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Entretien avec Jean-Claude Jacq, secrétaire général de l’Alliance française

Entretien | 18.07.2014 | Propos recueillis par François Chaubet

En 2013, l'Alliance française fête son 130e anniversaire et peut s'enorgueillir d'être la plus grande association culturelle au monde, forte de plus de 800 implantations dans 136 pays et d'une public scolaire de près de 500 000 élèves. Sa mission originelle de diffuser la culture française par l'enseignement de sa langue a ainsi été remarquablement tenue même si, en France, ce succès planétaire reste très largement ignoré.

L'entretien qui suit fera comprendre les ressorts de ce succès qui touche aussi bien à la capacité de cette institution à s'inscrire dans le temps long (contrairement, hélas ! aux administrations du Quai d'Orsay) et à générer à l'étranger des fidélités sur plusieurs générations qu'à sa capacité à se renouveler pour affronter les défis du présent (aujourd'hui la concurrence féroce des instituts de langue, la conquête du public asiatique).

Mais comment fonctionne cette multinationale de l'esprit ? L'entretien avec son secrétaire général, Jean-Claude Jacq, révèle tout aussi bien les zones de lumière (l'effort constant de professionnalisation des équipes pédagogiques, la politique d'investissements immobiliers) que les parts d'ombre (la concurrence, parfois, avec les institutions culturelles françaises officielles). 

Bien que gérée partout dans le monde par des étrangers, l'Alliance française n'en reste pas moins un des outils essentiels de l'action culturelle extérieure de la France. À défaut de faire le "buzz", cet anniversaire semble illustrer en revanche toutes les vertus de l'action discrète et continue. Les seules réellement payantes en matière de diplomatie culturelle.

Entretien avec Jean-Claude Jacq : à lire

Jean-Claude Jacq, vous êtes secrétaire général de l’Alliance française depuis 2001 dont nous fêtons cette année les 130 ans d’existence, Alliance qui dispose de plus 460 000 étudiants et qui se trouve localisée dans 132 pays. Depuis que vous êtes là, une dizaine d’années, quelles ont été pour vous les grandes évolutions de l’Alliance française, sur le plan humain, sur le plan de l’extension géographique, sur le changement de gouvernance ?

Il s’est passé quelque chose de très important pendant ces dix années, c’est un changement de statut. Ce n’était pas arrivé depuis la fondation en 1883, puisqu’en juillet 2007, nous avons créé la Fondation Alliance française. Il y a eu une séparation de la partie internationale de l’Alliance historique et de l’école, pour une raison simple que je vais résumer.

En fait quand l’Alliance est créée en 1883, elle avait pour mission d’entretenir et de soutenir un réseau à l’étranger. Au bout d’une trentaine d’années, elle a créé une école à Paris pour former les professeurs de français. Sa mission s’est ensuite étendue avec des cours de vacances par exemple et c’est devenu un cours de langue française, qui est la deuxième Alliance du monde en ce sens, donc très importante, on est allé jusqu’à 25 000 étudiants sur le site parisien, aujourd’hui c’est autour de 12 000 et 15 000. C’est maintenant l’école qui s’occupe de ces étudiants. En fait, la mission internationale était un petit peu grevée par la gestion de l’école devenue une PME tout à fait importante avec 180 personnes. C’était une rentrée très lourde à gérer qui obligeaient le conseil d’administration et le secrétaire général à consacrer beaucoup de leur temps et de leur énergie à la gestion de cette école. On a considéré qu’il était plus simple de revenir aux origines et de créer une fondation pour s’occuper du réseau international.

On a maintenant à Paris deux institutions, étroitement liées bien sûr : l’association Alliance française Paris – Île-de-France qui fonctionne comme toute Alliance du monde : elle reçoit des étudiants et leur offre des cours ; la Fondation Alliance française, une petite structure d’une douzaine de personnes, qui est un peu ce qu’était l’Alliance à sa création, entièrement tournée vers l’international, est. Nous sommes dans le même bâtiment. C’est d’ailleurs la Fondation qui possède le bâtiment et la Fondation a repris toutes ses responsabilités à l’égard du réseau.

Une responsabilité d’animation.

D’animation, de labellisation, de contact avec le ministère. Toute la mission de l’Alliance française se place au niveau mondial ; l’Alliance Paris – Île-de-France étant, elle, consacrée à l’école. C’est une évolution très importante parce que beaucoup de choses ont alors changé. D’abord les relations à l’égard du réseau qui se trouvait en face d’une Alliance à Paris, et qui avait ses propres intérêts d’alliance, en particulier en termes d’étudiants, une certaine absence de clarté dans les responsabilités à Paris. Là maintenant, ils ont une fondation qui ne s’occupe que du réseau, complètement autonome et consacrée au réseau. Cela a également changé des choses pour le ministère qui apportait un soutien à l’Alliance de Paris et qui n’était jamais tout à fait sûr que cela serve vraiment au réseau, ils craignaient toujours que cela ne serve un peu à financer des difficultés financières à l’Alliance de Paris. Ce qui n’était pas le cas. Mais maintenant c’est très clair, la contribution du ministère ne sert qu’au réseau. Nous avons pu aussi lever des fonds ; nous avons obtenu en capital à peu près 6 millions d’euros. Sur une cause comme celle-là, c’est assez difficile ; ce financement s’est d’ailleurs tassé depuis la crise. Mais, lors du lancement de la fondation de l’Alliance, on a pu trouver alors des donateurs importants. L’Alliance a pu, même tout récemment, faire l’acquisition d’un nouveau bâtiment dans le 16e arrondissement pour élargir son patrimoine. On n’avait plus connu un tel investissement depuis l’achat de la rue de Fleurus en 1975.

Il y a eu trois étapes : de 1910 à 1915 avec la construction du bâtiment du boulevard Raspail ; puis, en 1975, Fleurus ; et maintenant en 2013. Nous avons acquis un immeuble de sept étages qui permettra d’avoir un espace à louer à des étudiants à Paris, pas forcément des étudiants de l’Alliance d’ailleurs. Un tel immeuble nous permettra ainsi d’avoir un patrimoine élargi et des recettes qui proviendront de la location.

Cela fonctionne un peu comme une structure de logement.

