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Comptes rendus
   

Jean-Marc Moriceau, Histoire du méchant loup. 3 000 attaques sur l'homme en France, XVe-XXe siècles,

Paris, Fayard, 2007, 623 p.

Ouvrages | 13.05.2008 | Damien Baldin
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Cet ouvrage est à mettre entre les mains de tous car il montre avec la plus grande clarté les mécanismes de l’opération historique et l’utilité sociale de l’activité historienne.

L’auteur s’est saisi d’un débat de société qui est né avec la réintroduction du loup en France à la fin du XXe siècle. Ses défenseurs ont amplifié une culture lycophile et s’opposent à ses détracteurs, accusés d’être lycophobes. Pour les premiers, l’animal est un symbole d’une faune sauvage à préserver à tout prix. Ils préfèrent donc renvoyer l’image, incompatible, du loup ennemi des hommes au monde des contes. Le débat est passionné mais sa consistance historique est plutôt faible dans une société dont les souvenirs commencent à se faire lointains puisque l’animal a disparu définitivement de France au tout début du XXe siècle. Jean-Marc Moriceau, spécialiste d’histoire rurale [1] , a donc souhaité apporter l’éclairage de l’historien au prix d’un véritable travail scientifique : les loups, dans l’histoire de France, ont-ils été anthropophages ? S’attaquent-ils réellement aux hommes ou bien le font-ils uniquement dans le cadre d’histoires pour enfants ?

Comment donc répondre en historien à ces questions ? Jean-Marc Moriceau a tout à la fois fait la synthèse d’une bibliographie vaste, éparse et inégale par son statut scientifique et fait parler les sources. Parmi celles-ci, il s’est lancé dans une vaste enquête à travers les actes de décès des morts accidentelles déposés dans les fonds des archives départementales. Il a pu ainsi constituer une base de données de 3 000 décès humains victimes d’attaques de loup anthropophage (et non de loup enragé, nous y reviendrons) réparties sur quatre siècles (de la fin du XVe siècle au XIXe siècle).

Dans un souci de clarté méthodologique, l’auteur consacre ses deux premiers chapitres à présenter chacune de ses sources et les méthodes de leur exploitation : mémoires imprimés, enquêtes administratives, presse, comptabilités hospitalières, actes notariés et sources judiciaires. Pointant les faiblesses de chacune, il montre pourtant en creux comment elles vont pouvoir suppléer celles de sa source principale, la plus massive : les actes de sépultures. Les prêtres doivent indiquer sur ces actes la raison pour laquelle le mort n’a pu recevoir l’extrême-onction. Ces actes de sépulture sont d’une très grande précision (temps de l’agression, localisation, identification de la victime et du corps, caractérisation de l’animal agresseur, circonstances de l’événement) et permettent ainsi « une exploitation quantitative (et) des analyses spatialisées » (p. 59).

A partir de l’exploitation comptable de son corpus d’attaques, l’auteur dessine une chronologie des attaques de loups anthropophages. Le début du XVe siècle apparaît comme « une période de forte densité lupine » (p. 92) qui semble s’atténuer peu à peu jusqu’au début du XVIe siècle, période plus calme (organisation royale de la chasse au loup, modernisation de la louveterie royale en 1520), mais aussi moins documentée. Ensuite, la période qui court de la fin du XVIe à la fin du XVIIe siècle connaît un fort pic d’attaques. C’est pourtant le règne de Louis XIV (1661-1715) qui compte « les séquences les plus tragiques » (p. 117) et le XVIIIe siècle qui apparaît comme le siècle de la plus grande violence lupine, même s’il ne faut pas négliger l’effet de « l’amélioration de l’enregistrement des actes à compter de l’ordonnance de Saint-Germain-en-Laye de 1667 » (p. 117). Cette périodisation permet de comprendre les liens entre le loup littéraire et le loup historique puisque le pic d’attaques des années 1690 correspond à la publication du Petit Chaperon rouge (1695) et du Petit Poucet (1697). C’est aussi l’époque de l’identification du loup à la « Bête », « cette personnification du mal » qui devient « dans la pédagogie de certains missionnaires, le signe de la punition divine à l’égard de tous ceux qui, comme au temps du prophète Elisée, avaient désobéi aux commandements de Dieu » (p. 137).  Le XVIIIe siècle est surtout celui de la « Bête du Gévaudan » (1764-1767) et ses 284 attaques particulièrement bien documentées auxquelles l’auteur consacre un chapitre entier. La fin du siècle annonce pourtant la progressive disparition des attaques de loup avec souvent moins de 10 attaques recensées par an. Les deux dernières grandes séquences d’anthropophagie lupine se déroulent au début du XIXe siècle dans le Morvan de 1801 à 1818 et dans les Cévennes de 1809 à 1817 (40 victimes). A partir des années 1820, les attaques « deviennent tout à fait exceptionnelles » (p. 235). Après 1880, les rares attaques mentionnées ne sont pas vraiment vérifiables. Cette décroissance s’explique par « l’éradication massive dont est victime l’espèce lupine » grâce aux progrès de l’armement et à la généralisation de la chasse (loi du 3 mai 1844).

