers comme prolégomènes à la révolution – un « catalyseur », selon l’expression canonique de Lénine. Au-delà de cette image figée, qui finit d’ailleurs par perdre son sens et devenir une énième tournure particulière du jargon bolchevique, l’histoire de la Grande Guerre s’est élaborée petit à petit, au gré des besoins sur le plan intérieur et sur la scène internationale. En d’autres termes, il s’agit d’un évènement dont la signification se trouve non passée sous silence, mais instrumentalisée par diverses instances (parfois contradictoires) de propagande.

De manière récurrente, les historiens soviétiques ont été priés de s’attacher à l’entrée en guerre et à la paix séparée de Brest-Litovsk ; et, on l’imagine, de prouver le rôle crucial du parti bolchevique dans les fraternisations et les désertions sur le front, préludes à la double victoire d’Octobre et de 1920. La thèse classique énonce ainsi que la Russie a été poussée par l’impérialisme (soit autochtone et autocratique, soit sous influence étrangère) à se lancer dans un conflit dont elle ne pouvait sortir que vaincue. Quant à la paix signée le 3 mars 1918 en sacrifiant les confins occidentaux du territoire impérial, elle constituait le préalable à la victoire de la cause révolutionnaire et une franche rupture avec les intérêts impérialistes de l’Entente. Dans le détail, les progrès de l’analyse historique de la Grande Guerre par les Russes et les Soviétiques comportent bien d’autres nuances, étroitement tributaires de la situation politique de leur énonciation. Seul un plan chronologique permet de suivre cette évolution et de comprendre la singularité d’une historiographie où les enjeux de mémoire jouent un rôle majeur, dans un contexte de scissions et de réunions alternées des entités nationales aux franges occidentales de l’empire (pays Baltes, Pologne, Bessarab ie).

Comme dans les autres puissances belligérantes, la « Grande Guerre européenne » a été perçue d’emblée comme un tournant de l’histoire de l’humanité et de chaque nation en particulier. Cette conscience peut-être trop aiguisée par les tensions sociales et diplomatiques de l’époque a alimenté dès le déclenchement des hostilités la volonté de façonner une histoire du conflit qui en établirait le sens profond. Dans cette première époque comme dans celles qui se succèdent jusqu’à nos jours, la Première Guerre mondiale ne suscite pourtant pas un récit unique ou unifié. Surtout, quels qu’en soient les présupposés, ces discours sur la guerre semblent toujours forgés dans un objectif de mobilisation. Enfin, les points de vue s’adressent à la fois et de manière parfois contradictoire au public intérieur (ou à certaines catégories de public) et à l’opinion internationale.

La seconde phase de développement des études sur le conflit, entre les deux guerres mondiales, est marquée par le débat politique autour de l’analyse de la série évènementielle « 1914-1918 ». Cette lutte entre (pro-)Rouges et (pro-)Blancs par productions scientifiques et culturelles interposées, impliquant acteurs et témoins plutôt qu’historiens, représente une étape indispensable d’accumulation de données, mais crée aussi des paradigmes interprétatifs qui pèsent encore au XXIe siècle. Le traumatisme et le triomphe associés à la Seconde Guerre mondiale en URSS plongent ensuite la Grande Guerre dans une ombre bien plus profonde que celle portée par la mythification bolchevique de la guerre civile. Pendant des décennies, 1914-1918 ne demeure que le souvenir lointain d’une autre époque, où ne surnagent qu’Octobre et les milliers de publications sur ce sujet inévitable. À de rares exceptions près, qui s’attachent plutôt à l’histoire militaire, aucun travail important ne voit le jour avant la chute du système soviétique. Il faut dire que les historiens occidentaux avaient eux aussi quelque peu « oublié » cette guerre, et que son retour en grâce et en force, qui démarre entre 1988 et 1994, coïncide avec le renouveau historiographique russe en ce domaine.

Le sens de la guerre (1914-1918)

Pour de nombreux Européens, le déclenchement d’une guerre d’ampleur continentale ne faisait plus de doute dès le début des années 1910. Quand la crise austro-serbe de juillet 1914 débouche sur la mobilisation générale russe et la déclaration de guerre de l’Allemagne, et provoque en chaîne celles de la France et de la Grande-Bretagne, le soulagement se mêle à la certitude qu’il y aura un avant et un après 1914. En Russie, des penseurs comme Sergueï Boulgakov ou des intellectuels comme Leonid Andreev expriment l’idée d’un bouleversement sans retour possible à l’ordre ancien, décisif pour le progrès de l’humanité (équilibre entre « peuples » européens) et de la société russe (cohésion nationale) [4] . Plusieurs discours élaborent ainsi une première grille de lecture du conflit en cours, avec la conviction que l’Histoire est en train de s’écrire. Si aucun historien professionnel ne se charge alors de l’étude de la guerre – faute de sources disponibles, de recul, de conditions idoines d’écriture – un premier récit, originel, se structure entre 1914 et 1918. Il tente de donner un sens aux informations éparses et contradictoires qui parviennent du front par la presse, les lettres de soldats et les témoignages.

La guerre ne crée pas ex nihilo de nouveaux médias, elle en accroît juste le nombre et la fréquence. Depuis plusieurs années, la maison d’édition Sytin règne sur le marché russe [5] , et c’est tout naturellement qu’elle convertit sa puissance d’impression et surtout de diffusion pour les besoins de la cause patriotique – et son propre profit commercial. Plusieurs séries voient rapidement le jour, en particulier les « Lectures pour soldats », série d’au moins 27 titres tels Notre alliée fidèle la France, Comment a commencé la guerre, La courageuse Belgique, Un poing blindé contre Guillaume II, etc. Ce sont des brochures de 32 pages exposant dans une langue simple le bon droit de la Russie et de ses alliés dans la guerre en cours. En 1915 et en 1916 paraissent des ouvrages plus longs (de 64 à 128 pages) qui complètent la vision initiale d’autres points de vue – notamment juridique et philosophique. À l’initiative des principaux penseurs du temps, Sytin développe une série ambitieuse, « La guerre et la culture [6]  », qui combine publications et conférences publiques. Le prince Troubetskoï y disserte sur La Guerre et la mission mondiale de la Russie, tandis que I. A. Il’in théorise La Signification morale de la guerre. Complètement investie dans la mobilisation culturelle, une large frange de l’élite intellectuelle russe compose un corpus de textes peu accessibles au lecteur moyen, mais qui sert de boussole à tous ceux qui prennent la plume pour définir la nature du conflit et la place de la Russie.

Il en va ainsi du capitaine Ivanenko, dont la brochure de 58 pages Sur la signification de la guerre en cours et le devoir de la mener jusqu’à son issue victorieuse mêle analyse historique (relations diplomatiques), considérations morales et millénarisme panslave [7] . Un décret militaire du 28 juillet 1915 fait de cette « conversation avec les simples soldats » le manuel obligatoire de toutes les écoles militaires. Ce commandant d’une compagnie de l’école militaire de Kazan rejette toute la faute du déclenchement de la guerre sur les Allemands qui ont empêché le règlement pacifique du désaccord avec les Autrichiens, et sur Guillaume II qui a refusé de répondre au télégramme conciliant envoyé par son cousin Nicolas II le 29 juillet 1914. Ces facteurs immédiats, argumente-t-il ensuite, découlent en réalité de causes profondes : le rêve impérialiste germanique en Europe orientale (au détriment de la Russie) et outremer (au détriment des Britanniques). Pour éviter l’esclavage, c’est « un devoir devant nos descendants » que de se battre et de vaincre, et le peuple le doit au tsar et à la patrie. Enfin, les Allemands ont prouvé qu’ils menaient une guerre du germanisme contre les Slaves par leurs atrocités culturelles (destructions d’églises) et militaires (prêtres assassinés). Ce bréviaire de l’explication naturaliste du conflit ressemble fortement aux publications françaises équivalentes, dont il constitue peut-être une sorte de copie. Il est significatif en ce qu’il présente le déroulement de l’histoire comme enchaînement de causes et d’effets, et des acteurs historiques ne pouvant que se conformer à cet ordre des choses – à l’opposé, donc, de la vision marxiste qui s’imposera quelques années plus tard.

La guerre apparaît dans la plupart de ces publications comme une chance historique pour la Russie. Dans La Guerre des peuples (aperçu psychologique), S. A. Kuz’min estime que « toute guerre, indépendamment de son issue, apportera le bien en assainissant le peuple et en faisant naître sur le champ de bataille un monde meilleur d’héroïsme, de courage et de force [8]  ». Il accuse d’abord les philosophes allemands (surtout Kant), puis les responsables politiques et militaires (Bismarck et Moltke) d’avoir théorisé une guerre nécessaire à la construction de la nation et à son « élan vital ». L’histoire russe plaiderait, elle, paix et concorde, mais ce peuple réagit quand son droit est bafoué. « La guerre pour la guerre – telle est la formule allemande. La guerre pour la paix – telle est la formule slave. » Il s’agit toutefois d’une paix bien particulière, qui n’est pas sans rappeler la pax romana. Pour Kuz’min, la guerre n’aboutira à rien si on ne réunit pas sous le sceptre du monarque russe tous les Slaves, frères menacés par les Germains. Les premiers historiens sous régime communiste retourneront l’argument de la mobilisation et du panrussisme au profit de la nouvelle idéologie en décalant les termes : l’impérialisme allemand et russe sont fauteurs de guerre, le communisme garant de paix. La Première Guerre mondiale n’aura servi que de déclencheur, c’est la guerre civile qui aura permis la naissance d’un « monde meilleur ».