Voilà, c’est un ensemble de studios qu’on aménage en ce moment. On va accueillir 26 ou 27 studios.

Je pense que c’est toujours un défi. Parce que vous dîtes un capital de 6 millions. Mais j’ai toujours le sentiment que l’Alliance reste mal connue en France.

Oui, complètement.

Vous ne vous êtes jamais résolu à faire une campagne un jour, de mettre une publicité dans Le Monde ?

On a fait des campagnes régulières dans différents journaux, mais la chose coûte fort cher. On n’en a pas fait depuis deux ans. Mais cela ne change pas grand-chose. Ce qui est important, c’est d’essayer de faire comprendre aux décideurs – c'est-à-dire aux parlementaires, aux ministres, à des partenaires en France – l’importance de ce réseau.

Cet effort constant pour faire connaître l’Alliance dure depuis à peu près 130 ans. J’interviens beaucoup au Parlement, je suis interrogé chaque année par les sénateurs comme par les députés. On voit les ministres des Affaires étrangères chaque fois qu’ils prennent fonction ; et aussi par la suite, le président de la République, pour les 130 ans, a organisé une manifestation à l’Élysée magnifique réunissant 500 personnes. Mais en fin de compte, en France, on continue d’être assez mal connu. Je me l’explique par la raison suivante : on ne prend conscience de quelque chose que quand cela nous intéresse directement, et c’est l’effet d’ailleurs que me font les publicités à la télévision. Si on me parle d’un produit dont je n’ai pas besoin, cela m’est totalement égal. En revanche, quand je vais acheter une voiture, tout d’un coup je regarde les publicités de voitures ou j’achète les journaux spécialisés. Je pense que l’Alliance française, qui se trouve complètement orientée à l’étranger, et qui a une existence très importante à l’étranger mais pas en France, n’intéresse pas beaucoup les Français. Un même constat peut être dressé vis-à-vis de la francophonie qui ne passionne guère les Français. C’est le constat établi par tous les journalistes, par l’Organisation internationale de la francophonie (OIF). Tout le monde se plaint de cela : les Français ne s’occupent pas de la francophonie, ce n’est pas un « bon » sujet. Beaucoup de journalistes m’ont dit : « Moi je ne veux pas faire d’article là-dessus, ça n’intéresse personne. » Et quand on en a convaincu certains de venir à notre colloque international pour en rendre compte, ils sont enthousiastes tout en disant : « Cela n’intéresse pas mon rédacteur en chef, c’est un sujet qui ennuie tout le monde. »

Je pense que l’on pâtit de cette situation parce qu’on ne travaille pas en France ! En France, l’Alliance de Paris accueille seulement des étrangers et tous les taxis nous connaissent, comme tous les gens qui ont l’occasion de passer par les cours de l’Alliance de Paris. Mais le grand public nous ignore et même, je pense, pas mal de parlementaires. Un sénateur me disait encore il y a trois jours : « Vous savez, en France on ne voit que le service public, moi je suis sénateur à l’étranger et je voyage beaucoup. Or, je sais ce que sont les Alliances, mais mes collègues sénateurs élus en France, non. »

Je me rends bien compte de cette faible connaissance, à chaque fois que je rencontre des députés. Ceux-ci tombent des nues alors que cela fait 130 ans qu’on en parle et qu’on insiste.

La francophonie, c’est encore un autre sujet, bien sûr que l’Alliance française participe de la francophonie, mais je pense que la francophonie a une mauvaise image de marque parce que quand on pense francophonie, on l’associe à l’organisation internationale qui est quelque chose de très peu parlant pour les Français. En revanche, ils restent quand même, à mon avis, très attachés à la question du « rayonnement » de la France. Et l’une des souffrances politiques et psychologiques des Français demeure certainement la conscience du rétrécissement de notre ambition internationale, de la place de notre langue dans le monde. Or, je pense que l’Alliance française qui n’est pas quelque chose de strictement français mais qui porte un message français et francophone qui marche très bien, c’est quelque chose dont les Français seraient très fiers s’ils la connaissaient un peu... Ils auraient besoin d’avoir plus de renseignements sur quelque chose qui, à mon avis, toucherait les cordes sensibles, davantage que la francophonie [au sens de l’Organisation internationale de la Francophonie].

On a fait beaucoup d’information là-dessus. Un article dans Le Monde a été signé sur l’Alliance française par Orsenna, Pivot et notre président [« L’Alliance française, la grande oubliée », Le Monde, 8 mars 2010]. Je pense qu’on peut vous montrer beaucoup d’articles que l’on fait paraître ; soit parce qu’on est interviewés, soit parce qu’on les propose dans différentes revues. Certains connaissent un peu l’Alliance française.

Oui certaines élites quand même.

Lorsqu’on a fait la levée de fonds, on s’en est bien aperçu, notre trésorier qui y a participé largement disait qu’il était allé voir tous les gens soumis à l’ISF [impôt de solidarité sur la fortune] qu’il connaissait puisqu’il était banquier lui-même. Les gens lui disaient : « Cela relève de l’État, ça ne nous intéresse pas, on ne financera pas ça. » Il a été extrêmement déçu, il a été très pessimiste, et moi-même quand j’ai vu les entreprises du CAC 40, on en a vues beaucoup…

Oui parce que, quand même, tous les comités Alliance à l’étranger travaillent beaucoup avec les grandes entreprises françaises.

Les entreprises en question ne voulaient même pas apparaître. Elles disaient : « Vous comprenez, nous voulons être internationales, et pour être respectées à l’international, nous ne devons pas apparaître comme Français. Il faut qu’on parle en anglais d’ailleurs dans l’entreprise, y compris à Paris, sur place aussi. » Je vous assure qu’on en a vues au moins une vingtaine qui ne voulaient surtout pas qu’on les associe. On a même eu une donation par exemple d’une entreprise importante, que je ne citerai pas parce qu’elle ne voulait pas être citée. Elle ne voulait pas que cela se sache.

