Histoire@Politique : Politique, culture et société

Le dossier

Cultures sportives et cultures politiques. Le cas des chefs d'Etat et de gouvernement dans le monde au XXe siècle

Coordination : Patrick Clastres

Les cultures politiques au défi des cultures sportives

Patrick Clastres

Les cultures sportives de manière générale, et en particulier celles des chefs d’État et de gouvernement, sont un impensé de l’histoire et de la science politique. Et cela pour au moins trois raisons. Elles relèveraient de l’anecdotique et d’une histoire de l’intimité, voire d’une psycho-histoire sujette à caution. De plus, elles ne se laissent guère appréhender aisément tant les traces archivistiques sont rares sauf pour l’ère télévisuelle, tant les références au sport sont refoulées par les usages convenus des écritures biographiques et auto-biographiques. Enfin, dans la hiérarchie des goûts des élites et des savoirs académiques, les sports arrivent à ce point au dernier rang que bien des chercheurs en sciences humaines et sociales éprouvent de la peine à les classer dans les faits culturels : les sports, selon une taxonomie implicite des légitimités académiques, mériteraient donc d’être traitées à part. Et quand ils sont pris en compte, c’est pour être abordés en fin de chapitre alors que le phénomène sportif, avec la culture des écrans et la musique, est devenu l’une des trois pratiques culturelles majeures du second XXe siècle. Parce que les sports sont de l’ordre du divertissement du corps, ils n’auraient donc rien à nous apprendre sur les itinéraires, les décisions et l’action gouvernementale des leaders politiques.

C’est un tout autre pari qui est tenté ici et qui fait de ce dossier une contribution pionnière à l’histoire sportive du politique.


Les présidents américains et le sport : pouvoirs de l’exercice et exercice du pouvoir, de Theodore Roosevelt à Barack Obama

Peter Marquis

De Theodore Roosevelt à Barack Obama, la plupart des occupants de la Maison Blanche cultivèrent des relations étroites avec le sport, soit en affichant leur pratique ou leur intérêt, soit en l’utilisant à des fins de communication pour façonner une persona de chef national proche et viril. Cet article interroge d’abord la place de la culture sportive dans la biographie des présidents étudiés en insistant sur l’usage médiatique qui en a été fait. Il démontre ensuite que cette essence sportive du président est une construction qui mérite réexamen tant du point de vue de la fragilité des corps présidentiels que de l’efficacité communicationnelle ou de la stratégie olympique. La troisième partie est consacrée aux liens entre sport, quotidien de l’exécutif et formation des présidents, à travers un questionnement qui s’inspire de la nouvelle histoire présidentielle (Zelizer, 2002).


Les cultures corporelles et sportives des femmes au pouvoir, de Golda Meir à Angela Merkel

Florence Carpentier

L’objet de cet article est d’étudier la fabrique et l’usage des cultures sportives et corporelles de quatre femmes qui ont été à la tête de leur État. Golda Meir (1898-1978), Indira Gandhi (1917-1984), Margaret Thatcher (1925-2013) et Angela Merkel (née en 1954) forment trois générations qui correspondent aussi à trois temps de l’histoire du sport : son émergence à la fin du XIXe siècle, son développement dans l’entre-deux-guerres et sa massification à partir des années 1960. L’étude des différentes biographies et revues de presse montre que le milieu social et l’éducation construisent un rapport au sport venant du père et une culture corporelle influencée par la mère. Les femmes au pouvoir n’échappent pas aux stéréotypes de genre qui prévalent dans le sport et dans la politique. Pas ou peu pratiquantes, elles s’improvisent supportrices quand la raison politique l’exige.


Les passions sportives des dirigeants italiens

Fabien Archambault

Si, dans la première moitié du XXe siècle, les dirigeants italiens mettaient en scène leurs pratiques sportives – on pense au cavalier Victor-Emmanuel III, à l’alpiniste Pie XI ou au touche-à-tout Benito Mussolini, cela a beaucoup moins été le cas par la suite. La posture affichée devint davantage celle du spectateur enthousiaste, de Pie XII à Silvio Berlusconi en passant par Giulio Andreotti. Ces attitudes n’en traduisaient pas moins que le sport devenait de plus en plus une affaire d’État, propre à renforcer la légitimité du pouvoir.


Générations athlétiques et éducations corporelles. L’autre acculturation politique des présidents de la Ve République

Patrick Clastres

Cet article est une contribution à l’étude du corps présidentiel à partir des itinéraires athlétiques des sept jeunes hommes nés entre 1890 et 1955 qui deviendront les présidents de la Ve République. Leur éducation corporelle est rapportée à des contextes sportifs et pédagogiques, culturels et politiques, à ce point différents que la méthode des « portraits sportifs » a été retenue. Au fil des expériences enfantines et juvéniles de formation corporelle, il s’agit d’étudier les points de contact entre milieu, éducation, héritage politique et culture sportive. Autrement dit, pour paraphraser Pierre Bourdieu, de comprendre comment, c'est-à-dire de quelle manière et pourquoi, les présidents de la Ve République ont-ils pu être sportifs s’ils l’ont jamais été. La question est posée d’un lien entre nature des sports pratiqués et leadership politique, et de la culture sportive comme atout politique


Entre tribunes et terrain. Les cultures sportives des chefs d’État argentins des années 1880 aux années 1990

Lucie Hémeury

Cet article propose une analyse de la culture sportive des chefs d’État argentins entre les années 1880 et 1990. Le sport est devenu un phénomène social, culturel et médiatique massif, face auquel les dirigeants politiques ne sont pas restés indifférents. L’organisation de la Coupe du monde de football en 1978 lors de la dictature la plus violente qu’ait connue l’Argentine est restée dans les mémoires comme un exemple d’instrumentalisation extrême du sport par un pouvoir en quête de légitimité. Mais au-delà de ce cas, les hommes politiques argentins entretinrent des rapports au sport bien plus divers. Sportifs, spectateurs assidus, promoteurs du sport, ils révèlent la complexité à l’œuvre au sein de la culture sportive argentine au cours du XXe siècle.


Du sportsman à l’histrion : les cultures sportives de trois leaders africains (Nnamdi Azikiwe, Nelson Mandela et Joseph-Désiré Mobutu)

Paul Dietschy

La culture sportive de plusieurs grands leaders de l’Afrique des indépendances a été formée pendant l’ère coloniale. Si le football a pu servir aux missionnaires pour attirer et retenir à l’école les enfants turbulents comme Joseph-Désiré Mobutu, l’apprentissage d’un large échantillon de sports a fait d’un Nnamdi Azikiwe ou, dans une moindre mesure, d’un Nelson Mandela de véritables sportsmen empreints de la culture sportive anglo-saxonne. Toutefois, quand le sport a nourri et servi à la lutte pour l’indépendance et la liberté, ses valeurs ont vite été battues en brèche. La sportivité prêchée en politique par Azikiwe a vite tourné cours, alors que Mobutu a mis au service de son impitoyable dictature les valeurs du sport.


Sport and Political Leaders in the Arab World

Mahfoud Amara

L’article témoigne de l’utilisation du sport par les dirigeants arabes, y compris les présidents, les rois et membres des familles royales, dans la conduite de la politique intérieure comme de la diplomatie, ainsi que pour améliorer l'image de marque de leur régime. L’article fait également allusion, dans une moindre mesure, à la pratique sportive et aux loisirs des dirigeants arabes (peu représentés dans le domaine public) visant principalement à promouvoir un style de vie sain, le maintien des traditions sportives arabes, et à des fins de relations publiques.


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  • ISSN 1954-3670