Pour capter une vision contemporaine de la Grande Guerre qui ne s’insère pas dans une réflexion d’ensemble sur l’Histoire, il faut se pencher sur les projets de musée de la guerre. Tous ont en commun l’accumulation de trophées pris à l’ennemi, de symboles ou manifestes de la monarchie et de documents iconographiques. En 1916, le musée de la Commission extraordinaire d’enquête d’instruction des cas de non-respect par les ennemis allemands et austro-hongrois des lois et coutumes de la guerre exhibe par exemple 681 clichés et 80 artefacts : « L’icône du Sauveur profanée par nos ennemis rapatriée de la Laure Počaevskaja, une massue utilisée dans le combat de tranchées et la poursuite des blessés ou des gazés, un chausse-trape autrichien, des balles "dum-dum", un périscope, des moulages en cire de blessures par balles, des exemples de "petites galettes", de la taille d’un timbre poste, dont on nourrit les officiers russes prisonniers, etc. [9] . » Ces objets reprennent la tradition des musées de régiments qui aboutit à la création de la Commission des Trophées en septembre 1914. Cet ensemble hétéroclite rappelle surtout un cabinet de curiosités sans approche scientifique – des éléments en seront repris par le Musée militaire de Moscou, fondé en 1921 puis fondu en 1927 avec le musée d’Histoire [10] . Ni en 1916, ni en 1921, ne s’articule un récit ordonné de cet évènement en tant que tel. L’explication globale respectant des schémas préalables au conflit et la culpabilité par essence de l’Autre priment alors (de manière classique) sur l’analyse, la classification et l’interprétation.

Les civils de l’arrière ne peuvent saisir le sens de la guerre en visitant ce type de musée, et les expositions régulières suscitent leur curiosité sans étancher leur soif de compréhension. Or ils se trouvent bombardés d’images plus ou moins réalistes, de témoignages plus ou moins censurés, et de rapports incessants sur les « atrocités » de l’ennemi. Aux portraits policés des aristocrates engagés dans le conflit des Annales de la guerre et à l’exposition rationnelle de l’effort de guerre par la revue Niva visant les classes moyennes urbaines, répond Les atrocités de l’ennemi en croquis et documents photographiques [11] . Éditées en 1916 par le Comité Skobelev, ses larges pages n’hésitent pas à montrer avec un voyeurisme mêlé de froideur clinique les effets des nouvelles armes sur les chairs fragiles des combattants. Les correspondants de guerre comme Aleksei Ksjunin décrivent le quotidien des combats, rendant public ce dont fourmillent les dizaines de milliers de lettres envoyées du front [12] . Tous ces documents influent plus sûrement sur la perception du sens de la Grande Guerre par ses contemporains que les grandes dissertations patriotiques. Cependant, les uns et les autres représentent à la fois la matrice de la démarche analytique des futurs historiens et un horizon d’attente de leurs lecteurs – auquel on livrera des études sur les responsabilités (Qui est le débiteur ?, 1926 [13] ), des carnets de soldats (Sur les traces de la guerre de Lev Vojtolovskij, 1926) et une histoire revisitée par le montage des images d’actualités (La Chute de la dynastie Romanov d’Esther Choub, 1927 [14] ).

L’activité des polémistes se traduit par une abondance éditoriale qui culmine en 1917, traduisant une démocratisation sans précédent du dialogue entre classes et la quête d’une cohésion sociale inédite à travers le récit national. Le patriotisme se transforme radicalement avec la révolution antimonarchique de Février 1917, mais la guerre en demeure le lieu d’expression primordial. Seulement, l’enthousiasme ou l’optimisme de 1914 ont cédé la place à un pessimisme de plus en plus étendu : à mesure que se développent les discours sur le sens de la guerre en cours se détériore ainsi la croyance en une issue positive et non violente. Les visions de la Première Guerre mondiale s’assombrissent avant même que les Bolcheviks ne viennent asséner, dès le début de 1918, que seule pouvait briller la lumière de la révolution prolétarienne. L’image du conflit pâtit d’une connotation presque exclusivement négative, acceptée largement et transcendant les classes et les appartenances politiques. La guerre qui a ruiné le pays a en effet révélé la médiocrité du monarque, de l’État et de l’état-major, puis des partis socialistes ; les images et artefacts sont devenus des symboles difficiles à supporter des épreuves endurées ; la litanie des « atrocités » de l’ennemi n’a guère mobilisé [15] .

La condamnation par le nouveau régime d’un conflit privé de sens car « impérialiste » profite de ce contexte sans le contenir complètement. L’accent placé sur l’année 1917 dans la perception de la série événementielle « 1914-1918 » induit une téléologie antagoniste axée moins sur les responsabilités, comme en Occident, que sur les conséquences. L’histoire de la Première Guerre mondiale produite en Union soviétique pendant les années 1920 et surtout 1930 apparaît de fait tournée vers le futur plutôt que vers le passé.

D’une guerre l’autre

Dans l’ensemble, la masse des combattants engagés dans le conflit (15 millions de mobilisés) se voit dépossédée du discours sur les épreuves endurées. En Union soviétique, les associations d’anciens combattants formées pendant la guerre (en 1917) se sont éparpillées ou ont été dissoutes selon un processus encore mal connu [16] . À l’étranger, la revendication d’une expérience de guerre ne trouve guère sa place dans les anciens territoires impériaux devenus indépendants (Pologne, pays Baltes ou Finlande) [17] , ou se voit monopolisée par les hauts responsables politiques et militaires en exil. La guerre civile qui succède à la Première Guerre mondiale complique le passage à l’analyse historienne de ce conflit, mais structure aussi un partage très accentué de part et d’autre de la ligne d’opposition entre Rouges et Blancs. Le contexte politique international et l’état de la profession jouent un rôle prépondérant dans cette phase initiale où aucun État ne reconnaît l’URSS (jusqu’en 1924). Les études sur la guerre paraissent soit dans une Russie amputée, soit parmi les communautés en exil ; et elles privilégient les aspects militaires et la production de souvenirs et de mémoires, individuels ou collectifs. Des deux côtés de la frontière, la priorité est donnée à l’explication d’ensemble du conflit – suivant le paradigme marxiste en URSS, tandis que les émigrés se montrent fidèles à une conception de la guerre héritée du XIXe siècle.

En Union soviétique, un historien marxiste (dès avant 1917) se détache par le nombre et la qualité de ses analyses de la guerre. Il s’agit du seul scientifique d’envergure à s’être penché sur la question, équivalent d’un Pierre Renouvin s’il avait été vétéran et s’il n’était décédé si tôt. S’il ne produit pas de somme d’ensemble, à la différence des historiens et militaires russes exilés, Mikhaïl Nikolaevič Pokrovskij (1868-1932) [18] publie en 1928 La Guerre impérialiste, un recueil de textes parus à partir de 1915, complété dans une seconde édition en 1930 [19] . On y observe un scientifique appliquant aux évènements en cours les leçons du matérialisme historique, qu’il se trouve loin de Russie, impliqué dans les évènements de 1917-1919, ou enfin principal artisan des études sur cette période lors du dixième anniversaire de l’entrée en guerre ou de la révolution d’Octobre.

Ses neufs textes de 1924 livrent l’essentiel des résultats et du positionnement de l’école historique marxiste soviétique sur la Grande Guerre. À côté de préfaces incisives à des recueils de documents – La Russie tsariste dans la guerre mondiale (diplomatique et stratégique), Lettres de soldats de l’année 1917 (la Révolution des paysans) et Octobre à l’étranger (la destinée pathétique des volontaires du Corps expéditionnaire russe en France, le CERF) –, il établit la culpabilité de l’impérialisme russe dans le déclenchement de la guerre pour Le Bolchevik, revue théorique des cadres du Parti, et la Pravda, organe officiel du régime. L’insistance sur l’histoire diplomatique dans toute l’Europe, qui s’explique alors par la volonté de déterminer les responsabilités, se double en URSS d’une active campagne internationale pour que les puissances reconnaissent le nouvel État (obtenu en 1924) sans accéder aux revendications concernant les dettes d’avant-guerre (les fameux « emprunts russes ») et surtout de guerre (sommes moins dramatisées, mais bien plus conséquentes). Dans ce contexte, la Commission extraordinaire d’enquête sur les conséquences de la guerre instaurée en 1922 utilise une approche statistique et économique rigoureuse pour exiger à son tour des réparations liées aux dommages infligés par l’intervention étrangère de 1919. Plus polémique, le pamphlet Qui est le débiteur ? (1926) se sert des plus secrets documents diplomatiques pour nier aux anciens alliés de la Russie un quelconque droit à compensation.

La science historique soviétique s’applique surtout à réinterpréter les années précédant la révolution d’Octobre à la lumière de celle-ci et insiste sur le contexte international. Souviens-toi de la guerre (1924) fait la part belle aux citations de Lénine ou de Zinoviev, ainsi qu’à des extraits du Feu de Barbusse et de The Spirit of War de Gibbs [20] . Des textes des mêmes penseurs bolcheviks, ainsi que de Clara Zetkin et de Rosa Luxembourg introduisent Le Dixième anniversaire de la guerre mondiale, un recueil composé par la gauche du Parti. L’économiste E. Varga analyse les causes économiques de la guerre et son coût pour la nation, l’historien Pokrovskij revient sur la préparation de la guerre par l’empire et le théoricien marxiste August Talheimer expose les facteurs de la défaite allemande. La dernière partie offre des articles de spécialistes d’histoire militaire sur l’emploi des différentes armes dans la guerre [21] . Il s’agit de fait du principal regard expert sur le conflit passé – à l’exception du champ médical, dont les travaux de la Commission sur les conséquences sanitaires de la guerre mondiale représentent un écho intéressant [22] .