Il existe une situation très paradoxale en France : on prétend que l’on est attentif à notre rayonnement, mais en même temps, les crédits publics qui y sont consacrés chutent de manière vertigineuse. C’est une hémorragie terrifiante. Tout le Quai d’Orsay aussi, pas seulement l’Alliance française. On en pâtit puisqu’on reçoit une aide de l’État pour notre action et cette aide diminue de manière invraisemblable. En l’espace de quinze ans, on a perdu la moitié de nos cadres à l’étranger. On était 495 « détachés » [un détaché est un professeur de l’Alliance française dont le salaire est pris en charge par le ministère des Affaires étrangères] il y a quinze ans, on n’est plus que 230. Je ne sais pas quelle administration ou quel organisme aurait pu résister à une hémorragie de ses cadres de cette importance. Quant aux crédits, ils diminuent de façon inouïe : on nous parle de 13 % cette année, c’était 7 % l’année dernière, bientôt il n’y aura plus rien. Il y a le paradoxe entre clamer continuellement que l’on est favorable au rayonnement, et avoir des budgets consacrés par l’État diminués de façon disproportionnée par rapport aux autres ministères.

La deuxième question sur laquelle je voudrais que l’on revienne, c’est sur les dix ans, quels sont les atouts, certains anciens, que l’Alliance a su développer, et au contraire quels sont les points faibles ?

J’ai répondu surtout sur la structure mais ensuite il y a le réseau, c’est la deuxième partie. En fait, le réseau a lui connu un essor assez historique puisque, depuis 2001, les effectifs ont progressé de 37 %, et si on prend sur quinze ans, c’est 50 % : il s’agit donc d’une augmentation très importante.

Cette très bonne santé de l’Alliance ne se fait-elle pas au détriment du français tel qu’il est enseigné dans les divers systèmes d’enseignement à l’étranger ? La crise de l’enseignement de la langue française dans la plupart des systèmes scolaires ne profite-t-elle pas à l’Alliance française ? Ce qui est perdu d’un côté est regagné par l’Alliance, mais c’est un jeu à somme nulle peut-être.

Je ne dirais pas que c’est au détriment puisque nous n’y sommes pour rien, nous soutenons au contraire les lycées, mais il est certain que dans un bon nombre de pays…

Je pense au Brésil où l’espagnol est en passe de devenir la deuxième langue étrangère dans les lycées.

Le français recule dans l’enseignement public à l’étranger, et donc les gens qui n’ont pas appris le français à l’école, et qui en ont besoin à l’âge adulte, font appel aux alliances. Cette augmentation s’explique par un changement stratégique de nos implantations. On s’est beaucoup installé depuis douze ans à l’Est du monde, en Chine en particulier, où il y a eu un essor considérable, mais également en Russie. Ces phénomènes sont récents, depuis sept ou neuf ans. Les Alliances ont accueilli un nombre très important de nouveaux étudiants dans ces grands pays. L’Alliance s’est également installée en Europe centrale. Enfin ces changements ont été induits par la chute du mur de Berlin, et en Afrique aussi par la fin de l’apartheid qui a ouvert le réseau des pays francophones au réseau des pays anglophones. Il y a quand même eu là un développement important. Ce sont donc deux éléments tout à fait déterminants dans cette évolution. Et puis il y a eu un troisième élément : l’effet de la mondialisation, car en France, on est très soucieux de la mondialisation qui entraîne des délocalisations. Nous, nous sommes délocalisés depuis 130 ans, l’Alliance française est déjà partout depuis plus de cent ans… Elle ne subit pas cet effet, au contraire elle bénéficie de l’essor des pays émergents, et en particulier des BRICS [BRICS est un acronyme anglais pour désigner un groupe de cinq pays qui se réunissent en sommet annuels : Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud]. Il se trouve que historiquement l’Alliance française s’est installée majoritairement dans ces pays, en Amérique latine, mais après ensuite la Chine et la Russie plus récemment, et l’Inde de manière plus ancienne. L’Alliance a bénéficié de cet essor économique extraordinaire qui fait que dans les dix premiers pays de l’Alliance française aujourd’hui, trois sont des BRICS.

Quels sont les trois dans les dix premiers ?

Il y a la Chine, l’Inde et le Brésil.

En termes de nombre d’étudiants ?

Oui.

Évidemment il y a des pays qui sont en plein développement, comme le Pérou en ce moment, puisqu’ils ont un taux de développement de 7 % du PIB.

Oui mais là c’est plus ancien, Lima a été, à un moment, la première Alliance au monde.

Oui tout à fait, d’ailleurs aujourd’hui c’est Bogota, et Lima doit être troisième ou quatrième. Il y a aussi l’Australie, le Canada, les États-Unis.

Pour tous ces pays, faites-vous des enquêtes pour savoir quelle est la raison du choix du français ? Il y a des raisons économiques pour travailler dans des entreprises françaises, mais aussi des raisons de tourisme pour certains.

Il y a aussi un effet qui a été très important et qui existe toujours, c’est l’attrait que présente le Canada. La loi des deux langues a vraiment stimulé la demande de français, beaucoup de gens rêvant partout, en Amérique du Sud comme en Asie, d’aller au Canada. Vous en avez dix qui apprennent le français pour pouvoir émigrer. Il existe cette possibilité et on est assez sensible en Asie aux quotas que le Canada définit pour son immigration. Ce sont des quotas tournants dans la mesure où les autorités canadiennes choisissent un certain nombre de pays. Quand ils estiment avoir un nombre suffisant de ressortissants d’origine de ces pays, ils « tournent » et cherchent ailleurs. On suit presque l’évolution de la demande canadienne d’immigration dans les demandes de français. Le phénomène est assez étonnant. Le pouvoir d’attraction du Canada est considérable.

Je pense qu’en Afrique, le développement s’explique par un accroissement des relations économiques entre les pays de zone anglophone et de zone francophone.

On dit cela aussi pour la Chine, l’implantation des Chinois en Afrique susciterait le besoin de pratiquer le français.

La Chine a été un moteur très important parce que la demande, il y a une dizaine d’années surtout, a été très forte. Il n’y avait pas assez d’universités en Chine pour accueillir toute la demande d’études ; beaucoup d’étudiants chinois n’arrivaient pas à trouver une place et en cherchaient une ailleurs, dans des pays anglophones ou francophones. Beaucoup embarquaient vers le Canada. Dans la ville de Vancouver, notre Alliance est composée, pour ses effectifs d’étudiants, de 75 % de Chinois, et à Toronto de 50 %. D’ailleurs la présidente de l’Alliance de Vancouver est une Chinoise d’origine. Il y a eu ainsi un impact très fort de cette demande. Puis, alors que maintenant la Chine connaît un développement fulgurant, qu’on y trouve plus de travail, les Chinois restent davantage, émigrent moins car ils trouvent aussi le moyen d’y faire des études plus facilement.