Malgré la faiblesse des chiffres pour le XIXe siècle, l’historien de la période contemporaine reste surpris par cette réalité trop souvent inconnue. Les attaques de loup et leur longue histoire dans les mémoires collectives apparaissent ainsi comme un élément essentiel dans l’approche du monde rural au XIXe siècle : la peur, l’insécurité, la violence peuvent ainsi être réévaluées à l’aune de cette donnée importante pour l’étude des sentiments et des imaginaires paysans.

Cette présentation méthodologique et la chronologie des faits permet déjà de délivrer une première conclusion en situant « d’emblée la réalité du risque anthropophagique à un degré bien supérieur à celui auquel les auteurs le restreignent souvent, sur la foi, il est vrai de situations observées à l’extérieur de la France au XXe siècle. C’est par dizaines et parfois par centaines qu’on doit mesurer les victimes du loup mangeur d’hommes, ce qui constituait un risque suffisant pour que l’impact psychologique de la prédation ait été longtemps considérable. » (p. 243) L’auteur va alors se lancer dans une analyse fine au plus près des attaques et des corps décharnés.

La précision des actes de décès et leur recoupement avec d’autres sources permettent à Jean-Marc Moriceau de cartographier les attaques de loup. Cette cartographie à l’échelle nationale tout autant qu’à l’échelle du finage n’est pas une ultime précision car elle permet de comprendre que les attaques de loup se situent essentiellement dans des « secteurs très concentrés géographiquement » (p. 245). Or cette concentration spatiale accentue la panique dans les populations et favorise  « de véritables psychoses » (p. 245). On y découvre aussi que les attaques n’ont pas lieu dans les bois mais dans les espaces agro-pastoraux, voire dans des jardins, des marais, sur les routes et même dans des maisons ou à leurs abords (80 cas recensés), tandis que le risque est presque nul en haute montagne. Dans le temps, « contrairement à des clichés qui perdurent, le danger que le loup anthropophage a pu représenter pour l’homme ne s’est pas concentré sur la saison d’hiver et la période nocturne » (p. 279) mais bien plutôt le jour et l’été, lorsque les campagnes sont les plus actives et les hommes dehors.

Une fois dressé l’environnement précis de ces attaques, l’auteur cherche à comprendre comment les populations ont perçu ces loups en se livrant notamment à une étude sémantique des mots qui les désignent dans les sources. Il montre ainsi qu’au-delà de l’appellation généralisée de « loup » viennent s’adjoindre trois autres expressions qui montrent la certitude des populations d’avoir à faire à une bête extraordinaire puisque d’habitude le loup ne s’attaque qu’au bétail domestique : loups-lévriers, loups-cerviers, loups-garous révèlent la certitude d’un animal surnaturel qui s’appuie également sur un bestiaire fantastique des animaux mauvais hérité du Moyen Age (léopard, once, tigre, hyène).

Le chapitre consacré à la mise à mort des victimes « Tuer et dévorer : technique de mise à mort et médecine légale » permet de mieux comprendre le traumatisme que provoque la vision d’une attaque ou d’un corps attaqué et par conséquent la peur diffuse qui lui est liée. Avec une précision scientifique, l’auteur décrit les dépeçages de corps, les parties consommées (cuisses et bras) ou au contraire peu appréciées (tête, viscères). L’attaque est rapide, le loup, très souvent seul, étrangle, égorge et emporte sa proie dans sa gueule « pour aller la consommer en lieu sûr » (p. 354).

A qui sont ces corps ? Le chapitre suivant y répond en présentant les principales victimes des loups : les enfants – dont la fragilité des corps était bien plus faible qu’aujourd’hui – puis les femmes. Socialement, « la mortalité ne concernait pas toutes les catégories et lorsqu’elle frappait, elle touchait très inégalement la société. (…) Aristocrates et bourgeois, officiers et fonctionnaires d’Etat, notables et marchands (…) n’étaient pas physiquement menacés. » (p. 384). Les exploitants, les ouvriers agricoles et surtout les gardiens d’animaux restent les plus menacés.