Le conflit mondial connaît d’autres éclairages moins scientifiques qui l’inscrivent aussi dans le champ public. Boris S. Kandidov, l’un des fondateurs du Musée antireligieux de Moscou, publie en 1929 deux brochures sur l’Église (principalement orthodoxe, mais pas uniquement) dans la guerre [23] , qui appartiennent à une série sur le rôle d’oppresseur de cette institution aux côtés de la monarchie, de la bourgeoisie (en 1917), des étrangers et des Blancs (pendant la guerre civile). Sur la foi de certains documents habilement sélectionnés, il instruit un procès à charge en pleine campagne de violence anticléricale, qui laisse peu de place à l’analyse critique des sources. La seconde partie des années 1920 voit aussi apparaître une littérature de guerre importée (À l’Ouest rien de nouveau remporte un succès considérable) et autochtone [24] . Un ouvrage est très débattu à l’époque : les témoignages recueillis par Sofia Fedorčenko qui a servi comme infirmière de guerre [25] . Acclamée en 1923 par Gorki et vendue par dizaines de milliers, cette compilation est d’abord attaquée par les ethnographes qui ne retrouvent pas la langue des simples soldats, puis qualifiée de falsification par le poète prolétarien Demian Bednyj en 1928. Fedorčenko a d’ailleurs avoué à demi-mot avoir voulu écrire la vérité de la guerre au travers de récits de soldats, point de vue le plus à même de retranscrire ses impressions. Quoique sans doute plus proche de l’exercice littéraire, sa vision très noire de la guerre a marqué l’opinion russe. À l’époque, l’onde de pacifisme qui séduit les foules en Occident atteint l’Union soviétique où le parti communiste s’en empare comme outil de propagande internationaliste.

Les esprits se tournent ensuite vers la guerre à venir. En 1934, le Bulletin pour le vingtième anniversaire de la guerre mondiale impérialiste fait le bilan humain et financier de la guerre, et rejette le pacifisme de la décennie précédente, qualifié de « mensonge d’intellectuel devant le peuple [26]  ». Les spécialistes sollicités sont des militaires de carrière, fils de généraux ayant exercé de hautes fonctions en 1914-1918 et restés au service du nouveau régime. Le général Aleksandr Andreevič Svečin (1878-1938), passé du côté bolchevique dès mars 1918 et nommé chef de l’état-major rouge, puis enseignant de stratégie à l’Académie militaire, dirige la publication de périodiques sur le sujet. Aleksandr Nikolaevič De Lazari (1880-1942), ancien colonel, se spécialise après-guerre dans l’étude des armes chimiques [27] . Il livre en 1928, puis en 1934, un atlas de la guerre mondiale abordant tous les théâtres de la guerre, France comme Pologne [28] . Significativement, l’ouvrage ne se clôt pas par la paix infâmante de Brest-Litovsk, passée sous silence, mais par la carte « Transformation de la guerre impérialiste en guerre civile ». Si l’on laisse de côté les conclusions d’ordre purement tactique et stratégique, l’apport historique et politique de ces études militaires réside dans deux innovations censées éviter à l’Armée rouge l’échec tsariste : la mobilisation idéologique (les soldats de l’armée impériale ne savaient pas pourquoi ils se battaient) et la militarisation de la population, c’est-à-dire la préparation physique et l’apprentissage du maniement des armes [29] .

En dépit de la théorie marxiste qui fait des forces socioéconomiques le principal moteur de l’Histoire (par leur affrontement), la première génération des historiens soviétiques, en pleine formation, a donc peu analysé pour elles-mêmes les conditions sociales du temps de guerre, au front ou à l’arrière. Cette approche prônée à l’époque en France par l’école des Annales naissante, peine toujours à se faire une place dans l’historiographie russe. Ce qui demeure un point fort de cette dernière, l’édition de sources, connaît logiquement un premier essor dans les années 1920. La revue des archives centrales fondée par Pokrovskij, Krasnyj Arhiv, prend soin de publier non seulement les documents diplomatiques compromettant l’ancien régime, mais des lettres de soldats et des rapports sur l’état d’esprit de la population. Ces deux types de témoignages font d’ailleurs l’objet de compilations spécifiques en 1927, année jubilaire prolifique sur le plan éditorial [30] . Quoique l’intention principale soit de montrer l’amplitude de la haine de la guerre, du monarque et de l’ordre ancien, la sélection opérée permet au lecteur qui le veut de saisir les préoccupations des combattants et la complexité de leur rapport à la société civile de l’arrière. La complexité du tableau ainsi brossé rompt en tout cas avec une tendance à l’explication naturaliste de la Révolution.

C’est également l’issue révolutionnaire de 1917 que les émigrés russes Blancs ont à l’esprit quand ils produisent des histoires de la guerre récemment achevée [31] . Cette Russie en exil s’est constituée dans plusieurs pays européens en plusieurs vagues au profil sociologique différent [32] . Si Berlin et la Pologne accueillent une très grande masse de réfugiés arrivés par voie de terre, la France voit affluer par bateau les derniers combattants défaits de la guerre civile. À Paris se concentrent nombre d’anciens officiers de l’armée impériale, les principaux diplomates, un grand nombre d’artistes. L’émigration russe s’enrichit brusquement en 1922 des intellectuels expulsés de force sur ordre de Lénine [33] . Ayant perdu tout ou presque, militaires, artistes et hommes politiques prennent la plume pour tenter d’expliquer ou de justifier le retournement historique dont ils ont été victimes. Ces études souvent longues proposées par les plus hauts responsables – Pavel Milioukov, Alexandre Kerenski, Anton Denikine – représentent autant de plaidoyers pro domo, assumés comme tels par leurs auteurs.

La question centrale, pour la Russie, est l’appartenance ou non à l’Europe. Le débat se développe dans les publications périodiques comme Arhiv russkoj revoljucii (I. Gessen, Berlin, 1921-1937), Istorik i sovremennik (I. Petruševskij, Berlin, 1922-1924) et Na čužoj storone (S. Mel’gunov, Berlin, Prague, 1923-1925). La révolution y est considérée comme un accident ayant perturbé le cours naturel et le progrès des dernières décennies du tsarisme – accident causé par la Grande Guerre, ou par un complot nihiliste allemand. Les libéraux insistent eux sur le fait que la bureaucratie tsariste aurait empêché la résolution des immenses questions sociales après 1861. Dans les années 1920, nul ne prend la défense du tsar que les élites nationales n’ont pas soutenu pendant la crise de Février 1917. Ce n’est que plus tard que l’intérêt compassionnel des Occidentaux poussera les émigrés à publier des écrits plus dramatiques sur les souffrances de la famille impériale.

Les historiens en exil s’inscrivent dans un réseau culturel dense, vital pour une communauté qui ne veut pas perdre ses repères et qui entend montrer qu’une autre Russie perdure. La vie intellectuelle s’appuie ainsi sur la tenue de nombreuses conférences. Le recensement établi à partir des annonces placées dans la presse émigrée montre que, même aux dates anniversaires, le thème de la Grande Guerre représente une faible minorité : on ne recense en 1924 que six conférences traitant de la Grande Guerre sur un total de 103 – soit 5 % [34] . I. P. Demidov donne ainsi deux conférences à Paris sur le thème « La guerre mondiale et la révolution » les 31 août et 12 octobre 1924. La même année, Nikolaï Golovin se présente quatre fois avec des exposés sur l’histoire militaire du conflit mondial, insistant sur l’apport décisif des troupes russes à la victoire finale de l’Entente : mobilisations et pertes, envoi du CERF sur le front de France, offensive de septembre 1914 déclenchée sur l’insistance de la France en Prusse-Orientale alors que l’armée n’était pas prête, percée Broussilov permettant le déclenchement de la bataille de la Somme le 1er juillet 1916.

Les Russes émigrés, qui représentent une société à part au sein des sociétés d’accueil, et subissent un mélange de pitié et de rejet, doivent en permanence affronter la conviction que la Russie a trahi ses alliés en 1918 (opinion des conservateurs) ou que la Révolution de 1917 a apporté le progrès à une Russie arriérée et autocratique (opinion de la gauche). Ces deux thèses et la faiblesse des études slaves avant la guerre expliquent en bonne partie le silence des historiens français sur le cas russe. Les émigrés doivent donc défendre seuls leur cause contre les clichés – bohême de Montparnasse, aristocrates taxis, emprunts russes – et une ignorance généralisée sur ce pays, y compris de son engagement dans le conflit. « Le public français pendant la guerre n’était renseigné sur les évènements du front russe que par les brefs communiqués officiels qui ne lui donnaient jamais de tableau à peu près complet de la situation générale [35] . » Le très haut gradé auteur de ces lignes reconnaît les insuffisances de la propagande russe, et se montre conscient de la nécessité de sortir de l’entre-soi pour plaider la cause russe.

En France, deux officiers de haut rang se détachent par l’ampleur et la qualité de leurs analyses : Nikolaï Golovin (1875-1944) et Youri Danilov (1866-1937). Le premier, auteur d’ouvrages capitaux sur l’armée russe dans la guerre (en particulier en 1914) et de la somme Les efforts de guerre de la Russie dans la guerre mondiale, enseigne alors à l’École militaire française dont il connaît de nombreux responsables, rencontrés lors de sa mission militaire à Paris en 1908. Intendant en chef de l’armée tsariste, Danilov entreprend lui d’écrire La Russie dans la guerre mondiale en russe, à Berlin, en dépit du manque de sources, fondement de toute histoire, dont il convient humblement dans la préface à l’édition française :

« Ce livre représente avant tout un volume de mémoires. Il ne prétend pas au titre de travail historique et cela pour deux raisons. D’une part, j’ai été trop intimement mêlé personnellement aux évènements ; de l’autre, je n’avais pas à ma disposition, en écrivant, les sources qui doivent nécessairement servir de base à tout ouvrage historique. Néanmoins, j’ai consacré beaucoup de temps et d’efforts à documenter mon travail aussi solidement que possible. J’ai consulté de nombreuses pièces dans les archives existant à Paris ; j’ai soigneusement étudié la littérature, pauvre il est vrai, qui concerne la guerre sur le front russe ; j’ai aussi profité des renseignements qui m’ont été aimablement fournis ainsi que des récits de quelques personnes ayant participé aux évènements passés. »

À lire ces phrases, le lecteur saisit à la fois l’impératif qui pousse Danilov et ses semblables à rendre public leur récit, et la difficulté à dépasser le pur témoignage, qui peut être aisément taxé de subjectivité et de partialité – torts dont ils accusent justement leurs ennemis bolcheviques. On comprend que la principale et indispensable source de l’histoire du conflit et de la révolution demeure les souvenirs – qu’ils fassent l’objet de publication en bonne et due forme, ou servent de base à des écrits de nature fictionnelle. Dans ce dernier genre se détache ainsi Mark Aldanov (1886-1957). Après une première série de romans historiques consacrés à la Révolution française, l’écrivain s’attaque à la période 1914-1921 en Russie avec La Clef (1929), La Fuite (1932), et La Grotte (1934-1936) – une trilogie réservée à la communauté exilée puisque non traduite en français. La formation des émigrés qui se font historiens a pris place en plein essor du positivisme, d’où la volonté de rassembler toutes les sources disponibles pour les critiquer et établir les faits. Leur approche historienne privilégie avant tout le récit sur l’interprétation, cantonnée à des remarques de fin de paragraphe et des attaques ad hominem. Ils accordent aussi la priorité aux grands hommes et négligent souvent les groupes sociaux – l’armée n’en représente pas un à leurs yeux – ou les mouvements politiques.