Est-ce que vous avez encore quand même des étudiants qui viennent par amour de la culture française ?

Oui, en Amérique latine, c’est une motivation forte quand même. Je pense que c’est sans doute le continent où l’attrait de la culture française, de la langue française, du niveau social que cela représente de parler français, reste encore très forte. Alors j’espère que cela continuera, parce qu’on a le sentiment, – on en parlait avec le ministère –, d’un certain tassement depuis un an ou deux de la demande de français en général dans le monde. Cela se perçoit à peu près partout et je pense que c’est quand même assez largement lié à l’image que donnent à la fois l’Europe aujourd’hui, et la France en particulier, les problèmes économiques, l’idée de déclin qui est tellement inscrite en France maintenant et on en parle tant nous-mêmes que les gens le savent. Cela me frappait d’ailleurs de voir le ministre des Affaires étrangères à Shanghai qui est allé voir le Club France, qui est le club des boursiers chinois, la question était quand même : « Moi j’ai fait du français, maintenant je m’inquiète beaucoup de cette crise économique depuis 2008. »

Si les gens qui ont fait l’investissement d’apprendre une langue étrangère ont des doutes, qu’en sera-t-il de ceux qui se préparent à faire l’investissement en français ? Donc je crois que la situation économique et l’image que l’on donne aujourd’hui, notre pessimisme (cf. les derniers sondages CSA) ont de mauvaises répercussions à l’étranger. Le président de la République le rappelait d’ailleurs en juillet quand il parlait du sondage réalisé en janvier : il disait à l’Élysée que le peuple français était quand même le peuple le plus pessimiste du monde aujourd’hui…

Vous répondiez un peu aux faiblesses possibles de l’Alliance, mais plus globalement, pour les dix ou vingt années à venir, quels seraient les défis de l’Alliance, en termes de gouvernance, en termes de public, en termes d’implantation ?

Il y a, comme dit le sage antique, ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. Ce qui dépend de nous, c’est la démarche qualité surtout. Cet aspect a été une grande innovation il y a quatre ans. On a, avec le ministère, mis en place une démarche qualité avec un référentiel « qualité », démarche un peu ingrate vue de loin, mais qui me semble absolument déterminante dans l’évolution des Alliances.

Qualité de l’enseignement, mais aussi des locaux et de l’ensemble du mode de fonctionnement des alliances ?

Oui, on a fait un référentiel qui traite de chaque domaine d’activité d’une Alliance, depuis la gouvernance jusqu’à l’accueil des étudiants, la qualité des cours, les certifications, les médiathèques, l’aspect culturel, la gestion, etc. Il y a deux cents items qui sont précisément sériés par domaine et les Alliances se servent de ce référentiel pour d’abord s’ausculter, pour évaluer leur degré de performance.

Savez-vous si par exemple, à titre comparatif, le Goethe Institut ou le British Council ont aussi ce genre de dispositif d’évaluation ?

Ils doivent certainement avoir des évaluations aussi mais je ne sais pas si c’est le même tableau et les mêmes éléments que les nôtres, d’abord parce qu’ils sont un peu différents, le Goethe Institut et le British Council ont la maîtrise complète de leur réseau, c'est-à-dire qu’en loi de finances, on leur vote un budget et ils gèrent tous les établissements, ils gèrent les personnels, ce qui n’est pas le cas de l’Alliance française. Nos critères sont différents. Nous essayons plutôt d’aider les associations autonomes que sont les Alliances françaises à améliorer elles-mêmes leur gouvernance et leur qualité.

Elles sont très demandeuses de ce type d’outils.

Oui, alors que le Goethe peut le faire directement.

Vous procédez toujours par l’intermédiaire des présidents et des comités locaux.

Oui, on les soutient plutôt, c’est un peu différent. Ce référentiel a été très important parce que les nouveaux directeurs en arrivant pouvaient mieux connaître leur Alliance et savoir ce dont elles avaient besoin. Ils pouvaient dire auprès des conseils d’administration : « Attendez, c’est dans un référentiel, il faut quand même se mettre aux normes au point de vue gouvernance, au point de vue gestion. » C’est un outil de développement et d’amélioration formidable qui est utilisé dans les instituts français aussi, on a travaillé ensemble. L’Institut français travaille avec nous pour poursuivre cette démarche et je crois que cette démarche a beaucoup changé les choses. C’est un processus, c'est-à-dire que je crois qu’il faut continuer, mais maintenant les Alliances savent exactement sur quoi s’appuyer et où elles vont.

C’est difficile de synthétiser pour des centaines d’établissements, mais y avait-il quand même des traits qui ressortaient quant aux améliorations souhaitables ?

Oui, souvent il y avait la gouvernance parce que gouverner une association, ce n’est jamais très facile, dans des contextes qui en plus sont juridiquement très différents, on n’a pas le type associatif-loi 1901 en Chine ou dans d’autres pays, il faut adapter la gouvernance. Notre souci, c’était de garder les principes fondamentaux de la gouvernance, c'est-à-dire le bénévolat, l’initiative locale et la responsabilité, dans des contextes culturels et juridiques différents. On a constaté que dans certains cas, il y avait des dérives. Aujourd’hui je trouve qu’il y a une très grande amélioration de ce point de vue, les conseils d’administration sont mis au pied du mur, on a rénové aussi depuis dix ans les statuts de telle sorte que le renouvellement des mandats est prévu dans les statuts. C’est important dans la vie d’un organisme. On pouvait avoir ainsi des présidents qui étaient là depuis trente ans alors qu’aujourd’hui les mandats sont limités. Il y a eu un gros mouvement au sein même des Alliances françaises sur ces questions de gouvernance.