Les deux derniers chapitres sont consacrés aux attaques de loup enragé : « le loup enragé ne dévorait pas à proprement parler : il déchirait, déchiquetait, décharnait… jusqu’à l’horreur. Il scalpait, multipliait les lésions et réduisait les corps en charpie. » (p. 403) Les loups enragés étaient parfaitement identifiés par les contemporains et Jean-Marc Moriceau a pu constituer un corpus d’attaques de rage bien distinct de celui des attaques anthropophages. L’auteur insiste sur l’atteinte aux corps souvent grave et traumatisante et la maladie mortelle qui transformait la fin de vie en véritable calvaire. Cette peur de la rage et l’impossibilité scientifique d’y remédier expliquent aussi comment, jusqu’à la fin du XIXe siècle, restent vivace une religiosité antirabique et des pratiques traditionnelles de guérison.

La participation de l’ouvrage à un vaste débat public oblige l’auteur à redoubler les précautions scientifiques habituelles et à rendre publiques des démarches méthodologiques pas toujours explicitées : « il s’agit d’offrir le maximum de transparence » (p. 11) car il est conscient qu’il doit « répondre aux attentes d’un vaste public » (p. 11). Le livre, en plus de comporter un solide dossier d’annexes qui récapitule de manière exhaustive les 3 000 cas étudiés, fait la part belle aux tableaux de chiffres, aux cartes et aux illustrations. Surtout, la lecture est rythmée par de nombreux et réguliers encarts souvent de plusieurs pages dans lesquels l’auteur a reproduit le texte long de certaines de ses sources, comme si leur citation in extenso était préférable à l’écriture forcément subjective de l’historien.

Ce faisant, l’histoire de Jean-Marc Moriceau est avant tout une histoire rurale, quantitative, bien ancrée dans les structures économiques et sociales mais qui laisse la porte ouverte à des analyses plus sensibles au ressenti des populations et à leur environnement matériel, sensoriel et affectif. On sent néanmoins l’auteur rétif à se lancer dans des analyses qui relèveraient plus de l’anthropologie historique. S’il s’attarde ainsi avec une précision clinique sur les corps mutilés et déchiquetés et insiste souvent sur la peur et sa mémoire, les clés de lecture restent minces et, bizarrement, l’auteur en tire surtout des conclusions plutôt éthologiques, dans une perspective de zoohistoire. Pourtant cet « examen clinique » (p. 370) aurait pu être lu en rappelant combien ces attaques représentent des transgressions anthropologiques et culturelles inouïes : démembrement du corps, consommation de chair humaine parfois même vivante, renversement de la supériorité de l’homme sur les animaux. Une analyse plus anthropologique permettrait ainsi de mieux comprendre comment « en voyant disparaître sous leurs yeux un petit frère, une petite sœur, un petit ami ou un jeune voisin, les témoins qui survivaient à l’événement avaient bien des chances d’en transmettre la mémoire très loin dans le temps et dans l’espace » (p. 87) et d’expliquer un traumatisme dont l’importance dans les sociétés rurales dépasse largement le simple nombre des attaques. Plus loin encore, elle pourrait aussi expliquer pourquoi le discours sur le loup anthropophage est difficilement audible dans nos sociétés contemporaines où les seuils de tolérance à la violence et aux animaux sauvages sont inversement proportionnels.

Enfin, il faut absolument rappeler que l’Histoire du méchant loup est exemplaire d’une histoire encore balbutiante des relations hommes-animaux. Devant un sujet pollué par trop d’anachronismes, d’éthique animale et de dérivés éthologiques, l’historien avance ici avec prudence et délivre un programme qu’il serait sain de suivre : « dresser un bilan des travaux existants », décrire avec la plus grande précision possible les relations entre les hommes et les animaux – et ici une histoire quantitative avec des sources de première main est un grand atout – et enfin montrer et faire comprendre que les animaux sont « un révélateur du fonctionnement des sociétés humaines » (p. 17).

Notes :

[1] Jean-Marc Moriceau, Terres mouvantes. Les campagnes françaises du féodalisme à la mondialisation, XIIe-XIXe siècles, Paris, Fayard, 2002. Ou encore Fermiers de l’Île-de-France, XVe-XVIIIe siècles, Paris, Fayard, 1994.

Damien Baldin

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  • ISSN 1954-3670