L’histoire russe est donc présentée non comme un développement linéaire, mais comme une succession de ruptures profondes et radicales. Danilov adopte un point de vue original. Premièrement, il n’enquête pas sur les responsables de la désagrégation, question « oiseuse » à son avis : la durée de la guerre et de l’occupation ennemie ont pesé autant sur les soldats du front que sur la population de l’arrière : « Membres d’un même organisme, ils vivaient d’une même vie et étaient affectés par les mêmes émotions. Ce qui est certain pourtant, c’est que la propagande défaitiste et antigouvernementale est née à l’arrière [36] . » Dans cette analyse qui entend dédouaner le pouvoir militaire, Danilov refuse de considérer les mouvements révolutionnaires comme action politique mais reconnaît en creux la faiblesse des efforts de persuasion consentis par le pouvoir en place. Original encore, il n’accorde pas une ligne à Raspoutine, et se montre magnanime avec Kerenski, qui s’est beaucoup dépensé mais ne pouvait pas réussir – car selon lui personne ne le pouvait. Enfin, Danilov ne mentionne que rarement les bolcheviks, comme pour ne pas leur accorder un rôle historique trop important, comme s’ils n’étaient que les agents de forces plus profondes et de circonstances exceptionnelles.

La phrase finale de son ouvrage concentre l’essence de l’argumentaire des émigrés et vaut à ce titre d’être citée in extenso. Pour lui, la continuation de la guerre entrait pleinement dans les objectifs de la révolution de Février.

« Et ce n’est que la propagande empoisonnée des forces obscures surgies en Russie, cette propagande qui non étouffée au début contamina l’âme d’un peuple las de souffrir, ce n’est que cette gangrène qui fit lâcher les armes au guerrier russe à bout de forces après quatre ans d’une lutte inouïe… C’est ainsi que, par la force d’un destin implacable, il ne fut pas donné à la Russie de figurer dans les rangs des vainqueurs. La fin de la guerre la trouva mutilée et humiliée. Mais elle avait fait son devoir pour soutenir la cause commune de l’Entente. L’histoire impartiale ne saura oublier ni son rôle méritoire, ni le sacrifice qu’elle a fait des meilleurs de ses fils… »

Cette position de victime héroïque perdure pendant des années au sein de la communauté russe émigrée, en dépit des conflits de chapelle fratricides. La rhétorique classique du communisme comme maladie infectieuse s’accompagne de la revendication du temps historique et du symbolique, à défaut de la pleine possession du territoire national et de la maîtrise de l’actualité politique.

La réécriture de l’histoire du conflit est un enjeu fondamental pour le nouveau régime comme pour les soldats qu’il a chassés par les armes en 1920 et les intellectuels expulsés en 1922. Elle a vocation d’une part à consolider l’identité interne à chaque camp et d’autre part à servir d’argument à la reconnaissance diplomatique en tant que « vraie » Russie. Les épreuves de la Seconde Guerre mondiale, en France comme en URSS, relèguent ensuite à l’arrière-plan cette guerre dont un certain nombre de participants et d’historiens mémorialistes périt. Une nouvelle génération libérée du poids du passé et moins soumise à la pression des autorités se trouve alors en mesure de l’étudier plus sereinement.

Une guerre oubliée ? (1941-2014)

La troisième phase de développement de l’historiographie russe sur la Première Guerre mondiale est elle aussi fortement liée à la situation politique. L’invasion nazie de juin 1941 suscite, on s’en doute, peu de rappels du précédent de 1914. Il faut tout de même signaler la publication frappante par le NKVD d’une sélection des dossiers réunis par la Commission Krivtsov [37] . Cependant, l’enjeu paraît moins de réactiver une mémoire collective qui s’est délitée que de prendre date, dès le début du conflit, pour les procès de l’après-guerre que la Russie n’a pu organiser en 1918 mais que l’URSS compte bien imposer après la victoire. L’occupation allemande, le décès de quelque 27,8 millions de citoyens, la défaite infligée au nazisme font de la « Grande Guerre patriotique » un nouveau point de départ pour la nation socialiste [38] . Dans ce contexte, alors que les vétérans du front subissent les mêmes difficultés de réinsertion et de valorisation de leur expérience de guerre que ceux de l’armée impériale [39] , la Première Guerre mondiale disparaît presque totalement, reléguée à l’arrière-plan par la « Grande Révolution socialiste d’Octobre », la guerre civile et, donc, la Seconde Guerre mondiale.

Les deux aspects militaire et mémoriel continuent de constituer l’essentiel des études jusqu’à la chute de l’URSS en 1991. On n’y publie plus de mémoires uniquement liés à la Grande Guerre, mais cette dernière se profile souvent, et pour cause, dans les destins de ceux qui ont le privilège de rendre public le cours (révolutionnaire) de leur existence [40] . Chaque jubilé de la Révolution d’Octobre fournit le prétexte à l’édition de compilations de souvenirs plus ou moins importants, où il n’est pas rare de constater le rôle joué par la guerre – sur lequel on insiste certes rarement. L’une des principales surprises intervient en 1969, lorsque paraît Soldats de Russie, mémoires sous forme romancée du maréchal Rodion Malinovski (1898-1967), inamovible ministre de la Défense sous Khrouchtchev. Sa participation à l’équipée du Corps expéditionnaire russe en France et à la guerre civile… du côté Blanc y est révélée deux années après son décès [41] .

Les travaux sur la Grande Guerre se fondent à l’époque dans ceux sur 1917 – où, comme dans les mémoires, apparaissent ici et là des renseignements de détail aujourd’hui précieux pour les historiens. Les progrès de l’histoire sociale et l’essor de la corporation des historiens accroissent fortement le nombre d’études exposant, souvent à un niveau très local, les conditions socioéconomiques ayant poussé (d’un même élan, selon la thèse marxiste-léniniste) les soldats et leurs femmes, les ouvriers des villes et les paysans pauvres à se révolter contre l’ordre en place et à faire la révolution. Même lorsque certaines données tendent à montrer le contraire, toute cette production scientifique est strictement orientée vers la démonstration du caractère inéluctable de l’explosion de 1917. Le Parti y est le plus souvent montré comme un guide omniscient, et parfois de façon plus nuancée comme un précurseur victime de la répression par les partis socialistes. L’histoire « naturelle » et la dramatisation de la Grande Guerre que l’on connaît en France [42]   s’appliquent en URSS à la Révolution d’Octobre.

Avec cet horizon obligé et la référence contrainte aux textes de Lénine, les historiens ne sont pas en mesure d’offrir de vision globale ni de problématique rénovée. Exemplaire à ce titre, La Première Guerre mondiale, ouvrage collectif dirigé en 1975 par Ivan Rostunov, traite de l’ensemble de la guerre (sur tous les fronts), et réussit à tenir compte des avancées historiographiques tout en appliquant la méthodologie marxiste-léniniste [43] . L’approche est strictement militaire et diplomatique, légèrement géopolitique aussi. L’ouvrage se conclut sur une interprétation rénovée du traité de Versailles. Il aurait affaibli le capitalisme, mais les impérialistes n’en ont pas tiré les leçons et ont lancé une deuxième guerre mondiale vingt ans après, encore plus ample, qui a créé les conditions idoines pour une révolution européenne et l’apparition de nouveaux États socialistes. Dans ce paysage scientifique peu varié, l’étude de Viktor Miller sur les comités de soldats de 1917, inégalée à ce jour, fait figure de belle exception et a nourri l’œuvre fondamentale d’Allen K. Wildman sur la dislocation de l’armée impériale [44] . Jusqu’en 1991, nul anniversaire ne suffit à susciter une étude d’ampleur sur le conflit, en dépit de la redécouverte de l’importance du conflit dans l’histoire du XXsiècle.

Le 26 décembre 1991 disparaît l’Union soviétique et naissent quinze nouveaux États, dont au moins six dépositaires de l’engagement de l’empire russe dans la Grande Guerre : Russie, Ukraine, les pays Baltes et la Moldavie. Les nationalismes prennent leur essor en toute légitimité – y compris en Russie où l’internationalisme, puis le patriotisme soviétique interdisaient la référence à la Russie en tant que telle [45] . Le positionnement international de la nouvelle Russie et le retour au premier plan de l’autorité morale de l’Église orthodoxe russe favorisent un nouveau regard sur la période soviétique, parenthèse de malheurs à oublier, et sur l’âge d’or qu’auraient représenté les dernières décennies du règne des Romanov. La conversion mémorielle choisie faute de mieux par de nombreux citoyens déboussolés ne règle toutefois pas le problème posé par la Première Guerre mondiale, bel et bien perdue avant que le « complot » bolchevik n’assassine la Russie impériale à Brest-Litovsk.