Puis, ce qui pouvait parfois être amélioré, c’était la gestion elle-même, selon les moyens du bord, puisqu’il existe de petites, moyennes et grandes Alliances. Tout le monde n’a pas un service comptable ou des équipes fournies. Là, on a donné des outils pour que, y compris les Alliances les plus modestes, puissent se gérer de manière transparente, efficace, sans prendre de risques, par exemple avant d’acheter ou de déménager.

De ce point de vue, je crois que la professionnalisation entendue au sens global, amélioration de la gouvernance et de la gestion, a fait de grands pas, quoiqu’il y ait encore toujours à faire.

Quand j’avais fait mon petit travail sur les trente dernières années à l’Alliance [François Chaubet, La politique culturelle française et la diplomatie de la langue. L'Alliance Française 1883-1940, Paris, L’harmattan, 2006], j’avais été frappé par ce contexte très concurrentiel en matière d’enseignement de langues partout dans le monde. Vous êtes soumis à la concurrence de nombre d’associations.

Oui, l’enseignement est devenu un marché très important, d’où la nécessité pour les Alliances françaises d’être complètement aux normes par rapport au Conseil de l’Europe, d’avoir des critères d’offres de cours qui soient généraux, des certifications qui soient aussi universelles, une qualité du corps enseignant qui soit aussi garantie. Dans la démarche qualité, il est maintenant quasi obligatoire d’avoir des enseignants qui ont des diplômes. J’ai connu cela il y a vingt ans : les gens simplement parce qu’ils parlaient français, une épouse suivait son mari qui était administrateur d’une entreprise à l’étranger et elle devenait une professeure de français en vertu de son seul statut de francophone. C’étaient souvent des dames ; et si cette tendance féminine subsiste, ces dames sont maintenant bien formées. Il existe dorénavant des formations universitaires, celle que l’Alliance propose par exemple à l’Alliance de Paris – Île-de-France. On ne peut pas enseigner le français langue étrangère [FLE] si on ne possède pas des techniques et une certaine qualité d’enseignement.

Les évolutions sont ici bien nettes. Sur le plan numérique, les Alliances ont également suivi.

Et vous arrivez à trouver sur place les personnes ayant les compétences requises, puisque c’est un personnel essentiellement étranger ?

Le problème parfois c’est qu’il faut quand même des enseignants de nationalité française parce que c’est une forme de garantie de qualité pour les publics. Ce qui distingue l’Alliance française d’une simple « boîte commerciale » de langues, c’est qu’il y ait une référence culturelle.

Mais il y a quand même beaucoup d’Alliances où il n’y a pas de professeurs français.

C’est assez rare parce qu’on trouve assez facilement des Français qui ont envie de s’expatrier, même pour une durée limitée de quelques années. De plus, on trouve beaucoup de gens qui ont été formés à l’enseignement du français langue étrangère. D’ailleurs ceux qui vivent à Paris et qui ont une formation de FLE ont du mal à trouver des cours, il y a presque trop de professeurs de français langues étrangère. Il en résulte parfois la nécessité de s’expatrier pour trouver du travail.

Ce qu’il faut réaliser sans doute, c’est un mélange harmonieux entre professeurs locaux et professeurs français. Que ces derniers soient en même temps pour leurs collègues étrangers une référence au point de vue linguistique puisqu’ils viennent de France et qu’ils sont au courant à la fois de la façon dont on parle maintenant ici et de l’actualité culturelle française. Parfois existent d’autres problèmes tels la difficulté à obtenir les visas de travail dans certains pays qui se protègent et qui interdisent les migrations venues de France. Par exemple, l’Inde c’est difficile. Mais, dans l’ensemble, nous disposons d’un corps enseignant qui maintenant aussi a beaucoup progressé, qui est sorti du bricolage. Il y a quinze ou vingt ans, il y avait quand même beaucoup plus de bonnes volontés, parfois, que de vraies compétences. Sauf dans les grandes Alliances. Aujourd’hui c’est plus homogène. C’est une évolution profonde.

On a aussi été très attentif à ce que les Alliances françaises respectent les critères qui sont définis par notre charte. Nous avons donc été amenés parfois à « délabelliser ». C’est très douloureux, mais nécessaire quand on constate une dérive sur la gouvernance, une dérive éthique ou bien une mauvaise gestion. Par exemple, une offre de cours qui n’est pas à la hauteur de la réputation de l’Alliance française. Et puis en plus, aujourd’hui avec Internet, la plus petite Alliance dans un coin perdu d’Argentine – pays que j’adore en passant – fait une offre qui n’est pas à la hauteur ou a de mauvais enseignants, les choses se savent immédiatement par la toile et c’est l’opprobre sur l’ensemble du réseau. Tout le monde connaît cela maintenant. On est donc obligé d’être très solidaires les uns les autres, et puis en même temps très attentifs à la qualité parce que le moindre maillon faible donne une image négative. On a donc été obligé de délabelliser dans certains cas.

C’est pour cela d’ailleurs que si l’image globale est maintenant capitale, il faut des coordinateurs. Il y a toujours eu des délégués généraux mais leur rôle doit être encore plus important.

Tout à fait. On en a quarante maintenant et dans certains grands pays on a créé des plateformes avec des adjoints, des directeurs détachés.

Je suppose qu’eux sont des « détachés » [personnel français dont le salaire est pris en charge par le ministère des Affaires étrangères].

Oui, toujours des « détachés ». On a désormais un maillage un peu plus serré du territoire, d’ailleurs cet effort de rationalisation, de gouvernance et de qualité, fait que paradoxalement on a diminué le nombre d’Alliances dans le monde. Quand je suis arrivé en 2001, je crois qu’on était à 1 100 alliances. Il n’en reste plus que 826. Ce fut une politique délibérée puisque c’est nous qui avons dit à certaines de nos associations, celles qui souvent même n’enseignaient pas, qui étaient de simples clubs ou des cercles d’amitiés franco-x : « Ce n’est pas ça une Alliance française, c’est un établissement ouvert au public, ce n’est pas un club de gens qui aiment la France, qui se rencontrent et qui discutent. » Ce type d’association, quoique très légitime, représente plutôt un club de francophiles. Or, l’Alliance française c’est un établissement ouvert vers un public non francophone, pour enseigner le français et apporter la culture française.