Plus encore que par le passé, le modèle étranger influence l’historiographie. Il ne s’agit plus seulement d’un simple contexte comme celui du pacifisme de la fin des années 1920. Alors que les spécialistes du front « Ouest » (c’est-à-dire du front français) multiplient colloques, articles et monographies, certains pionniers s’intéressent aux autres fronts – et notamment à celui de Russie. Pour n’en citer que quelques-uns, mentionnons Allen K. Wildman, Hubertus F. Jahn, Peter Gatrell, Vejas Liulevicius, Peter Holquist, Alon Rachamimov, Eric Lohr ou, plus récemment, Karen Petrone [46] . La nostalgie de l’époque tsariste qui fait aujourd’hui office de vision étatique du passé crée en outre des opportunités éditoriales d’autant plus profitables qu’elles concernent des œuvres souvent libres de droit. La « littérature de l’étranger » (zarubežnaja literatura), celle de la Russie émigrée autrefois interdite en URSS, débarque en force sur le marché. Chaque année paraissent des dizaines de mémoires inédits… en Russie, peuplant les rayonnages des librairies d’altesses et de généraux, de gouverneurs et de métropolites « d’avant » [47] .

Les historiens russes professionnels doivent inscrire leurs travaux dans un contexte à la fois favorable (goût très prononcé pour l’histoire impériale et militaire) et défavorable, puisque les clichés populaires se voient renforcés par ces témoignages issus d’une certaine société bien disparue, presque jamais précédés d’une préface ou accompagnés d’un appareil critique. Une rapide typologie fait ressortir cinq types de publications historiennes en Russie – outre les études ne portant qu’en partie sur ce conflit [48] . On relève en premier lieu de plus en plus de recueils de documents intégrant la Première Guerre mondiale, mais aucun qui y soit consacré entièrement. Seule exception, notable, les deux volumes sur les images d’Épinal russes, les louboks, luxueusement éditées par le musée de la Révolution de Moscou, et une sélection de tracts (listovki) confisqués sur le front [49] . Plusieurs scientifiques s’essaient à l’histoire globale du conflit ; certains préfèrent livrer des monographies locales. Des actes de colloques de niveau fort variable paraissent à l’occasion de tel ou tel anniversaire. Enfin, des articles fouillés paraissant soit en Russie (notamment dans la revue Ab Imperio) soit à l’étranger, et de rares études de niveau international participent à la progression de nos connaissances sur un phénomène désormais envisagé dans ses dimensions sociales, économiques et culturelles.

En 1994, le quatre-vingtième anniversaire du conflit marque le début de la grande vague historiographique qui triomphe aujourd’hui en Occident et qui touche aussi la Russie. La Grande Guerre prend toute sa place dans l’histoire contemporaine, discipline en plein essor. Deux colloques sont organisés à Moscou en 1993, et les deux volumes d’actes publiés révèlent des tendances lourdes [50]  : place minoritaire de la Russie elle-même comme objet d’étude (respectivement 7 articles sur 24, et 18 sur 44), faible participation d’historiens étrangers (aucun chez Pisarev, six chez Mal’kov), prédominance des débats classiques sur les partis politiques ou de la place de la puissance russe dans les relations internationales (Pisarev), ou de l’histoire militaire (Mal’kov). Pour l’anniversaire de la fin de la guerre, en 1998, ce sont les historiens de Saint-Pétersbourg qui réunissent, dans le cadre de leur colloque international triennal, les meilleurs spécialistes occidentaux sur une question naissante, et s’attachent de leur côté à renouveler leur questionnaire traditionnellement porté sur l’étude de 1917 [51] . Après ce sursaut qui correspond à un intérêt réel de la part de certains éléments de la nouvelle société russe pour l’évènement – témoin les premiers rassemblements officiels sur le site du Cimetière fraternel de Moscou, devenu depuis Mémorial municipal en l’honneur des victimes de la Grande Guerre –, il semble que l’attrait de cet épisode ait quelque peu reflué. Plus modestes ont ainsi été les colloques de Samara en 2004, Tver en 2008 et Moscou en 2010 [52] .

Le rythme des colloques s’accélère toutefois ces dernières années, notamment grâce aux efforts de l’Association russe des Historiens de la Première Guerre mondiale fondée le 10 décembre 1992 [53] . Sa principale initiative est la rédaction collective d’une encyclopédie de la Grande Guerre (en Russie) qui devrait être achevée en 2014. Le cœur de l’association, qui organisera à Moscou un grand colloque en novembre 2014, est constitué par des chercheurs spécialistes d’histoire militaire – tels le président Evgenij Sergeev ou le vice-président Viačeslav šacillo. Un autre acteur important aujourd’hui est l’Institut historique allemand de Moscou (DHIM), partenaire pivot du projet d’encyclopédie en ligne de la Grande Guerre [54] . L’Association est ouverte surtout en direction des pays de l’ex-URSS (elle compte dans ses rangs l’ukrainienne Ljubov žvanko, spécialiste des réfugiées [55] ), tandis que le DHIM tente depuis plusieurs années de faciliter la collaboration entre historiens russes et occidentaux, qui devrait se concrétiser dans le colloque international qui se tiendra début juin 2014.

Pour la première fois, rares seront les facultés d’histoire à faire l’impasse sur ce qui est un tournant à la fois dans l’historiographie et dans le discours mémoriel officiel. Parmi de nombreux exemples, on peut citer la cité de Tsarskoié Selo, lieu de résidence des tsars où l’on a repris le projet de mémorial de la Grande Guerre, proposé en 1916 à côté du Musée de la guerre de l’impératrice Alexandra Fiodorovna et du cimetière militaire de la garde impériale. Le 1er août 2004, autorités civiles et religieuses ont rouvert le site, puis ont fait ériger en 2008 une stèle de sept mètres de haut, surmontée du blason impérial russe, ainsi qu’une croix orthodoxe en l’honneur des morts russes de la Grande Guerre. Le complexe mémoriel doit être achevé pour le centenaire de 2014. Si la société semble prête (en tout cas préparée par ses élites) à ouvrir cette page de l’histoire nationale, la corporation historienne éprouvera sans doute des difficultés à faire face à la demande politique et éditoriale. D’une part, le nombre de spécialistes se révèle assez restreint, et la qualité des travaux publiés extrêmement variable ; surtout, le décalage avec l’historiographie occidentale du conflit pose problème. Un premier groupe d’historiens tend à ignorer ces acquis, plus ou moins volontairement, en revendiquant une prééminence due à l’identité russe des chercheurs et à la singularité de son école historique. Un autre, plus intégré au réseau international, se sert des avancées historiographiques exogènes comme d’une boîte à outils, sans forcément s’essayer à les repenser à la lumière du cas russe.

Le patriotisme constitue une donnée non négligeable dans l’appréhension par les historiens russes de leur passé. La plupart des ouvrages de synthèse qui peuplent les rayonnages des librairies, édités dans des collections populaires à faible coût, racontent à peu de choses près les mêmes choses. Assez généraux, ils traitent de tous les fronts et privilégient les opérations militaires, dans la tradition soviétique. Le plus représentatif de ce courant est sans doute M. V. Os’kin, qui déroule un plan chronologique sans grande surprise et ne prend pas la peine de mentionner les conflits sociaux du temps de guerre – comme si l’apogée révolutionnaire de 1917 et l’abondante bibliographie qui leur a été consacrée les privaient de toute valeur actuelle [56] . Ce sont les rares commentaires qui peuvent surprendre le lecteur occidental, mais répondent en fait à la demande du public. Os’kin utilise par exemple le terme « buržua », une insulte de 1917 [57] , pour reprocher à la classe possédante urbaine d’avoir entravé les efforts de l’armée. Il estime aussi que la propagande de l’opposition libérale et de droite a fait plus de ravages dans l’armée que celle des révolutionnaires et conclut : « Le poisson commence toujours à pourrir à partir de la tête. » En dépit d’un titre un tantinet dramatisant, La Tragédie oubliée, le travail le plus sérieux dans le genre reste celui d’Anatolij Utkin, bon lecteur des recherches occidentales récentes [58] . Affirmer, comme il le fait que « l’histoire contemporaine de la Russie a commencé en 1914 », et non en 1917 est un positionnement original qui doit moins à la volonté de capter l’attention du lecteur qu’à une réelle prise de conscience de l’importance historique de la Grande Guerre.

De fait, le XXIe siècle contraste de ce point de vue avec le précédent. Depuis une dizaine d’années, une quinzaine de monographies ont abordé le conflit sous des angles inédits – par groupes sociaux (prisonniers, réfugiés, artistes), avec un accent économique ou culturel. On recense ainsi quatre monographies à l’échelle régionale ou même locale (la cité-forteresse de Grodno), consacrées plutôt à l’arrière [59] . Laissons de côté le cas spécial de la région sibérienne de Tomsk pour nous intéresser à deux projets dont l’intérêt se situe à deux extrêmes, bien qu’ils partagent la même tendance à l’accumulation des citations et des faits, et accordent une place trop faible à l’analyse critique. La monographie de Ekaterina Jur’evna Semenova sur les opinions des habitants du bassin de la Volga pendant la guerre se distingue par l’équilibre entre mobilisation des sources, réflexion sur provenance et usages, hypothèses sur la singularité d’un ensemble régional plutôt hétérogène et sur les possibilités d’une généralisation à l’ensemble de la Russie. Cet ouvrage publié en 2012 conclut dix ans de recherches depuis un doctorat soutenu en 2001 (publié en 2007) et fait suite à l’édition critique d’un recueil de documents en 2011. À l’inverse, le travail d’Irina Borisovna Belova consacré à la région de Kalouga pendant la guerre, tiré d’une thèse de doctorat soutenue en 2007, déçoit le lecteur par son caractère essentiellement descriptif, l’ignorance des forces sociales à l’œuvre, et surtout l’absence de comparatisme empêchant de juger des ressorts de cette expérience locale de la guerre.