Un certain nombre d’Alliances, en Italie ou aux États-Unis par exemple, en Europe surtout, qui étaient simplement des clubs, sont redevenus des clubs. On a aussi des centres associés qui ne fonctionnaient pas très bien. Maintenant le réseau s’est resserré sur 800 Alliances et je pense que c’est un mouvement qui va encore se poursuivre parce qu’on a 720 Alliances enseignantes. Ce qui risque de conduire à nous séparer des 80 ou 100 qui n’enseignent toujours pas. Ce n’est pas la vocation d’une Alliance que d’être un club, je crois que c’est vraiment un établissement scolaire.

En même temps, les 700 Alliances enseignantes se sont aussi renforcées sur le plan culturel en termes d’animation, c’était quand même une des évolutions clés depuis trente ans.

Absolument, elles ont fait beaucoup plus d’action culturelle qu’avant.

Quelles sont les demandes aujourd’hui ? Est-ce qu’il existe des types de productions artistiques particulièrement demandées ? A-t-on des tendances selon les pays ?

C’est quand même beaucoup à lier à la capacité de la France à apporter un soutien sur le plan culturel aux Alliances françaises. Celles-ci font déjà beaucoup en se finançant elles-mêmes et en finançant leurs cours, leurs locaux et leurs professeurs, leurs charges. Faire de l’artistique et du culturel, c’est encore plus difficile financièrement

Oui, il faut une subvention pour faire venir une compagnie par exemple.

Elles sont amenées, quand elles ont peu de moyens, et qu’elles ont de surcroît de moins en moins d’aides, à faire de l’action culturelle qui est la moins coûteuse. Ce qui fonctionne le mieux, c’est le cinéma. En fin de compte, on trouve une salle, des partenaires, on fait venir des films, un acteur. En Australie, c’est l’Alliance française qui organise l’un des plus grands festivals de cinéma du monde, c’est le « Alliance française French Film festival », qui est vraiment devenu une très grosse opération, soutenue bien sûr un peu par le ministère. Dans beaucoup de pays, le festival du film français est vraiment devenu un moment important de la vie culturelle locale. Tout ce qui concerne la photographie marche très bien également. Le plus difficile, s’il n’y a pas d’aide de l’État, c’est la tournée de la Comédie française. Ce type de production devient tellement lourd que c’est un peu difficile. En revanche, le jazz marche très bien parce qu’on en trouve un peu partout ; la demande est forte et on rencontre divers partenaires pour faire venir des jazzmen français. Tout ce qui est un peu plus léger en organisation, les conférences aussi. C’est plutôt le « lourd » qui dépend à ce moment-là assez largement quand même de l’Institut français à Paris qui possède des crédits pour organiser des tournées et qui intègre les Alliances françaises dans ses tournées. D’ailleurs les Alliances françaises soutiennent des projets aussi de l’Institut français, elles sont le relais sur place et elles les reçoivent.

Cela s’organise un peu. Je crois que la demande est maintenant surtout tournée vers les arts du spectacle vivant.

Vous avez parlé de l’Institut français, j’ai appris qu’il est plutôt en crise. L’un des objectifs de l’Institut français était quand même d’essayer d’unifier le réseau, donc c’est surtout un vieux serpent de mer, que faire des Alliances françaises, est-ce qu’il faut vraiment les placer sous la coupe d’un réseau étatique ? Finalement vous avez gardé votre originalité statutaire.

Le ministre a pris une décision sage : de toutes les façons, ce n’était guère possible de les intégrer puisqu’elles sont de droit local. Le ministre a décidé finalement de confier à l’Institut français ce que faisait Culture France. Soit un organisme à Paris, un établissement public qui reçoit une subvention importante de l’État pour soutenir l’ensemble du réseau d’implantation à l’étranger, tel est le rôle de l’Institut français. Le réseau à l’étranger est composé de centres culturels dits « instituts français » et d’Alliances françaises, et l’Institut français de Paris apporte à cet ensemble un soutien en matière artistique, mais pas seulement, en documentation, en formation, puisqu’il a disposé, en plus de l’ex-Culture France – puisque c’est la métamorphose de Culture France – du soutien à l’enseignement du français. Nous collaborons avec l’Institut français. Je suis d’ailleurs au conseil d’administration de l’Institut français. Le réseau lui-même dépend soit du ministère pour les Instituts, soit de la Fondation Alliance française.

En fin de compte, les changements ont été minimes. Certes, l’Institut français a un peu plus de responsabilités. Mais le système français est tel, il est tellement original avec cette double composante (instituts français et alliances françaises), qu’il était difficile d’avoir un seul réseau.

Maintenant, si je parlais des succès, il demeure quand même des problèmes. En particulier, cette généralisation de la marque « Institut français » partout dans le monde nous pose problème. C'est-à-dire que les services culturels des ambassades, même n’étant pas des établissements stricto sensu, s’appellent maintenant « instituts français ». Dans les pays, en Amérique latine en particulier, mais ailleurs aussi en Asie, en Inde par exemple, où il n’y avait que des Alliances françaises depuis parfois un siècle, on voit apparaître la marque « institut français » qui est le nouveau nom des services culturels quand il n’y a pas d’établissement. Une confusion est née, aggravée par le fait que le conseiller culturel devient directeur de l’Institut français. Celui-ci se trouve donc dans une situation qui n’est plus aussi équilibrée et neutre qu’auparavant et quand il a à faire des choix – a fortiori quand il y a un véritable Institut français, comme c’est le cas en Europe par exemple – au moment des restrictions budgétaires entre l’Institut français, dont il est à la fois directeur et conseiller culturel, et les Alliances françaises dont il n’est pas directeur, naturellement, il est difficile pour lui de faire preuve d’équanimité.

On a maintenant un malaise dans le réseau et on parle de « guerre des marques ». C’est peut-être un peu excessif, mais on éprouve en tout cas un malaise. Chacun essaie de faire valoir l’Institut français ou l’Alliance française dans le même pays, avec une bagarre parfois pour les financements, en particulier les certifications [examens de langue] qui rapportent quand même des recettes. Évidemment, les Instituts français, services culturels, essayent parfois de prendre aux Alliances françaises ce qu’ils faisaient jusqu’ici, la recevabilité des certifications pour avoir des recettes. Même chose pour le mécénat. Il s’est ainsi créé une atmosphère et une rivalité qui ne sont pas saines et sur lesquelles j’alerte le ministère depuis trois ou quatre ans.