Un même positivisme mal maîtrisé se signale dans les monographies thématiques, de façon poussée quand il s’agit d’étudier les artistes de Moscou et de Petrograd ou les processus d’assistance pendant le conflit [60] . La somme imposante d’Andrej Vladimirovič čertišev sur les partis politiques fourmille de détails et offre d’intéressantes analyses ponctuelles, mais l’abondance de faits et la longueur de citations très instructives (jusqu’à une page), combinées à une police lilliputienne, peuvent décourager le lecteur [61] . La plupart de ces ouvrages sont parus au sein de presses universitaires avec des tirages très limités qui rendent presque impossible leur acquisition et ne peuvent faire aucune concurrence aux ouvrages fautifs mais populaires décrits plus haut. La pénurie de moyens circonscrit aussi des recherches solides sur la lutte contre « l’invasion » économique allemande ou sur l’approvisionnement de l’armée à moins de 200 pages, alors qu’elles se signalent par une problématisation pertinente et l’insertion réussie dans le débat scientifique international [62] .

Nos collègues russes se révèlent souvent de formidables experts des fonds d’archives. Mais le système universitaire russe connaît une crise profonde sans aucune remise en cause de ses structures bureaucratiques, la recherche y dépend plus qu’ailleurs de financements très ponctuels souvent fournis par des institutions étrangères. Certains éprouvent toutefois de la peine à saisir que l’érudition, choix prudent à l’époque soviétique s’il était habillé de vulgate marxiste-léniniste, n’est pas le seul pilier de la discipline historique. La litanie des faits, des dates, des noms ou le choix judicieux de citations ne suffisent pas à composer un livre d’histoire ; le rejet en bloc de l’approche marxiste influe négativement sur les résultats présentés. En outre, la diversité des écoles historiques occidentales et des tendances historiographiques ouvrent largement le choix des démarches scientifiques. Pourtant, trop rares encore sont les travaux originaux par leur méthodologie et le commentaire en finesse des documents – faute la plupart du temps d’accès (langue, bibliothèque hors capitales) à des ouvrages ouvrant ces perspectives, mais parfois du fait d’un repli frileux sur les acquis locaux. Parmi les livres convaincants publiés ces dernières années, deux ressortent plutôt d’une histoire culturelle, deux autres s’attachent plutôt à l’histoire sociale. Ces positions ne sont en réalité pas tranchées et les auteurs prennent soin de multiplier les facettes de leur étude et d’y lier réflexion théorique et analyse approfondie des sources inédites ou imprimées.

Paru en 2001, l’ouvrage de Igor Narskij sur le quotidien de la population de l’Oural entre 1917 et 1922 ne traite qu’en partie de la Première Guerre mondiale, mais sa démarche rigoureuse et son écriture originale fournissent de précieux outils pour interroger la singularité de l’expérience de guerre à l’arrière [63] . Ses pages sur la dynamique des prix et les rumeurs, inspirantes, trouvent un écho dans la recherche d’une autre universitaire ouralienne, Olga Sergeevna Poršneva [64] . Elle a livré en 2004 une analyse statistique et linguistique des lettres de soldats conservées dans les archives de la censure postale afin de dessiner une courbe de l’état d’esprit de la population. Parfois aride par son aspect théorique et limité dans certains résultats, surtout au regard des thèses de Peter Holquist, elle demeure inévitable pour toute approche sérieuse de la question. La thèse de doctorat de la chercheuse de Tcheliabinsk et Tübingen Oksana Nagornaja sur les prisonniers de guerre russes en Allemagne est un modèle du genre [65] . Si son jargon translittéré de l’anglais, du français ou de l’allemand gêne parfois, ses conclusions font progresser le débat sur la captivité de guerre et son expérience russe au XXe siècle et regretter l’absence d’une traduction en anglais. Enfin, historien pétersbourgeois confirmé, animateur opiniâtre des relations entre chercheurs russes et non russes, Boris Kolonitskii déploie sa connaissance fine de l’opinion publique russe dans une enquête intelligente et vivante sur l’image de la famille impériale. Cette brillante histoire des représentations, typique du linguistic turn, sous-évalue toutefois la vigueur des conflits sociaux du temps de guerre [66] .

Le constat dressé par Winston Churchill en 1931 a donc perdu de son actualité. La Première Guerre mondiale est désormais reconnue en Russie par le pouvoir politique, qui s’apprête à commémorer officiellement l’entrée en guerre, par la profession historienne qui multiplie les enquêtes, et par une frange (encore minoritaire) de l’opinion publique. Le paysage scientifique et éditorial est varié, tributaire à la fois de la tradition soviétique, des débats politiques (en particulier l’influence du néopatriotisme russe) et de la volonté d’inscription dans la série scientifique et/ou culturelle européenne. Le centenaire du conflit a sans doute accéléré cette mutation ; il reste à espérer que la Grande Guerre ne soit pas qu’une mode et que les scientifiques puissent prendre le temps de la recherche, comme cela a été le cas pour la réévaluation du stalinisme.

Conclusion

L’historiographie russo-soviétique de la Grande Guerre s’est surtout traduite dans des mémoires et des publications de documents – et beaucoup reste encore à écrire : les archives russes conservent un massif documentaire impressionnant, encore sous-utilisé et mal connu par les historiens russes qui bénéficient pourtant d’un accès privilégié aux sources. Depuis que ce conflit s’est embrasé, sa lecture a suivi une voie propre, mais a aussi coïncidé à certaines époques avec les tendances observables à l’échelle européenne, comme le pic de la vague pacifiste à la fin des années 1920. La prépondérance de l’histoire militaire, de l’appréciation des humeurs populaires et de la bienfaisance brossent un tableau assez figé de l’évènement et des phénomènes sociaux et économiques qui lui sont associés. Même en comptant avec les études occidentales sur le sujet, on ne peut que constater l’insuffisant apport des connaissances sur ce front singulier à la compréhension d’ensemble de la Première Guerre mondiale, et la faiblesse de l’innovation méthodologique. Cela tient sans doute à la rareté des travaux russes aujourd’hui, soviétiques hier, sur l’histoire générale du conflit, exception faite des enjeux liés aux relations diplomatiques. Les historiens de cette nation ont redécouvert le front russe, pas le sens de cette guerre pour le XXe siècle – la faute, sans doute, à la réfutation en bloc des études historiques marxistes et des sentences visionnaires de Lénine, trop souvent assénées par la suite.

De nos jours, l’historiographie étrangère exerce autant de séduction que de répulsion, et le positionnement par rapport à ses méthodes, à ses modes (histoire culturelle, histoire des violences, histoire des genres) recouvre presque parfaitement celui de l’interprétation de la place du conflit dans l’histoire nationale. La Russie actuelle se trouve dans une situation plutôt rare pour une nation aussi développée : une partie conséquente de l’historiographie se trouve produite hors de ses frontières, souvent par des étrangers d’héritage culturel non russophone. La délicate tâche des historiens sous le régime soviétique, et la faible attractivité des études doctorales ou de la recherche ces derrières années expliquent le renouvellement encore insuffisant des approches méthodologiques. Si certains de nos collègues russes font partie des meilleurs spécialistes mondiaux dans leur domaine, la production scientifique d’ensemble se cantonne à un positivisme peu éclairant. La tradition soviétique pèse encore lourdement : les recueils d’articles édités à peu de frais par les facultés d’histoire, associant sans grand ordre de courts textes (de 5 à 10 pages), permettent d’allonger la liste des publications, mais ils ne sortent pas de l’exposé de faits et de chiffres dont la signification peine à se dessiner. Les colloques internationaux tel celui organisé à l’Université européenne de Saint-Pétersbourg en juin 2013, « Le petit homme dans la grande guerre » [67] , portant sur les conflits engageant la Russie dans la seconde moitié du XIXsiècle et la première du XXe siècle, contribuent à modifier, lentement, cet état des choses. Les visions russe (« nôtre ») et occidentale (« vôtre ») qui s’y sont affrontées reflétaient le poids de l’idéologie, mais n’ont pas empêché l’échange entre différentes approches – en réalité moins nationales que méthodologiques.

En Russie demeurent aujourd’hui hors champ un certain nombre de questions liées à l’éclatement de l’entité russe, puis soviétique, ou dont la discipline historique ne s’est guère emparée jusqu’à présent. Ainsi, la réflexion sur la violence de guerre, les études de genres, l’histoire entrecroisée et la comparaison entre les deux conflits mondiaux en sont à leurs prémices, il est vrai prometteurs dans ce dernier cas [68] . Le génocide arménien ou les soldats du tsar polonais, baltes ou encore finnois n’ont suscité que très peu de travaux du point de vue russe. Concluons d’ailleurs en soulignant que ce panorama d’un siècle d’historiographie de la Première Guerre mondiale demeure incomplet sans une évaluation des apports scientifiques produits au sein des anciens sujets de l’empire – Pologne, Ukraine, pays Baltes et Finlande.

Pour citer cet article : Alexandre Sumpf, « L’historiographie russe (et soviétique) de la Grande Guerre », Histoire@Politique. Politique, culture, société, n° 22, janvier-avril 2014 [en ligne, www.histoire-politique.fr]

Notes :

[1] Winston Churchill, The Unknown War. The Eastern Front, C. Scribner's Sons, Londres, 1931.

[2] M. V. Os’kin, Pervaja mirovaja vojna, Moscou, Veče, 2010.

[3] Il s’agit du Corps Expéditionnaire Russe en France (CERF), dont Rémi Adam (Histoire des soldats russes en France 1915-1920. Les damnés de la guerre, L’Harmattan, 1996) ou Jamie Cockfield (With Snow on Their Boots. The Tragic Odyssey of the Russian Expeditionary Force in France During World War I, New York, St Martin Press, 1999) ont retracé le périple.

[4] Ju. L. Epčanin, Vojna na spasenie. Obščestvenno-političeskaja pozicija russkih pisatelej v gody Pervoj mirovoj vojny, Saratov, Novyj Veter, 2010.