Cette concurrence remonte à l’après-guerre.

C’est vrai, mais la réorganisation avec les Instituts français dans des pays où il n’y en avait pas a aggravé la situation.

Pour revenir aux défis : géographiquement c’est toujours aller vers l’Est ou essayer de revenir davantage sur l’Europe, parce qu’il y a vraiment un vrai problème de l’enseignement du français sur notre continent ?

Tout à fait, des cinq continents, je crois que c’est l’Europe qui nous préoccupe le plus, mais qui préoccupe aussi le ministère, parce que là on a une organisation un peu particulière. Le taux d’encadrement y est le plus faible dans le monde, il y a très peu de directeurs « détachés ». Certains pays en Europe n’ont même pas un seul directeur d’Alliance « détaché ». Deuxièmement, en Europe, par exemple au Portugal, depuis la chute du régime de Salazar, ou ailleurs depuis la chute du mur de Berlin, la France a accompli des gestes politiques et a ouvert des Instituts français dans les capitales. On trouve donc maintenant des Instituts français à Prague, à Budapest, à Lisbonne et on a en province souvent les Alliances françaises. Il y a donc un réseau à deux vitesses.

C’était déjà comme cela dans l’entre-deux-guerres, les Instituts en Europe centrale et orientale étaient dans les capitales.

Oui, mais on a construit en même temps. On a fait des gestes politiques plus importants. À Lisbonne, c’est après la chute de Salazar qu’on a construit un énorme immeuble Institut franco-portugais, même chose à Prague. Ce sont des dates de construction assez récentes, ils ont vingt ou vingt-cinq ans. Il y a eu une installation plus forte. Par conséquent, le réseau est un peu déséquilibré ; les Alliances en province n’ont pas le moteur de la capitale, comme c’est le cas en Amérique latine ou en Amérique du Nord. En plus, il y a une baisse de la demande du français visiblement en Europe. On est assez préoccupé par l’évolution. Des Instituts français ferment, faute de moyens, et l’Alliance française a dû les remplacer, à Gênes, à Porto, à Turin.

Surtout en Allemagne où beaucoup d’Instituts français ont fermés.

Oui, là ils ferment. Mais le ministère ne souhaite pas qu’on ouvre d’Alliance pour l’instant, et le processus dure depuis plus de dix ans.

On nous approche pour nous dire : « On va fermer dans tel ou tel endroit, est-ce que vous ne voulez pas prendre la relève ? » Mais ce n’est pas si facile ; parce qu’il y a pas mal d’endroits, en Europe du Nord surtout, où l’État local finance les cours de français pour les adultes. Là ces Instituts français déclinent parce qu’ils n’ont pas assez de recettes et qu’ils n’ont pas assez d’élèves, l’Alliance française dans ce cas-là ne fera pas mieux, ses recettes ce sont les étudiants. On a été amené à refuser dans un certain nombre de cas d’ouvrir une Alliance française dans la mesure où il n’y avait pas de réelles possibilités. En revanche, en Europe du Sud, on peut le faire, en Italie ou au Portugal.

Mais la situation en Europe est devenue préoccupante. En plus, dans la réalité des faits, le français recule dans les institutions européennes. Je crois que c’est l’une des régions du monde où l’on devrait faire beaucoup plus d’efforts, en Europe et en Afrique. Mais là, il faut quand même des soutiens publics.

Comment concevez-vous votre action en Afrique francophone, parce qu’il y a quand même une énorme Alliance à Madagascar ?

C’est toujours la première Alliance d’Afrique. En principe, on est plutôt présent dans les pays anglophones puisqu’on a vocation à enseigner le français. Dans les pays francophones, on l’est un peu moins, sauf à Madagascar qui est un exemple majeur. Là aussi les moyens diminuent et la demande en français semble évoluer aussi. Dans beaucoup de pays, maintenant on apprend davantage l’anglais bien sûr, mais aussi le chinois, l’espagnol parfois dans certaines zones. Notre stratégie en Afrique consiste à renforcer, bien sûr, les Alliances importantes. Au Kenya par exemple, on a des Alliances, de même en Afrique du Sud, qui sont très dynamiques. Dans toute la zone Zambie, Tanzanie, les Alliances sont très vigoureuses, très bien installées. Je suis allé les visiter il n’y a pas très longtemps. J’étais surpris de trouver des Alliances d’une telle importance qui ont pu se construire avec l’aide de l’État à une certaine époque et qui a pu financer les bâtiments. Dans les pays anglophones, la situation est bonne, c’est dans les pays francophones que c’est moins facile. Là, il y a beaucoup d’Instituts français aussi dans les pays francophones. Le bilan africain est un peu partagé.

Notre idée, c’est de nous développer davantage encore en Asie centrale, parce qu’on a là des pays qui n’ont pas une très grande visibilité sur la scène internationale. Je pense au Kazakhstan, au Kirghizistan, à la Mongolie, etc. On trouve des alliances, à Oulan-Bator par exemple, qui se développent avec beaucoup de vigueur. Ce sont des pays qui ont des ressources colossales et du potentiel. Je pense que le rôle de l’Alliance, parce que c’est elle qui est dans ces pays, est d’être très active dans cette zone qui se développe rapidement. Évidemment, il faut continuer en Chine, en Russie, en Inde. On a là un travail immense à effectuer. Il faut s’installer, assurer le statut de ces Alliances, en Chine en particulier où elles sont intégrées à l’université. Ce n’est pas toujours un travail très facile et très clair.

Est-ce que les Chinois vous laissent entrevoir la possibilité de créer comme partout ailleurs un local propre Alliance française ou l’avez-vous demandé ?