[5] Charles A. Ruud, Russian Entrepreneur: Publisher Ivan Sytin of Moscow, 1851-1934, McGill-Queen's University Press, 1990.

[6] V. V. Noskov. « "Vojna, v kotoruju my verim" : načalo Pervoj mirovoj vojny v vosprijatii duhovnoj èlity Rossii », in Rossija i Pervaja mirovaja vojna, Saint-Pétersbourg, Dmitri Bulanin, 1999, p. 326-339.

[7] Kap. Ivanenko, O značenii sovremennoj vojny i o dolge dovesti ee do pobedonosnogo konca (beseda s nižnymi činami), 5e éd., Kazan, 1916, 58 pages, 40 kopecks.

[8] S. Kuz’min, Vojna narodov (Psihologičeskij očerk), Petrograd, 1915, p. 52.

[9] Naši vragi, Petrograd, Typographie du Sénat, tome 2 (1916), p. III.

[10] Karen Petrone, The Great War in the Russian Memory, Bloomington, Indiana University Press, 2011, p. 208-214.

[11] Zverstva protivnika v očerkah i fotografičeskih dokumentah, Skobelevskij komitet, Petrograd, 1916.

[12] Aleksej I. Ksjunin, Narod na vojne, Petrograd, B.A. Suvorin, 1916. Un premier recueil de lettres paraît dès 1917 : E.V. Molostvova, Soldatskie pis’ma, Kazan’, Umid, 1917. Pour une analyse quantitative de ces missives, cf. Ol’ga S. Poršneva, Krest’jane, rabočie i soldaty Rossii nakanune i v gody Pervoj Mirovoj vojny, Moscou, Rosspèn, 2004.

[13] A. G. Shljapnikov (éd.), Kto dolžnik ? Sbornik dokumentirovannyh statej po voprosu ob otnošenijah meždu Rossiej, Franciej i drugimi deržavami Antanty do vojny 1914, vo vremja vojny i v perdio intervencii, Moscou, Avioizdat, 1926.

[14] Alexandre Sumpf, « The Great War in Soviet Interwar Films. How to Forget or Not », dans Russia’s Great War and Revolution. A Reappraisal, Volume Culture II, à paraître en 2014.

[15] Alexandre Sumpf, « The Definition of the Enemy’s "Atrocities". The Special Investigation Commission Krivtsov, 1915-1918 », dans Russia’s Great War and Revolution. A Reappraisal, Volume International Relations, à paraître en 2015.

[16] Alexandre Sumpf, « Политическая мобилизация и военная демобилизация ветеранов как общественный и личный опыт Великой Войны в России (1914-1921) » (« La mobilisation politique et la démobilisation des vétérans comme expérience sociale et personnelle », dans čelovek i ličnost’ v istorrii Rossii, XIX-XX v., Saint-Pétersbourg, D. Bulanin, 2013, p. 493-510.

[17] À l’exception des Lettons et des légions de volontaires. Cf. Aija Priedite, « Latvian Refugees and the Latvian Nation State during and after the World War One », in Samuel Baron, Peter Gatrell (éd.), Homelands. War, Population and Statehood in Eastern Europe and Russia, 1918-1924, Londres, Anthem Press, 2004, p. 35-52.

[18] Pokrovskij a accompli des études d’histoire à Moscou et est entré au RSDRP social-démocrate en 1905. Exilé en France après sa participation à la première révolution russe, il livre une ample Histoire russe depuis les temps anciens. Pokrovskij rentre en août 1917 à la faveur de l’amnistie accordée par le Gouvernement provisoire et combat à Moscou en octobre. Directeur de l’Institut d’histoire de l’Académie des sciences d’URSS et de l’Académie communiste, il fait partie des principaux intellectuels au service du nouveau régime – avant sa disgrâce en 1930 et l’attaque virulente contre son école à la fin des années 1930.

[19] M. N. Pokrovskij, Imperialističeskaja vojna, 1915-1930, Moscou, Librokom, 2010.

[20] Pomni o vojne!, Moscou, 1924.

[21] Desjatiletie mirovoj vojny, Moscou, Krasnaja nov’, 1924.

[22] Trudy komissii po obsledovaniju sanitarnyh posledstvij vojny 1914-1920 gg., pod redakcej M. M. Gran, P. I. Kurkina i P. A. Kuvšinnikova, GIZ, 1923.

[23] Boris P. Kandidov, Religija v carskoj armii, Moscou, Sojuz bezbožnikov, 1928. Boris P. Kandidov, Cerkovnyj front v gody mirovoj vojny, Moscou, Ateist, 1929.

[24] Petrone, The Great War in the Russian Memory, op. cit., p. 235-238.

[25] Sophie Fedortchenko, Le Peuple à la guerre, Paris, Valois, 1930. Première édition russe parue en 1923.

[26] Bjulleten’ k dvadcatiletiju mirovoj imperialističeskoj vojny, Moscou, 1934.

[27] Sa précieuse somme de 1935 a été récemment republiée. A. De Lazari, Himičeskoe oružie na frontah mirovoj vojny 1914-1918. Kratkij istoričeskij očerk, Moscou, Vuzovskaja Kniga, 2008.

[28] A. De Lazari, Mirovaja imperialističeskaja vojna. Atlas shem, Moscou, Gosvoenizdatel’stvo, 1934.

[29] La principale institution chargée de cette formation est l’Osoaviakhim. L’ouvrage que lui a consacré Ol’ga Nikonova (Vospitanie patriotov. Osoaviahim i voennaja podgotovka naselenija v uralskoj provincii (1927-1941), Moscou, Novyj Hronograf, 2011) pèche hélas par son silence sur la question de l’expérience de guerre des adhérents volontaires.

[30] O.N. čadaeva, Soldatskie pis’ma 1917 goda, Moscou- Leningrad, Gosizdat, 1927. Voir aussi Razloženie armii v 1917 godu, Moscou, Gosizdat, 1925.

[31] Marc Raeff, Russia Abroad. A Cultural History of the Russian Emigration, 1919-1939, Oxford University Press, 1990, p. 156-186.

[32] Catherine Goussef, L’Exil russe. La fabrique du refugié apatride, Paris, CNRS Éditions, 2008.

[33] Lesley Chamberlain, Lenin’s Private War. The Voyage of the Philosophy Steamer and the Exile of the Intelligentsia, New York, St Martin’s Press, 2006.

[34] Istoričeskaja nauka rossijskoj èmigracii 20-30 gg XX veka (hronika), Moscou, Aïro, 1998.

[35] Youri Danilov, préface à La Russie dans la guerre mondiale 1914-1917. Première édition russe en 1924 (Berlin).

[36] Ibid., p. 527.

[37] Dokumenty o nemetskih zverstvah v 1914-1918, Moscou, Gospolitizdat, 1942.

[38] Amir Weiner, Making Sense of War. The Second World War and the Fate of Bolshevik Revolution, Princeton University Press, 2001.

[39] Mark Edele, Veterans of the Second World War. A Popular Movement in an Authoritarian Society, 1941-1991, Oxford University Press, 2008.

[40] Très intéressants se révèlent les parcours développés par exemple dans Ot Fevralja k Oktabrju. Iz anket učastnikov velikoj Oktjabrskoj Socialističeskoj revoljucii, Moscou, Gospolitizdat, 1957.

[41] Rodion Malinovskij, Soldaty Rossii, Voenizdat, 1969.

[42] Antoine Prost, Jay Winter, Penser la Grande Guerre. Un essai d’historiographie, Paris, Points Seuil, 2004, p. 267-268.

[43] I. I. Rostunov (éd.), Pervaja mirovaja vojna, Moscou, Nauka, 1975.

[44] Viktor I. Miller, Soldatskie komitety russkoj armii v 1917 g., Moscou, Nauka, 1974. Allen K. Wildman, The End of the Imperial Army, 2 volumes, Princeton University Press, 1980.

[45] Geffrey Hosking, Rulers or Victims. The Russians in Soviet Union, Harvard University Press, 2006.

[46] P. Gatrell, A Whole Empire Walking. Refugees in Russia During World War I, Bloomington, Indiana University Press, 1999. V. Liulevicius, War Land on the Eastern Front. Culture, National Identity and German Occupation in World War I, Cambridge University Press, 2000. P. Holquist, Making War, Forging Revolution. Russia’s Continuum of Crisis, 1914-1921, Cambridge, Harvard University Press, 2002. A. Rachamimov, Prisoners of War and the Great War. Captivity on the Eastern Front, Oxford University Press, 2002. E. Lohr, Nationalizing the Russian Empire. The Campain Against Enemy Aliens during World War I, Harvard University Press, 2003. Karen Petrone, The Great War in the Russian Memory, Bloomington, Indiana University Press, 2011.

[47] Exemplaire à ce titre est la compilation livrée par L. M. Arenštejn, Vo vlasti haosa. Sovremenniki o vojnah i revoljucijah 1914-1920 (Moscou, Grifon, 2008) qui offre des extraits des écrits de Koltchak, Rennenkampf, etc.

[48] Le général de division Grigorij F. Krivošeev fit grand bruit en 1993 avec sa réévaluation radicale des pertes subies pendant la « Grande Guerre patriotique » ; il a apporté en 2001 de nombreux éléments au débat non clos sur celles de la Première Guerre mondiale. G. F. Krivošeev Rossija i SSSR v vojnah XX veka. Poteri vooruženyh sil, Moscou, Olma-Press, 2001.

[49] T. G. Šumnaja (dir.), Lubočnaja kartina i plakat perioda pervoj mirovoj vojny 1914-1918, Moscow, Muzej Revoljucii, 2004. A. B. Astašov, Propaganda na Russkom fronte v gody Pervoj mirovoj vojny, Moscou, Speckniga, 2012.