Oui, on a des évolutions dans ce sens. Ils ont beaucoup changé en fait. Il y a une dizaine d’années, ils ne voyaient pas très bien l’intérêt. Ce furent des initiatives assez personnelles quand s’ouvrirent des alliances ; ou bien des initiatives de l’ambassade. Nos partenaires chinois avaient autre chose à faire, ils se développaient... Aujourd’hui, comme nous disposons depuis dix ans des co-directeurs chinois dans toutes les Alliances françaises (ils ont été les intermédiaires entre leurs autorités universitaires et nous), ces derniers se sont pris au « jeu ». Je suis frappé de voir, depuis quatre ou cinq ans, l’importance de la présence chinoise à notre colloque international à Paris, même les présidents d’université qui ne parlent pas souvent français, viennent. Ils sont présidents de l’Alliance parce qu’ils sont présidents de l’université. Ils n’ont aucun tropisme francophone a priori, mais ils viennent malgré tout avec des interprètes. Ils assistent aux séances qu’ils font traduire. Les co-directeurs chinois sont très impliqués ; quand on organise des réunions, maintenant ils sont tous là, et enthousiastes ! Ils s’amusent, ils ont pris goût à ce qu’est l’Alliance française.

Je pense que c’est très important. D’ailleurs, j’avais envie de finir sur le rôle de cette structure juridique où ce sont des étrangers qui, sur place, gèrent l’Alliance et la dirigent. Réussissez-vous toujours à attirer partout dans le monde des gens pour prendre la relève des anciennes équipes des comités ? Y a-t-il toujours localement un certain nombre de personnes prêtes à s’engager, à maintenir un lien avec l’Alliance française ? Puisque ce sont ces présidents et ces gens qui siègent dans les tous comités locaux qui font aussi la promotion du français dans leur ville et dans le pays en général.

On l’avait vu en Chine quand on s’est installé, où chacun pense quand même à son intérêt. J’en parlais avec des collègues du Goethe Institut ou du British Council qui disaient qu’ils aimeraient bien avoir une formule un peu semblable mais qu’aujourd’hui ce serait sans doute très difficile à lancer et à faire admettre. D’ailleurs les Chinois qui ont lancé l’Institut Confucius n’ont pas réussi à créer vraiment des associations de bénévoles à l’étranger pour servir la cause du chinois, c’est très difficile. Alors que l’Alliance française, c’est une si longue tradition, et que les gens connaissent... Quand je suis allé il y a trois semaines en Asie du Sud-Est, la chose m’a vraiment frappé les trois pays que j’ai visités à la suite. À Taïwan, la présidente est l’ex-ministre de la Culture, elle a donc toutes les portes ouvertes. Elle est très connue, c’est la « Jack Lang » locale. Elle est vraiment un soutien formidable pour l’Alliance. À Manille, c’est le roi du sucre, et là c’est encore autre chose : c’est un industriel qui est le premier sucrier de l’île, et qui possède une grosse fortune. Il a beaucoup de contacts. Quant à Hong Kong, c’est un juge de la cour suprême qui est aussi une personnalité à Hong Kong. C’est un peu ça partout. À Dublin, c’est Pat Cox, l’ancien commissaire européen qui est président. Il existe ainsi partout des gens qui aiment la France qui, malgré les désagréments qu’ils peuvent parfois rencontrer dans leurs relations avec la France, l’aiment cependant, aiment sa culture. Ce ne sont pas des gens âgés comme on le dit mais qui ont une quarantaine d’années.

Vous avez réussi à renouveler les présidents et aussi, autre changement dans votre gouvernance, vous avez associé davantage les présidents, à Paris même, puisque dans votre conseil d’administration, je crois que vous avez la moitié de présidents étrangers.

Absolument. Un de ceux qui siègent à la Fondation, c’est M. Monchy qui est lui-même un grand avocat d’affaires à Buenos Aires, il est président de l’agence de Buenos Aires, quant à l’autre, il est dans les Émirats à Abou Dhabi, et il est conseiller de l’émir. Ceci me paraît assez extraordinaire. Nous n’avons pas trop de difficultés à trouver une relève. Je crois qu’assumer des responsabilités dans un comité de l’Alliance française « amuse » les gens. Et en outre, quand le président de la République les a reçus à l’Élysée (d’abord il a parlé une demi-heure et ensuite il a passé une demi-heure avec eux à serrer des mains et à parler avec tout le monde), ils repartent dans leur pays en se disant : « Quand même, l’Alliance française, c’est quelque chose ! » Et puis le président a invoqué Mitterrand, de Gaulle quand ils avaient reçu l’Alliance française à leur époque. Il reste ainsi un continuum au plus haut de l’État dans l’attention qu’on porte à l’Alliance française ; mais qui ne se traduit pas toujours dans les budgets, c’est le moins qu’on puisse dire !

Il demeure en effet une image très positive véhiculée par cette vie sociale et mondaine de l’Alliance française : c’est l’occasion en plus de se rencontrer à Paris avec les états généraux que nous organisons chaque année – c’est aussi une innovation depuis dix ans. Ces états généraux, soit à Paris, soit par région, amènent les présidents qui ne se voyaient pas forcément avant, à se retrouver tous ensemble, à passer trois jours côte à côte. Et c’est capital, des liens se créent. On a eu des moments extraordinaires à Bangkok où le président pour le Pakistan, comme il est avocat et que le droit est le même entre le Pakistan et l’Inde, a proposé au président indien de l’Alliance de l‘aider dans l’établissement des statuts et dans la résolution des problèmes juridiques qu’il pouvait avoir : alors c’était la grande réunification entre le Pakistan et l’Inde, tout le monde pleurait. Ce sont des choses qui arrivent par sympathie dans les Alliances, ce contact en dehors de toute politique. Je crois que les gens apprécient cette possibilité. C’est une sorte de Rotary avec un but culturel et linguistique, avec un attachement à un pays et sa culture en plus. Là, c’est encore plus fort. Je pense que c’est un atout considérable de l’Alliance que de créer cette communauté internationale de contacts. C’est ainsi ce que les gens après tout aiment à travers leur engagement dans une alliance française. Ils viennent à Paris pour me voir, et puis beaucoup de gens viennent à Paris parce qu’ils aiment Paris, l’Alliance est encore un prétexte pour venir à Paris.

Heureusement qu’il nous reste Paris…

Pour citer cet article : François Chaubet, « Entretien avec Jean-Claude Jacques, secrétaire général de l’Alliance française (décembre 2013) », Histoire@Politique. Politique, culture, société [en ligne, www.histoire-politique.fr]

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  • ISSN 1954-3670