[50] Ju. A. Pisarev, V. L. Mal’kov (éd.), Pervaja mirovaja vojna. Diskussionnye problemy istorii, Moscou, Nauka, 1994. V. L. Mal’kov (éd.), Pervaja mirovaja vojna. Prolog XX-go veka, Moscou, Nauka, 1998.

[51] Rossija i Pervaja mirovaja vojna, Saint-Pétersbourg, Dmitri Bulanin, 1999.

[52] Vojna i obščestvo, 2004. Rossija i mir posle, Tver, 2009. Russia and the Great War: Expérience and Prospects of Interpretation of the First Word War in Russia and Abroad. 2011.

[53] www.rusasww1.ru [lien consulté le 23 janvier 2014].

[54] http://www.1914-1918-online.net/ [lien consulté le 23 janvier 2014].

[55] Ljubov žvanko, Bižency Pervoj svitovoj vijny : ukrainskij vimir (1914–1918), Kharkov, 2012.

[56] M. V. Os’kin, Pervaja mirovaja vojna, série Rossija v velikih vojnah, grand format, Moscou, Veče, 2010.

[57] Boris Kolonistkii, « Antibourgeois Propaganda and Anti-"Burzhui" Consciousness in 1917 », The Russian Review, Vol. 53, No. 2 (Apr., 1994), p. 183-196.

[58] Anatolij Utkin, Zabytaja tragedija. Rossija v pervoj mirovoj vojne, Smolensk, Rusič, 2000.

[59] V. N. Cerepica, Gorod-krepost’ Grodno v gody Pervoj mirovoj vojny. Meroprijatija graždanskih i voennyh vlastej po obespečeniju oboronosposbnosti i žiznedejatel’nosti, Grodno, 2006. I. A. Eremin, Tomskaja gubernija kak tylovoj rajon Rossii v gody Pervoj mirovoj vojny (1914-1918), Barnaoul, VGPU, 2005. E. Ju. Smirnova, Mirovozzrenie gorodskogo naselenija Povol’žija v gody Pervoj mirovoj vojny (1914-načalo 1918) : social’nyj, èkonomičeskij, političeskij aspekty, Saratov, IRI-RAN, 2012. I. B. Belova, Pervaja mirovaja vojna i rossijskaja provincija, 1914-fevral’ 1917, Airo-XXI, Moscou, 2011.

[60] I. P. Pavlova, Social’noe popečenie v Rossii v gody Pervoj mirovoj vojny, Krasnoïarsk, FGOU VPO, 2003. I. V. Kupcova, Hudožestvennaja žizn’ Moskvy i Petrograda v gody Pervoj mirovoj vojny (ijul’ 1914-fevral’ 1917), Saint-Pétersbourg, Nestor-Istorija, 2004.

[61] A. V. čertišev, Političeskie partii Rossii i massovoe političeskoe soznanie dejstvujuščej russkoj armii v gody Pervoj mirovoj vojny (ijul’ 1914-mart 1918), Moscou, VVIA, 2006.

[62] Sobolev. A. V. Aranovič, Intendantskoe snabženie russkoj armii nakanue i v gody Pervoj mirovoj vojny : monografija, Saint-Pétersbourg, IPC SPBGUTD, 2004.

[63] Igor’ Narskij, Žizn’ v katastrofe. Budni naselenija Urala v 1917-1922 gg., Moscou, Rosspèn, 2001.

[64] O. S. Poršneva, Krest’jane, rabočie i soldaty Rossii nakanune i v gody Pervoj Mirovoj Vojny, Moscou, Rosspèn, 2004.

[65] Oksana Nagornaja, Drugoj voennyj opyt. Rossijskie voennoplennye Pervoj mirovoj vojny v Germanii (1914-1922), Moscou, Novyj Hronograf, 2010.

[66] Boris Kolonickij, « Tragičeskaja èrotika ». Obrazy imperatorskoj semi v gody Pervoj mirovoj vojny, Moscou, NLO, 2010.

[67] Mihajlov, Plamper, Kolonickij

[68] Se reporter à ce sujet au numéro spécial de l’indispensable revue américaine Kritika. Explorations in Russian and Eurasian History, « Fascination and Enmity. Russia and Germany as Entangled Histories, 1914-1945 », volume 10, n° 3, Summer 2009.

Alexandre Sumpf

Alexandre Sumpf est maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Strasbourg, spécialiste de l’histoire russe et soviétique du premier XXe siècle. Il a publié De Lénine à Gagarine. Une histoire sociale de l’Union soviétique (Folio Histoire, 2013) et achève actuellement un ouvrage sur la représentation de la Révolution de 1917 dans le cinéma russe et soviétique (Armand Colin, 2014). Il est l’auteur de plusieurs articles autour de la Grande Guerre en Russie : « Une société amputée. Le retour des invalides russes de la Grande Guerre, 1914-1929 » (Cahiers du Monde russe, 51/1, janvier-mars 2010, p. 35-64) ; « Trauma et amnésie. Grande Guerre et guerre civiles russes dans Un débris de l'empire, de F. Ermler » (dans David Lescot, Laurent Véray [dir.], Les mises en scène de la guerre au théâtre et au cinéma au XXe siècle, Paris, Nouveau Monde éditions, 2011, p. 63-80) ; «Политическая мобилизация и военная демобилизация ветеранов как общественный и личный опыт Великой Войны в России (1914-1921)» [La mobilisation politique et la démobilisation militaire des vétérans comme expérience individuelle et collective de la Grande Guerre en Russie] (dans Человек и личность в истории России, конец Х-ХХ век, СПб, Нестор-История, 2013, с. 493-510) ; « La guerre trop vite oubliée. La Russie et la défaite contre le Japon, 1905-1914 » (Francia, 2013, n° 4, p. 420-428). Enfin, il participe au projet d’encyclopédie en ligne de la Grande Guerre coordonné par les Instituts historiques allemands et au projet éditorial Russia’s Great War and Revolution. A Reappraisal (articles à paraître en 2014 et 2015).

Mots clefs : Russie/URSS ; Première Guerre mondiale ; historiographie ; sources.

imprimer

Newsletter

  • Consultez fréquemment les rubriques dynamiques de cette colonne. Elles sont régulièrement mises à jour.

Champ libre

  • Histoire@Politique est également disponible sur CAIRN
  • lire la suite

Comptes rendus

  • • Steven High, Lachlan MacKinnon, Andrew Perchard (dir.), The Deindustrialized World. Confronting Ruination in Postindustrial Places,
  • Depuis plus d’une quinzaine d’années[1], une cohorte de chercheurs en (...)
  • lire la suite
  • • Pierre Mendès France, Écrits de résistance,
  • Le volume s’ouvre bien sûr par le récit Liberté, liberté chérie, écrit (...)
  • lire la suite
  • • Audrey Célestine, La Fabrique des identités. L’encadrement politique des minorités caribéennes à Paris et New York,
  • Dans cet ouvrage issu de sa thèse de doctorat, la politiste (...)
  • lire la suite
  • • Genre et résistances en Europe du Sud
  • L’ouvrage La Résistance à l’épreuve du genre dirigé par (...)
  • lire la suite
  • • Benoît Agnès, L’appel au pouvoir : les pétitions aux Parlements en France et au Royaume-Uni (1814-1848),
  • Dans cette version publiée de sa thèse soutenue en 2009 (...)
  • lire la suite
  • • Walter Badier, Alexandre Ribot et la République modérée. Formation et ascension d’un homme politique libéral (1858-1895),
  • Alexandre Ribot (1842-1923) a été cinq fois président du (...)
  • lire la suite
  • • Ilvo Diamanti, Marc Lazar, Peuplecratie. La métamorphose de nos démocraties,
  • Tenter d’imposer un néologisme en science politique n’est jamais (...)
  • lire la suite
  • • Élise Roullaud, Contester l’Europe agricole. La Confédération paysanne à l’épreuve de la PAC,
  • Depuis plusieurs décennies, l’étude du syndicalisme agricole et celle (...)
  • lire la suite
  • • Romain Robinet, La révolution mexicaine, une histoire étudiante,
  • Romain Robinet, maître de conférences à l’université d’Angers, place (...)
  • lire la suite
  • • Gilles Vergnon, Un enfant est lynché. L’affaire Gignoux, 1937,
  • En 1922, dans son roman Silbermann, qui reçoit le prix (...)
  • lire la suite
  • • États et sociétés durant la Première Guerre mondiale
  • Sylvain Bertschy, Philippe Salson (dir.), (...)
  • lire la suite
  • • Jean-Yves Mollier, L’âge d’or de la corruption parlementaire 1930-1980,
  • L’introduction du livre de Jean-Yves Mollier pose clairement une (...)
  • lire la suite
  • • Jaime M. Pensado & Enrique C. Ochoa, México Beyond 1968 : Revolutionaries, Radicals and Repression During the Global Sixties and Subversive Seventies
  • Le livre dirigé par Jaime M. Pensado et Enrique C. Ochoa (...)
  • lire la suite
  • • Expériences adolescentes et enfantines de la Grande Guerre, au front et à l’arrière
  • Manon Pignot, L’appel de la guerre, Des adolescents au combat, 1914-1918, Paris, (...)
  • lire la suite
  • • Michael Foessel, Récidive 1938,
  • « À propos des débats sur le retour des années 1930, (...)
  • lire la suite
  • • Sylvain Brunier, Le bonheur dans la modernité. Conseillers agricoles et agriculteurs (1945-1985),
  • L’ouvrage de Sylvain Brunier procède du remaniement profond de (...)
  • lire la suite
  • • Massimo Asta, Girolamo Li Causi, un rivoluzionario del Novecento. 1896-1977,
  • Girolamo Li Causi (1896-1977) fut un dirigeant du Parti (...)
  • lire la suite
  • • Christine Mussard, L’obsession communale. La Calle, un territoire de colonisation dans l’Est algérien, 1884-1957,
  • Christine Mussard consacre une monographie dense et vivante, issue (...)
  • lire la suite

Partager

  • ISSN 1954-3670